C’est une histoire digne d’un épisode de Jason Bourne ou d’un roman d’espionnage cyberpunk. Un hacker génial, fils de babas australiens, conçoit une forteresse numérique pour exposer, à la vue de tous, les cadavres des placards des gouvernements, des multinationales, des sectes, etc. Son credo ? La nécessité démocratique de rendre disponible toute l’information aux journalistes mais également à toute la population, de façon incensurable. Si le gouvernement est vraiment fait par et pour le peuple, alors il n’y a aucune raison de penser que des documents « internes » doivent échapper au regard du peuple, explique-t-on ainsi dans la présentation du site. Le but est d’assurer l’éthique par la transparence et la surveillance généralisée. Poussant ainsi à son paroxysme la logique des ONG, Wikileaks postule que c’est en étant soumis au regard non seulement de ses propres citoyens, mais aussi de tous les habitants de la planète, qu’un gouvernement peut être vraiment contraint à un comportement irréprochable. Sont donc aussi bien visées les dictatures en tant que telles que les démocraties, comme l’ont prouvé les révélations à répétition du site sur les actions de l’armée américaine. Ou comment, par une subtile ironie, le « droit d’ingérence » humanitaire de l’Occident sur le reste du monde se trouve démultiplié et étendu à l’ensemble des pays du globe, les uns par rapport aux autres.

Une telle entreprise, par-delà ses justifications, a scénaristiquement tout pour plaire. C’est David contre Goliath, c’est la guerre michaelmoorienne contre le méchant Oncle Sam (qui semble finalement plus visé que les « dictatures »), c’est la promesse de révélations permanentes, dans un monde hanté par les théories révisionnistes sur le 11 septembre ou le réchauffement climatique. Wikileaks se trouve ainsi à la rencontre du principe de publicité érigé en garantie de la démocratie – vieille idée kantienne – et du principe du soupçon consubstantiel à la crise – bien contemporaine – de la démocratie représentative et des grandes autorités, intellectuelles et politiques. En s’en remettant à la sagesse des foules, Wikileaks postule que la soumission d’un document à la sagacité de millions d’internautes sera plus sûre et efficace que son examen et son analyse par « quelques universitaires ».
C’est là toute l’ambivalence de Wikileaks, qui oscille entre exigence démocratique, dénonciation populiste des élites (ou plus exactement de toute forme d’encadrement) et dictature de la transparence. La publication récente par le site de documents internes du procès Dutroux a provoqué l’émoi en Belgique, et constitue un « cas pratique » moins manichéen, et moins orienté, que les divulgations de documents militaires américains. Quel respect du secret de l’instruction, de l’intimité des victimes et des témoins, et surtout de la chose jugée ? L’existence même de procédures (notamment judiciaires), en démocratie, ne relève pas d’une volonté systématique de tromper la population ou de lui soustraire des informations capitales, mais au contraire de garantir l’équité de traitement et de ne pas livrer n’importe qui, n’importe comment, à la vindicte publique et au tribunal de l’opinion (qui, si elle n’est pas forcément irrationnelle, n’est pas non plus toujours guidée par une vertu de sagesse collective). Autre problème, il y a une historicité de la vérité juridique. Quand un jugement a été rendu à partir d’un corpus de preuves et de témoignages, ce jugement établit une conclusion définitive sur ce même corpus – du moins jusqu’à réouverture du dossier par une autre procédure légale. On n’imagine pas qu’une fois un crime ou un délit récents jugés, tout un chacun puisse ensuite reprendre les éléments internes de l’enquête et répéter ad libitum, dans son coin, l’instruction du dossier, et condamner ou au contraire innocenter les uns et les autres. C’est pourtant ce que propose Wikileaks, en mettant en ligne des documents juridiques intermédiaires relevant d’affaires déjà closes, et en indiquant benoitement que chaque partie peut librement les commenter et les analyser ! Au bout de cette logique, il y a une conception ultra-libertaire de la vie publique, et la remise en cause de toute autorité. C’est une option respectable, mais qui va au-delà de la mission première affichée par le site, l’amélioration de « l’éthique » politique et le soutien aux dissidents. Une option, surtout, qui n’est pas assumée intégralement, puisqu’il existe bien une autorité interne à Wikileaks, celle de Julian Assange et de ses proches, qui ont la haute main sur la publication, ou non, des documents. Qui contrôlera ceux qui se targuent d’être les garants de la démocratie de la transparence ? Qui surveillera les surveillants ? Qui a donné mandat à un groupe d’individus pour agir, de l’extérieur, sur l’ordre public de pays souverains, ou la sécurité de leurs ressortissants ?
Difficile enfin de ne pas voir combien Wikileaks entre en résonance avec une tendance plus large des mœurs contemporaines : la généralisation d’une idéologie du voyeurisme et de l’exhibitionnisme, pour laquelle l’idée même de l’existence d’un domaine réservé, caché, intime, est insupportable et a priori douteuse. L’idéologie d’une époque où un député en est réduit à publier sur son blog sa facture de coiffeur pour prouver qu’il dépense bien l’argent public, d’une époque où l’on ressort les notes de travail qu’un écrivain avait refusé de publier de son vivant, d’une époque où triomphent la real tv et la diffusion en temps réel, sans interruption, de la vie d’un individu. Tout fait est susceptible d’être rendu public, sans filtre ni mise en perspective d’aucune sorte, qui constitueraient autant d’entraves à la vérité. L’affaire de la correspondance des climatologues sur le réchauffement de la planète (elle aussi portée par Wikileaks) est tout à fait symptomatique de ce climat intellectuel : on jette en pâture des emails privés en partant du principe qu’ils sont signifiants car privés, et sans considérer que ce caractère privé (et donc relâché) peut expliquer certains propos ou formulations troublants.
Il serait trop simple de réduire Wikileaks à un jugement moral, soit repaire vertueux de courageux activistes, soit nid d’anarchistes menaçant la tranquillité publique. Ce site est surtout et d’abord la manifestation très concrète d’un changement de paradigme dans le rapport privé/public, et d’un décalage entre possibilités techniques et normes sociales. Les démocraties doivent sérieusement se saisir de ces questions, au risque d’être minées par des phénomènes potentiellement tout autant ravageurs que la corruption dénoncée par Assange et les siens.
Romain Pigenel












La gauche Godwin
Les annonces sécuritaires de Nicolas Sarkozy, un projet « inédit depuis les Nazis ». Les effets de manche sur le retrait de nationalité pour les délinquants ? Du « racisme d’Etat », « très [sic] fasciste ». Les provocations de Nadine Morano au sujet de leurs enfants ? « Une sorte de racisme officiel », à comparer « aux années 30 » durant lesquels « on désignait les Juifs comme les causes de nos propres malheurs ». Qui sont les auteurs de ces propos caractérisés par un hitlerocentrisme quelque peu obsessionnel ? Trois responsables de premier rang de la gauche ; respectivement et dans l’ordre, un ancien premier ministre, Michel Rocard, une présidentiable, Eva Joly, et le chargé de la rénovation du Parti Socialiste, Arnaud Montebourg. On pourrait y ajouter la contribution de Jean-Christophe Cambadélis quelques mois auparavant, au sujet d’Eric Besson.
Faut-il prendre le maquis ? On n’a pas encore vu l’UMP se constituer en milice et marcher sur l’Assemblée, Brice Hortefeux, pourtant connu pour ses dérapages faciles sur le sujet, théoriser l’infériorité d’une race par rapport à une autre, organiser le placardage d’affiches dénonçant les Roms ou affréter des convois pour les envoyer à la torture ou à la mort. On peut encore critiquer le gouvernement publiquement. Et il n’y a pas de raison objective de penser que l’on est en route pour une telle situation, sauf à partir dans des spéculations délirantes. Ce que l’on observe, c’est la continuation d’une politique menée de longue date par la droite : l’expulsion des étrangers, avec dans ce cas précis l’exploitation cynique de la mauvaise réputation de la population ciblée. Traiter de nazis ceux qui forcent les portes des églises pour y déloger des sans-papiers ou qui rasent les camps de gens du voyage n’apporte rien à l’analyse de la situation ; on n’a jamais remarqué non plus que cela avait pour vertu de déclencher des insurrections populaires. Tout ce qui reste de ces indignations en pilote automatique, c’est le sentiment d’une vaste confusion où tout se mélange, Hortefeux, l’Apartheid, le IIIème Reich, Sarkozy. Plus rien n’a de sens ; que l’on n’aille pas condamner Dieudonné, ensuite, quand il vient faire son « Heil Israël » à la télévision, ou l’UMP quand elle défend Woerth en comparant Mediapart à la presse d’extrême-droite. Après tout, pourquoi la reductio ad Hitlerum serait-elle l’apanage de la gauche ?
Le jargon geek a donné un nom à cette tendance : la loi de Godwin. Toute discussion en ligne finirait fatalement par aboutir, à mesure que les esprits s’échauffent, et que la qualité des échanges baisse, à des accusations mutuelles de nazisme, de fascisme ou de stalinisme. Appliquée à la politique et au débat public, cette loi est ravageuse. Elle réduit les interventions de l’opposition, prisme médiatique aidant, à des indignations caricaturales, même quand autre chose de plus intéressant est dit. Ainsi quand le secrétaire national à la sécurité du PS parle dans un communiqué des baisses d’effectifs de la police tout en comparant un nom d’unité créée par Hortefeux à des forces paramilitaires pétainistes, c’est la deuxième partie du propos – inutile – qui est reprise. A force, c’est l’antiracisme lui-même qui est dévalué et dévoyé, faisant le miel des néoconservateurs type Eric Zemmour qui le fustigent comme tyrannique et coupé de toute réalité.
L’indignation, sincère ou non, justifiée ou non, n’est pas un discours politique. Un responsable politique, comme son nom l’indique, doit être capable au contraire de la dépasser, surtout quand ses adversaires la recherchent par des provocations pour brouiller le débat et éviter qu’on parle de la réalité du terrain, qui leur est ô combien défavorable. L’indignation ne parle en outre qu’aux Français déjà convaincus. Que pense, a contrario, quelqu’un qui n’a pas les moyens de partir en vacances cet été et qui observe que l’on donne plusieurs centaines d’euros à une famille rom pour quitter le territoire, étant entendu qu’elle y reviendra vite ? C’est ça, le « nazisme » ou le « fascisme » ? Sans pédagogie, le militantisme de perpétuelle indignation peut couper la gauche de son électorat. C’est évidemment ce que recherche la droite.
Le problème posé pour les partis d’opposition n’est pas celui de la qualification morale de ce que fait le gouvernement. Les associations, les églises, la « société civile » s’en chargent fort bien. Ce qu’on attend de l’opposition, c’est qu’elle recadre les faits : qu’elle explique que la focalisation sur les Roms est une diversion organisée, que par conséquent elle n’entrera pas dans cette polémique, mais qu’elle demande des comptes sur la réduction des effectifs de police, l’empilement législatif, les refus d’installation de commissariat, etc. Qu’elle rappelle aussi que toutes les zones d’ombre n’ont pas été éclaircies sur l’affaire Woerth. Enfin, qu’elle fasse chorus dans ce sens, que les uns n’attaquent pas l’UMP sur ses résultats pendant que les autres dissertent sur les « stigmatisations scandaleuses » ou la « dérive anti-républicaine » ; une des rares banderilles vraiment plantées sur le dos de Nicolas Sarkozy, la dénonciation du bouclier fiscal, l’a été grâce à l’obstination de l’ensemble des élus de gauche à la marteler envers et contre tout, des semaines et des mois durant. Il n’y a pas de raison de croire que le même résultat ne puisse être obtenu pour l’insécurité.
Si l’opposition ne se tient pas à cette discipline, elle se fera « balader », d’indignation en indignation, à la traîne de Nicolas Sarkozy, qui n’aura aucune peine à lui imposer son agenda – toujours avec un coup d’avance. Et c’est ainsi que plutôt que de se concentrer sur la grande manifestation pour la défense des retraites, la gauche improvise une manifestation contre la politique sécuritaire du gouvernement … On imagine déjà sans peine comment les trolls de service de l’UMP, Lefebvre, Morano et autres Paillé, s’en donneront à cœur de joie pour expliquer que la gauche manifeste contre la sécurité.
Une dernière réflexion. A force de dépeindre Hortefeux en Oberführer et Sarkozy en Grand Satan, on leur confère une sorte de légitimité, d’aura de force méphistophélique. C’est leur faire un grand honneur : en vérité, ce qui qualifie le mieux ce gouvernement, c’est l’échec, l’absurdité, le mensonge et l’impuissance. Ségolène Royal a ainsi judicieusement fait remarquer qu’il fallait arrêter de qualifier Sarkozy de sécuritaire, puisqu’il n’assure en rien la sécurité. Cela vaut pour tout. La dramatisation vaut prise au sérieux, et donc légitimation. Il est grand temps au contraire d’emprunter le registre de l’ironie et du mépris.
Romain Pigenel