Skip to content

Enseignants, gnan, gnan ?

Avec l’importance médiatique des élections régionales, et le peu de considération des grands médias pour les mouvements sociaux, la grève nationale des enseignants du collège et du lycée de ce jour risque de passer inaperçue. D’être reléguée au rang de bruit de fond désagréable et lancinant. Les profs en grève, une fois de plus ! Ces fonctionnaires, toujours à se plaindre … Bon nombre de Français, sans doute, prêteront une oreille distraite à la rapide évocation du mouvement de « grogne » (comme on dit sur TF1) au JT de 20H00, et passeront à autre chose. Sans réaliser qu’ils assistent sans s’en rendre compte à une entreprise de destruction méthodique de l’école de la République.

La droite a toujours eu une relation problématique avec l’école publique à la française, qui par ses principes mêmes (enseignants fonctionnaires, égalité de statut entre les établissements, logique coopérative …) est un démenti vivant au dogme libéral. Même quand les ministres de l’Education d’obédience RPR ou UMP prennent garde à tenir leur langue, il suffit d’écouter les prises de position de parlementaires, d’élus ou d’associations de droite, pour entendre le même refrain, encore et encore. Il faut plus de concurrence ! Plus de liberté de choix entre établissements ! Des professeurs payés au mérite ! Un financement public renforcé pour le privé ! Dézonage total de la carte scolaire ! Etc.  Les propos plus lénifiants tenus au plus haut niveau de l’Etat pour calmer les grèves d’enseignants, ou les doutes des Français qui n’ont pas fait une croix définitive sur une institution républicaine vieille de plus d’un siècle, doivent systématiquement être compris à l’aune de ce cadre de fond, sans aucune naïveté. La droite a un but obsessionnel : casser l’école publique telle que nous la connaissons. Et discrètement si possible.

Comment parvenir à cela, à décrédibiliser, plus largement, l’action publique, dans des sociétés où l’Etat-providence reste une valeur globalement positive, et où la majorité de la population n’adhère pas au culte de la privatisation à tout prix ? La méthode a toujours été la même : (1) Réduire les effectifs et les moyens du service public attaqué (2) Laisser monter et s’accumuler les dysfonctionnements, en faisant relayer par les élus de son camp, ou associations et collectifs proches le mécontentement (réel) des « usagers » et la dénonciation de ces problèmes (3) Constater officiellement et bruyamment les déficiences « structurelles » du service public en question, et lancer – au choix – un grand débat national sur la question, un séminaire ministériel, des Etats Généraux, un projet de réforme et de « modernisation », etc. Quelle que soit la dénomination exacte, l’objectif est simple : imposer dans l’opinion l’idée que les dysfonctionnements constatés proviennent non pas d’un manque de moyens et de l’asphyxie qui a été artificiellement construite en amont, mais de la motivation insuffisante des enseignants, des méthodes de travail inadaptées, de la discipline insuffisante … (4) Accoucher, au bout du compte, de propositions de réformes allant dans le sens de la dénaturation du système (privatisation, mise en concurrence, et tutti quanti).

Les déclarations ministérielles des derniers jours sont particulièrement emblématiques de cette vieille méthode usée jusqu’à la corde, mais étonnamment toujours aussi efficace. Luc Chatel a voulu introduire deux problèmes dans le débat public, l’absentéisme des enseignants, la sécurité à l’école. L’un et l’autre se fondent sur une vraie demande des Français, et, pour le deuxième cas, sur des incidents récents fortement médiatisés et instrumentalisés par la droite. Mais l’un et l’autre, surtout, consistent en une façon particulièrement orientée de parler de situations réelles, pour mieux en manipuler la perception. Le manque de « sécurité » n’est pas une menace abstraite qui viendrait d’on ne sait où (la vidéosurveillance insuffisante, la mauvaise intégration des sauvageons, le manque de discipline à l’école …), et devrait être élucidée par des « colloques scientifiques » (qui ont déjà eu lieu, la science n’attendant pas Luc Chatel) ; elle est le produit direct, de l’avis de tous les acteurs de l’éducation, de la fonte des effectifs de surveillants. L’absentéisme quant à lui n’est pas la preuve de l’indignité morale, ou de la paresse congénitale, des enseignants ; il est une des conséquences de la politique ubuesque du « non remplacement d’un fonctionnaire partant en retraite sur deux », qui met les effectifs éducatifs en tension permanente.

Tout citoyen réfléchissant calmement à ces questions pourrait déconstruire le discours dominant servi par l’UMP, ses ministres et ses officines. Mais l’intoxication est permanente et pernicieuse ; tout est fait pour instruire un procès uniquement à charge du « mammouth », sans s’interroger sur les responsabilités réelles des uns et des autres. Procès d’autant plus efficace qu’il est relayé, intentionnellement ou non, par d’autres acteurs moins « marqués ». Le magazine Côtémômes (publication a priori inoffensive distribuée gratuitement dans les magasins de jouets) s’était ainsi fendu il y a quelques mois d’un éditorial intitulé « Enseignants, gnan, gnan », où l’on dézinguait du prof à tout va. Personnellement, je vois tous les matins, en prenant le métro, l’affiche publicitaire qui illustre ce billet, et qui dissocie implicitement école (publique) et plaisir d’apprendre – pour faire la promotion d’un organisme privé de cours particuliers, défiscalisés donc financés au bout du compte par chaque contribuable … Que dire, enfin, d’articles parus dans la presse supposée de référence, mais qui reprennent sans contextualisation ni mise en perspective la communication ministérielle, comme ce récent papier du Monde sobrement (!) intitulé Luc Chatel s’attaque (sic) au non-remplacement des enseignants ?

Des problèmes scolaires autres que matériels et d’effectifs, il y en a. Il y aurait de belles réflexions à mener, en concertation avec tous les acteurs, sur la pédagogie, l’évolution de l’enseignement à l’ère d’Internet, le contenu des savoirs transmis. Mais cela ne pourra se faire tant que l’on subira un gouvernement imposant une grille de lecture idéologique et partisane sur la question scolaire. Pensez-y un instant, la prochaine fois que vous verrez une manifestation d’enseignants à la télévision …

Romain Pigenel

Prix du ticket de métro et nombre de sous-marins – faut-il s’appeler Julien Lepers pour faire du journalisme politique ?

C’est une tendance qui va en se renforçant depuis plusieurs années, les périodes électorales ressemblent à des séquences de Trivial Pursuit, où l’on assaille les candidats de questions-pièges censées révéler l’(in)aptitude des intéressés à accomplir correctement un mandat d’élu. On se souvient de Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et du nombre de sous-marins nucléaires de la France, pendant la campagne présidentielle de 2007. Aujourd’hui, la droite francilienne fait ses choux gras d’une erreur de Jean-Paul Huchon sur le prix exact du ticket de métro, répondant à France Info. On peut parier que la série va se prolonger et connaître une nouvelle flambée lors de la préparation des prochaines présidentielles. Que penser de cette culture du journalisme-quizz ?

L’objectif tacite de ce type de question est clair : tester les capacités et qualités réelles du candidat mis sur le grill, par-delà ses poses et ses formules de campagne. Ce qui est testé est de deux ordres différents : soit la connaissance de la vie quotidienne réelle des Français (prix du ticket de métro, mais aussi de la baguette de pain, de l’essence, etc.), soit l’expertise technique de haut niveau concernant les domaines d’intervention de l’élu (dans le cas des sous-marins nucléaires). Le fait même que les journalistes posent de telles questions révèle un présupposé négatif sur les candidats : ce sont des bourgeois coupés de la réalité de leurs concitoyens (dans le cas des questions sur la vie courante) ; ce sont des incapables (dans le cas des sous-marins), ignorants de sujets fondamentaux. On se situe donc dans une culture du poujadisme sceptique ou cynique, méfiant par principe envers tout homme ou femme politique.

Mais que révèlent vraiment ces questions (et les possibles erreurs des candidats) de l’inaptitude ou de l’aptitude, de la légitimé ou de l’illégitimité à représenter efficacement les Français ?

On remarquera tout d’abord qu’elles portent systématiquement sur des symboles. Le prix du pain, c’est le prix d’un des piliers de l’identité nationale, considéré à tort ou à raison comme la base de la nourriture française. Les sous-marins nucléaires sont … nucléaires, donc dangereux (qui dit nucléaire, dit centrales, dit bombe atomique, dit radiations). Le ticket de métro, c’est, par métonymie, les problèmes de transports des Franciliens. Le vrai objet de toutes ces questions est donc plus la dramatisation du débat politique (et sa réduction à quelques exemples frappants) que la vérification réelle des qualités utiles des candidats (quelle proportion de l’activité d’un président de la République est directement relative aux sous-marins nucléaires ?). Parallèlement, elles traduisent une conception naïve et erronée du fonctionnement du pouvoir politique et des processus de décision des élus. Actuellement moins que jamais, un seul élu peut ni ne prétend maitriser l’ensemble des paramètres techniques relevant de son mandat. Un élu ne décide ni ne travaille seul, il est toujours entouré de conseillers et de techniciens. On jugerait bien mieux des qualités d’un candidat en interrogeant sa vision générale, ou sa capacité à bien s’entourer, qu’en le soumettant à un « Question pour un champion » politique.

Les questions censées tester spécifiquement la connaissance du quotidien des Français sont plus problématiques encore. Elles supposent l’existence d’un mode de vie standard du Français moyen, auquel chacun pourrait mesurer sa distance ou sa proximité. Tout Français digne ce de nom mange du pain, “c’est une évidence”, et devrait donc connaître sur le bout des doigts le prix de la baguette. Mais dans un foyer où c’est toujours la même personne qui va acheter le pain, les autres membres de la famille sauront-ils combien coûte cette baguette ? Et si jamais, mauvais Français, ils ne mangent pas de pain, ou pas de la baguette, ou pas régulièrement ? Par ailleurs, est-ce que d’autres prix (forfait téléphonique mensuel moyen, musique en téléchargement légal …) ne seraient pas tout autant légitimes pour définir le quotidien de Monsieur-tout-le-monde ?

Pire encore, à mesure que ces questions-pièges s’institutionnalisent, on peut en dresser grosso modo la liste par avance et préparer des fiches-types de réponses. C’est d’ailleurs ce que font beaucoup de responsables politiques, de peur de se faire épingler. Non seulement cela biaise totalement la supposée vertu révélatrice de telles questions, mais on peut même imaginer des candidats complètement éloignés de la réalité de leurs électeurs, ou ignorants sur bien des sujets de leur futur mandat, qui apprendraient par cœur les réponses adéquates et passeraient donc avec brio ces « épreuves de vérité ».

Pourquoi ces questions ont-elles du succès, et sont appelées sans doute à en avoir plus encore lors des prochaines échéances électorales ? D’abord parce qu’elles font écho à la méfiance généralisée envers les milieux politiques. Mais aussi, du point de vue des journalistes, parce qu’elles leur offrent des moments d’impertinence à bon compte, dans un exercice par ailleurs de plus en plus formaté et balisé.

Cette pratique de l’interview-quizz rencontre trois fortes tendances du système médiatique actuel : l’obsession réductionniste du détail et du micro-, au détriment de la vision d’ensemble (voir par exemple la mode des panels de Français à interroger); la recherche du buzz à peu de frais ; enfin, tendance plus récente encore, la gué-guerre entre journalistes et politiques, les premiers cherchant à démontrer une indépendance de plus en plus mise en doute. Pas sûr que l’information – et la politique – en sortent grandies.

Romain Pigenel

Arnaques, programmes TV et botanique

Le 14 mars, comme cela commence à se savoir, c’est jour d’élection – le premier tour des régionales. Pendant le week-end précédant le dépouillement des résultats et tout particulièrement le samedi, les médias ne peuvent pas parler des candidats en lice, pour des raisons évidentes d’équité et pour éviter toutes sortes de manipulations de dernière minute. Alors les chaînes TV font comme si de rien n’était, et maintiennent des programmes génériques même si tout le monde a les yeux braqués sur le vote du lendemain. Ce qui apparemment constitue un vrai casse-tête de programmation, tout particulièrement pour TF1. C’est vrai : sans aucun doute à court d’idées, la chaîne n°1 s’est résolue à programmer un épisode d’Ushuaïa Nature, consacré à l’Islande. Petit rappel sur le concept : « Amoureux de la nature et conscient de la fragilité de la planète, Nicolas Hulot parcourt le monde à la découverte des peuples, des espèces animales et végétales. Ces aventures incroyables sont l’occasion de rencontres exceptionnelles, parfois inédites. Au cours de cette saison, l’équipe d’Ushuaïa Nature va nous faire rêver et nous faire découvrir des destinations souvent méconnues, mais aussi nous faire prendre conscience des trésors naturels qui nous entourent et qu’il faut à tout prix préserver. »

On sait gré aux bons samaritains de la chaîne de Boulogne-Billancourt d’utiliser notre temps de cerveau disponible pour y glisser un peu de conscience écologique. Et on leur sait également gré de nous réserver en cette belle soirée du 13 mars un des peu nombreux exemplaires de cette émission. Pensez donc : mises à part des rediffusions en fin de nuit pour insomniaques et autres noctambules, les reportages au bout du monde de Nicolas « Pacte écologique » Hulot ne sont distillés qu’une à deux fois par an, et n’ont que rarement eu l’honneur d’un samedi en prime time ces dernières années (les derniers épisodes datant du samedi 2 février 2010, du mercredi 20 mai 2009, du lundi 29 décembre 2008 et du mercredi 2 juillet 2008).

Que cela tombe juste avant un scrutin, complète coïncidence sans aucun doute. Quel lien entre une visite écolo de l’Islande, où « se joue aussi l’avenir de l’Homme » selon la présentation de presse, et un vote régional en France ? Un petit retour en arrière, de moins d’un an, donne pourtant quelques éléments de réflexion à ce sujet. L’avant-veille des élections européennes de juin 2009, la diffusion avec moulte battage médiatique du film environnementaliste Home de Yann Artus Bertrand avait été accusée d’avoir fait monter le vote Europe Écologie, son auteur s’en prévalant même. A l’époque, les responsables de ladite diffusion s’étaient cependant vivement défendus de toute manipulation de la date de passage TV, celle-ci ayant été décidée, disaient-ils, à l’échelle européenne. Pourquoi en douter ? Et pourquoi douter aujourd’hui des raisons de cet innocente programmation d’Ushuaïa Nature le 13 mars prochain ?

Pur hasard que des rumeurs persistantes courent sur les liens entre la chaîne du groupe Bouygues et l’Elysée. Pur hasard qu’un des rares épisodes de cette émission tombe non pas l’avant-veille (comme Home), mais la veille de l’élection. Pur hasard que l’un des enjeux de cette élection soit la redistribution (ou non) de « l’hégémonie » à gauche, entre PS et Verts/Europe Ecologie. Pur hasard encore que les derniers sondages laissent penser que dans certaines régions, les listes d’union de toute la droite pourraient être derrière les listes PS au premier tour …

Faire basculer quelques voix socialistes ou indécises vers Europe Écologie au premier tour, pour aviver la rivalité entre les deux formations, et permettre de maintenir l’illusion d’une UMP « premier parti de France » comme aux Européennes ; donner lieu, ce faisant, à quelques communiqués triomphants de Frédéric Lefebvre pour brouiller la lecture du scrutin – ça serait toujours ça de pris, non ?

Je dois vraiment avoir l’esprit mal tourné.

Romain Pigenel

Ali Soumaré, les banlieues et le syndrome V/V/V

Buzz à gogo, coups bas, révélations sordides et mensonges éhontés : il ne manquait plus qu’un retournement de situation spectaculaire à cette panoplie déjà bien étoffée pour que la campagne des régionales 2010 ressemble définitivement au feuilleton de l’été de TF1. C’est malheureusement ce qui est arrivé à mon colistier en Ile-de-France Ali Soumaré, victime d’une tentative de cabale médiatico-judiciaire par des élus UMP de son département. Retournement spectaculaire car avant même que la tentative de buzz ne prenne vraiment (la presse se montrant pour une fois d’une étonnante prudence), elle tournait à la fable de l’arroseur arrosé, les accusations les plus graves se révélant être fondées sur une méprise de personne. Coup de balancier en sens inverse, il n’en fallut pas plus pour que la presse acclame en héros celui qu’elle s’apprêtait peut-être à brûler.


Je tombai ainsi par hasard, mercredi matin, sur l’éditorial de Thomas Legrand sur France Inter (repris en substance ici), expliquant que cette affaire Soumaré allait permettre à la gauche d’enfin gagner les jeunes des cités, et qu’il était d’une certaine manière peu étonnant d’avoir un passé délictueux quand on vient des quartiers. Les jeunes des quartiers, « qui représentent une force, une vitalité incroyable, un potentiel créatif, un gisement d’avenir, toujours dénigré et caricaturé, traités de “délinquants”, justement. ». « La gauche en particulier sent bien qu’il y a là pour elle, les troupes et les cerveaux du futur », nous expliquait l’éditorialiste matinal.

Paroles généreuses, sans doute. Mais paroles stigmatisantes. Comment « s’intégrer » à la République, si ce n’est en bénéficiant enfin d’un regard normal du reste de la société ? Que ce soit en mal ou en bien, les quartiers sont systématiquement pointés du doigt et mis en spectacle, tour à tour regardés comme des zoos à bêtes curieuses et dangereuses, ou comme l’avenir de la France. Le lot des quartiers, semble-t-il, est d’être le fantasme de la République. Et trop souvent à leur sujet les mots de la gauche et de la droite se ressemblent comme l’avers et l’envers d’une même pièce ; quand la presse de gauche loue le « dynamisme » ou le « potentiel créatif », à l’instar de Thomas Legrand, la droite traque les enfants « hyperactifs » qui deviendront des adolescents délinquants. Un surcroit d’énergie, pour le meilleur ou pour le pire. Héros ou damnés de Marianne – mais enfants de la République parmi d’autres, ça, jamais. C’est ce que j’appelle le syndrome V/V/V, ou voyou/victime/vainqueur, alternative à laquelle se résume globalement la représentation des cités.

Les habitants des banlieues qui mènent ou aspirent à une vie normale, et essaient de s’en sortir comme les autres Français dans une période durcie par la crise, constituent sans aucun doute une majorité. Mais une majorité invisible, à laquelle les médias ne donnent pas, ou trop rarement, la parole. Aux discriminations que l’on connaît bien (économiques, sociales) et qu’ils subissent de plein fouet vient s’ajouter ce douteux privilège de ne jamais avoir droit à la banalité, ce précieux attribut des habitants des centre-villes. Quant à celles et ceux d’entre eux qui parviennent à occuper une position éminente, professionnelle ou médiatique, ils sont systématiquement et automatiquement condamnés à endosser le costume de représentant des jungles urbaines et des ghettos de la République, qu’ils le souhaitent ou non.

On ne peut que louer, encore une fois, la prudence des médias et le fait qu’ils se soient retenus de faire leurs choux gras des pseudo-révélations sur Ali Soumaré. Mais on aurait tout autant apprécié que leur défense consécutive se fonde sur le respect des principes, plus que sur une indulgence attendrie. Deux principes simples. D’abord considérer que le fait de « déconner » lorsque l’on est jeune ne veut pas dire, par une sinistre fatalité, que l’on deviendra forcément un caïd plus tard. Rappeler, ensuite, que des délits jugés (et a fortiori purgés par une peine) appartiennent définitivement au passé. Il suffisait de dire cela, par exemple avec une note d’humour comme l’a fait Vincent Peillon. Mais pourquoi vouloir tout ramener à ces zones « où a grandi et vécu A. Soumaré », où l’on ne peut grandir en restant « impeccable pendant toute sa jeunesse » ? Comme s’il fallait une excuse spéciale pour un individu spécial ? Ce qui vaut pour Ali Soumaré vaut pour tout candidat se retrouvant dans sa situation, et réciproquement. C’est tout, et cela suffit largement.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Parmi elles, la propension à répondre aux discours de droite sur « les racailles », version contemporaine de la dénonciation des classes dangereuses, par un discours de gauche sur la fatalité et l’héroïsme des banlieues, version contemporaine du paternalisme de bon bourgeois. Il n’y a pas de plus bel hommage à faire à ceux que l’on respecte que de les considérer comme on se considère soi-même – ni plus, ni moins.


Romain Pigenel

Ali Soumaré ou le coup de la gare du Nord

La campagne des régionales a pris vendredi soir un tour sordide, avec une attaque d’une violence inédite contre Ali Soumaré, tête de liste socialiste dans le Val d’Oise, qualifié par des élus UMP (Francis Delattre et Sébastien Meurant) de « délinquant multirécidiviste chevronné ».

Lors de débordements de ce type, la première question à se poser est justement s’il s’agit uniquement d’un débordement, œuvre d’un individu isolé et en marge de la campagne officielle de son parti, ou bien si les attaques sous la ceinture se font avec la bénédiction de l’état-major central. Dans le cas de Delattre, si le doute était encore permis lors de sa première sortie comparant Ali Soumaré à un joueur de foot, le soutien d’Axel Poniatowski à « l’outing » de vendredi donne de bonnes raisons de penser que l’on assiste à une stratégie si ce n’est conçue, du moins tolérée par Valérie Pécresse et son équipe.

Valérie Pécresse ? Sa campagne, commencée tôt, flotte et n’est jamais vraiment arrivée à décoller, ou à mettre sérieusement en danger Jean-Paul Huchon. Les derniers sondages laissent même penser qu’un véritable raz-de-marée de gauche est envisageable au deuxième tour. Dans ce type de situation, et alors que l’échéance électorale approche à grands pas, un responsable de campagne a plusieurs possibilités devant lui. Se recentrer sur son cœur de cible ou les thématiques-clés de son camp ; tenter des « coups », voire des coups bas. C’est précisément ce qui est en train de se passer.

La candidature de Valérie Pécresse s’était imposée, face à celle de Roger Karoutchi, dans une volonté de rupture avec une certaine image de la droite en Ile-de-France – pour faire vite, celle de feu le RPR des Hauts-de-Seine, avec tout ce que cela implique. Le choix des autres têtes de liste départementales s’est fait dans le même état d’esprit, avec la mise en avant de femmes jeunes et modernes, censées parler à des catégories de population au-delà des votants traditionnels de l’UMP (NKM a une assez bonne image chez les internautes, Rama Yade est supposée représenter la « diversité »). Mais cette logique de candidatures-symboles (on pourrait aussi y ajouter quelqu’un comme David Douillet) a fait long feu. Le quarteron de ministres-candidates – peut-être par un manque de temps dû au cumul avec leurs fonctions ministérielles, peut-être aussi (pour Yade et NKM) par crainte d’associer leur image à une défaite électorale – n’arrive vraiment ni à entrer dans la campagne, ni à opposer à Jean-Paul Huchon (et à faire vivre dans l’opinion) un projet réellement crédible et alternatif pour l’Ile de France.

Par conséquent, Valérie Pécresse, en fidèle disciple de Nicolas Sarkozy, tente ce qu’on pourrait appeler le « coup de la gare du Nord ». Pendant sa campagne victorieuse de 2007, l’actuel président avait en effet utilisé des émeutes de bandes à la gare du Nord, qui avaient duré plusieurs heures, pour reprendre la main dans la course à l’élection et refaire, paradoxalement, son image de super-flic face à une gauche toujours mal à l’aise sur ce terrain. Le cocktail est simple, et resservi régulièrement depuis 2002 : « la gauche, c’est l’insécurité, aggravée du laxisme face à l’insécurité » On a vu ces dernières semaines comment Valérie Pécresse tentait d’instrumentaliser des violences scolaires pour dénoncer l’action de Jean-Paul Huchon, alors même que tous les personnels éducatifs expliquent que c’est la réduction des effectifs humains – responsabilité directe du ministère – qui est la cause de l’enveniment de la situation. La couleuvre ayant été un peu grosse à avaler pour l’opinion, comme en témoignent les sondages toujours en berne de la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, il fallait frapper plus fort, et faire dans le sensationnel. C’est donc Francis Delattre qui s’y colle, utilisant la classique technique de la tête de Turc sur Ali Soumaré, d’abord assimilé à un remplaçant d’équipe de football (traduction : les Noirs ne sont bons qu’au foot), et maintenant qualifié de délinquant multirécidiviste.

Les termes employés sont intéressants. Le récidiviste est un personnage particulier de la mythologie sarkozyste, puisque le Président avait fait de son éradication (ou de sa mise à l’écart de la société pour un temps suffisamment long) un des points forts de son programme sécuritaire. Le multirécidiviste, a fortiori, c’est le mal incarné. Deuxièmement, l’acharnement sur Ali Soumaré n’est pas fortuit et doit se comprendre dans la continuité de la première sortie sur « l’équipe réserve du PSG » : on veut subliminalement glisser l’idée que la tête de liste Huchon2010 dans le Val d’Oise est une racaille. La racaillle, autre personnage phare de la mythologie UMP, mythologie selon laquelle tout habitant de banlieue (et surtout s’il a la peau un peu foncée) est susceptible d’appartenir à une bande de voyous et donc de mériter le Kärcher. Au fond, le message passé tacitement est simple : non seulement le PS est laxiste, mais pire encore il accueille des casseurs sur ses listes de candidats ! Deux mamelles du vote UMP tendance Sarkozy – la peur sécuritaire et la peur de ces « étrangers de l’intérieur » que sont les banlieusards – sont ainsi conciliées dans une seule attaque brutale, sur laquelle l’équipe Pécresse va sans doute surfer pendant plusieurs jours, cette dernière et ses proches gardant les mains propres dans l’affaire. Il leur suffit de se taire, de condamner mollement et de laisser faire, laisser pourrir.

Plus instructif encore est l’examen du fond du dossier. Laissons de côté la question, par ailleurs fondamentale, de savoir comment les élus UMP ont obtenu des informations de casier judiciaire, confidentielles. Parmi les faits reprochés à Ali Soumaré, aucun ne concerne l’exercice d’un mandat d’élu tel que celui qu’il brigue. Et quant à ceux auxquels on peut accorder une importance, ils remontent à plusieurs années et ont donné lieu à une rétribution judiciaire qui a été purgée par l’intéressé. En quoi est-ce que cela fait du candidat de Villiers-le-Bel un criminel inapte à exercer une fonction d’élu ? La morale sous-jacente à cette « lettre de délation », comme l’a appelée Claude Askolovitch, est double : d’une part, « qui vole un œuf vole un bœuf » ; d’autre part, quand on a fait des bêtises de jeunesse, on doit en payer le prix toute sa vie, parce qu’on a démontré une sorte de propension au vice qui se manifestera à nouveau. Toute idée de rédemption ou d’amendement personnel est donc supprimée : le délit ou le crime sont une nature inaltérable pour certains. Ce qui fait étrangement écho aux positions du parti majoritaire et de son chef de file à l’Élysée sur la « détection précoce » des délinquants mineurs via l’identification d’enfants hyperactifs, ou encore à ses propos sur telle ou telle disposition personnelle qui serait d’origine strictement génétique. Il y a des bons et des méchants dans les cités ; aux bons la méritocratie républicaine, aux autres la prison !

Issu de la banlieue, donc suspect ; ou encore noir, donc délinquant. Dans cette sinistre affaire, l’UMP s’aventure sur un terrain dangereux et irresponsable, qui n’arrangera rien à la crise de confiance entre des « banlieues » fantasmées et la République.

Romain Pigenel

Amères primaires

On aura au moins appris une chose aujourd’hui : pendant les régionales, Laurent Fabius continue à se raser, et donc à penser à la prochaine présidentielle. Invité de Nicolas Demorand sur France Inter ce matin, il a glissé en fin d’interview une information tout sauf anodine : il n’y aura pas d’affrontement entre DSK, Martine Aubry et lui-même dans les primaires du Parti socialiste. On sait les dirigeants politiques plus prompts à annoncer leur candidature, ou à démentir les rumeurs de leur non-candidature, qu’à faire pareille annonce. Elle doit donc être d’autant plus prise au sérieux, et décryptée quant à ses implications.

Que signifie ce pacte de désistement mutuel ? Concrètement, que seul un des membres de la triplette gagnante du dernier congrès pourra aller briguer l’investiture socialiste pour la présidentielle. Plus concrètement encore, les possibilités de retour de DSK semblant très compliquées, si ce n’est pas le biais d’un deus ex machina que l’on sait fort improbable depuis l’épisode Jacques Delors en 1994, cela restreint le choix à Martine Aubry et Laurent Fabius. De deux choses l’une : soit Martine Aubry parvient à capitaliser sur sa fonction de premier secrétaire et un bon résultat aux régionales pour s’imposer naturellement, sondages à l’appui, comme la solution d’évidence pour la présidentielle ; soit elle est fragilisée à cause de ce même poste par une quelconque crise interne, et c’est alors Laurent Fabius qui peut espérer jaillir comme le diable de sa boîte, en dernier recours.

Traditionnelle cuisine d’appareil, nous dira-t-on. C’est tout le problème. Car on nous annonce depuis des mois que les Primaires (© Obama) vont révolutionner le premier parti de gauche, apporter un souffle d’air frais et de glorieuse incertitude dans ses processus interne de désignation (pour la présidentielle) et permettre l’émergence d’un Obama français (comprendre : un parfait outsider issus de la « base » qui s’impose à l’appareil grâce à son seul talent). Or ces propos tenus sur l’antenne de France Inter ce matin, même s’ils n’ont rien de scandaleux en soi, démontrent que l’état d’esprit des (ou de certains) dirigeants du PS n’est pas du tout au diapason de ce que suppose la réussite de telles primaires. Pour paraître suffisamment ouvertes et attirer, ou générer, une réelle ferveur populaire, elles doivent se faire suivant un principe de concurrence libre et non faussée. La confidence de Laurent Fabius, si l’on veut filer la métaphore économique, relève elle de l’accord de cartel, qui est – les vrais libéraux le savent bien – la meilleure façon de mimer la liberté tout en gardant fermement le contrôle en sous-main. Mais ce cartel des anciens ministres n’est pas la seule entaille à l’esprit des primaires. Quand d’autres – en l’occurrence François Hollande – proposent de leur côté de mettre en place un cens suffisamment élevé pour limiter le nombre de « candidats à la candidature » à une demi-dizaine, on peut poser la question de l’utilité de l’organisation de primaires au sens américain ou italien du terme. Elles visent l’engouement populaire – mais y aura-t-il vraiment foule pour aller rejouer un énième retour de la vengeance de la désignation de 2006 et du congrès de Reims ? Un mano a mano « Aubry/DSK/Fabius [rayer les mentions inutiles] et l’appareil » vs. Ségolène Royal, avec quelques outsiders se ralliant au bout du compte, en ronchonnant, à l’une ou à l’autre ? Un affrontement brutal rempli d’arrière-pensées et ré-ouvrant de vieilles plaies à quelques mois du scrutin décisif ?

Alors que les différences idéologiques sont devenues de plus en plus floues au sein d’un parti socialiste beaucoup plus homogène (politiquement s’entend) qu’il n’y paraît, il est clair que les clivages – et donc les vrais enjeux – sont plutôt entre le PS et ses voisins à gauche. Ce sont également ces clivages qui provoqueront des confrontations fratricides et stériles avant le premier tour des présidentielles. C’est eux qu’il faut affronter, et c’est précisément ce que permettrait une primaire de toute la gauche, où le choix se ferait non plus entre « gagnants » et « perdants » de Reims, mais entre, par exemple, Aubry, Cohn-Bendit, Royal et Mélenchon. Est-il encore temps de construire la dynamique unitaire sur laquelle pourrait se fonder une expérience aussi inédite ? Même si le train de l’unité a été raté aux européennes 2009 et dans la préparation des régionales 2010, on peut espérer qu’une large victoire de la gauche en mars prochain, avec la constitution d’exécutifs intégrant des élus de toutes tendances politiques, puisse servir de tremplin à une telle initiative. A défaut, si le PS est condamné à partir seul à la présidentielle, il faut se demander si l’organisation d’un congrès précoce (solution envisagée à mi-mots par Pierre Moscovici sur son blog), dont il serait entendu que le nouveau premier secrétaire en émergeant serait le candidat naturel à l’élection présidentielle, ne serait pas préférable. Admettons qu’un tel congrès soit organisé fin 2010 ou début 2011, cela laisserait ensuite une pleine année au premier secrétaire-candidat pour élaborer son programme, associer les Français, lancer une campagne d’adhésion et (ré)organiser le parti à sa convenance pour aborder l’élection dans les meilleures conditions.

Les primaires à l’américaine ou à l’italienne sont un processus complexe et potentiellement explosif, qui ne vaut la peine d’être tenté que si tous ses acteurs jouent pleinement le jeu, et si elles permettent d’unifier derrière un candidat non pas un seul parti, mais tout un camp politique. Si elles ne sont que l’occasion d’un nouveau psychodrame socialisto-socialiste, alors autant leur faire prendre la forme idoine – celle d’un congrès interne, avec pourquoi pas une campagne d’adhésion au préalable, comme en 2006 – et se réserver le temps nécessaire, ensuite, pour effacer les divisions et construite l’unité autour du premier secrétaire. Cela éviterait, du reste, l’éventuel conflit d’intérêts entre un premier secrétaire et un candidat à la présidentielle de bords opposés.

Romain Pigenel

Julien Dray invente en Essonne la vidéo-net-campagne du futur

Politique et nouvelles technologies : mariage tumultueux s’il en est. Tout le monde a aujourd’hui à peu près compris la nécessité d’utiliser Internet pour faire campagne. Mais de là à intégrer intelligemment cette nécessité, il y a visiblement un monde. Puisqu’il faut être sur Internet, on y est, mais sans forcément en comprendre les usages précis, ni faire autre chose que copier servilement – avec un temps de retard – des solutions censées avoir fonctionné par ailleurs. Ainsi tout le gratin politique est désormais sur Twitter … mais souvent pour y pratiquer une communication unilatérale et descendante, alors que ce réseau social prend son sens dans l’échange réciproque d’informations. Cas emblématique, Cécile Duflot, qui si elle adopte un ton plutôt spontané dans ses tweets, a 1400 abonnés à son compte à l’heure où j’écris ces lignes mais est seulement abonnée à … 170 comptes, dont une écrasante majorité de journalistes, hommes politiques et « blogueurs influents » ! On repassera pour la démocratie participative. Autre exemple d’incident industriel, les réseaux sociaux de parti, qui courent après les réseaux généralistes existants sans parvenir à convaincre au-delà du public militant de leur utilité (voir les chiffres de fréquentation des Créateurs de Possibles de l’UMP). A contrario, il y a des façons intelligentes d’introduire le web en temps de campagne. Par exemple, puiser dans les technologies existantes pour donner une réalisation concrète à son discours politique. C’est ce qu’a réussi Ségolène Royal en 2006-2007 avec son forum en ligne Désirs d’Avenir, qui constituait la matérialisation directe de son programme de démocratie participative, collaborative et décentralisée. Autre piste, saisir et combiner des technologies et pratiques existantes pour créer un objet politique inédit. C’est ce qui est en train de se jouer en Essonne dans la campagne de Julien Dray et de son équipe de candidats pour les régionales 2010, avec une “vidéo-net-campagne” à la conception et à l’organisation de laquelle je participe actuellement.

Le pitch ? Les candidats essonniens de la liste Huchon2010 pour l’Ile de France sillonnent leur département en bus trois jours par semaine, allant de rencontre en rencontre avec les habitants ou les acteurs économiques et sociaux du 91. Ils sont accompagnés par une équipe vidéo qui filme l’intégralité du trajet, et met en ligne le résultat brut deux fois par jour, sans montage ni filtre d’aucune sorte. On peut donc suivre la campagne en quasi temps réel, avec un léger différé de quelques heures. Sur le papier, rien de décoiffant. Mais c’est dans la pratique que l’intérêt et le caractère novateur de la démarche se manifestent.

D’abord, le bus donne tout son sens à l’idée de liste de candidats. Alors que dans les campagnes classiques les colistiers ne font pas vraiment campagne ensemble, sinon pour des événements ponctuels où ils s’affichent pour la photo, c’est ici une vraie équipe qui se forme dans une aventure humaine intensive (passer la moitié de la semaine, 10H par jour, ensemble dans un bus) et qui surtout s’exprime – la parole n’est par réservée à la tête de liste médiatique (Julien Dray en l’occurrence), tous les candidats la prennent successivement et animent les rencontres autour du bus. Les électeurs peuvent donc voir pour qui ils vont voter.

Deuxièmement, l’usage de la vidéo est bouleversé. Habituellement utilisée à des fins soit « publicitaires » (interview d’un candidat, clip autour d’une réunion ou d’une action de campagne) soit humoristique, elle passe ici au format XXL avec de longues séquences d’une heure où absolument tout est filmé, en immersion dans le groupe de candidats et avec les habitants. On voit en quelque sorte ce qui se passe entre les vidéos de campagne traditionnelles. Soit un objet hybride, mi-film militant, mi-documentaire sur la France d’aujourd’hui, qui évoque tour à tour Les Yeux dans les Bleus (pour la plongée dans la vie d’un groupe de personnages publics) et l’émission culte Strip Tease (pour la tranche de vie sans commentaires ni présentation, livrée brut de décoffrage aux Internautes).

Que l’ensemble soit diffusé en quasi direct pourrait faire croire à un émission de télé-réalité, mais on est en fait à l’opposé : là où les programmes type Loft construisent une impression de réalité mais sont entièrement scénarisés, arrangés, voire truqués, l’absence de montage ou de censure pour cette campagne en Essonne permet de montrer crûment la réalité du terrain. On va débattre dans un centre de santé où le personnel explique par le détail les attaques portées par la droite au système de santé. On donne la parole à des aides-soignants en grève qui démontent en quelques mots le « travailler plus pour gagner plus ». On découvre de l’intérieur le déroulé d’une campagne politique, avec ses temps forts, ses à-côtés, ses longueurs ; les caméras, présentes en permanence, finissent par être oubliées ou intégrées par les candidats, qui ne sont plus sur leurs gardes et se dévoilent comme jamais ne le permettent les vidéos traditionnelles. On est au bout du compte à mille lieues de la communication politique classique.

Cette télévision-citoyenne (des anciens de Télé Bocal sont de la partie), enfin, démultiplie l’efficacité politique des actions habituelles que sont les réunions de proximité et les rencontres avec la « société civile ». Au lieu de porter une parole politique auprès de quelques dizaines de personnes en espérant qu’elles vont ensuite la répercuter autour d’elle, on parle potentiellement, grâce à Internet, à des milliers d’internautes, qui peuvent de leur côté commenter au fur et à mesure ce qu’ils regardent via le réseau Twitter (avec le hashtag #essonne2010, les tweets sont repris directement sur le site de la campagne). Conjointement, et c’est l’utilité sociale de cette entreprise, les Essonniens qui prennent la parole bénéficient aussi de cet effet de porte-voix. Intelligente façon de combiner deux aspects de la politique (un parti qui fait campagne, un parti qui relaie la parole populaire), en sortant du cadre usé du vidéoclip censé révéler la vérité du terrain en donnant la parole 1min30 à des « vrais gens », ou du Sarkoshow sur TF1 avec son panel de Français ultra-formaté.

Jacques Attali décrivait il y a peu le progrès selon Apple et Steve Jobs comme la création d’hypermédias – des objets technologiques qui n’inventent pas une technique nouvelle, mais en combinent plusieurs déjà existantes pour simplifier la vie. C’est une assez bonne description de la vidéo-net-campagne essonnienne, qui remixe simultanément le bus au colza de Bayrou, la vidéo en ligne type Dailymotion ou Youtube, les documentaires en immersion, les réseaux sociaux, les émissions en direct continu et les rencontres ou réunions de campagne. On est très loin du détournement cynique type lipdub UMP. Bien au contraire, ce road-movie à mi-chemin entre télé et terrain, en montrant à la fois le vrai visage d’une France aussi métissée que mobilisée, et le quotidien de militants politiques et d’élus, pourrait même contribuer à réconcilier les Français avec la politique, dont ils ne voient que trop souvent les excès et les manifestations médiatiques les plus grand-guignolesques.

Romain Pigenel

Bernard-Henri Lévy ou l’arbre qui cache la forêt

On le tient ! On imagine le cri jubilatoire qui a jailli dans plus d’un esprit au début de cette semaine. BHL, le beau parleur de la philo médiatique, ses saillies définitives sur la démocratie, l’Amérique, l’ordre du monde. Pris la main dans le sac ! En flagrant délit (délire dixit l’Obs) d’enfumage et/ou d’incompétence professionnelle, faisant d’un livre-canular le point d’orgue d’une démonstration anti-Kant. Comment notre « intellectuel national » a-t-il pu se faire prendre au piège par un philosophe inventé de toutes pièces, par un journaliste du Canard ? Un philosophe au nom qui fleure bon le gag – Jean-Baptiste Botul – censé avoir organisé des conférences devant des néo-kantiens au Paraguay (sic) ? Un scénario digne de Groland ou des Inconnus de la grande époque. C’est d’autant plus incompréhensible que Kant n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler un auteur obscur, et qu’une simple vérification de routine auprès d’un spécialiste aurait permis de lever le lièvre.

Le scandale est à la mesure de la surface médiatique de BHL et de la haine qu’il suscite depuis ses débuts. Tout est allé trop vite, trop fort, trop tôt pour lui. Gilles Deleuze avait, dans un texte lumineux, décrypté le phénomène : BHL et ses nouveaux philosophes ont tout simplement inventé le « marketing philosophique », et d’une certaine manière le buzz intellectuel. « Il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. A la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien` ne pas exister du tout. C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy » expliquait ainsi Deleuze. On peut, suivant cette ligne, fustiger la légèreté de l’auteur à chemises blanches, ses livres accumulant fausses références et plantages. On peut également, plus honnêtement, penser que BHL exaspère aussi les « vrais » intellectuels car il dispose de ce à quoi beaucoup aspirent : argent, célébrité, statut de rock star. Tout polémique bhlienne est donc à prendre avec des pincettes. Le personnage déplaît et prête naturellement le flanc aux critiques les plus dures. Mais n’est-ce pas aussi une façon de se débarrasser sur un bouc-émissaire facile de tares plus générales du milieu intellectuel français ? Quelles leçons d’ensemble tirer de l’incident Botul ?

S’effrite tout d’abord le mythe de l’écrivain, et tout particulièrement de l’écrivain prolifique. Il y a un mystère qui nimbe en effet un certain nombre de figures de la République des Lettres : comment font-elles pour écrire autant de livres, si vite, tout en ayant une vie sociale remplie et en multipliant les activités parallèles ? On a cette semaine un élément de réponse : ils bâclent, voire recourent à des « plumes » qui font de l’abattage pour le maître (recherche de documentation préparatoire, ou écriture pure et simple). Secret de Polichinelle dans les milieux autorisés, mais qui reste sans doute méconnu du grand public. On délègue, on fait vite, on markette, on enchaîne. Et les procédures élémentaires de « contrôle qualité » ou de validation scientifique passent à la trappe. Pour exister médiatiquement (et toucher au passage de lucratifs émoluments d’auteur, quand on a droit à la tête de gondole à la FNAC), il faut produire à la chaîne. Cette tendance ne frappe d’ailleurs pas que les stars-khanovistes de la littérature ou des essais, elle se voit aussi dans le monde universitaire, où les méthodes d’évaluation et la course à la visibilité ne poussent pas, c’est le moins qu’on puisse dire, à prendre le temps du recul et de la maturation. Il faut de manière générale se faire une raison : une production livresque trop abondante conjuguée à une forte présence sociale est suspecte, sauf cas rares. Soit cette production se répète et radote, soit elle perd en qualité ce qu’elle gagne en fréquence, soit encore elle est sous-traitée à quelques « petites mains ».

Deuxième leçon, sur les « étiquettes » et la confiance abusive qu’elles génèrent. Il y a des noms et des signatures qui sont des marques, auxquelles on ne refuse rien. De ce point de vue BHL est paradoxal : d’un côté il traîne une réputation sulfureuse et un certain nombre de casseroles, comme je le rappelais plus haut ; d’un autre côté, il peut, sur son seul nom, se faire publier dans des maisons d’édition prestigieuses, et se voir dérouler le tapis rouge dans tous les médias. N’y avait-il pas un responsable éditorial qui, relisant son opuscule, aurait pu s’inquiéter de ce Botul jusque là méconnu ? Mais aurait-il osé réfuter le maître, de toute façon ? Une étiquette, dans le paysage intellectuel, vaut autant (si ce n’est plus) que la qualité scientifique. Et là encore on aurait tort de croire que cela ne se vérifierait que pour les intellectuels médiatiques ; la désastreuse affaire Sokal avait révélé avec éclat, il y a quelques années, comment on pouvait faire publier un article-gag dans une revue scientifique sérieuse en jouant avec les codes et les attentes de cette revue (pour peu que l’on bénéficie soi-même d’une certaine reconnaissance académique).

Troisième leçon : il se trouve toujours des défenseurs de l’indéfendable, par intérêt personnel, par copinage ou par effet de réseau. Le problème est que leur simple existence parvient à étouffer les incidents les plus lamentables, ou à les maquiller en affaires ambiguës sur lesquelles on pourrait avoir des opinions contrastées. Qu’aurait été une réaction saine de BHL ? S’excuser et reconnaître son erreur, prendre du recul. Au lieu de quoi, en fin communicant, il a n’a pas attendu un jour pour contre-attaquer avec un toupet proprement stupéfiant, reprenant même la posture du maître en félicitant l’auteur du canular. Il n’a pas fallu longtemps non plus pour que Christophe Barbier et Jean Daniel enchaînent et jouent les pompiers volants de service, avec une grandiloquence ignorant le ridicule. Entendons-nous : bien sûr, BHL n’a tué personne. Mais il a construit sa vie et son crédit – à tous les sens du terme – sur une image d’intellectuel qui devrait s’accompagner d’un certain nombre de devoirs, notamment sur le plan de l’éthique de travail et de la vérification des sources. Il le sait mieux que personne, lui qui parvient dans son court billet de réponse au scandale à rappeler deux fois en un paragraphe son statut de normalien, comme un talisman. Cela étant, cette incapacité à la décence intellectuelle est partagée par ses procureurs, tel Pierre Assouline, qui assassine BHL sur son blog … mais a lui-même il y a peu défendu contre toute évidence les travaux contestés d’un historien auto-proclamé spécialiste de l’Asie, réussissant le tour de force de ne pas parler les langues des pays qu’il étudie !

On peut voir Bernard-Henri Lévy comme la tête-à-claques du paysage intellectuel national. Mais on peut aussi se demander si ce n’est pas la meilleure façon d’exonérer un peu vite un système complet de ses zones d’ombres et de ses faiblesses. Il y a moins une différence de nature que d’échelle entre l’ex-nouveau philosophe et nombre de ses concurrents ou collègues moins exposés. Comme entre l’arbre … et la forêt.

Romain Pigenel

L’UMP propose l’apartheid entre les sexes

Faute de présenter un programme convaincant ou d’avoir de réelles perspectives électorales, l’UMP d’Ile de France continue sa LOLcampagne, ponctuée de dérapages, écarts en tous genres et séquences farfelues. A mesure que le jour du vote se rapproche, le rythme des bourdes et incidents s’intensifie ; cette semaine, il aura suffi d’attendre quelques heures lundi matin pour avoir le premier (LO)Lauréat du jour de l’équipe Pécresse, j’ai nommé Bruno Beschizza, ex-dirigeant du syndicat de police de droite « Synergie » et visiblement plein d’idées pour lutter contre l’inscurité.

Constat : les transports en Ile de France sont dangereux pour les femmes, le soir. Solution, exposée au micro de France Bleue ? Donner à ces dames et demoiselles un « accès privilégié » dans le « premier wagon de chaque train », dont on fera en sorte qu’il soit « sur-vidéoprotégé ». Cette proposition, qui a sans doute laissé plus d’un auditeur coi tant elle flirte avec l’absurde, mérite un petit décryptage.

Elle est l’aveu indirect, tout d’abord, de l’échec de huit ans de politique sécuritaire menée par l’UMP. Nicolas Sarkozy nous avait promis qu’il allait karchériser l’insécurité, qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Au bout de huit ans où il a de façon quasi ininterrompue occupé les postes de Ministre de l’Intérieur puis de Président de la République, le bilan est terrible : ses partisans sont obligés de réfléchir à des mesures de ségrégation dans les transports en commun, pour isoler les personnes les plus fragiles (!) et assurer leur protection. C’est dire combien la situation s’est dégradée, pour qu’on en vienne à envisager des solutions qui brisent l’égalité homme-femme, et semblent nous ramener aux états du sud des Etat-Unis dans les années 50, où la population se répartissait dans différentes parties des bus …

On imagine bien, ensuite, l’effet d’une telle annonce sur les voyageurs de sexe masculin. En dehors des wagons « surprotégés » de l’avant du train, bienvenue au Far West ! Les ressources en sécurité n’étant pas indéfiniment extensibles, la partie du train ouverte aux hommes serait mécaniquement plus délaissée, et attraperait vite une aura de « zone de non-droit » où agressions en tous genres pourraient se dérouler avec des risques moindres pour les délinquants. Sans compter que, comme l’oublie un peu vite notre syndicaliste légèrement macho, il existe aussi des hommes qui peuvent constituer des cibles tentantes, enfants et personnes âgées par exemple …

Au fond, on est dans la droite ligne de la logique qui sévit déjà en dehors des transports : sécuriser les centres-villes, laisser la situation s’envenimer dans des banlieues abandonnées par l’Etat. Et, pire encore, une pareille proposition accrédite en quelque sorte l’argumentation de certains défenseurs du voile ou de la burqa pour les femmes – en les mettant à l’écart, en leur donnant un statut particulier, on les protègerait en fait des agressions des hommes, auxquelles on ne pourrait les soustraire sinon. L’aveu d’échec confine ici à un abandon tacite des ambitions républicaines.

On aurait pu penser que des vrais Républicains mettaient un point d’honneur à assurer l’égalité de tous les citoyens. Avec sa sortie de ce matin, le candidat Beschizza démontre qu’un « apartheid » entre les sexes est désormais concevable par un parti qui est aux manettes de notre pays. Plus qu’inquiétant.

Romain Pigenel

Sept questions naïves aux partisans de la « statistique de la diversité »

Le lobby des statistiques ethniques continue son petit bonhomme de chemin, étape après étape. Hier apprenait-on ainsi que suite aux conclusions pour le moins contournées du Comité pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations, le président du CRAN, suivi par quelques députés de droite et de gauche, lançait un « appel pour une loi sur les statistiques de la diversité ». Loi en leur faveur s’entend. Le débat sur ces statistiques est particulièrement pénible et fatiguant, car il ne progresse en réalité pas d’un iota au fil du temps. Les positions et les arguments ne changent pas ; seule se prolonge l’action de lobbying, avec un succès semble-t-il grandissant.

La lecture de l’argumentation de l’appel lancé dans le Journal du Dimanche est limpide. « Chaque jour, des millions de Français souffrent des discriminations », qui « demeurent massives dans notre pays » et doivent être en conséquence « mesurées avec précision. ». Comment ? « Le Conseil constitutionnel a validé (…) les études basées sur le patronyme et l’apparence physique, du moment que (…) les études se fassent sur une base anonyme, auto-déclarative, facultative, sans constitution de fichier. C’est très exactement ce que nous demandons. ». Conclusion [roulements de tambours] : « N’hésitons pas à le dire, il en va de notre unité nationale. Il en va de l’avenir de notre pays. ».

Comme je doute, personnellement, de l’importance de ces statistiques pour notre « unité nationale », je me permets de poser quelques questions, tout à fait naïves, à leurs défenseurs.

(1)   Si on sait déjà que « des millions de Français » souffrent de discriminations, pourquoi faut-il le mesurer ? Pour faire avancer la reconnaissance du combat contre les discriminations ? Mais l’existence d’une structure telle que la HALDE n’est-elle pas déjà une reconnaissance en soi de ce phénomène ?

(2)   Que veut dire « mesurer avec précision » ? Ces termes pudiques renvoient aux « études basées sur le patronyme et l’apparence physique ». Ce qu’on veut savoir, c’est donc en gros si le fait de s’appeler Mohammed rend plus difficile de x% l’obtention d’un emploi que si l’on s’appelait Maurice, et sans doute aussi (dans un deuxième temps) si quitte à ne pas s’appeler Maurice, il vaut mieux s’appeler Mamadou ou Mohammed.

(3)   En quoi le fait de savoir que Maurice a 3 fois plus de chance que Mohammed – et peut-être 3,5 fois plus que Mamadou (ou l’inverse) – de décrocher un emploi permettra-t-il de rétablir concrètement l’égalité entre nos trois amis à prénom en –m ? Inversement, est-il impossible d’imaginer des moyens immédiats de lutter pour rétablir cette égalité – au hasard, CV anonyme, testing, éducation à la citoyenneté et à l’anti-racisme introduite tout au long du parcours scolaire, plan Marshall dans les quartiers pauvres – qui seraient indifférents à l’existence et à l’utilisation de telles statistiques ?

(4)   Quelle est la différence, apparemment évidente pour les beaux esprits signataires de l’appel du JDD, entre « l’origine ethnique ou raciale » (c’est mal) et le classement par « patronyme ou apparence physique » (c’est bien) ? Pour obtenir des statistiques utilisables, ne va-t-on pas, au bout du compte, finir par utiliser des catégories de classification renvoyant à des groupes ethniques ?

(5)   Conjointement, les réponses « anonymes, auto-déclaratives » au questionnaire, qui renvoient peut-être au « sentiment d’appartenance » cher à Yazid Sabeg, ne devront-elles pas au bout du compte être repassées à la moulinette de catégoriques ethniques, au risque sinon de ne rien prouver ? Car pour parler de façon plus crue ou directe que les pétitionnaires, ce qu’ils cherchent à montrer, c’est bien l’existence quantifiée de discriminations contre tel ou tel groupe ethnique – « noirs, arabes, asiatiques ou métis », comme ils l’avouent au début de leur texte. Si c’est vraiment utile, alors les enquêtes ne seront elles-mêmes utiles que si les sondés se décrivent suivant ces catégories. Si je suis « de type » arabe, victime de discriminations mais que je me présente à l’enquêteur comme « Français de souche », alors je fausse l’étude. Donc on laissera peut-être les sondés se présenter comme ils le veulent (au lieu de cocher une case correspondant à leur couleur de peau), mais en priant très fort pour qu’ils donnent une réponse analysable en termes de … couleur de peau !

(6)   La réalité sociale a ceci de particulier qu’elle est affectée directement (et fortement) par les instruments et concepts d’étude qu’on introduit en son sein. Qu’un zoologiste spécialiste des antilopes introduise des concepts visant à distinguer d’une façon nouvelle entre différentes catégories d’antilopes ne changera pas grand chose à la vie de ces dernières. En revanche, que l’Etat se mette à manipuler à grande échelle, pour qualifier ses citoyens, les termes de « noir », « arabe » ou « métis » ne sera pas sans conséquence sur le corps social, sa vie et sa façon de s’appréhender lui-même. Comment nos pétitionnaires envisagent-ils cela ?

(7)   Si on peut plaider l’irresponsabilité pleine de bons sentiments pour les scientifiques et députés qui soutiennent cette mesure, comment ne pas croire que les organisations communautaires telles que le CRAN ne visent pas, au bout du compte, un système de quotas ethniques (dans les concours, dans les administrations …) fondé sur les résultats de ce type d’études statistiques ? On notera en passant l’incohérence ou l’hypocrisie de cette organisation qui à la fois, selon sa page Wikipedia, soutient qu’il n’existe pas de « race », « ethnie » ou « communauté noire » en France, mais prétend fédérer les organisations … noires de notre pays.

Le lobby des statistiques ethniques ou de la « diversité » est mû, à mon sens, par deux dogmes. D’abord celui d’un scientisme naïf, selon lequel il faudrait connaître parfaitement et de façon quantitative la réalité pour agir. Ensuite celui, moins avoué, d’un communautarisme revendicatif, qui veut rendre justice à chaque « communauté », sans que l’on sache très bien si cela renvoie à des groupes sociaux et/ou ethniques (tabou du racisme oblige). Ces deux voies sont également dangereuses pour la République. Et produisent à leur tour des discriminations – pourquoi la pétition du JDD mentionne-t-elle les « noirs », « arabes », « asiatiques » et « métis », mais pas les Indiens, d’Inde ou d’Amérique ? Et les Polynésiens ? Sont-ils moins importants car moins nombreux en France ? Cela veut-il dire que certaines minorités valent plus que d’autres ? Etc. Le piège est retors est infini. Souhaitons que la majorité des élus de la nation refusent de s’enfermer dans cette impasse qui n’est rendue possible, c’est un fait, que par l’insuffisance de la lutte contre les discriminations dans notre pays.

Romain Pigenel