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Interview sur le blog de Pierre Villard

La semaine dernière je répondais à quelques questions de Pierre Villard, sympathique jeune blogueur qui s’intéresse à la gauche. Voici mes réponses, consultables à la source ici.

Romain Pigenel me permet d’inaugurer la section “Interviews” de ce blog qui est destinée à donner la parole à des personnes dont la positon permet d’avoir un avis critique sur des évènements de l’actualité.

En cette période électorale au Parti Socialiste où c’est la raison même du parti qui est en jeu, Romain Pigenel, proche de Julien Dray, a accepté de répondre à mes questions.

  • Pour commencer, pouvez-vous vous présenter rapidement ? Quelle est votre position au sein du Parti Socialiste ?

Je suis enseignant-chercheur en philosophie à la Sorbonne, et militant socialiste depuis 2002, année où j’ai refondé avec quelques amis la section du Parti socialiste de l’Ecole Normale Supérieure. Je suis actuellement secrétaire de cette section, et depuis le congrès fédéral du weekend dernier, membre des instances fédérales du Parti socialiste parisien. En termes de positionnement interne, j’ai soutenu très tôt la candidature de Ségolène Royal à l’élection présidentielle (dès début 2006), puis je me suis rapproché de Julien Dray, avec qui je collabore actuellement. Au congrès de Reims, je soutiens la motion E (celle portée par Gérard Collomb et Ségolène Royal).

  • Jeudi dernier, c’est la motion E représentée par Vincent Peillon et associée à Ségolène Royal qui l’a emporté, qu’en pensez-vous ?

Petite rectification pour commencer : la motion E a mis en avant une équipe de direction sans prééminence particulière entre ses membres, qui comprenaient donc Ségolène Royal, mais aussi Julien Dray, Jean-Louis Bianco, Vincent Peillon, François Rebsamen, Delphine Batho ou encore Aurélie Filippetti.
Je crois que son succès mérite deux analyses : d’une part, c’est la victoire d’une ligne politique de régénération des pratiques, des cadres et de l’état d’esprit du parti socialiste, d’une ligne politique de promotion d’un nouveau système de développement économique, en rupture avec la dérégulation généralisée qui a régné ces 20, voire 30 dernières années. Mais d’autre part, force est de constater que la motion E n’a recueilli qu’une majorité relative, et que les trois autres « grandes » motions ont réalisé des scores respectables. On se trouve donc dans une situation délicate, avec un PS étiré entre quatre blocs de force relativement comparable – ce qui peut déboucher sur une paralysie du parti dans les prochains mois. C’est à éviter cela que les socialistes doivent travailler.

  • Selon vous, Ségolène Royal devrait-elle se présenter comme candidate à l’élection du nouveau Premier Secrétaire ?

Eu égard à l’état actuel de fragmentation et de fragilité du parti, et à la popularité très clivante de Ségolène – on l’adore ou on la déteste – ce serait une erreur. Mettre un « présidentiable » à la tête du parti, c’est automatiquement ouvrir les suspicions des autres « présidentiables » (Martine Aubry, Bertrand Delanoë …), qui n’auront de cesse de voir dans les actions de Ségolène Royal des menaces pour eux, et qui en réaction lui mettront des bâtons dans les roues pour préserver leurs chances pour 2012. Pour éviter cette guerre de tranchée entre « éléphants », un premier secrétaire issu de la génération des quadras ou des quinquas, avec un mandat de remise en route et de reconstruction du PS, et une équipe composée de talents de toutes les motions, serait une bonne option. Je soutiens pour ma part la candidature de Julien Dray à ce poste.

  • Le mandat de François Hollande s’achève, que faut-il en retenir selon vous ?

Difficile de répondre de façon tranchée : il y a eu les défaites répétées aux scrutins nationaux, mais aussi les victoires aux scrutins locaux. Ce qui est certain, c’est que François Hollande a eu à gérer à la fois la déroute de Lionel Jospin en 2002, et la succession non réglée de François Mitterrand. Il est parvenu à maintenir l’unité du parti à travers ces épreuves, avec des épisodes dont on a un peu oublié aujourd’hui la violence, tels que la quasi-scission du PS au moment du référendum européen. D’autres auraient-ils fait mieux ? Là on entre dans la politique fiction. Sans doute aurait-il dû lui-même assumer sa position de premier des socialistes jusqu’au bout, et travailler clairement à présenter sa candidature à l’élection présidentielle. Faute de cela, il a laissé la guerre des chefs perdurer.

  • Que pensez-vous des divergences qui s’expriment avec insistance entre les dirigeants du Parti Socialiste ?

Elles sont pour une grande part la conséquence d’une volonté de contre-distinction, à des fins de positionnement interne. Au fond, il n’y a pas de vraies divergences idéologiques, comme l’a prouvé l’accord consensuel sur notre nouvelle déclaration de principes, au printemps dernier. Mais pour donner une raison d’être à leurs courants, à leurs candidatures, les différentes dirigeants ont pris l’habitude de grossir des micro-différences, quand ils n’en créaient pas purement et simplement d’artificielles. Les explications confuses que donnent Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez de leur départ de notre parti en sont la parfaite illustration ! A contrario, que tout le monde se remette collectivement et solidairement au travail, et alors on verra bien que c’est ce que nous en avons en commun qui peut l’emporter.

  • Est-ce que le poste de Premier Secrétaire ne serait-il pas un poids supplémentaire pour être présidentiable en 2012 ?

Être un bon premier secrétaire du PS est une occupation à plein temps. Ce qui ne laisse sans doute pas beaucoup de latitudes pour travailler à une campagne présidentielle personnelle.

  • Le Parti Socialiste a publié beaucoup de communiqués contre le gouvernement ces derniers temps mais cela n’a malheureusement pas retenu l’attention des médias contrairement aux conflits internes au parti, qu’en pensez-vous ?

On peut en rejeter la faute sur les médias qui, il est vrai, ne font pas toujours leur travail correctement, et recherchent avant tout ce qu’il y a de vendeur, de croustillant, de scabreux pour arriver à préserver leur audience, à un moment de profonde restructuration de l’univers médiatique (journaux gratuits, TNT, Internet …). Mais il est vrai que nous donnons le bâton pour nous faire battre. Tant que nous n’aurons pas rétabli un minimum de cohésion et de solidarité au sein du PS, nous ne donnerons pas envie à la presse de nous traiter avec plus d’intelligence !

  • Pensez-vous que le Parti Socialiste tienne actuellement au mieux sa position en tant que parti de l’opposition ?

Non. C’est tout l’enjeu du congrès actuel : faire en sorte que nous parlions à nouveau d’une seule voix, et qu’à chaque étape de la politique gouvernementale, nous puissions, avec toute la gauche, présenter des contre-propositions prouvant qu’une autre politique est possible.

  • Si le Parti Socialiste n’arrive pas de nouveau à se ranger derrière une même personne, selon une même direction, pensez-vous que le parti y survive notamment vis-à-vis de sa crédibilité auprès de ses militants ?

Dans une telle perspective, la question de notre survie serait effectivement posée, d’autant plus qu’approchent deux scrutins pièges, dont les européennes où nous pouvons être pris en tenaille entre MoDem, Verts et NPA. Actuellement, nous sommes à un moment particulièrement dangereux de libération de toutes les ambitions individuelles : il va y avoir 6 candidats au poste de premier secrétaire de la fédération de Paris du PS, c’est du jamais vu ! Soit nous nous donnons les moyens d’un sursaut d’intelligence et de cohésion, soit nous nous exposons à de graves déconvenues.

  • Des analystes politiques ont souvent jugé que pour la survie du parti, il fallait un renouvellement des dirigeants et des idées, pensez-vous que Ségolène Royal, déja ministre sous le gouvernement Bérégovoy et Jospin, peut incarner ce renouveau ?

Le renouveau n’est pas une question d’âge ni de date d’entrée dans la vie politique, mais d’idées. De ce point de vue, la motion à laquelle elle participe donne toutes les garanties ! A elle d’aller jusqu’au bout de cette logique en donnant des responsabilités élargies aux jeunes dirigeants et élus qui le méritent, tels que Malek Boutih ou Aurélie Filippetti pour parler des soutiens de la motion E.

  • Pensez vous que la droite d’aujourd’hui, plus libre dans ses moeurs, ne vient pas “concurrencer” les idées sociétales de la gauche (on pense par exemple à l’abolition de la peine de mort par Giscard) ?

Absolument pas. Si tant est qu’il existe des questions « sociétales » transcendant les partis, ce qui reste à voir, il est clair que gauche et droite y apportent des réponses très différentes. Prenez le temps de travail : est-ce une avancée de civilisation que de permettre le travail le dimanche ? La droite actuellement au pouvoir vous dira que oui, parce qu’être libre c’est pouvoir consommer quand vous le voulez. A cela nous socialistes répondrons que la liberté se construit, et qu’avoir un espace bien délimité dans la semaine où l’on peut revenir à soi, réfléchir et s’abstraire des relations de travail et de consommation est nécessaire à l’émancipation individuelle.

  • Du même coup, ne pensez-vous pas que l’opposition gauche-droite ne s’effectue que pour des détails, des problèmes de personne ?

La gauche a une mission historique : la transformation sociale, c’est-à-dire le combat pour la juste répartition des richesses. Jamais la droite n’a œuvré concrètement dans ce sens. Voilà la vraie distinction entre droite et gauche, une distinction qui est plus que jamais d’actualité au regard de la politique menée par Nicolas Sarkozy, politique dont le paquet fiscal – absurde et injuste – est la mesure emblématique.

  • Vous risquez-vous à un pronostic sur l’issue du scrutin du jeudi 20 novembre ?

Cela n’a pas grand sens étant donné que l’on ne connaît pas encore la liste des candidats en lice. J’espère juste que la victoire ira à un candidat issu de la motion E et porté par une large majorité de socialistes, autour d’un programme de transformation sociale.

  • Au sujet de l’actualité, avec la crise financière, dans quelle direction doit s’engager le Parti Socialiste selon vous ?

Dans celle d’une remise en cause claire du modèle de production et de développement néo-libéral et dérégulateur qui nous a conduit à la situation actuelle. Mais nous devons éviter la facilité démagogique des solutions de court-terme protectionnistes, que je qualifierai de néo-colbertistes, et qui essaient de nous faire croire que ce serait un progrès que de remettre des barrières (douanières notamment) entre les pays. En tant qu’internationalistes, nous ne devons pas refuser la mondialisation, mais travailler à son contrôle et à sa régulation.

  • Pour conclure, un petit mot sur l’élection de Barack Obama ?

C’est une belle victoire très symbolique, de par le parcours d’Obama et la fin de la présidence Bush, qui aura été calamiteuse à tous égards pour le monde entier. Attention cependant à ne pas en faire une sorte de symbole facile et consensuel de la modernité branchée : on peut tiquer quand on voit l’UMP tenter de se le réapproprier … Attendons de juger sur ses actes !
Merci à Romain Pigenel pour ses réponses ! Le sujet est donc à suivre de près tout au moins jusqu’au vote du jeudi 20 novembre.

Le parti que nous voulons – TAG 136

Mon éditorial pour le n°136 de la Tête A Gauche, lettre d’information de la Gauche Socialiste.

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Le premier objectif d’un congrès du parti socialiste devrait être de parler du parti socialiste. Lapalissade peut-être, mais qu’il convient de rappeler, à quelques heures du vote sur les motions : c’est le moment de notre vie politique où nous pouvons et devons nous interroger collectivement sur le type de militantisme que nous souhaitons, sur le périmètre que nous voulons lui donner, sur la façon d’être ensemble que nous privilégions. On pourrait penser, intuitivement, que ces questions ne sont pas les plus clivantes, que les différences idéologiques constituent des lignes de fracture – et donc de choix – plus saillantes. Mais l’histoire récente du PS nous invite à repenser cela. Nos débats les plus vifs ne sont pas ceux qui ont porté sur le libéralisme ou sur la refonte de notre système de production. L’adoption à une large majorité de notre déclaration de principes a même montré qu’il existait actuellement un assez large consensus sur le positionnement politique des socialistes français. Mais qui ne se souvient, a contrario, des violents débats occasionnés par l’arrivée massive des « adhérents à 20 euros », ou encore de la guerre de tranchée autour de l’introduction de la démocratie participative lors de la campagne présidentielle de 2007 ? Là où la controverse autour de la revendication, par un des prétendants à la tête du parti, du concept de libéralisme, n’a suscité que quelques passes d’armes tactiques – passant assez largement, qui plus est, au-dessus de la tête des militants – combien d’encre a coulé, combien d’imprécations ont été proférées au sujet de l’ouverture massive de notre parti par l’abaissement des cotisations !

Les différentes motions en jeu méritent donc d’être lues également, si ce n’est d’abord, sous l’angle du parti socialiste qu’elles proposent pour demain. Le choix de la motion E est très clair : c’est celui du parti de masse.

Pourquoi ce choix ? Il découle logiquement de la sociale-démocratie moderne et renouvelée qui est plus que jamais pertinente, en ce moment historique d’échec avéré du libéralisme économique dérégulé. La sociale-démocratie repose sur l’instauration d’un rapport de force des salariés et des citoyens avec les pouvoirs économiques et les capitalistes. Rapport de force dont les outils privilégiés sont les partis, associations et syndicats de masse. C’est entre autres parce que nous n’avons jamais, en France, réussi cette part de l’équation que le Parti socialiste a eu le plus grand mal à enchaîner les victoires électorales. C’est sur ce point que nous devons donc changer.

Éclaircissons d’emblée une ambiguïté récurrente au sujet de l’expression « parti de masse ». Ceux qui combattent ce concept ont coutume de le rabattre sur celui de « parti de supporters », comme si le simple fait d’augmenter massivement le nombre de nos adhérents avait pour effet mécanique la dilution de leur qualité, et de leur engagement. Il n’en est rien : quand nous parlons de parti de masse, nous pensons en même temps aux structures qui permettraient d’intégrer les nouveaux militants que nous voulons attirer en nombre. Cela veut dire : des dispositifs d’accueil et de formation (sur l’histoire, les valeurs et le fonctionnement du PS) ; une démocratie interne renforcée, avec une association permanente des militants à l’élaboration de nos programmes, par la démocratie participative, et aux choix politiques du bureau national, via des referendums internes sur les sujets difficiles à trancher ; une multiplication des types de sections, dans les entreprises par exemple, pour que chacun puisse militer comme il l’entend, et là où il veut.

Bien sûr, il faut également se mettre en situation d’attirer ces nouveaux camarades. Sans doute la « qualité de l’offre » proposée par un PS rénové, pour reprendre les mots du premier secrétaire sortant, peut-elle être un puissant produit d’appel. Mais comment ne pas se rendre compte que les sommes trop souvent prohibitives, établies selon des barèmes obscures, qu’il faut débourser pour adhérer au parti socialiste constituent non seulement un répulsif puissant, mais aussi une barrière censitaire ? Abaisser et clarifier le coût de l’adhésion, c’est tout simplement permettre au PS de redevenir un parti populaire.

Que permet un parti réellement de masse – disons, qui atteindrait le seuil symbolique de 300 000 adhérents d’ici le prochain congrès ? Il démultiplie notre surface de contact avec nos concitoyens, améliorant ainsi notre perception de leurs préoccupations et notre capacité à diffuser et tester nos propositions. Il est capable d’amorcer des mobilisations sociales sur ses seules forces – un soutien à une grève ou un appel à manifester du PS, dans une telle configuration, prendraient une tout autre dimension.

Enfin, ou surtout, il donne un tout autre sens aux choix des militants, et règle la question de la « discipline » interne au parti. On a beaucoup glosé sur les problèmes récurrents de discipline de vote ou d’expression au PS, nombre de dirigeants, ces dernières années, ayant cru bon de se soustraire à la décision majoritaire pour faire campagne dans le sens inverse. La solution est-elle, comme le disent notamment nos camarades de la motion A, de durcir l’autorité du premier secrétaire et les sanctions ? Nous ne le pensons pas, n’ayons jamais cru au dogme du parti « qui se renforce en s’épurant ». C’est la massification du PS, et l’intensification de l’implication des militants, qui peut apporter une réponse. Il est facile de passer outre la décision d’un parti de 100 000 adhérents, dont seule la moitié prend part aux (rares) votes internes. Il en irait tout autrement dans une formation de 300 000 militants, actifs et régulièrement consultés : le poids du mandat majoritaire serait incomparable, et il serait beaucoup plus difficile de le fouler aux pieds. A moins de vouloir s’exposer à la colère de plusieurs centaines de milliers de camarades !

Il faut aller plus loin encore. La massification du parti ne peut aller sans une massification parallèle de ses sympathisants. Et là encore, la solution passe par une implication plus poussée de ceux-ci. C’est ainsi que nous concevons l’organisation de primaires ouvertes pour la désignation de notre candidat à la présidentielle – quelle meilleure façon de montrer à nos concitoyens que nous nous soucions d’eux, que de leur permettre de se prononcer sur le nom de celui ou de celle qui les représentera à la première élection nationale ? Un socialiste désigné par ses seuls pairs est le candidat d’un parti. Un socialiste désigné par les socialistes et par la majorité des hommes et des femmes de gauche serait le candidat du pays, fort d’une légitimité et porté par une dynamique de mobilisation incomparables.

Le 6 novembre, votre vote posera le premier pavé sur la route de 2012. Cette route, n’en doutez pas, passe impérativement par la rénovation en profondeur du fonctionnement et du périmètre de notre parti. Faire le choix de la motion E, c’est faire le choix du changement.

La parenthèse enchantée

Fermez les yeux. Imaginez : un local du Parti socialiste. Rempli à craquer de militants, de tous âges, de tous milieux, qui donnent librement leur avis. Qui pour certains n’avaient plus remis les pieds dans une réunion du PS depuis 20 ans, qui, pour d’autres, n’y avaient même jamais songé. Des sympathisants, des curieux, des sceptiques, des anciens électeurs des Verts ou de la LCR, venus « pour voir » mais qui finalement ne repartent pas. Un secrétaire et un trésorier de section débordés par l’afflux de nouveaux adhérents. Des militants qui, avant la fin de la réunion, se répartissent des tâches et des projets : c’est à qui ira coller des affiches cette nuit, qui réalisera une présentation du dernier argumentaire pour ses collègues de bureau, qui travaillera à l’organisation d’une réunion publique avec des camarades d’une section voisine.

Rouvrez les yeux. Non, ce n’était pas un spot de publicité mensongère sur le PS. Cette scène que vous avez imaginée était une scène banale … il y a deux ans. Si loin – si proche. Une éternité au regard de ce que nous constatons depuis quelques mois : des assemblées générales de section vides, où s’observent en chiens de faïence les affidés de chaque courant, sous le regard incrédule des quelques quidams échoués là on ne sait trop comment ; avec, au fond de la salle, des piles de tracts non distribués légèrement jaunis, et des affiches qui ne craignent même plus d’être collées ; un congrès qui aurait dû être celui du retour du PS et qui marque seulement, en définitive, le retour de la consternation générale à notre endroit ; une absence inquiétante du parti (et de ses « 150 000 adhérents » officiellement revendiqués) des luttes sociales qui s’enchaînent en ce moment.

Le contraste est terrible avec ce qui s’était passé en 2006-2007, avant et pendant la campagne présidentielle. Souvenez-vous : il était soudain devenu facile de rejoindre le parti socialiste, et il se trouvait même un nombre étonnant de gens qui en avaient envie. On pouvait adhérer d’un clic sur Internet, pour 20 euros. Et chacun pouvait prendre la parole, lors des réunions participatives qui se multipliaient dans toute la France, sans se soucier de complexes questions de préséance, d’ancienneté, de courant, soudain balayées par la dynamique générale. Un vent de créativité et de générosité s’était levé et allait souffler pendant toute la campagne présidentielle, en dépit des aléas extérieurs.

On aurait pu croire que ces acquis incontestables allaient, au moins, passer dans le patrimoine commun des socialistes. Hélas ! C’est exactement le contraire qui se produisit, et ce fut même sciemment organisé. Par petites touches : d’abord les tracts et les affiches retrouvèrent leur austérité d’antan pour les législatives ; puis on repoussa, encore et encore, le calendrier du congrès ; les conventions de la rénovation furent organisées en ignorant à peu près totalement les militants. Mais ce n’étaient encore que de petits coups en douce, si l’on peut dire. Il manquait la verbalisation, la reconnaissance explicite.

Elle ne pouvait venir que sur ce qui cristallise l’acrimonie et le ressentiment des adversaires du renouvellement : l’adhérent à 20 euros, symbole de l’avachissement de la pureté socialiste aux yeux des gardiens du temple. Elle est finalement venue, la semaine dernière, dans la bouche des chefs de file de la motion A, Bertrand Delanoë, et François Hollande. « Je veux un parti de militants, pas de supporters », dixit le bourgmestre parisien ; « l’adhésion au PS n’est pas un produit de supermarché […], les militants seront prêts à payer cher, si le produit [sic] est bon », dixit le premier secrétaire sortant.

Au moins, tout est désormais clair : la conception du parti sera l’un des clivages saillants du vote du 6 novembre. La motion E, dans la continuité de la période 2006-2007, se prononce sans détours : nous voulons casser la barrière censitaire du prix de l’adhésion, nous voulons réinjecter de la démocratie participative à tous les étages du parti (et notamment pour ce qui est de la réflexion et de la prise de décision collectives), nous voulons faire de la désignation de notre candidat à l’élection présidentielle un grand moment populaire, en organisant des primaires associant des centaines de milliers d’hommes et de femmes de gauche.

Que veulent ceux qui stigmatisent l’« adhérent à 20 euros » ? Ils disent refuser le « parti de supporters », vocable absurde – car on voit mal comment fidéliser et intégrer des « supporters » pour en faire des « militants », si ce n’est en leur donnant la parole, en les associant aux processus de décision et en facilitant leur adhésion. « Supporter » est donc plus une injure facile et supposément consensuelle qu’une critique précise. Mais alors, de quel parti rêvent donc ces camarades ?

De cela ils ne parlent jamais ouvertement. Et pour cause. Car ce qu’ils veulent, c’est le statu quo : un parti étique, décalé, coupé de celles et ceux qu’il devrait défendre et représenter. Un tout petit club recroquevillé sur lui-même, dont le passage au second tour d’une élection présidentielle relève déjà de la gageure. Une confrérie d’habitués qui se répartissent des investitures, et élaborent les programmes qui vont avec, en suivant des règles, et des cérémoniaux, impénétrables au monde extérieur. Ce qu’ils veulent, c’est la négation de 2006-2007 : ils veulent que cette ère d’oxygénation en profondeur du PS reste une parenthèse, soigneusement refermée, et rangée dans l’album du socialisme à la page des lubies de la « personnalité seconde de la vie politique française ».

C’est peut-être la première fois que l’élaboration concrète d’un nouveau parti socialiste devient objet d’un vote de congrès. Le 6 mai prochain, c’est bien l’avenir du socialisme français qui est en jeu, au sens le plus concret du terme. A chacun de voter en son âme et conscience, selon qu’il souhaite rouvrir, ou non, la parenthèse enchantée de 2006. Si loin – mais peut-être si proche !

Romain Pigenel

Le sarkozysme est-il un socialisme ? – TAG 135

Mon éditorial pour le n°135 de la Tête A Gauche, lettre d’information de la Gauche Socialiste.

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La nouvelle rebondit de revues de presse en boîtes mails. Ca y est : poussant la « triangulation » jusqu’à son terme – l’abolition des contraires – Nicolas Sarkozy aurait passé non pas l’arme, mais la tête, à gauche. Il serait devenu socialiste. Oui. N’y a-t-il pas jusqu’à quelques éminences de la gauche internationale pour lui décerner des brevets en la matière ? Cela a commencé avec le président du groupe socialiste au Parlement européen, Martin Schulz, qui a déclaré que le président de la République française « parlait comme un vrai socialiste européen ». Cela a culminé avec l’adoubement par le phare de la gauche radicale sud-américaine en personne : Hugo Chavez, qui lui a offert le titre de camarade. Camarade Sarkozy ! On doit frémir dans les beaux quartiers. D’autant qu’émergent les signes d’un gigantesque glissement à gauche, pardon, à l’extrême-gauche, de la droite française. C’est l’UMP qui organise des forums sur la refondation du capitalisme. C’est encore le mouvement de jeunesse du même parti qui, ne reculant devant rien, va jusqu’à se réclamer de la « révolution » par la voix de son porte-parole. Alors quoi ? Nous faut-il changer le sens des initiales P.S. en : Parti sarkozyste ? Où déchirer nos cartes de militant et adhérer en bloc à l’UMP ?

Commençons plus sérieusement par revenir aux faits, sans illusion rétrospective à leur égard. Ni le président, ni le gouvernement n’avaient prévu l’ampleur de la crise – ni la crise tout court, d’ailleurs. Les mesures qui permettent à certains, aujourd’hui, de voir en Nicolas Sarkozy l’incarnation du socialisme triomphant ne sont arrivées qu’in extremis. Il est bon de rappeler qu’auparavant, les marges de manœuvre budgétaires ont été dilapidées par les exonérations fiscales, au profit des plus riches, de la première année de la mandature. Que Christine Lagarde s’est longtemps débattue, à la rentrée encore, contre l’évidence de la récession qui arrivait. Et que quand la crise financière a finalement éclaté, Nicolas Sarkozy a mis beaucoup de temps à prendre la mesure de la situation, et à choisir un cap politique clair ; les premières semaines ont été marquées par des décisions réactives et défensives, prises dans l’urgence, et sans stratégie d’ensemble.

On pourrait toujours prétendre que Nicolas Sarkozy, en une sorte d’épiphanie miraculeuse, a sur le tard converti et son regard, et ses convictions ; qu’il a découvert sur le vif les bienfaits des solutions sociales-démocrates, un peu comme Roosevelt se tournant vers l’interventionnisme au dur contact de la crise de 29. Lecture erronée qu’il faut déconstruire.

Qu’est-ce que le socialisme ? Le combat pour la redistribution des richesses produites, seule réponse à la question sociale. Un combat pragmatique, qui sait saisir toutes les opportunités et les méthodes permettant de le mener à bien. La nationalisation des moyens de production ou du capital est un de ces moyens ; elle n’est, et surtout ne doit être, un dogme, une fin en soi. L’étatisme n’est pas la vérité du socialisme ; corollairement, il ne suffit pas d’œuvrer dans le sens du « retour de l’Etat », notion vague s’il en est, pour être socialiste. La question fondamentale est la suivante : dans quelle politique d’ensemble s’inscrit ce retour ? S’accompagne-t-il d’une volonté concrète de refonder le champ économique autour de l’impératif de redistribution ?

Les choses étant ainsi posées, on ne peut plus, sérieusement, qualifier Nicolas Sarkozy de socialiste. L’intervention étatique qu’il a effectivement engagée a comme but non pas de changer le système, mais de le sauver, en faisant tomber le nombre de têtes qu’il faudra pour étouffer le scandale de la finance incontrôlée. Il suffit pour s’en persuader de considérer les prétendues « contreparties » exigées des banques en échange de la faramineuse garantie de 300 milliards d’euros, et des injections directes de capitaux, que leur a accordées l’Etat : un engagement … moral à faciliter l’accès au crédit, avec la création d’un « médiateur du crédit » censé enregistrer les doléances en cas de manquements. Et à côté de ce cadeau à la finance, quid des vraies mesures de soutien de la demande que la récession appelle, quid de la conférence salariale qui permettrait de sortir nos concitoyens de la spirale infernale du pouvoir d’achat en chute libre ?

Et puis il y a la vérité du gouvernement ordinaire, dans l’ombre du lyrisme des discours présidentiels aux tribunes des institutions internationales : les suppressions de postes dans l’Education nationale, et le début de détricotage du statut national des enseignants ; la privatisation rampante de la Poste, au mépris de son rôle dans le maintien de la cohésion sociale et territoriale. Autant de coups silencieusement portés à des secteurs où un Etat socialiste se devrait au contraire de prendre toutes ses responsabilités.

Nicolas Sarkozy est donc tout sauf l’incarnation d’un socialisme qui se serait imposé à lui comme seule solution viable. Il est le roué héraut d’un interventionnisme, ou plus exactement d’un volontarisme, qui, bien loin d’être révolutionnaire, mélange au jour le jour les recettes du néolibéralisme – l’Etat réduit au rôle de béquille du capital – et du néocolbertisme – financement et consolidation de « champions nationaux », notamment dans le domaine de la défense, au mépris des PME et PMI. Et de l’intérêt le plus élémentaire du contribuable et du consommateur.

De cette confusion, du simple fait qu’elle ait été possible il faut tirer des leçons. Nous savons comment l’éviter : il faut, et il suffit, que les socialistes assument pleinement leur rôle de première force d’opposition, pour dissiper tous les doutes qui peuvent exister sur la nature d’une politique réellement socialistes. Non pas en se limitant à des critiques sur la forme ou à des indignations aussi spectaculaires que vite oubliées, mais en montrant et en expliquant, à chaque étape, ce que le PS ferait s’il était au pouvoir. En l’occurrence : défendre une autre politique industrielle, soutenue par un small business act et conjuguée à une stratégie de soutien à la consommation ; veiller en permanence à un partage des gains équilibré, avec une politique salariale comme clé de la répartition.

Congrès de crise ou crise du congrès ? – TAG 134

Mon éditorial pour le n°134 de la Tête A Gauche, lettre d’information de la Gauche Socialiste.

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Le hasard est parfois d’une cruelle ironie : alors que la crise dite « des subprimes », crise financière venant désormais contaminer l’ensemble de l’économie, ébranle et menace de mettre à bas le système économique néolibéral que les socialistes avaient de longue date dénoncé, voilà que le PS se trouve tout entier occupé à renouveler ses cadres et son équipe dirigeante. Alors que le dîner s’apprêtait à être servi pour six couverts, cette invitée inattendue – la crise – bouscule l’ordre du repas, retourne la table et renverse les écuelles. Et bien que les convives fassent en sorte de sauver les apparences et de garder bonne mine, il faut avouer que le banquet annoncé ne tombe pas au moment le plus propice. Les signes du décalage entre le déroulé de nos débats internes et le ressenti de la société sont manifestes. Assemblées générales de débat sur les motions que l’on peine à remplir, au-delà des militants déjà acquis à tel ou tel texte ; interpellations quotidiennes de nos sympathisants, qui aimeraient nous voir plus présents sur le terrain, qui préfèreraient que nous consacrions nos forces et notre intelligence à leur donner des clés pour comprendre la mutation gigantesque que l’économie mondiale s’apprête à subir. Désorientations de tous nos concitoyens à qui la droite avait promis le festin du pouvoir d’achat, et qui se réveillent au moment où tous les indicateurs virent brutalement au rouge.

Soyons clairs : ce congrès est nécessaire, et doit permettre de remettre le PS au travail et en ordre de bataille pour les prochaines échéances électorales. Nul ne disconviendra, sauf à verser dans une démagogie quelque peu facile, qu’il est important et légitime que les socialistes mettent un peu d’ordre dans la situation quelque peu confuse, qui est celle d’un PS marqué par les recompositions internes et les aléas électoraux des dernières années. Mais cette nécessité ne doit pas nous rendre aveugles à la réalité du moment. Aucun des textes présentés, quels que soient par ailleurs leurs mérites respectifs, ne donne une lecture politique de la crise qui soit vraiment à la mesure de son ampleur et de ses conséquences prévisibles. Cela n’a rien de déshonorant : la plupart des économistes, des experts d’habitude si prolixes, sont tout aussi désarmés, face à cet événement au sens fort du terme – il y a un avant, et un après la crise des subprimes. Il suffit pour s’en persuader de considérer l’évolution du discours public moyen, celui que tiennent les éditorialistes et autres commentateurs distingués : alors que l’on conspuait encore il y a peu le supposé archaïsme des socialistes, qu’on les pressait de se prosterner devant le Dieu Marché, on stigmatise aujourd’hui leur manque de radicalité. De l’accusation de gauchisme à notre endroit, on est passé à celle de gaucherie, en quelque sorte. N’y a-t-il pas jusqu’à Nicolas Sarkozy pour se faire prophète de la régulation et du retour de l’État !

Il faut bien sûr faire la part du calcul et des strictes opérations de communication dans ce retour en grâce de l’Etat régulateur. Mais il n’en reste pas moins que le jeu politique et idéologique est en train d’être rebattu en profondeur. C’est ce qu’on pourrait appeler la pédagogie de la crise : elle ébranle les anciennes certitudes, jette à bas les dogmes et appelle une reconfiguration d’ensemble de la pensée économique et politique. Le reconnaître ne serait pas une honte ni un échec, mais bien au contraire la réponse au besoin de sens et de grille de lecture qu’éprouvent nos concitoyens.

La vraie honte, le vrai échec seraient d’endosser avec fatalisme le costume des éternels retardataires, à la traîne d’un Nicolas Sarkozy qui n’hésite pas à retourner sa veste – ou plus exactement, à en changer – pour critiquer les dérives de la mondialisation et réclamer sa « moralisation ». Sans ancrage idéologique fort, nous sommes menacés par une dérive sans cap, sans attaches, littéralement à la remorque du président de la République. Nous serions alors condamnés à tenter de le dépasser par une surenchère permanente. Il veut mettre de l’éthique dans le capitalisme ? Moralisons-le au canon ! Il parle de mettre des entraves aux rémunérations des dirigeants ? Punissons-les en bloc ! Un coup plus fort, en somme, pour compenser notre coup de retard. Et sur la mauvaise voie : celle choisie pour nous par l’UMP.

Cela n’est pas inexorable, bien au contraire. Il suffit pour cela que nous fassions de notre congrès un grand moment politique au sens noble du terme, où nous débattrions collectivement et prioritairement du nouvel ordre économique, social et écologique que nous pouvons proposer aux Français dans le monde des l’après-subprimes. Que nous nous concentrions sur cette question : qu’est-ce que le socialisme a à dire de la crise ? Qu’est-ce qu’il propose comme modèle de société, de développement, de production alternatif, maintenant que l’idée même d’alternative redevient possible, audible et crédible ? Il ne s’agit ni plus, ni moins, que de réinvestir le terrain de la bataille des idées, de la définition d’une vision du monde. De proposer des concepts à une opinion que des années de discours sur la « fin des idéologies » a si bien intoxiquée qu’elle en est presque venue à croire que la différence entre droite et gauche se résumait à de subtiles différences de réglage, sur une machine par ailleurs intouchable et indépassable.

Une telle orientation nous permettrait d’éviter trois écueils. Le premier, celui du dépassement par une droite sans scrupules et sans honnêteté intellectuelle, qui n’hésite pas à organiser des forums sur la « refondation du capitalisme » après avoir été la gardienne attentive de son conservatisme le plus rance. Le deuxième, celui de la stratégie d’union nationale autour de mesures apparemment consensuelles, stratégie que la droite pourra utiliser pour nous paralyser encore et encore, tant que nous n’aurons pas de lecture politique de la crise, et que nous nous limiterons à établir des catalogues de propositions techniques – aussi bonnes qu’elles soient. Le troisième, celui du gauchisme incantatoire, de la dénonciation violente du « système », des annonces solennelles de la mort du capitalisme, sans proposer d’autre projet que la destruction de l’ordre existant, le protectionnisme frileux et le repli sur soi des nations.

Si notre congrès devient un grand moment de mobilisation intellectuelle, s’il s’attache à définir une politique et un modèle économique socialistes de sortie de crise – thème que nous proposions d’ailleurs pour la première convention thématique d’après-congrès – alors il y a fort à parier que nous nous mettrons dans les meilleurs dispositions qui soient pour redonner envie aux Français de venir militer et réfléchir avec nous. L’enjeu est simple : refuser la crise du congrès, le « nouveau Reims » qu’il est de bon ton de nous prédire ; faire le choix d’un congrès de crise, c’est-à-dire qui prenne la mesure du bouleversement en train de s’accomplir, et qui nous replace au premier rang du combat intellectuel et idéologique.

PS, crise et 20 perverses

Pour une fois, je laisse entièrement la parole à un autre, et en l’occurence à Julien Dray, pour son texte d’analyse politique sur la crise financière (et désormais, tout simplement, économique), intitulé “La fin des 20 perverses”. Il répond sur le plan économique  à une des plus grandes lacunes actuelles de la gauche et du parti socialiste en particulier : le manque de concepts, de sens, ou pour dire les choses brutalement, de Weltanschauung. Point essentiel sur lequel je reviendrai incessamment dans ces pages.

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La fin des Vingt Perverses

Julien Dray

La crise financière, depuis le tour spectaculaire qu’elle a pris au mois de septembre, a donné lieu à un très grand nombre d’analyses convergeant toutes, par-delà la diversité des cheminements et des explications, vers une dénonciation de la finance, et de ses excès, comme seul grand coupable. Dans un étonnant consensus – impliquant des prises de parole à front renversé, comme celle de Nicolas Sarkozy, s’endormant un soir apôtre du libre-échange pour se réveiller le lendemain, à Toulon, prophète de la régulation – nombre de voix se sont élevées pour demander la tête des financiers, et réclamer le retour à « l’économie réelle », parée de toutes les vertus.

Cette vision ne nous satisfait pas. Elle a bien sûr sa part de vérité et même d’évidence – ces dernières semaines, les jonglages complexes des financiers autour des produits immobiliers, appâtés par l’argent facile et la carotte des primes et des bonus toujours plus élevés, ont été dûment décrits et analysés. Que la crise financière soit de la responsabilité de la finance est une lapalissade. Mais cela ne nous dit rien des conditions d’apparition précises de cette crise. Elle n’est pas apparue à n’importe quel endroit du système financier, ni à n’importe quel moment de son histoire. Son déclencheur a été la politique américaine du logement, menée par l’administration Bush depuis huit ans. Si nous voulons tirer toutes les leçons de cette crise, et l’utiliser pour remettre efficacement en cause le modèle économique que nous dénonçons, c’est par là que nous devons commencer notre analyse.

Que s’est-il donc passé en Amérique ?

Il y a deux façons de décrypter l’engrenage infernal des subprimes, ces crédits hypothécaires accordés avec largesse à des Américains sans ressources suffisantes, afin qu’ils puissent accéder à la propriété immobilière. La première est de pointer l’importance des bonifications financières qui étaient promises à tous les acteurs du système, depuis les prêteurs jusqu’aux traders de Wall Street, et qui les poussaient à accorder toujours plus de crédits. Cette lecture est évidemment à considérer. Mais elle n’explique pas la donnée culturelle, ou politique : pourquoi les Américains étaient-ils si nombreux à vouloir acheter une maison, y compris quand leurs moyens ne leur permettaient pas ?

C’est ce que permet d’expliquer une seconde lecture, considérant le fait que depuis son arrivée au pouvoir, l’administration Bush a mis en avant un des versants du rêve américain : celui du « tous propriétaires ». Message adressé avant tout aux classes populaires, celles-là mêmes qui avaient le plus de difficultés à accéder à la propriété, du fait d’une autre constante de la politique économique néoconservatrice : la généralisation du travail précaire. D’un côté, des Américains au travail, mais précarisés et insuffisamment payés ; de l’autre, une incitation permanente à l’accession à la propriété. Le développement de masse du crédit hypothécaire à risque est la solution imaginée à cette quadrature du cercle néolibérale.

Ce qui est en jeu dans cette exhortation à la propriété immobilière, n’est rien moins que la réorganisation de la société au profit des idéologues de la droite conservatrice. La droite a compris que pour devenir majoritaire électoralement, elle devait défaire le salariat comme condition sociale homogène, et sortir ainsi de l’opposition traditionnelle entre salariat et capital. Pour cela, il fallait le précariser, et réintroduire une distinction entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. D’où l’octroi massif de crédits immobiliers. Nous savons aujourd’hui, par exemple, que l’administration américaine et la Maison Blanche ont exercé de façon continue des pressions très fortes sur Fannie Mae, géant du crédit hypothécaire, pour que l’entreprise accepte de plus en plus de crédits, de moins en moins sûrs.

L’accès facile au patrimoine immobilier fait de chaque Américain qui en bénéficie un capitaliste, même modeste. Il est alors plus enclin à soutenir les politiques de libéralisation et de défiscalisation de la droite républicaine, et à accepter l’affaiblissement de l’État et de ses politiques de solidarité sociale, censé frapper avant tout les « assistés ». Détenteurs de patrimoine contre salariés stricto sensu, travailleurs contre assistés, individualisation générale des rapports sociaux : la fragmentation des classes moyennes et populaires est en place.

Cette politique a été reprise en France par Nicolas Sarkozy, qui faisait de l’accession à la propriété pour tous une des quinze priorités de son programme présidentiel, qui voulait généraliser le crédit hypothécaire, et qui n’hésitait pas, durant ses meetings, à scander « endettez-vous ». Cette politique consiste au bout du compte à faire accepter une nouvelle façon de vivre (en tant que propriétaire, fût-ce par un financement artificiel et bancal), de travailler (de façon précaire) et de consommer (à crédit).

Bonnes et mauvaises leçons de la crise

Si la crise, d’un certain point de vue, est une crise assez classique de surproduction d’un produit mixte, financier-immobilier, c’est son ampleur qui en fait un phénomène sans précédent et sans commune mesure. En ce sens, la lecture de la crise et ses interprétations sont désormais l’enjeu d’une bataille idéologique qui ne peut pas nous laisser indifférents, car nous ne pouvons nous cantonner au registre des mesures techniques nécessaires pour répondre à l’urgence.

Quatre lectures ont été développées ces dernières semaines :

· Le catastrophisme permettant l’appel à l’union nationale. Les ex-chantres de la finance dérégulée ont été parmi les plus rapides à pointer du doigt, avec véhémence, des coupables faciles et tout désignés – les professionnels de la finance, et autres « patrons voyous ». Habile façon de brouiller les responsabilités de fond, et d’éviter de rendre des comptes sur ce qui est le produit direct des erreurs des politiques nationales. Contre cette « catastrophe naturelle » venue de l’extérieur, l’ensemble des responsables politiques devraient faire front, accepter d’emblée le contenu des décisions gouvernementales sans adopter de lecture critique des événements, pour sauver le système et éviter que de cette crise naisse une récession économique dure et prolongée. Ce discours a été adopté, en France, par ceux-là mêmes qui sont complices de la dérégulation et donc de la crise : en premier lieu, Nicolas Sarkozy, pour éviter une confrontation avec l’opposition sur le bilan de son action et sur le projet pour notre pays.

· L’appel à une moralisation du capitalisme. Selon cette lecture, plus que des individus, ce serait bien le système de l’économie financière lui-même qui serait vicié, dans ses normes et règles de fonctionnement. Il serait alors nécessaire et suffisant de remettre de l’éthique dans les institutions financières, de les contrôler plus étroitement, d’interdire leurs pratiques les plus répréhensibles (parachutes dorés, par exemple), pour qu’elles puissent redémarrer sur de meilleures bases, et permettre au cours des choses de reprendre rapidement.

· La crise comme une victoire de l’État. De nombreux commentateurs, allant de la droite conservatrice américaine la plus dure à la gauche radicale européenne, ont analysé l’injection massive de crédits et le rachat de géants de la finance par le gouvernement américain, comme une sorte de victoire ou de retour de l’État – les rachats en question étant alors lus comme des « nationalisations ». Que les « nationalisations » en question, que la soi-disante « régulation » aient d’abord consisté en une socialisation des pertes aux dépens des contribuables n’a visiblement pas ébranlé ces commentateurs, un éditorialiste conservateur américain allant jusqu’à dénoncer « un pas de plus vers le socialisme » de la part du gouvernement Bush. Il faut refuser ce détournement sémantique : cette politique de socialisation des risques, d’absorption sans contrepartie des pertes du privé, a pour corollaire une très néolibérale conception de l’État comme béquille du capital. Et n’a rien à voir, tant sur la forme que sur les objectifs, avec une politique intelligente de régulation.

· La crise comme révélateur de la nécessité d’un retour à « l’économie réelle ». D’autres commentateurs, de gauche comme de droite également, ont vu dans la crise une preuve de plus de la supériorité de l’économie « réelle » sur la finance, et en ont conclu qu’il était urgent d’abandonner l’une pour l’autre – grosso modo, de revenir à une politique industrielle classique, en réfléchissant parallèlement au retour à un certain protectionnisme, finance et mondialisation étant alors dénoncées et associées en une nébuleuse menaçante. Comme si le capitalisme pouvait fonctionner sans capital.

Ces lectures pêchent les unes comme les autres par leur simplification – par-delà les imprécations contre de grandes entités (« la finance ») ou contre des coupables symboliques (Wall Street), aucune ne s’interroge sérieusement sur les conditions historiques, politiques et idéologiques de production de la crise. Les cadres dirigeants dont on aura obtenu la tête seront bien vite remplacés par d’autres. Les règles que l’on imposera au système seront vite dépassées ou contournées, si une volonté politique forte ne les contraint pas. Enfin, comment peut-on sérieusement distinguer et imaginer séparément finance et économie réelle – pour reprendre le mot de Galbraith, nulle muraille de Chine ne les sépare – alors que l’innovation dont se nourrit l’industrie nécessite des levées de fonds toujours plus importantes, celles-là mêmes qu’une finance efficace peut seule apporter ?

Reconstruire un projet économique et social de gauche

La situation économique actuelle est en fait le résultat de trois éléments distincts.

· Une crise financière qui appelle des changements draconiens des systèmes de régulation et de contrôle des marchés financiers. Si la communauté internationale n’est pas capable d’organiser rapidement une coordination économique efficace, alors nous courrons un risque très grave de retour des réflexes nationaux, et de repli des uns et des autres sur des positions protectionnistes. L’Irlande nous en donne un exemple avec sa protection unilatérale des usagers de ses banques.

· Une tendance économique lourde de fond, à savoir l’épuisement du cycle de croissance des vingt dernières années, qui reposait sur le triptyque marchés de masse (fournis par la mondialisation) – financements élevés (grâce à la croissance rapide de la finance) – innovation technologique. Cycle de croissance menacé par la crise du crédit et du financement, et par la crise énergétique qui se manifeste actuellement par la chèreté des produits, mais qui risque d’exploser à moyen terme, quand ces produits, de rares, deviendront tout simplement indisponibles (énergies fossiles).

· Une tendance économique et sociale politiquement orchestrée, à savoir la précarisation du salariat et la déconnexion du revenu et du salaire, au profit de revenus complémentaires à risque et individualisés (crédits, bonus …). De ce détricotage de la condition salariale découlent une fragmentation du corps social, du sens collectif et une montée de l’individualisme. D’où le rejet des politiques de solidarité, la perte de sens de l’impôt comme instrument de justice et de répartition, et le discrédit porté sur les services publics, chacun n’étant plus renvoyé qu’à sa solitude et à son inquiétude face à l’avenir.

Nous devons donc bâtir un projet économique et social qui soit à même de répondre conjointement à ces trois tendances, en créant un nouveau cycle de croissance vertueux, qui ne sacrifie pas le social à l’économique, l’environnement au rendement, et le long terme au court terme.

Première thèse : refuser le fatalisme économique

Tout éclatement d’une bulle de crédits crée une dépréciation des patrimoines, une perte de confiance des actionnaires et investisseurs, et donc, de là, un chute de l’investissement et de la croissance. Il faut nous préparer à une récession sérieuse. Mais quelle sera son ampleur et sa durée ? Ni l’une ni l’autre ne sont déjà écrites, et il est de notre responsabilité d’utiliser tous les instruments économiques disponibles pour la circonscrire le plus rapidement possible.

Considérons les trois piliers de la croissance économique de ces dernières années :

· En ce qui concerne l’innovation technologique, on peut penser que les éléments du prochain bon en avant existent, mais ne sont pas encore déployés comme instruments de croissance.

· Les marchés de masse demeurent : Europe (et son marché unique), Russie, États-Unis, Japon, malgré les incertitudes actuelles liées à la crise, et les trois géants en plein rattrapage que sont l’Inde, la Chine et le Brésil.

· Le doute réside en revanche dans la capacité de financement. Il y a un risque non négligeable que la crise financière, en accélérant la fin du cycle de croissance actuel, nous plonge dans une « onde longue » récessive, qui se heurterait de surcroît au choc énergétique à venir avec l’épuisement des énergies fossiles. Tout l’enjeu est donc de réunir au contraire les éléments d’une nouvelle onde longue vertueuse, qui démarre au plus vite et puisse sauter par-dessus cette crise énergétique imminente. C’est ce que permettra la définition d’un nouvel ordre productif.

Deuxième thèse : revenir à une politique salariale

A la différence de celui des Trente Glorieuses, le cycle de croissance actuel est adossé à une détérioration du rapport entre capital et travail. Les vingt dernières années ont été des années de croissance perverse, car portant avec elles une augmentation des inégalités, une individualisation des rapports sociaux et une généralisation de l’insécurité. Autant de points qui les opposent aux années de croissance des Trente Glorieuses ; on pourrait presque parler de « Vingt Perverses ».

On ne rebâtira pas des politiques de solidarité et de redistribution efficaces sans restaurer le primat du salaire. Le salaire, dans le cadre d’un nouveau modèle de croissance, doit redevenir le principal déterminant du revenu, ce qui permettra de mettre un terme aux systèmes de rémunération parallèles (tels que les stock-options) ou compensatoires (PPE, RSA …), qui contribuent à en bloquer l’augmentation (c’est un tournant qu’il va nous falloir assumer, surtout dans le moment actuel). La politique salariale doit être au coeur du contrat social, pour imposer un partage régulier des gains de productivité, redonner du sens au lien entre salaire et qualification, entre salaire et productivité. A la société du patrimoine (et de son pendant l’assistanat) défendue par la droite, nous devons opposer la société du travail bien rémunéré. Ce qui passe par une lutte contre la précarité (temps partiel et travail discontinu), qui nourrit la pauvreté laborieuse. C’est ainsi que nous pourrons restaurer la dignité du salariat, et autour de lui un sentiment de collectif et d’identité de situation dans les classes populaires et moyennes.

Il faut refonder le contrat fiscal entre les citoyens et l’État. Lui donner clairement comme principe la juste répartition des efforts, et comme objectif prioritaire la collecte des ressources nécessaires au financement des mesures de cohésion sociale, et à l’investissement dans les dépenses d’avenir. C’est ainsi que nous lui redonnerons du sens aux yeux de nos concitoyens, et que nous en ferons un instrument de croissance (notamment en allouant des exonérations fiscales aux secteurs industriels sélectionnés par l’Etat, et aux entreprises pratiquant une politique salariale vertueuse).

Troisième thèse : mobiliser sans perdre de temps les acquis du cycle de croissance finissant pour poser les fondements d’un prochain cycle soutenable et vertueux

On ne se passera pas d’un nouveau modèle d’allocation de la finance dans le système économique – il faut, autrement dit, réinventer une banque qui fasse vraiment son métier. Il n’y a pas de croissance sans investissement. La juste opposition n’est donc pas entre économie réelle et économie financière – c’est l’équilibre entre les deux qui doit être repensé. Il faut y remettre bon ordre, en posant des règles faisant que ce soient ceux qui ont créé le risque qui l’assument, et en pénalisant fiscalement plus fortement ceux qui jouent le court terme contre le long terme.

Nous devons inventer un nouveau modèle d’Etat-entrepreneur, voué non pas à gérer les contraintes, mais à créer de nouvelles opportunités, à user de nouveaux partenariats entre public et privé, à défendre l’intérêt général. Il devra travailler à l’émergence de nouveaux secteurs industriels, adossés à la révolution écotechnologique en cours. En investissant immédiatement dans les éco-industries, dans les nouvelles énergies, dans les technologies cognitives. Une part du PIB pourrait être constitutionnellement allouée à la recherche et à l’innovation. Et en construisant des nouveaux outils : une banque publique d’investissement, une politique européenne de grands travaux (notamment d’infrastructures de transports collectifs) et de grands projets de recherche. Tout en sortant résolument les biens et les services d’intérêt général de la logique de privatisation.

Je n’entamerai pas ici un « couplet » sur l’écologie, mais nous savons tous que l’acte fondateur de ce nouvel Etat-entrepreneur doit être la mise en place des conditions d’une éco-croissance.

Quatrième thèse : renouer avec le combat idéologique radical

Le discrédit qui va frapper de façon au moins temporaire la doxa néo-conservatrice, néo-libérale libère un espace intellectuel considérable dans le débat public. La place est libre, et il y a un risque non négligeable qu’elle soit occupée par les dérives populistes les plus pernicieuses si nous ne nous avançons pas résolument dans le débat ; non pas avec des commentaires, des condamnations morales, voire des catalogues de mesures techniques, mais avec une analyse générale et des concepts donnant du sens au chaos actuel, des perspectives de solution pouvant mener à des actions concrètes. La gravité de la situation, qui voit chaque jour un nombre croissant de nos concitoyens sombrer dans le désespoir et perdre confiance envers nos démocraties, exige que nous soyons d’une intransigeance radicale avec toutes les injustices. Le débat ne portera pas sur nos compétences de gestionnaires mais sur notre aptitude à concevoir et à défendre une nouvelle économie sociale et écologique de marché.

Variae, première

Variae. De l’adjectif latin varius : “varié, nuancé, tacheté, bigarré, moucheté (…) divers (…) abondant, fécond en idées (…) mobile, inconstant, changeant”, selon le Gaffiot. Les blogs, initialement conçus comme des journaux intimes publiés online, ont progressivement dérivé – du moins les plus connus – vers une spécialisation ou une professionalisation de leur contenu, perdant quelque peu, au passage, en originalité et en fraîcheur. Variae, carnet de route intellectuel, entend combiner “the best of both worlds”, en ne limitant ni sa forme, ni son extension. Choses vues, et commentaires consécutifs ; les vôtres seront les bienvenus !