Skip to content

Bernard-Henri Lévy ou l’arbre qui cache la forêt

On le tient ! On imagine le cri jubilatoire qui a jailli dans plus d’un esprit au début de cette semaine. BHL, le beau parleur de la philo médiatique, ses saillies définitives sur la démocratie, l’Amérique, l’ordre du monde. Pris la main dans le sac ! En flagrant délit (délire dixit l’Obs) d’enfumage et/ou d’incompétence professionnelle, faisant d’un livre-canular le point d’orgue d’une démonstration anti-Kant. Comment notre « intellectuel national » a-t-il pu se faire prendre au piège par un philosophe inventé de toutes pièces, par un journaliste du Canard ? Un philosophe au nom qui fleure bon le gag – Jean-Baptiste Botul – censé avoir organisé des conférences devant des néo-kantiens au Paraguay (sic) ? Un scénario digne de Groland ou des Inconnus de la grande époque. C’est d’autant plus incompréhensible que Kant n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler un auteur obscur, et qu’une simple vérification de routine auprès d’un spécialiste aurait permis de lever le lièvre.

Le scandale est à la mesure de la surface médiatique de BHL et de la haine qu’il suscite depuis ses débuts. Tout est allé trop vite, trop fort, trop tôt pour lui. Gilles Deleuze avait, dans un texte lumineux, décrypté le phénomène : BHL et ses nouveaux philosophes ont tout simplement inventé le « marketing philosophique », et d’une certaine manière le buzz intellectuel. « Il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. A la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien` ne pas exister du tout. C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy » expliquait ainsi Deleuze. On peut, suivant cette ligne, fustiger la légèreté de l’auteur à chemises blanches, ses livres accumulant fausses références et plantages. On peut également, plus honnêtement, penser que BHL exaspère aussi les « vrais » intellectuels car il dispose de ce à quoi beaucoup aspirent : argent, célébrité, statut de rock star. Tout polémique bhlienne est donc à prendre avec des pincettes. Le personnage déplaît et prête naturellement le flanc aux critiques les plus dures. Mais n’est-ce pas aussi une façon de se débarrasser sur un bouc-émissaire facile de tares plus générales du milieu intellectuel français ? Quelles leçons d’ensemble tirer de l’incident Botul ?

S’effrite tout d’abord le mythe de l’écrivain, et tout particulièrement de l’écrivain prolifique. Il y a un mystère qui nimbe en effet un certain nombre de figures de la République des Lettres : comment font-elles pour écrire autant de livres, si vite, tout en ayant une vie sociale remplie et en multipliant les activités parallèles ? On a cette semaine un élément de réponse : ils bâclent, voire recourent à des « plumes » qui font de l’abattage pour le maître (recherche de documentation préparatoire, ou écriture pure et simple). Secret de Polichinelle dans les milieux autorisés, mais qui reste sans doute méconnu du grand public. On délègue, on fait vite, on markette, on enchaîne. Et les procédures élémentaires de « contrôle qualité » ou de validation scientifique passent à la trappe. Pour exister médiatiquement (et toucher au passage de lucratifs émoluments d’auteur, quand on a droit à la tête de gondole à la FNAC), il faut produire à la chaîne. Cette tendance ne frappe d’ailleurs pas que les stars-khanovistes de la littérature ou des essais, elle se voit aussi dans le monde universitaire, où les méthodes d’évaluation et la course à la visibilité ne poussent pas, c’est le moins qu’on puisse dire, à prendre le temps du recul et de la maturation. Il faut de manière générale se faire une raison : une production livresque trop abondante conjuguée à une forte présence sociale est suspecte, sauf cas rares. Soit cette production se répète et radote, soit elle perd en qualité ce qu’elle gagne en fréquence, soit encore elle est sous-traitée à quelques « petites mains ».

Deuxième leçon, sur les « étiquettes » et la confiance abusive qu’elles génèrent. Il y a des noms et des signatures qui sont des marques, auxquelles on ne refuse rien. De ce point de vue BHL est paradoxal : d’un côté il traîne une réputation sulfureuse et un certain nombre de casseroles, comme je le rappelais plus haut ; d’un autre côté, il peut, sur son seul nom, se faire publier dans des maisons d’édition prestigieuses, et se voir dérouler le tapis rouge dans tous les médias. N’y avait-il pas un responsable éditorial qui, relisant son opuscule, aurait pu s’inquiéter de ce Botul jusque là méconnu ? Mais aurait-il osé réfuter le maître, de toute façon ? Une étiquette, dans le paysage intellectuel, vaut autant (si ce n’est plus) que la qualité scientifique. Et là encore on aurait tort de croire que cela ne se vérifierait que pour les intellectuels médiatiques ; la désastreuse affaire Sokal avait révélé avec éclat, il y a quelques années, comment on pouvait faire publier un article-gag dans une revue scientifique sérieuse en jouant avec les codes et les attentes de cette revue (pour peu que l’on bénéficie soi-même d’une certaine reconnaissance académique).

Troisième leçon : il se trouve toujours des défenseurs de l’indéfendable, par intérêt personnel, par copinage ou par effet de réseau. Le problème est que leur simple existence parvient à étouffer les incidents les plus lamentables, ou à les maquiller en affaires ambiguës sur lesquelles on pourrait avoir des opinions contrastées. Qu’aurait été une réaction saine de BHL ? S’excuser et reconnaître son erreur, prendre du recul. Au lieu de quoi, en fin communicant, il a n’a pas attendu un jour pour contre-attaquer avec un toupet proprement stupéfiant, reprenant même la posture du maître en félicitant l’auteur du canular. Il n’a pas fallu longtemps non plus pour que Christophe Barbier et Jean Daniel enchaînent et jouent les pompiers volants de service, avec une grandiloquence ignorant le ridicule. Entendons-nous : bien sûr, BHL n’a tué personne. Mais il a construit sa vie et son crédit – à tous les sens du terme – sur une image d’intellectuel qui devrait s’accompagner d’un certain nombre de devoirs, notamment sur le plan de l’éthique de travail et de la vérification des sources. Il le sait mieux que personne, lui qui parvient dans son court billet de réponse au scandale à rappeler deux fois en un paragraphe son statut de normalien, comme un talisman. Cela étant, cette incapacité à la décence intellectuelle est partagée par ses procureurs, tel Pierre Assouline, qui assassine BHL sur son blog … mais a lui-même il y a peu défendu contre toute évidence les travaux contestés d’un historien auto-proclamé spécialiste de l’Asie, réussissant le tour de force de ne pas parler les langues des pays qu’il étudie !

On peut voir Bernard-Henri Lévy comme la tête-à-claques du paysage intellectuel national. Mais on peut aussi se demander si ce n’est pas la meilleure façon d’exonérer un peu vite un système complet de ses zones d’ombres et de ses faiblesses. Il y a moins une différence de nature que d’échelle entre l’ex-nouveau philosophe et nombre de ses concurrents ou collègues moins exposés. Comme entre l’arbre … et la forêt.

Romain Pigenel

L’UMP propose l’apartheid entre les sexes

Faute de présenter un programme convaincant ou d’avoir de réelles perspectives électorales, l’UMP d’Ile de France continue sa LOLcampagne, ponctuée de dérapages, écarts en tous genres et séquences farfelues. A mesure que le jour du vote se rapproche, le rythme des bourdes et incidents s’intensifie ; cette semaine, il aura suffi d’attendre quelques heures lundi matin pour avoir le premier (LO)Lauréat du jour de l’équipe Pécresse, j’ai nommé Bruno Beschizza, ex-dirigeant du syndicat de police de droite « Synergie » et visiblement plein d’idées pour lutter contre l’inscurité.

Constat : les transports en Ile de France sont dangereux pour les femmes, le soir. Solution, exposée au micro de France Bleue ? Donner à ces dames et demoiselles un « accès privilégié » dans le « premier wagon de chaque train », dont on fera en sorte qu’il soit « sur-vidéoprotégé ». Cette proposition, qui a sans doute laissé plus d’un auditeur coi tant elle flirte avec l’absurde, mérite un petit décryptage.

Elle est l’aveu indirect, tout d’abord, de l’échec de huit ans de politique sécuritaire menée par l’UMP. Nicolas Sarkozy nous avait promis qu’il allait karchériser l’insécurité, qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Au bout de huit ans où il a de façon quasi ininterrompue occupé les postes de Ministre de l’Intérieur puis de Président de la République, le bilan est terrible : ses partisans sont obligés de réfléchir à des mesures de ségrégation dans les transports en commun, pour isoler les personnes les plus fragiles (!) et assurer leur protection. C’est dire combien la situation s’est dégradée, pour qu’on en vienne à envisager des solutions qui brisent l’égalité homme-femme, et semblent nous ramener aux états du sud des Etat-Unis dans les années 50, où la population se répartissait dans différentes parties des bus …

On imagine bien, ensuite, l’effet d’une telle annonce sur les voyageurs de sexe masculin. En dehors des wagons « surprotégés » de l’avant du train, bienvenue au Far West ! Les ressources en sécurité n’étant pas indéfiniment extensibles, la partie du train ouverte aux hommes serait mécaniquement plus délaissée, et attraperait vite une aura de « zone de non-droit » où agressions en tous genres pourraient se dérouler avec des risques moindres pour les délinquants. Sans compter que, comme l’oublie un peu vite notre syndicaliste légèrement macho, il existe aussi des hommes qui peuvent constituer des cibles tentantes, enfants et personnes âgées par exemple …

Au fond, on est dans la droite ligne de la logique qui sévit déjà en dehors des transports : sécuriser les centres-villes, laisser la situation s’envenimer dans des banlieues abandonnées par l’Etat. Et, pire encore, une pareille proposition accrédite en quelque sorte l’argumentation de certains défenseurs du voile ou de la burqa pour les femmes – en les mettant à l’écart, en leur donnant un statut particulier, on les protègerait en fait des agressions des hommes, auxquelles on ne pourrait les soustraire sinon. L’aveu d’échec confine ici à un abandon tacite des ambitions républicaines.

On aurait pu penser que des vrais Républicains mettaient un point d’honneur à assurer l’égalité de tous les citoyens. Avec sa sortie de ce matin, le candidat Beschizza démontre qu’un « apartheid » entre les sexes est désormais concevable par un parti qui est aux manettes de notre pays. Plus qu’inquiétant.

Romain Pigenel

Sept questions naïves aux partisans de la « statistique de la diversité »

Le lobby des statistiques ethniques continue son petit bonhomme de chemin, étape après étape. Hier apprenait-on ainsi que suite aux conclusions pour le moins contournées du Comité pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations, le président du CRAN, suivi par quelques députés de droite et de gauche, lançait un « appel pour une loi sur les statistiques de la diversité ». Loi en leur faveur s’entend. Le débat sur ces statistiques est particulièrement pénible et fatiguant, car il ne progresse en réalité pas d’un iota au fil du temps. Les positions et les arguments ne changent pas ; seule se prolonge l’action de lobbying, avec un succès semble-t-il grandissant.

La lecture de l’argumentation de l’appel lancé dans le Journal du Dimanche est limpide. « Chaque jour, des millions de Français souffrent des discriminations », qui « demeurent massives dans notre pays » et doivent être en conséquence « mesurées avec précision. ». Comment ? « Le Conseil constitutionnel a validé (…) les études basées sur le patronyme et l’apparence physique, du moment que (…) les études se fassent sur une base anonyme, auto-déclarative, facultative, sans constitution de fichier. C’est très exactement ce que nous demandons. ». Conclusion [roulements de tambours] : « N’hésitons pas à le dire, il en va de notre unité nationale. Il en va de l’avenir de notre pays. ».

Comme je doute, personnellement, de l’importance de ces statistiques pour notre « unité nationale », je me permets de poser quelques questions, tout à fait naïves, à leurs défenseurs.

(1)   Si on sait déjà que « des millions de Français » souffrent de discriminations, pourquoi faut-il le mesurer ? Pour faire avancer la reconnaissance du combat contre les discriminations ? Mais l’existence d’une structure telle que la HALDE n’est-elle pas déjà une reconnaissance en soi de ce phénomène ?

(2)   Que veut dire « mesurer avec précision » ? Ces termes pudiques renvoient aux « études basées sur le patronyme et l’apparence physique ». Ce qu’on veut savoir, c’est donc en gros si le fait de s’appeler Mohammed rend plus difficile de x% l’obtention d’un emploi que si l’on s’appelait Maurice, et sans doute aussi (dans un deuxième temps) si quitte à ne pas s’appeler Maurice, il vaut mieux s’appeler Mamadou ou Mohammed.

(3)   En quoi le fait de savoir que Maurice a 3 fois plus de chance que Mohammed – et peut-être 3,5 fois plus que Mamadou (ou l’inverse) – de décrocher un emploi permettra-t-il de rétablir concrètement l’égalité entre nos trois amis à prénom en –m ? Inversement, est-il impossible d’imaginer des moyens immédiats de lutter pour rétablir cette égalité – au hasard, CV anonyme, testing, éducation à la citoyenneté et à l’anti-racisme introduite tout au long du parcours scolaire, plan Marshall dans les quartiers pauvres – qui seraient indifférents à l’existence et à l’utilisation de telles statistiques ?

(4)   Quelle est la différence, apparemment évidente pour les beaux esprits signataires de l’appel du JDD, entre « l’origine ethnique ou raciale » (c’est mal) et le classement par « patronyme ou apparence physique » (c’est bien) ? Pour obtenir des statistiques utilisables, ne va-t-on pas, au bout du compte, finir par utiliser des catégories de classification renvoyant à des groupes ethniques ?

(5)   Conjointement, les réponses « anonymes, auto-déclaratives » au questionnaire, qui renvoient peut-être au « sentiment d’appartenance » cher à Yazid Sabeg, ne devront-elles pas au bout du compte être repassées à la moulinette de catégoriques ethniques, au risque sinon de ne rien prouver ? Car pour parler de façon plus crue ou directe que les pétitionnaires, ce qu’ils cherchent à montrer, c’est bien l’existence quantifiée de discriminations contre tel ou tel groupe ethnique – « noirs, arabes, asiatiques ou métis », comme ils l’avouent au début de leur texte. Si c’est vraiment utile, alors les enquêtes ne seront elles-mêmes utiles que si les sondés se décrivent suivant ces catégories. Si je suis « de type » arabe, victime de discriminations mais que je me présente à l’enquêteur comme « Français de souche », alors je fausse l’étude. Donc on laissera peut-être les sondés se présenter comme ils le veulent (au lieu de cocher une case correspondant à leur couleur de peau), mais en priant très fort pour qu’ils donnent une réponse analysable en termes de … couleur de peau !

(6)   La réalité sociale a ceci de particulier qu’elle est affectée directement (et fortement) par les instruments et concepts d’étude qu’on introduit en son sein. Qu’un zoologiste spécialiste des antilopes introduise des concepts visant à distinguer d’une façon nouvelle entre différentes catégories d’antilopes ne changera pas grand chose à la vie de ces dernières. En revanche, que l’Etat se mette à manipuler à grande échelle, pour qualifier ses citoyens, les termes de « noir », « arabe » ou « métis » ne sera pas sans conséquence sur le corps social, sa vie et sa façon de s’appréhender lui-même. Comment nos pétitionnaires envisagent-ils cela ?

(7)   Si on peut plaider l’irresponsabilité pleine de bons sentiments pour les scientifiques et députés qui soutiennent cette mesure, comment ne pas croire que les organisations communautaires telles que le CRAN ne visent pas, au bout du compte, un système de quotas ethniques (dans les concours, dans les administrations …) fondé sur les résultats de ce type d’études statistiques ? On notera en passant l’incohérence ou l’hypocrisie de cette organisation qui à la fois, selon sa page Wikipedia, soutient qu’il n’existe pas de « race », « ethnie » ou « communauté noire » en France, mais prétend fédérer les organisations … noires de notre pays.

Le lobby des statistiques ethniques ou de la « diversité » est mû, à mon sens, par deux dogmes. D’abord celui d’un scientisme naïf, selon lequel il faudrait connaître parfaitement et de façon quantitative la réalité pour agir. Ensuite celui, moins avoué, d’un communautarisme revendicatif, qui veut rendre justice à chaque « communauté », sans que l’on sache très bien si cela renvoie à des groupes sociaux et/ou ethniques (tabou du racisme oblige). Ces deux voies sont également dangereuses pour la République. Et produisent à leur tour des discriminations – pourquoi la pétition du JDD mentionne-t-elle les « noirs », « arabes », « asiatiques » et « métis », mais pas les Indiens, d’Inde ou d’Amérique ? Et les Polynésiens ? Sont-ils moins importants car moins nombreux en France ? Cela veut-il dire que certaines minorités valent plus que d’autres ? Etc. Le piège est retors est infini. Souhaitons que la majorité des élus de la nation refusent de s’enfermer dans cette impasse qui n’est rendue possible, c’est un fait, que par l’insuffisance de la lutte contre les discriminations dans notre pays.

Romain Pigenel

Quand Besancenot invente la buzzqa, le voile qui fait buzz

Les islamologues et spécialistes du Moyen-Orient vont devoir ajouter un nouveau terme au riche vocabulaire désignant les différents types de voile dévolus aux femmes dans certaines traditions : après les tchador, burka et autres hijab, Olivier Besancenot et le NPA ont le douteux privilège d’avoir inauguré le voile islamique instrumentalisé comme argument de vote gauchiste, en présentant et mettant en scène une jeune candidate voilée. Sans craindre les effets d’interférence et de confusion avec le débat lui-même instrumentalisé sur la burqa. Un voile utilisé pour faire du buzz et relancer un NPA en panne électorale ; en somme, une buzzqa. Cet épisode tragicomique, qui ne va rien arranger à la stigmatisation et des banlieues, et des musulmans, est doublement révélateur : de l’ambiance de cette campagne des régionales d’abord, de la nature du NPA ensuite.

Ambiance de campagne. Les listes de candidats sont de plus en plus pensées comme des vitrines de magasins, où on aligne des candidats-symboles qui ne valent ni par ce qu’ils disent, ni par ce qu’ils pourraient faire, mais par ce qu’ils sont censés représenter. Le tout étant souvent habillé par une pernicieuse idéologie de la diversité, selon laquelle le personnel politique devrait ressembler à la société réelle – mais qui au bout du compte traduit souvent plus la vision fantasmée qu’ont les partis de la société, que la société elle-même. Dans les faits, on construit les listes comme des castings, avec des rôles prédéterminés et conçus pour attirer un segment précis de l’électorat en lui envoyant des signaux bruyants. Europe Écologie est cette année encore très en pointe sur ce créneau, avec ses listes quasi-scénarisées – « la juge anti-corruption », « le héros du mal-logement », « la caution crédibilité » venue de la Caisse des Dépôts et Consignations … Mais la palme est sans conteste détenue par le MoDem d’Ile de France avec la candidature d’Alain Dolium, marketé d’office et d’entrée de jeu comme « l’Obama français », parce que Noir, diplômé et au physique avenant (chacun jugera au passage du racisme ambiant et complètement intégré, qui permet de dire qu’un noir en politique = un noir en politique), sans que l’on en sache beaucoup plus sur ses idées et son projet. La présence de la jeune femme voilée sur la liste d’Olivier Besancenot n’obéit pas à une autre logique, même si elle semble de prime abord beaucoup moins politiquement correct. Elle est là comme un symbole, au-dessus duquel clignote en un amalgame assez sordide, comme une enseigne au néon, l’équation suivante : « Voile = Islam = Arabes = Banlieues = Pauvres = Peuple = Gauche ».

Ces candidatures-symboles, supposées faire sens par elles-mêmes (et qu’importe le programme), écartent de fait réflexion et débat, et font dévier le champ politique dans le registre de l’identification personnelle, du sensationnel et de l’identitaire au sens large. Elles sont à la fois le fruit et le moteur de deux tendances actuelles des partis : l’appauvrissement idéologique, et le débauchage comme méthode de recrutement. Elles poussent naturellement, enfin, à la caricature et à l’outrance – tant qu’à recruter des symboles ou des porte-paroles communautaires, autant faire dans le gros et le voyant. Vous voulez une beurette ? Prenez-la voilée !

Deuxième éclairage apporté par cette affaire : sur la nature du NPA. Ironique paradoxe pour un parti dit « gauchiste », et issu d’une formation aussi solidement charpentée – sur le plan intellectuel et philosophique – que la LCR, il est aujourd’hui l’exemple parfait du parti attrape-tout. Autrement dit un parti construit autour d’un simple objectif électoral – capter le vote des mécontents de gauche, et si possible de toute « l’autre gauche » – et prêt à tous les écarts et fantaisies pour ratisser large. Qu’importe si ses composantes, et les postures prises à des moments successifs, sont contradictoires, qu’importe si les révolutionnaires voulaient l’émancipation générale et non la défense des particularismes, l’important est juste d’occuper l’espace et d’attirer l’attention. Et si possible, les suffrages. Qu’importe aussi si le sens du logo du NPA, le porte-voix, glisse progressivement de « porter la parole de ceux qui n’en ont pas » à « crier pour se faire remarquer », ou « grossir l’importance de phénomènes marginaux » …

Par-delà ce qui relève formellement du marketing politique cynique, et qui est sans doute motivé par l’incapacité persistante de l’ex-LCR à réaliser des scores encourageants, on peut légitimement s’inquiéter du message politique porté sur le fond. Quand Olivier Besancenot répond aux critiques sur cette candidature par une condamnation du « climat nauséabond, islamophobe qui devient insupportable », il suggère que toute condamnation du voile est forcément islamophobe, et que la dissimulation du visage (voire du corps) de la femme est la vérité de l’Islam. Il conduit en outre à penser que la République devrait la respecter, cette dissimulation, comme un de ses composantes acceptable. Et c’est ainsi que l’on voit le NPA glisser vers une forme misérabiliste de communautarisme, que l’on pourrait qualifier de minoritarisme, et qui suppose que toute pratique minoritaire est par essence opprimée par la majorité, et donc à défendre pour la gauche.

Peut-être ces expérimentations d’apprenti-sorcier porteront-elles leurs fruits électoraux. Mais Olivier Besancenot et le NPA peuvent surtout être fiers d’avoir apporté leur pierre à l’abaissement du débat politique national.

Romain Pigenel

Quand la mairie du 5ème refuse de célébrer les PACS – Le vrai visage de l’UMP

Ils sont sympas, à l’UMP, sympas et modernes ! Ils sont cools. Difficile de dater le phénomène, mais on peut chercher du côté de l’élection de Nicolas Sarkozy : un président copain avec Johnny et Jean Reno, qui fait du jogging et finit par épouser un supermodel en guise de Tante Yvonne. Et puis un gouvernement qui fait la part belle aux djeunes et aux femmes, avec notamment un quarteron de drôles de dames qu’on retrouve aujourd’hui au front de la bataille des régionales en Ile de France – Valérie Pécresse, Rama Yade, Nathalie « NKM » Kosciusko-Morizet et Chantal Jouanno. Cautions garçonne, blaxploitation et web social … Estrosi s’organise des rendez-vous avec la boss de Vogue, Nadine Morano est en stade terminal de fièvre du samedi soir. Même les éléments a priori plus sinistres comme Xavier Darcos se prêtent au rituel du lip dub, c’est dire ! Une droite, en somme, décomplexée ET dans l’air du temps.

Oubliés, on vous dit, le bruit et l’odeur, les manifs d’intégristes du temps du PACS, le RPR beauf’ à la sauce vieille France ! La droite a changé, même l’UNI a abandonné son nom, c’est dire ! On en finirait presque par croire à cette belle histoire narrée par les communicants ministériels. (Mal)heureusement, la réalité de la droite profonde, celle qu’on rencontre une fois quittées les pages people, ne tarde jamais à revenir en pleine face.

Petite histoire significative arrivée ce jour à un camarade. Habitant comme moi le 5ème arrondissement de Paris, il a décidé de se faire PACSer avec son ami en mairie. Après une demande dans les règles faite par écrit à Jean Tiberi, maire de l’arrondissement, il reçoit par téléphone ce jour une fin de non-recevoir de sa secrétaire. « On ne fait pas ça ici », lui lance-t-elle sèchement. Adieu la cérémonie, bonjour la signature administrative vite expédiée au tribunal d’instance.

Oui mais voilà. A Paris, depuis l’arrivée à la mairie de Bertrand Delanoë, le PACS est honoré dans les mairies d’arrondissement par une cérémonie présidée par le maire ou son adjoint, comme les mariages. La loi n’y oblige pas, mais c’est une façon d’être fidèle à l’esprit de cette nouvelle forme d’union qui, en dix ans, a largement séduit les Français, hétéro- comme homosexuels. Cette bonne pratique s’est répandue dans tout Paris, sauf chez les irréductibles gaulois d’arrondissements de … droite. Philippe Mouricou décrivait il y a quelques temps les contorsions du maire du 15ème pour bannir les cérémonies de PACS de sa mairie, cette mésaventure qu’on me relate aujourd’hui met le 5ème au même tableau de (des)honneur. « On ne fait pas ça ici ». Traduction : pas de ça chez nous ! Dehors les mécréants, en arrière les pédés !

Car ne nous y trompons pas, même si le PACS concerne toutes les sexualités, c’est bien entendu à l’homosexualité qu’il est associé chez ces beaux esprits UMPiste, et c’est l’homosexualité, et surtout sa normalisation, qu’ils  espèrent combattre en le tenant à l’écart de leurs mairies. Deux poids, deux mesures : celle des beaux discours de campagne d’un Nicolas Sarkozy prônant une amélioration du PACS même sans aller jusqu’au mariage gay et lesbien ; et celle, à côté, d’un Christian Vanneste qui sévit avec le soutien tacite de son parti. De même, quel crédit apporter à Valérie Pécresse qui lance une campagne contre l’homophobie dans les universités, quand Christine Boutin appelle à interdire un film éducatif sur l’homosexualité, au nom de « la neutralité [sic] de l’Éducation Nationale » ? Comme si l’homosexualité était une opinion, une religion, voire une maladie qu’on attrape. C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’on la maintient en quarantaine via le refus de PACSer dans certaines mairies, allez savoir …

Alors que l’on découvre que le droit à l’avortement est également remis en cause par la réforme Bachelot de l’hôpital, il faut voir les choses en face. L’UMP et la droite qu’elle représente ne se sont jamais vraiment converties à la modernité et à l’humanisme sur ce que l’on désigne par le vilain nom de « questions de société », et qui concerne simplement l’égalité de traitement et de conditions de vie de tous les citoyens. Ce n’est pas pour rien qu’un militant à la pointe de ces questions comme Jean-Luc Romero a rejoint la liste de Jean-Paul Huchon pour les régionales, prenant acte de l’imperméabilité de son camp à ces thématiques, par-delà les belles déclarations faites pour amuser la galerie. Ce n’est pas pour rien si la tête de liste UMP pour les régionales à Paris, Chantal Jouanno, a refusé de répondre à Anne Hidalgo sur le blocus des mairies d’arrondissement de droite contre le PACS. Chacun, s’il est épris de liberté et d’égalité, ferait bien de s’en rappeler au moment de mettre son bulletin dans l’urne le 14 mars prochain.

Romain Pigenel

Georges Frêche ou le caillou dans la chaussure

Le Parti socialiste a un caillou dans la chaussure. Pas un gravillon indolore, non, plutôt un bloc de granit cévenol taille XXL. Il a pour nom Georges Frêche. Figure improbable à l’ère de la « web politique » et de la comm’ policée par les grandes agences, c’est une sorte de personnage de Pagnol égaré dans le parti de Jaurès, grande gueule à l’ancienne façon Tapie ou Charasse, maître du dérapage contrôlé qui fait parler dans les chaumières et met les rieurs de son côté. Après des propos « limite » sur les Harkis puis sur la couleur de peau de l’équipe de France, on apprend aujourd’hui qu’il aurait une nouvelle fois sévi, à l’encontre de Laurent Fabius cette fois, commentant la « tronche [sic] pas très catholique » de l’ancien Premier ministre. A voir comment le débat fait rage depuis ce matin entre socialistes, sur Internet notamment, il semblerait bien que le buzzer en chef de Septimanie va encore être au centre de toutes les attentions pendant plusieurs jours.

Qui est Georges Frêche ? Toute personne habitant dans sa région, ou ayant des amis y habitant, a des histoires à raconter sur l’ex mai(t)re de Montpellier, ville qu’il a façonnée à sa (dé)mesure. Tour à tour admiré ou détesté, ne laissant pas grand monde indifférent, c’est un personnage à double face assez difficile à saisir. Il y a d’un côté le bon docteur Frêche, l’intellectuel cultivé, universitaire, le bâtisseur, un des rares présidents de région à bénéficier d’une réelle notoriété. Et puis il y a Mister Georges, le « baron » socialiste à l’ancienne, dénoncé pour son hégémonie et sa volonté de tout contrôler, le provocateur qui produit des scandales médiatiques à répétition, où il est difficile de faire la part de l’émotion publique et de la mauvaise foi de ses détracteurs pour se faire un jugement objectif. L’affaire des Harkis ? Une manipulation de propos effectivement tenus, mais déformés ou plus exactement retirés de leur contexte. Les « noirs de l’équipe de France », en surnombre à cause de la « nullité des blancs » ? Une expression maladroite de la pensée généreuse de son auteur, qui aurait voulu dire, en fait, qu’il était anormal que les « Français issus de la diversité », comme on dit pudiquement rue de Solférino, ne puissent réussir que dans la chanson ou dans le sport. Après tout, Jean-Louis Murat avait bien tenu le même discours dans le mensuel de foot de gauche So Foot sans déclencher la même avalanche de reproches …

A chaque fois, Georges Frêche a une bonne explication a posteriori. Pour la « tronche pas catholique » de Laurent Fabius, on la devine déjà. D’une, c’est le sage actif qui avait ouvert les hostilités, en déclarant avant Noël qu’il ne voterait peut-être pas Frêche s’il habitait en Languedoc-Roussillon ; de deux, « ne pas avoir l’air très catholique » est une expression courante qui exprime la méfiance, voilà tout. Et oublions le fait que Laurent Fabius est issu d’une famille juive, et que tout le monde le sait, et oublions aussi que l’expression commune est « ne pas avoir l’air très catholique », et ne mentionne pas la « tronche ». Oublions aussi que l’antisémitisme primaire se fait à la tronche, pardon, à la tête du client. Oublions les blagues sur le nez des Juifs. Oublions, oublions ! Propos tenus en public par un personnage haut en couleur, comme on dit, et qui se serait un peu oublié, voilà tout.

Considérer Georges Frêche comme une sorte de César ou d’Escartefigue qui se serait mis à la politique, et qui emploierait des termes qui dépassent sa pensée sous le coup du soleil, ou du pastis, allez savoir, c’est pour le coup faire preuve de racisme et de mépris pour les méridionaux (ou pour l’idée qu’on s’en fait au-dessus de la Loire). Georges Frêche est sans aucun doute, au contraire, un homme extrêmement intelligent, qui sait parfaitement ce qu’il dit, et qui sait très bien ce qu’il faut faire pour gagner une élection. Première règle : taper aux portes de toutes les chapelles politiques pour faire le plein de votes, au-delà de son propre parti. C’est ainsi qu’il est déjà parvenu à faire entrer sur sa liste pour 2010, malgré l’hostilité des autres partis, des communistes, des écologistes, et même les chasseurs. Il s’est toujours vanté, par ailleurs, d’avoir su limiter les scores du Front National aux alentours de 10%, alors qu’ils explosaient dans d’autres villes du midi. On a une idée (d’une partie) de la recette de ce succès : ces dérapages verbaux, justement. Car avant d’être expliqués, recadrés, délavés, ils portent leur odeur douteuse dans tous les médias, et agissent comme un signal fort pour l’électorat raciste et antisémite, qui n’a pas besoin de longs discours pour être satisfait. C’est un électorat qui est au contraire très habile à comprendre allusions et jeux de mots ambigus, destinés à passer le filtre de la censure et de la loi, et dont Jean-Marie Le Pen a si souvent usé. « Vous êtes des sous-hommes », « J’ai honte pour mon pays », « les blancs sont nuls », « il a une tronche pas très catholique » : les mots et formules sont calibrés, et immédiatement identifiables par qui de droit. Alors Frêche, raciste, pas raciste ? Surtout un homme qui connaît parfaitement son électorat et qui sait varier les discours et les postures pour en toucher la plus large partie, comme il l’avait d’ailleurs expliqué un jour à ses étudiants.

Reste alors la réaction du PS à son égard. Pour mémoire, il n’est d’ailleurs plus membre du Parti socialiste, en ayant été exclu à la suite de l’épisode des harkis. Ce qui ne l’a pas empêché de décrocher l’investiture pour les régionales, via une stratégie “d’homme de paille” sur laquelle les procureurs du jour avaient alors fermé les yeux, se réfugiant derrière « le vote des militants » après s’être perdus en rodomontades contre cet élu encombrant, que l’on avait d’abord prétendu vouloir sortir du jeu une bonne fois pour toutes. Le dérapage sur Laurent Fabius n’est ni pire, ni moindre que les dérapages précédents ; alors pourquoi le déclarer infréquentable aujourd’hui, après avoir passé l’éponge hier, au moment où on aurait pu en toute transparence faire désigner une autre tête de liste pour les socialistes ? Si Frêche est destitué dans les prochains jours, pire encore, les mauvais esprits ne manqueront pas de glisser qu’il aura fallu qu’il semble s’en prendre – peut-être – à la communauté juive pour que le PS bouge vraiment, alors que les propos sur les Noirs et les Arabes n’avaient pas empêché son investiture. On imagine déjà Dieudonné se frottant les mains.

En vérité, et n’en déplaise aux antisémites, « antisionistes » et aux adeptes de la théorie du complot, la réalité est plus triviale. La direction du Parti socialiste, dont sont membres tous ceux qui ont ce jour réclamé la tête du président de région, paie tout simplement le prix de la captation du PS par les barons locaux. Ces grands élus qui « tiennent » leur(s) fédération(s), et qui « font les congrès », comme on dit dans le jargon socialiste. Faute d’avoir profité de son élection pour en faire une grande lessive – il est vrai que le manque de sérénité de ladite élection ne facilitait pas les choses – Martine Aubry et ses proches sont pris dans le même piège que leurs prédécesseurs, et sont réduits à froncer les sourcils et à prendre des postures de Matamore contre ces barons – sans jamais vraiment agir – de peur de s’aliéner de précieux réseaux d’élus et de plus précieux encore « bassins » de cartes de militants pour les prochains votes internes. Alors on gagne du temps, on discute, on vote des motions de condamnation, jusqu’à se retrouver piégé dans des situations impossibles, à la veille d’un scrutin important. Le caillou dans la chaussure qui a pour nom Georges Frêche ne doit pas d’abord nous interpeler sur le racisme ou l’antisémitisme quotidiens ; il souligne en premier lieu, très nettement, les ratés et les échecs d’une rénovation socialiste qui se fait toujours attendre. Et qui attendra sans doute encore … le temps d’une élection.

Romain Pigenel

Enterrement de première classe pour la Vème République à la Bellevilloise

Samedi, on a discrètement commencé à enterrer la République du coup d’État permanent à la Bellevilloise. Les auteurs du crime ? Les animateurs du Rassemblement social, écologique et démocrate, qui continuent de travailler à tisser des convergences à gauche et « chez les progressistes », comme on dit pudiquement pour qualifier les centristes du MoDem. Après un premier chapitre mouvementé consacré à l’école, qui a accouché de premières (pro)positions communes, il s’agissait ce week-end de s’attaquer à la question de la « nouvelle République », via un événement à voilure réduite, régionales obligent.

Du coup, moins de tables rondes, plus courtes donc plus denses. J’ai pour ma part assisté à celle consacrée à « L’équilibre institutionnel ou les fondements de la République », abordant les problématiques constitutionnelles et d’organisation de la justice. Les analyses et les propositions, remarquablement convergentes, pointaient toutes vers un même constat : l’Etat et l’équilibre des pouvoirs issus de la constitution de la Vème République est obsolète vis-à-vis de la situation présente, et ses vices sont poussés à l’extrême par la pratique sarkozyenne du pouvoir et des institutions. Précaution/précision initiale reprise par plusieurs orateurs, Jean-Pierre Mignard en tête : ces questions de démocratie et de justice ne sont pas des gadgets ou des sujets secondaires au regard de la question sociale, c’est au contraire en y répondant correctement que l’on peut se donner les moyens d’apporter des solutions efficaces à la crise économique et sociale, surtout si ces solutions exigent de demander encore plus d’efforts aux Français. Thomas Clay explique ainsi que la baisse du cumul des mandats permettra de renouveler le débat d’idées dans notre pays. De même l’institution judiciaire, insistent les juristes présents et le député vert François de Rugy, intéresse réellement les gens, contrairement à une idée reçue ; il y a notamment une inquiétude grandissante dans la population face aux manifestations de ce qui semble bien être une justice à deux vitesses, portant donc atteinte à l’idée même de justice. L’attitude du président de la République – souligne Dominique Barella – qui se permet d’annoncer par avance des résultats de procès ou de commenter démagogiquement telle ou telle libération conditionnelle, n’arrange rien à l’affaire, et accrédite l’idée que sans son appui ou celui de ses « sbires » (sic), on ne peut sortir gagnant de l’institution judiciaire.

C’est le même Dominique Barella qui fait une série de propositions très fortes sur la réforme de la justice. Partant du constat de la crise de confiance qu’elle traverse suite notamment à Outreau, il propose de mettre en place dans les tribunaux des conseils de citoyens, chargés de vérifier la qualité de la justice rendue (durée des procédures, etc.), de faire entrer les mêmes citoyens au tribunal correctionnel (ils siègent bien aux assises ou aux prud’hommes), ou encore de conditionner la désignation des procureurs généraux à un « grand oral » passé devant les commissions des lois du Parlement. L’essentiel étant, comme le rappelle Franck Natali, de sortir de la logique quasi-napoléonienne qui est celle de la France, pays où l’on nomme les procureurs en Conseil des Ministres – comme les préfets ! – et où l’on fait disparaître le principe même de l’enquête indépendante en supprimant les juges d’instruction sans indépendance préalable du parquet. Paul Huber (juge d’instruction), quant à lui, suggère de hausser la justice au rang de l’exécutif et du judiciaire en lui conférant le statut de « pouvoir » dans notre constitution, et en la dotant d’un budget propre autonome.

La réforme de l’Etat – constitution, institutions, pratique de ces dernières – prend également une large part dans le débat. Monique Saliou dresse un portrait acide de … l’état de celui-ci : inflation de lois de circonstances, foisonnantes, contradictoires et sans décrets d’applications (ceux de la réforme hospitalière ne sont toujours pas passés, indique Emmanuelle Saulnier-Cassia) ; haute-fonction publique « domestiquée » et réalisant un spoil-system de fait, mais sans les garanties de contrôle parlementaire données par la constitution américaine par exemple ; réformite obsessionnelle qui pourchasse les « doublons » de compétence dans la fonction publique, au risque d’appauvrir et de borner l’expertise de l’Etat ; évaluation des politiques publiques insuffisante, avec un bon outil, la Cour des Comptes, que les parlementaires ne peuvent pas assez facilement saisir. C’est que l’on vit encore dans le culte gaullien de l’Etat fort, centralisé et omnipotent, explique Jean-Pierre Mignard, et de l’exécutif qui fait plier les autres pouvoirs devant lui. Les idées fusent justement pour rétablir un équilibre convenable entre les pouvoirs. Retirer au président le pouvoir de dissolution de l’Assemblée, pour François De Rugy ; pour Thomas Clay, transformer le poste de Président de la République en autorité morale de référence, président des autorités administratives indépendantes, mais sans contrôle sur l’exécutif, laissé au premier ministre. Si de telles mesures permettent de mettre fin au « piétinement » du Parlement, dont la légitimité est concurrencée par celle de l’Elysée, alors il faut également que l’Assemblée soit plus représentative des Français – ce qui implique de défendre clairement le scrutin proportionnel. Scrutin proportionnel, insistent François de Rugy et François Rebsamen, que l’on peut dès à présent organiser au sein de la gauche, pour que toutes ses tendances soient représentées. Ceci pour mettre fin à la « démocratie violente » qui fait qu’à 50% des suffrages, on contrôle tout.

Par-delà le contenu du débat, on ne peut qu’être frappé par la facilité qu’ont désormais tous ces acteurs, issus de forces politiques et syndicales différentes, à parler d’eux tous en disant « nous » ou en évoquant « notre camp ». Il faut croire que le pari fait par les organisateurs du Rassemblement « d’insuffler de l’esprit de coalition », pour reprendre les mots de François de Rugy, commence déjà à prendre, alors que les régionales offrent plutôt le spectacle attristant d’un camp progressiste morcelé par les intérêts boutiquiers. Un regret en revanche, la difficulté qu’avaient les intervenants à concevoir que l’on puisse purement et simplement revenir sur l’élection du Président au scrutin universel direct. C’est sur ce type de proposition forte, porteuse d’une nouveauté radicale, que pourra se construire une alternative capable de donner à nouveau l’envie (d’avoir envie ?) au peuple de gauche … et au-delà. C’est que notre combat n’est pas autre que celui, millénaire, de la conception démocratique contre la conception oligarchique de la cité, ou « d’Athènes contre Sparte », comme le résumait un Jean-Pierre Mignard très en verve.

Romain Pigenel

Les réseaux sociaux de parti politique servent-ils à quelque chose ?

Il y a un an, on faisait sensation en présentant un rapport sur l’utilisation d’Internet en général, et des réseaux sociaux en particulier par Barack Obama. Aujourd’hui, on en vient à se demander si un parti politique peut encore être un « key player » s’il ne dispose pas de son propre réseau social. Cette mode, née sous l’effet conjoint de l’obamania française et de l’immersion croissante de la population (et du personnel politique) dans le le web 2.0 (blogs, Facebook et autres Twitter), a d’abord touché des courants du PS (Espoir A Gauche et Besoin de Gauche), avant de triompher, en ce début 2010, au niveau des partis – Coopol pour le PS, Créateurs de possible pour l’UMP, et bientôt un réseau pour le Nouveau Centre aussi.

Même si ces systèmes ne révolutionnent pas à proprement parler le militantisme, ou pas autant que leurs promoteurs le prétendent – en vérité, une grande part de leurs fonctions pouvaient déjà être assurées auparavant, mais de façon éclatée, par les e-mails, les outils en ligne collaboratifs type wiki ou agenda partagé et les sites Internet classiques – il est incontestable qu’ils mettent à la portée de tout un chacun des fonctionnalités simples et intuitives, clés en mains, permettant de faire de n’importe quel militant connecté à Internet un redoutable agent d’influence. Cela étant, la vraie révolution n’est pas l’apparition de réseaux sociaux officiels de parti, mais la naissance des réseaux sociaux eux-mêmes, et leur appropriation massive par la population (militante ou non). Au commencement était Facebook. Les réseaux de parti, et notamment celui que j’ai pu tester de manière approfondie depuis quelques semaines, la CooPol du PS, se contentent assez clairement de décalquer l’architecture de Facebook, en faisant quelques ajustements lexicaux ou techniques au passage. Je n’ai pas encore vu de fonctionnalité de la CooPol qui ne puisse être réalisée via Facebook. Et d’ailleurs, les militants et cadres PS utilisaient déjà fréquemment Facebook pour organiser campagnes et vie interne de parti. Alors la question se pose : quand on connaît le coût financier élevé de ces systèmes pour les partis, et si on émet l’hypothèse – probable – que les militants qui s’en saisiront le plus seront ceux qui sont déjà lourdement investis sur les réseaux sociaux généralistes, les réseaux sociaux de parti ne seraient-ils pas un effet de mode, un jouet dans l’air du temps, sans efficacité particulière ?

Précisons. Un réseau social a deux utilités principales en politique : premièrement diffuser de l’information, et deuxièmement organiser des groupes. La première fonction est d’autant plus utile que l’on touche un public large, et surtout un public à convaincre. Arroser d’informations ou d’argumentaires des personnes déjà acquises ou suffisamment informées ne sert à rien. La deuxième fonction peut déjà plus se satisfaire d’un public restreint et connu – par exemple, si on organise un rassemblement de militants déjà acquis – mais nécessite aussi parfois de brasser large – notamment si on veut inviter des personnes à un meeting de présentation d’un candidat ou d’un programme. Pour la première fonction surtout, mais pour la deuxième ensuite, il est à tous points de vue plus efficace d’être immergé dans un réseau social généraliste, où se croisent des populations très variées, que de se confiner au réseau d’un seul parti. Il est vrai que n’importe qui peut s’inscrire sur la CooPol, dans le cas du PS (militant, sympathisant, simple curieux). Mais qui fera la démarche de s’inscrire sur un réseau social propre au parti socialiste, à part des gens déjà très convaincus et/ou impliqués ? En communiquant sur la CooPol, on communique à la nébuleuse socialiste ; en diffusant la même information sur Facebook ou Twitter, on communique à toutes ses sphères d’amis et de relations, qui peuvent être très diverses, et qui ressemblent donc bien plus à la population réelle de notre pays.

Pourquoi, dès lors, les partis n’optent-ils pas plutôt pour une stratégie d’investissement massif des réseaux généralistes existants, en développant, comme le permet Facebook, des applications permettant de « greffer » des fonctions proprement politiques sur le réseau ? C’est d’ailleurs le choix qu’a fait Jean-Paul Huchon pour sa campagne en Ile de France, lançant cette semaine une application dédiée sur le réseau social n°1. Stratégie habile, sans doute beaucoup moins chère, et reportant sur Facebook toute une partie des frais de développement (un réseau aussi ambitieux que la CooPol, a contrario, aura probablement des coûts d’entretien et de mise à niveau lourds et réguliers pour le PS). Pourquoi ne pas avoir fait ce choix au niveau des partis ? Péché d’orgueil, course à l’armement entre droite et gauche, ou influence excessive sur les directions politiques – peu au fait de ces problématiques – de milieux geek et technophiles prêchant pour leur paroisse, voire pour leur propre business ?

Il y a au moins une bonne raison de défendre l’existence de réseaux de parti : la confidentialité des données et la maîtrise des fichiers. En déléguant toute l’infrastructure technique à Facebook, on aurait de fait abandonné toutes les données sensibles des adhérents au géant américain. Corollaire, j’ai constaté empiriquement que le fait que la CooPol soit un réseau social identifié et restreint a décidé un certain nombre de militants, rétifs à Facebook, à enfin faire le grand seau du web social. Sans compter que cette mise en place massive et nationale d’un outil informatique s’accompagne sur le terrain d’une vague inédite de réunions de formation technique pour les cadres et militants, ce qui pourrait bien, discrètement, faire enfin passer la majorité des adhérents du PS à l’ère de la politique assistée par les NTIC. Désirs d’Avenir et la campagne de Ségolène Royal en 2007 ont déjà vu des phénomènes de ce type, à une échelle moindre : c’est dans ce cadre que nombre de militants, par exemple, s’étaient mis à bloguer.

Il n’empêche : vu la similitude des deux types de réseau, réseau partidaire type CooPol, réseau généraliste type Facebook, ils vont naturellement entrer en concurrence, et on peut se demander sur quel équilibre d’usage cette tension va déboucher. Le temps des internautes n’est pas infini et un choix va devoir s’opérer, pour ceux – nombreux – qui sont à la fois sur les deux systèmes. Si les réseaux de parti se contentent de continuer à décalquer méthodiquement les fonctions des réseaux généralistes, ils risquent fort d’être en partie délaissés une fois la période de nouveauté et de curiosité passée (comme l’ont d’ailleurs été sur le web généraliste des réseaux concurrents de Facebook comme Friendfeed). Surtout que les réseaux généralistes permettent également de maintenir le contact avec ses amis, sa famille, ses collègues, et que l’on n’a pas forcément envie de limiter sa vie sociale sur le web à ses camarades de parti. Inversement, si les réseaux de parti imaginent des modalités innovantes et réellement originales, comme le système de troc de la Fraternité en action de Ségolène Royal, ils pourront trouver une niche intéressante, et peut-être même capable d’attirer des internautes au-delà de la sphère des sympathisants. Une autre piste serait de développer les possibilités d’interactions entre réseaux.

Dans tous les cas, la pire des choses, pour les partis, serait de pousser leurs militants à s’enfermer sur leur réseau social interne ; une telle directive aurait pour effet paradoxal de les couper du « vrai web » (je n’ose dire du « web social d’en bas »), tout en leur donnant le sentiment d’être interconnectés comme jamais.

Romain Pigenel

EDIT (23/01/10)  Frédéric Giudicelli me signale que l’application “Socialistes sur Facebook”, qu’il a lancée il y a deux ans, compte 14200 inscrits dont 90% de sympathisants. Elle s’inscrit justement dans la logique d’insertion dans des réseaux existants dont je parle dans ce billet.

Ségolène et ses centristes – la politique française est-elle devenue un gigantesque mercato ?

Ce que Ségolène veut, Ségolène a ! Le feuilleton du bras de fer entre la présidente-candidate de Poitou-Charentes et François Bayrou, entamé lors du congrès du MoDem, a pris fin en faveur de Royal : le MoDem pictocharentais rejoindra bien sa liste, contre l’avis de la direction nationale centriste. Aussitôt la machine à claques s’est mise en marche, avec une accusation de « débauchage » de la part de Marielle de Sarnez. Débauchages, transferts, OPA plus ou moins amicales, la politique française a des airs de mercato un peu sauvage ces derniers mois ; après le passage à l’ennemi le plus spectaculaire, qui fait presque office de mythe fondateur – celui d’Eric Besson pendant la présidentielle – après la fuite d’une grande partie des « bédouins » de François Bayrou pour former le Nouveau Centre et grappiller quelques miettes du pouvoir sarkozyste, c’est toute la gauche qui s’agite par saccades, au rythme des changements d’étiquette de ses cadres, élus, et candidats. Parfois cela prend la forme classique et respectée de la « scission », comme pour Jean-Luc Mélenchon quittant le PS pour tenter une nouvelle alliance électorale avec PCF et NPA, ou pour Robert Hue se séparant, en sens inverse, du PCF pour rejoindre une alliance autour du PS. L’un et l’autre ont expliqué les raisons idéologiques, compréhensibles, de leur rupture. Mais dans d’autres cas, tel que celui des centristes du Poitou-Charentes, le spectateur a la désagréable impression d’un jeu purement politicien, qui vient conforter le sentiment du « tous pourris, tous pareils, tous à la recherche d’un poste, à n’importe quel prix ». Stéphane Gatignon, du PCF à Europe Ecologie ; Eric Loiselet, du PS à Europe Ecologie, suivi par des conseillers régionaux sortants d’Ile de France ; Hélène Blanchard, des Verts au PS ; et enfin le Poitou Charentes, qui entre deux importations du PCF, des Verts et maintenant la dissidence du MoDem local, finit par ressembler à la page « transferts » de France Football. On pourrait continuer cette liste – et sans doute oublie-t-on au passage quelques anonymes. Évidemment, le fait que tous ces mouvements aient lieu juste au moment des élections n’arrange rien à cette impression désagréable d’élus ou candidats mercenaires, à la recherche du parti le plus offrant, quitte à maquiller ensuite leur stratégie par des considérations idéologiques.

Dans ce scénario il y aurait toujours deux méchants et une gentille victime. Les méchants : le « club » recruteur d’abord, accusé de rompre avec l’éthique politique minimale en allant agiter des places juteuses sous le nez de candidats fragilisés dans leur propre parti. Ségolène Royal, Cécile Duflot et autres seraient donc des équivalents politiques de Jean-Michel Aulas, cherchant au mieux à subtiliser les stars de leur adversaire, au pire à simplement le déstabiliser en interne. Deuxième méchant : les transfuges, des enfants gâtés sans honneur ni parole, déclarant un jour se battre à vie pour « l’amour du (même) maillot », pour refaire le lendemain la même promesse dans leur nouveau club ! Seule explication possible, selon cette interprétation : l’ambition personnelle. Reste donc la pauvre victime, le parti quitté, trahi dans sa droiture idéologique. Qui peut pleurer quelques larmes de crocodile au passage, oubliant au passage qu’il a pu procéder de même peu de temps avant, dans un beau mouvement d’arroseur arrosé (dans le cas du MoDem, on se rappellera entre autres comment Yann Wehrling et Jean-Luc Bennahmias y sont arrivés, et en partant d’où).

Pourtant, l’explication psychologique, par les ambitions débridées du transfuge, a toujours quelque chose de facile et surtout d’un peu court. Elle n’explique pas pourquoi ce phénomène prend cette ampleur maintenant – sauf à croire que l’ambition moyenne des élus et candidats a soudainement monté d’un cran. Il ne suffit pas non plus de dire que « maintenant, les partis osent tenter le débauchage », car cela n’explique pas le fait que ces débauchages fonctionnent si bien. Si un brusque changement de la nature humaine n’est pas en cause, si un changement stratégique de la part des partis débaucheurs n’élucide pas tout, peut-être faut-il regarder du côté des … victimes (ou supposées telles) : les partis quittés par les transfuges.

Il est intéressant d’écouter ce que disent ces transfuges. Leur diagnostic est souvent convergent sur leur ancien parti. Une idéologie absente, une ligne politique flageolante, un péché d’individualisme dont l’exemple est donné au sommet, et surtout l’absence d’une perspective globale claire, sans laquelle la solidarité interne à un parti ne peut exister. Pour avoir le courage de refuser une place offerte par la concurrence,  ou inversement pour accepter de passer son tour, encore faut-il avoir le sentiment de participer à un projet d’ensemble, qui à la fois justifie des sacrifices, et laisse espérer que l’on aura soi-même des opportunités personnelles à l’avenir. Suer sang et eau dans les tréfonds de la ixième division pour participer à la lente construction d’un club d’avenir, passe encore ; mais cirer le banc dans un parti aussi stable que le PSG des années 2000 …

Le MoDem est un parfait exemple de cela. Né de l’espoir suscité par une candidature – celle de François Bayrou – et un projet – le dépassement des clivages partisans, la constitution d’une République des talents, gouvernée de façon modérée – il n’a ensuite cessé de décevoir ces promesses. Les témoignages d’insiders abondent pour se plaindre du manque de démocratie interne, de l’égocentrisme de son président, de l’insuffisante clarté de la ligne politique (ni droite ni gauche ? alliance à gauche ? antisarkozysme exclusif ?). Du mouvement rénovateur qu’il aspirait à être en 2007, le MoDem a visiblement glissé vers une sorte de mini-UMP centriste, machine présidentielle ayant du mal à exister entre deux élections … présidentielles. On peut alors comprendre pourquoi des cadres locaux, raisonnant à court (voire moyen) terme, préfèrent assurer leurs positions en se ralliant à celle qui de toute évidence l’emportera largement dans l’élection du jour – Ségolène Royal – plutôt que de « lâcher la proie pour l’ombre » et laisser les trains passer en attendant un hypothétique grand soir du bayrouisme. En somme, plutôt jouer la ligue des champions avec le Barça qu’attendre que l’OM retrouve enfin la couronne de champion de France …

Je parle ici du MoDem, mais le même constat pourrait être étendu, toutes choses égales par ailleurs, à la plupart des partis de gauche. Si on ajoute à cela le fait que ce mercato s’organise principalement au sein du même camp politique – la gauche et les « progressistes », donc – et que les transgressions droite/gauche restent l’exception plutôt que la norme, je pense que cela prouve très simplement que le paysage actuel des partis politiques de gauche ne correspond plus à la réalité des clivages politiques concrets, que tout le monde le sait implicitement, et que ce nomadisme des cadres politiques (et peut-être des électeurs, entre Europe Ecologie et le PS notamment) continuera tant qu’une réorganisation globale de ce camp n’aura pas eu lieu. Qui peut croire que des subdivisions politiques nées aux XXème, voire au XIXème siècle, sont pleinement pertinentes aujourd’hui encore ? L’approche de l’échéance électorale des régionales accroît les intérêts boutiquiers et pousse chaque parti, de façon bien compréhensible, à jouer le jeu de la différenciation et parfois à inventer des clivages qui n’existent pas. Mais dès le lendemain du vote, un grand aggiornamento devra être mis en oeuvre de toute urgence, si les forces de progrès veulent avoir un espoir de constituer une alternative gagnante en 2012. A défaut, elles pourront continuer longtemps à s’entre-voler leurs candidats, sans plus réussir à triompher aux élections nationales que les clubs de football français à s’imposer à l’échelle européenne.

Romain Pigenel

Grandes écoles : Sarkozy et Pécresse boursicotent, l’enseignement supérieur se détricote

Depuis la rentrée de janvier, l’enseignement supérieur est une fois de plus le théâtre d’une farce dont on se passerait bien. Surtout qu’elle concerne la question cruciale de sa démocratisation, ou plus exactement de la démocratisation de ses filières dites « d’élite ».

Le centre de la polémique ? L’augmentation du nombre de boursiers dans les grandes écoles, et en particulier dans les plus prestigieuses d’entre elles. Citant comme modèle Sciences Po (Paris) et ses 30% de boursiers, Valérie Pécresse a demandé aux grandes et très grandes écoles de faire aussi bien que la Richard Descoings, Inc. de la rue Saint Guillaume. Cette demande d’un flou absolu – quotas autoritaires ou simple objectif volontariste ? – a été à l’origine d’une série de réactions médiatiques en chaîne, permettant à chaque acteur (à tous les sens du terme) de livrer sa partition préférée. D’un côté, les gardiens du temple de l’excellence républicaine, Conférence des Grandes Écoles et Jean-Paul Brighelli en tête, expliquant qu’en accueillant n’importe qui, n’importe comment, les grandes écoles allaient voir leur niveau baisser, et qu’il fallait au contraire agir en amont, pour permettre aux boursiers de concourir à niveau égal avec la bourgeoisie au moment du concours d’entrée. De l’autre côté, une alliance hétéroclite de chevaliers blancs de la réussite pour tous : l’inénarrable Richard Descoings, toujours content de pouvoir régler ses comptes avec les « vraies » grandes écoles et de faire de la pub pour sa petite entreprise ; les duettistes Minc et Pinault, exprimant leur « haut-le-coeur », pas moins ; l’UNEF appelant à la mort de la « sacro-sainte sélection » ; enfin cerise sur le gâteau, Nicolas Sarkozy, auréolé de son (auto)réputation de pourfendeur du capitalisme et des inégalités, retrouvant ce lundi ses accents de self-made man pour expliquer que « les grandes écoles, c’est pour tout le monde », pas seulement pour « quelques enfants de la haute bourgeoisie ». Et réclamant en conséquence des « résultats concrets » pour l’ouverture sociale de leur recrutement.

Les observateurs attentifs de l’enseignement supérieur français savent déjà, en vérité, comment ce duel de matamores va finir. Une fois que chacun aura fait son tour de piste, la vie reprendra son cours ; les grandes écoles lâcheront quelques nouvelles « voies d’accès parallèles » sur dossier pour permettre à des sauvageons de passer outre l’obstacle du concours ; Richard Descoings reprendra la construction de son université privée pour grands bourgeois et … sauvageons sélectionnés, à l’ombre du boulevard Saint Germain ; Pécresse et Sarkozy auront peut-être, au passage, gagné quelques points de popularité. Et après ?

Quelques mots, d’abord, sur ce « boursocentrisme » qui devrait apparemment régler tout seul le problème du manque de diversité des élites françaises. Seuls 30% des étudiants français post-bac bénéficient d’une bourse. L’idée derrière les demandes de facilitation de l’entrée des boursiers en grande école revient concrètement à simplifier la procédure d’admission, en supprimant les épreuves de culture générale ou en permettant des admissions sur dossier, notamment. Admettons que l’on se dise qu’au fond, la fin justifie les moyens et que l’on applique massivement ce type de sélection. Étant entendu que le nombre de places en grandes écoles restera, lui, fixe, on va simplement déplacer d’une couche sociale la discrimination : les « grands bourgeois », pour reprendre la typologie sarkozyenne, continueront de triompher dans la voie classique d’entrée par concours ; les boursiers, ou la « diversité », comme on dit pudiquement, bénéficieront de places plus ou moins réservées via les voies d’accès parallèles ; resteront alors sur le carreau, nouveaux dindons de la farce, la portion des 70% de non-boursiers qui n’ont pas la chance d’être fils de prof, de cadre, de grand bourgeois, ou la malchance d’avoir grandi en ZEP. Trop riches ou trop bien nés pour bénéficier des mesures d’aide à la « diversité » ; trop médiocres pour boxer dans la même catégorie que les étalons de Louis Le Grand ou Henri IV ! Sans parler des pauvres malheureux qui auront le triste privilège d’être tout juste au-dessus du plafond de revenus permettant l’obtention d’une bourse, et qui, magie de l’effet de seuil, cumuleront les désavantages, surtout si Valérie Pécresse, comme elle l’a déclaré, obtient l’annulation totale des frais d’inscription aux concours pour les seuls boursiers.

Faut-il préciser qu’une telle philosophie, qui est précisément celle de l’affirmative action à l’américaine – réparer un préjudice social antérieur contre une communauté par des compensations ultérieures pour les membres et descendants de la même communauté – bien loin de rendre la société française plus fluide, ne fera que la fragmenter un peu plus, que monter « classes moyennes » contre « classes populaires », et justifiera à la marge un système toujours profondément inégalitaire, celui qui veut que le titulaire d’un diplôme de grande école bénéficie pour le reste de sa vie d’un avantage symbolique décisif sur le reste de la population ? En terme d’emploi, de salaire, de prestige social ?

Le vrai problème, qui, comme par hasard, n’a pas été abordé dans cette polémique, est donc plus que jamais les grandes écoles elles-mêmes. Et le concept qu’elles évoquent dans tous les esprits : celui d’excellence. Puisque les grandes écoles sont par définition l’excellence à la française, elles sont évidemment inamovibles. Et la seule façon de répandre l’excellence sur les masses avides d’ascension sociale, c’est bien entendu d’ouvrir plus grandes les portes desdites grandes écoles. Qu’il existe dans notre pays des universités, c’est-à-dire un système d’enseignement supérieur complètement parallèle et recoupant sur des pans complets les formations des grandes écoles ; que ce système accueille la majorité des étudiants ; et qu’il soit perpétuellement humilié et rabaissé par cette obsession des grandes écoles ne pose visiblement de problème à personne. C’est que le raisonnement sur l’excellence des grandes écoles est parfaitement circulaire. Elles sont l’excellence parce qu’elles sont extérieures à l’université, parce qu’elles sélectionnent les meilleurs excellents élèves, eux-même déclarés « meilleurs des meilleurs » puisque réussissant les concours d’entrée aux grandes écoles ! Les plus grandes entreprises recrutent souvent de façon privilégiée (si ce n’est exclusive) les anciens élèves de telle ou telle école, accréditant l’idée qu’un diplôme de grande école garantit automatiquement les meilleurs postes. Se demande-t-on seulement si les mêmes étudiants, s’ils avaient fait leurs études à l’université, seraient moins bons ? Ou si inversement des étudiants de l’université, parés du même titre de gloire, ne feraient pas l’affaire ?

Le système est d’autant plus absurde que « lesgrandesécoles » cache une réalité très diverse, avec une partie émergée de l’iceberg qui concentre les écoles les plus mythiques (ENS, X, HEC …), et une partie immergée qui recèle un maquis d’écoles (notamment de commerce et d’ingénieur) extrêmement hétérogène, au niveau réel parfois inversement proportionnel aux frais d’inscription. C’est dire si les propos tenus la semaine dernière par Valérie Pécresse, réclamant la gratuité de l’inscription au concours dans TOUTES les écoles pour les boursiers, sont aberrants : ils accréditent au fond l’idée que la seule voie royale en France serait celle des écoles, quelle que soit leur valeur réelle, de HEC (dont est issue la ministre) jusqu’aux plus obscures Sup’ de Co. Tout plutôt que la fac, en somme !

Si l’on veut vraiment diversifier les élites françaises, c’est la bipartition écoles-université, tant institutionnelle que psychologique et symbolique, qu’il faut revoir. Et de vagues plans de rapprochement entre les deux systèmes, ou des considérations rassurantes sur le fait que le rapprochement s’effectuerait déjà, notamment sur le plan de la recherche, ne peuvent suffire à régler la question. La fracture est plus forte que jamais, comme le prouve d’ailleurs tout ce psychodrame autour des quotas de boursiers. Alors on aimerait que la gauche prenne enfin des positions fermes sur ce sujet. Vincent Peillon mardi a courageusement suggéré de s’attaquer aux grandes écoles en les intégrant dans les universités. C’est une possibilité, mais elle risque de braquer les réseaux d’anciens élèves (qui, circularité toujours, sont plus que nombreux dans les milieux politiques), ainsi que l’opinion publique, au nom de l’argument qu’il est peu avisé de « casser ce qui marche ». Je pense pour ma part que la clé du problème réside un cran en-dessous, au niveau des classes préparatoires. Ce sont elles qui amorcent la coupure entre « simples étudiants » et « élèves des grandes écoles », et font que les seconds peuvent très bien ne jamais rencontrer, dans leur cursus, les premiers, qui représentent pourtant la majorité de la population. Ce sont elles qui entretiennent le fétiche de « l’excellence » que j’évoquais ci-dessus. Il y aurait pourtant bien des choses à dire sur le contenu de connaissances qu’elles transmettent, ces classes prépa, et sur la méthode qu’elles prônent, celui du bachotage intensif – méthode qui est, et sera sans doute encore à l’avenir, de moins en moins adaptée à la réalité cognitive et technologique de notre société.

Alors encore un effort, selon la formule consacrée, si nous voulons être républicains. Isolons ce qu’il y a de bon dans les classes préparatoires – le fort taux d’encadrement principalement, comme le sous-entendent Bertrand Monthubert et Benoit Hamon dans une tribune récente – et transposons-le dans les universités. Surtout, sortons les classes prépa des lycées pour les réintégrer dans les universités (si vraiment leur disparition pure et simple est insupportable), et mélanger tous les étudiants, plutôt que de parquer les « excellents » d’un côté, les « normaux » et les « boursiers » de l’autre. En faisant en sorte qu’une grande école se prépare après une licence (ou un niveau L2 dans un premier temps) passée à l’université, on normalisera déjà en partie le système, et on entamera le plafond de verre psychologique qui fait que beaucoup d’étudiants ne pensent même pas à tenter d’intégrer une école, ayant raté, après le bac, le wagon de la prépa. La seule ouverture de nouvelles prépas dans les universités n’est pas suffisante ; il faut que les lycées arrêtent d’en abriter, sans quoi la bicéphalie, et la coupure en deux du monde étudiant, se prolongera. Bien entendu, cette migration des classes préparatoires pourrait, et devrait, être l’occasion d’une refonte de leurs contenus et méthodes, et symétriquement de ceux des concours des grandes écoles, pour en finir en particulier avec cette culture du bachotage que je mentionnais.

Resterait alors la question des grandes écoles elles-mêmes ; j’y reviendrai dans un prochain billet.

Romain Pigenel