Dans un article du Monde au titre choc (« Sur le Web, l’antihollandisme succède à l’antisarkozysme »), Samuel Laurent ébauche un parallèle entre 2007 et 2012 : « sur Internet, “l’antihollandisme” démarre de manière fulgurante. Le terme n’est pas encore popularisé, mais il a une réalité tangible, en tous cas sur le Web. Depuis le 6 mai à 20 heures, une partie du Web politique français est entré en “résistance“, pour reprendre un terme souvent employé ». Et le journaliste de décrire une « montée en puissance » du phénomène, qui pourrait bien, comme l’avait été l’antisarkozysme pour la gauche, devenir « un atout décisif » pour la droite dans le combat politique qui s’annonce.

La thèse est provocante, et rejoint une interrogation qui parcourt depuis quelques semaines la « gauchosphère » : est-ce que sur le champ de bataille du web, comme l’écrivait récemment Christophe Ginisty, la force n’est pas structurellement du côté de l’opposition et de la critique contre le pouvoir en place ? La domination généralement admise de la gauchosphère n’est-elle pas d’abord due au fait que celle-ci a eu la chance, si l’on peut dire, de se construire durant la longue privation de pouvoir (sur le plan national) des partis politiques de gauche, rassemblant de fait tous les mécontents et les déçus de dix ans de droite au sommet de l’Etat ? L’arrivée d’un président et, probablement, d’une Assemblée Nationale de gauche ne vont-elle pas précipiter la chute ou l’affaiblissement du web de gauche, pris à contre-pied et à contre-emploi ?
Il faut d’abord relativiser l’émergence d’une « résistance » de droite. En vérité, les boules puantes et arguments qui circulent aujourd’hui, de même que leurs vecteurs (Jeunes Pop, UNI, blogosphère réactionnaire …) n’ont rien de nouveau et sont de vieilles connaissances de celles et ceux qui sont habitués aux bagarres du web politique. Tout cela correspond simplement au maintien de l’activité de la force militante en ligne de la nébuleuse UMP, celle qui existait déjà en 2007 et qui s’est logiquement renforcée à l’épreuve de la dernière campagne. Les photos détournées pointant du doigt le supposé communautarisme de Martine Aubry, les insultes contre le nouveau président (« couille molle ») font partie du bagage éprouvé d’une galaxie de blogueurs et de twittos qui, même au plus fort de la campagne présidentielle, n’ont malgré tout jamais pu rivaliser en nombre et en influence avec leurs « homologues » de gauche. Pourquoi auraient-ils rendu les armes au lendemain de la défaite ?
Reste l’hypothèse de fond : qu’à l’anti-sarkozysme « primaire », comme on dit à droite, succède un anti-hollandisme tout aussi violent et avec la même caractéristique – c’est-à-dire étant suffisamment fédérateur pour dépasser la seule sphère partisane, et faire pencher la majorité des internautes du côté du Hollande-bashing systématique. Avant mai 2012, un internaute pris au hasard avait d’assez bonnes chances d’être anti-sarkozyste. En sera-t-il de même contre Hollande dans quelques mois ?
Je ne le pense pas. L’anti-sarkozysme n’était pas et n’est pas simplement un réflexe frondeur pavlovien contre l’autorité en place. Ses caractéristiques particulières sont liées à la personne même de Nicolas Sarkozy, et à sa propension à enfiler comme des perles les symboles désastreux. En mai 2007, la France n’était pas anti-sarkozyste. L’anti-sarkozysme est né de la lente accumulation, puis macération, d’actes politiques et d’épisodes scabreux : nuit du Fouquet’s ; vacances sur le yacht Bolloré ; bouclier fiscal ; réception bras ouverts des dictateurs ; EPAD ; discours de Grenoble … Ce sont ces incidents à répétition, touchant aux fondements mêmes de l’identité républicaine (favoritisme outrancier envers les riches, népotisme, marginalisation des droits de l’Homme, xénophobie d’Etat …), qui ont progressivement imposé une légende noire du sarkozysme, dépassant le seul clivage gauche-droite. Pour les Français s’intéressant un minimum à l’actualité et à la politique, à ce clivage classique s’est substitué un autre clivage : tradition républicaine / pratique sarkozyste du pouvoir. Clivage nourrissant à son tour tous les excès que l’on a pu connaître dans l’anti-sarkozysme, les points Godwin se récoltant à la pelle.
Pour que François Hollande déchaîne la même hostilité, en intensité et en étendue, il faudrait qu’il multiplie les mêmes faux-pas. Le « président normal » ne semble pas en prendre la voie. Si tel est bien le cas, « l’anti-hollandisme » risque de ne rester qu’une expression recouvrant des débats politiques traditionnels (gauche – droite, social-démocratie – gauche radicale), sans commune mesure avec ce que Nicolas Sarkozy a permis et suscité en son temps.
Romain Pigenel










Heureusement pour Boutin et Morano, nous ne sommes plus en Sarkozie
POLITIQUE-FICTION. A une date située entre mai 2007 et mai 2012, Nicolas Sarkozy, encore Président de la République, est frappé par la foudre aux alentours de 18H00, alors qu’il est en route par la voie des airs pour Berlin. Deux députées de l’opposition de gauche se fendent des messages suivants sur Twitter :
Aussitôt, une implacable mécanique s’enclenche.
18H15 – Retombées Twitter
A peine envoyés sur le réseau social, les deux tweets sont abondamment relayés et commentés, et en premier lieu par des twittos de droite ulcérés. Les premières réactions officielles ne tardent pas :
18H45 – Communiqués de la majorité
Dans l’heure qui suit, le parti présidentiel dégaine un communiqué vengeur. « Alors que le Président de la République multiplie les déplacements et les efforts, au péril de sa santé, pour sauver l’économie mondiale et donc les emplois de nos travailleurs, l’opposition, sans idées ni projet, ironise sur un incident climatique qui aurait bien pu mettre fin à ses jours. Les Français ne sont pas dupes ! ». Déclaration solennelle bientôt suivie de celle du Nouveau Centre (« Les Français voient désormais clair dans le jeu de la gauche, qui n’a d’autre programme que le dénigrement de la personne du président »), de la droite populaire (« Les masques tombent : il y a le parti de la haine, et le parti de la France »), du Parti Radical (« Le débat démocratique a des limites, et elles ont été franchies ce jour. Les Français ne se laisseront pas abuser ») et du Parti Démocrate Chrétien (« L’antisarkozysme haineux, quel que soit les griefs que l’on peut avoir envers le Président de la République, n’est pas une option, et il faudra plus d’imagination pour tromper les Français »).
19H15 – Réaction de Jean-François Copé
Invité sur Europe 1, Jean-François Copé fulmine. « Imaginez-vous ce qu’on aurait entendu si de tels propos avaient été tenus sur Madame Aubry, ou Monsieur Hollande ? Il règne dans ce pays une incompréhensible bienveillance médiatique à l’égard de la gauche, dont le système espère la victoire contre les courageuses réformes de Nicolas Sarkozy ! »
23H – Arno Klarsfeld se lâche
Sur le plateau d’une émission politique de deuxième partie de soirée, Arno Klarsfeld, les yeux dans le vague, accuse. « C’est la gauche que l’on connaît, celle qui tue sans pitié dans des goulags ». Michel Godet, hors champ, hoche gravement la tête.
8H – Feu croisé dans les matinales
Benoît Hamon est l’invité de Jean-Michel Aphatie. « Benoît Hamon, approuvez-vous les propos de vos collègues sur Twitter ? ». Pendant ce temps, Manuel Valls est reçu par Patrick Cohen. « Manuel Valls, condamnez-vous les propos de vos camarades sur Twitter ? ». A l’inverse, Pierre Moscovici peut élever le débat grâce à Jean-Jacques Bourdin : « Pierre Moscovici, à combien de décharges de foudre est capable de résister un avion ? Répondez ! ».
10H – Le Figaro s’indigne
Tandis que la une du Figaro.fr s’emploie à rassurer les internautes sur l’état de santé du président et la modestie des avaries sur le Air Sarko One, les éditorialistes stars du quotidien méditent l’incident de la veille. Ivan Rioufol s’interroge sur son blog : quel danger représente pour la France « cette gauche bobo, qui se gondole sur Twitter tandis que l’islamisation progresse ? » ; Jean D’Ormesson, lui, publie un dialogue imaginaire avec François Mitterrand : « Président Mitterrand, que sont vos enfants devenus ? ».
11H – Carla Bruni face aux Françaises
Hasard, Carla Bruni reçoit justement ce jour des lectrices de Elle, pour une discussion à bâtons rompus, dans l’intimité d’une retransmission en direct sur Elle.fr. Quand une des ses invitées aborde l’incident de la veille, elle baisse pudiquement la voix : « J’ai souvent peur pour mon mari, quand je vois toute la haine de ses opposants ».
14H – A l’Assemblée Nationale
En salle des Quatre Colonnes, Christian Vanneste s’égosille : « mais qu’on leur mettre une baffe à ces greluches qui touitent ! ». En séance, Chantal Brunel pose une question d’actualité au Premier Ministre : « Comment peut-il continuer à gouverner sereinement dans le climat de haine et de sectarisme entretenu par une opposition sans idées ni projet autre que l’antisarkozysme primaire ? ». François Fillon répond sous les applaudissements de la majorité en standing ovation sur ses bancs : « les Français ne sont pas dupes ».
(…)
Retour à la réalité. Nous sommes le 15 mai 2012 et François Hollande est Président de la République. Heureusement pour Christine Boutin et Nadine Morano.
Romain Pigenel