Avec l’importance médiatique des élections régionales, et le peu de considération des grands médias pour les mouvements sociaux, la grève nationale des enseignants du collège et du lycée de ce jour risque de passer inaperçue. D’être reléguée au rang de bruit de fond désagréable et lancinant. Les profs en grève, une fois de plus ! Ces fonctionnaires, toujours à se plaindre … Bon nombre de Français, sans doute, prêteront une oreille distraite à la rapide évocation du mouvement de « grogne » (comme on dit sur TF1) au JT de 20H00, et passeront à autre chose. Sans réaliser qu’ils assistent sans s’en rendre compte à une entreprise de destruction méthodique de l’école de la République.

La droite a toujours eu une relation problématique avec l’école publique à la française, qui par ses principes mêmes (enseignants fonctionnaires, égalité de statut entre les établissements, logique coopérative …) est un démenti vivant au dogme libéral. Même quand les ministres de l’Education d’obédience RPR ou UMP prennent garde à tenir leur langue, il suffit d’écouter les prises de position de parlementaires, d’élus ou d’associations de droite, pour entendre le même refrain, encore et encore. Il faut plus de concurrence ! Plus de liberté de choix entre établissements ! Des professeurs payés au mérite ! Un financement public renforcé pour le privé ! Dézonage total de la carte scolaire ! Etc. Les propos plus lénifiants tenus au plus haut niveau de l’Etat pour calmer les grèves d’enseignants, ou les doutes des Français qui n’ont pas fait une croix définitive sur une institution républicaine vieille de plus d’un siècle, doivent systématiquement être compris à l’aune de ce cadre de fond, sans aucune naïveté. La droite a un but obsessionnel : casser l’école publique telle que nous la connaissons. Et discrètement si possible.
Comment parvenir à cela, à décrédibiliser, plus largement, l’action publique, dans des sociétés où l’Etat-providence reste une valeur globalement positive, et où la majorité de la population n’adhère pas au culte de la privatisation à tout prix ? La méthode a toujours été la même : (1) Réduire les effectifs et les moyens du service public attaqué (2) Laisser monter et s’accumuler les dysfonctionnements, en faisant relayer par les élus de son camp, ou associations et collectifs proches le mécontentement (réel) des « usagers » et la dénonciation de ces problèmes (3) Constater officiellement et bruyamment les déficiences « structurelles » du service public en question, et lancer – au choix – un grand débat national sur la question, un séminaire ministériel, des Etats Généraux, un projet de réforme et de « modernisation », etc. Quelle que soit la dénomination exacte, l’objectif est simple : imposer dans l’opinion l’idée que les dysfonctionnements constatés proviennent non pas d’un manque de moyens et de l’asphyxie qui a été artificiellement construite en amont, mais de la motivation insuffisante des enseignants, des méthodes de travail inadaptées, de la discipline insuffisante … (4) Accoucher, au bout du compte, de propositions de réformes allant dans le sens de la dénaturation du système (privatisation, mise en concurrence, et tutti quanti).
Les déclarations ministérielles des derniers jours sont particulièrement emblématiques de cette vieille méthode usée jusqu’à la corde, mais étonnamment toujours aussi efficace. Luc Chatel a voulu introduire deux problèmes dans le débat public, l’absentéisme des enseignants, la sécurité à l’école. L’un et l’autre se fondent sur une vraie demande des Français, et, pour le deuxième cas, sur des incidents récents fortement médiatisés et instrumentalisés par la droite. Mais l’un et l’autre, surtout, consistent en une façon particulièrement orientée de parler de situations réelles, pour mieux en manipuler la perception. Le manque de « sécurité » n’est pas une menace abstraite qui viendrait d’on ne sait où (la vidéosurveillance insuffisante, la mauvaise intégration des sauvageons, le manque de discipline à l’école …), et devrait être élucidée par des « colloques scientifiques » (qui ont déjà eu lieu, la science n’attendant pas Luc Chatel) ; elle est le produit direct, de l’avis de tous les acteurs de l’éducation, de la fonte des effectifs de surveillants. L’absentéisme quant à lui n’est pas la preuve de l’indignité morale, ou de la paresse congénitale, des enseignants ; il est une des conséquences de la politique ubuesque du « non remplacement d’un fonctionnaire partant en retraite sur deux », qui met les effectifs éducatifs en tension permanente.
Tout citoyen réfléchissant calmement à ces questions pourrait déconstruire le discours dominant servi par l’UMP, ses ministres et ses officines. Mais l’intoxication est permanente et pernicieuse ; tout est fait pour instruire un procès uniquement à charge du « mammouth », sans s’interroger sur les responsabilités réelles des uns et des autres. Procès d’autant plus efficace qu’il est relayé, intentionnellement ou non, par d’autres acteurs moins « marqués ». Le magazine Côtémômes (publication a priori inoffensive distribuée gratuitement dans les magasins de jouets) s’était ainsi fendu il y a quelques mois d’un éditorial intitulé « Enseignants, gnan, gnan », où l’on dézinguait du prof à tout va. Personnellement, je vois tous les matins, en prenant le métro, l’affiche publicitaire qui illustre ce billet, et qui dissocie implicitement école (publique) et plaisir d’apprendre – pour faire la promotion d’un organisme privé de cours particuliers, défiscalisés donc financés au bout du compte par chaque contribuable … Que dire, enfin, d’articles parus dans la presse supposée de référence, mais qui reprennent sans contextualisation ni mise en perspective la communication ministérielle, comme ce récent papier du Monde sobrement (!) intitulé Luc Chatel s’attaque (sic) au non-remplacement des enseignants ?
Des problèmes scolaires autres que matériels et d’effectifs, il y en a. Il y aurait de belles réflexions à mener, en concertation avec tous les acteurs, sur la pédagogie, l’évolution de l’enseignement à l’ère d’Internet, le contenu des savoirs transmis. Mais cela ne pourra se faire tant que l’on subira un gouvernement imposant une grille de lecture idéologique et partisane sur la question scolaire. Pensez-y un instant, la prochaine fois que vous verrez une manifestation d’enseignants à la télévision …
Romain Pigenel













Prix du ticket de métro et nombre de sous-marins – faut-il s’appeler Julien Lepers pour faire du journalisme politique ?
C’est une tendance qui va en se renforçant depuis plusieurs années, les périodes électorales ressemblent à des séquences de Trivial Pursuit, où l’on assaille les candidats de questions-pièges censées révéler l’(in)aptitude des intéressés à accomplir correctement un mandat d’élu. On se souvient de Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et du nombre de sous-marins nucléaires de la France, pendant la campagne présidentielle de 2007. Aujourd’hui, la droite francilienne fait ses choux gras d’une erreur de Jean-Paul Huchon sur le prix exact du ticket de métro, répondant à France Info. On peut parier que la série va se prolonger et connaître une nouvelle flambée lors de la préparation des prochaines présidentielles. Que penser de cette culture du journalisme-quizz ?
L’objectif tacite de ce type de question est clair : tester les capacités et qualités réelles du candidat mis sur le grill, par-delà ses poses et ses formules de campagne. Ce qui est testé est de deux ordres différents : soit la connaissance de la vie quotidienne réelle des Français (prix du ticket de métro, mais aussi de la baguette de pain, de l’essence, etc.), soit l’expertise technique de haut niveau concernant les domaines d’intervention de l’élu (dans le cas des sous-marins nucléaires). Le fait même que les journalistes posent de telles questions révèle un présupposé négatif sur les candidats : ce sont des bourgeois coupés de la réalité de leurs concitoyens (dans le cas des questions sur la vie courante) ; ce sont des incapables (dans le cas des sous-marins), ignorants de sujets fondamentaux. On se situe donc dans une culture du poujadisme sceptique ou cynique, méfiant par principe envers tout homme ou femme politique.
Mais que révèlent vraiment ces questions (et les possibles erreurs des candidats) de l’inaptitude ou de l’aptitude, de la légitimé ou de l’illégitimité à représenter efficacement les Français ?
On remarquera tout d’abord qu’elles portent systématiquement sur des symboles. Le prix du pain, c’est le prix d’un des piliers de l’identité nationale, considéré à tort ou à raison comme la base de la nourriture française. Les sous-marins nucléaires sont … nucléaires, donc dangereux (qui dit nucléaire, dit centrales, dit bombe atomique, dit radiations). Le ticket de métro, c’est, par métonymie, les problèmes de transports des Franciliens. Le vrai objet de toutes ces questions est donc plus la dramatisation du débat politique (et sa réduction à quelques exemples frappants) que la vérification réelle des qualités utiles des candidats (quelle proportion de l’activité d’un président de la République est directement relative aux sous-marins nucléaires ?). Parallèlement, elles traduisent une conception naïve et erronée du fonctionnement du pouvoir politique et des processus de décision des élus. Actuellement moins que jamais, un seul élu peut ni ne prétend maitriser l’ensemble des paramètres techniques relevant de son mandat. Un élu ne décide ni ne travaille seul, il est toujours entouré de conseillers et de techniciens. On jugerait bien mieux des qualités d’un candidat en interrogeant sa vision générale, ou sa capacité à bien s’entourer, qu’en le soumettant à un « Question pour un champion » politique.
Les questions censées tester spécifiquement la connaissance du quotidien des Français sont plus problématiques encore. Elles supposent l’existence d’un mode de vie standard du Français moyen, auquel chacun pourrait mesurer sa distance ou sa proximité. Tout Français digne ce de nom mange du pain, “c’est une évidence”, et devrait donc connaître sur le bout des doigts le prix de la baguette. Mais dans un foyer où c’est toujours la même personne qui va acheter le pain, les autres membres de la famille sauront-ils combien coûte cette baguette ? Et si jamais, mauvais Français, ils ne mangent pas de pain, ou pas de la baguette, ou pas régulièrement ? Par ailleurs, est-ce que d’autres prix (forfait téléphonique mensuel moyen, musique en téléchargement légal …) ne seraient pas tout autant légitimes pour définir le quotidien de Monsieur-tout-le-monde ?
Pire encore, à mesure que ces questions-pièges s’institutionnalisent, on peut en dresser grosso modo la liste par avance et préparer des fiches-types de réponses. C’est d’ailleurs ce que font beaucoup de responsables politiques, de peur de se faire épingler. Non seulement cela biaise totalement la supposée vertu révélatrice de telles questions, mais on peut même imaginer des candidats complètement éloignés de la réalité de leurs électeurs, ou ignorants sur bien des sujets de leur futur mandat, qui apprendraient par cœur les réponses adéquates et passeraient donc avec brio ces « épreuves de vérité ».
Pourquoi ces questions ont-elles du succès, et sont appelées sans doute à en avoir plus encore lors des prochaines échéances électorales ? D’abord parce qu’elles font écho à la méfiance généralisée envers les milieux politiques. Mais aussi, du point de vue des journalistes, parce qu’elles leur offrent des moments d’impertinence à bon compte, dans un exercice par ailleurs de plus en plus formaté et balisé.
Cette pratique de l’interview-quizz rencontre trois fortes tendances du système médiatique actuel : l’obsession réductionniste du détail et du micro-, au détriment de la vision d’ensemble (voir par exemple la mode des panels de Français à interroger); la recherche du buzz à peu de frais ; enfin, tendance plus récente encore, la gué-guerre entre journalistes et politiques, les premiers cherchant à démontrer une indépendance de plus en plus mise en doute. Pas sûr que l’information – et la politique – en sortent grandies.
Romain Pigenel