C’est désormais un rite bien établi : chaque défaite apporte sa litanie de déclarations sur le besoin de « rénovation » en « profondeur », de « changement de logiciel », de « retrouver la confiance des électeurs ». Son lot de constats satisfaits sur la « convalescence » encore « en cours », mais bien réelle, du parti socialiste. Ces incantations vides de sens, psalmodiées imperturbablement pour occuper l’espace et le temps de cerveau disponibles, sont d’autant plus pénibles qu’elles n’ont jamais de conséquence concrète. Tel n’est pas d’ailleurs leur but : elles visent simplement à donner un semblant de sens à une organisation politique qui, en réalité, n’en a plus depuis longtemps.

Parler pour donner l’illusion du sens, entendu à la fois comme signification et comme direction. Les socialistes sont dans l’errance, dans l’erreur, car le socialisme n’a plus de sens clair et évident. Le « socialisme » est un parti politique, un passé glorieux, des élus encore nombreux. Mais il n’est plus une identité politique immédiatement identifiable. Ce qui dépasse de loin les petits débats de positionnement interne entre « sociaux-démocrates » et « socialistes de gauche ». C’est le sentiment du sens profond d’une orientation politique qui rend évident le vote pour celle-ci. A défaut, il ne faut plus compter que sur un vote au mieux, de raison ; au pire, de résignation. Mais même dans le premier cas, que nous ayons à convaincre rationnellement notre électorat de voter pour nous est déjà un échec.
L’électorat de gauche existe bel et bien. Mais il ne se donne qu’à ceux qui lui semblent faire exister de manière concrète le concept de gauche. Ce sont d’ailleurs deux des leçons du scrutin des européennes. Il nous confirme d’abord, après les municipales, que la gauche est, sur ses seules ressources propres, majoritaire relativement dans le pays, et sans doute capable d’obtenir la majorité absolue en cas de mobilisation de son électorat. Et – ou – d’alliance avec le MoDem. Mais les pourcentages cumulés ne sont pas le seul signe d’une gauche qui a virtuellement le vent en poupe : les électeurs ont intronisé roi du scrutin un ancien leader de mouvement étudiant, le symbole vivant d’un mai 68 avec lequel tous les conservateurs appellent à rompre ; quant à l’UMP, son triomphe a lui-même, à bien y regarder, de sérieux airs de gauche, tant par ses slogans (l’Europe qui protège) que par ses arguments de campagne (la présidence Sarkozy de l’Europe, qui aurait mit à genoux bandits de la finance et autres spéculateurs usuriers). Supercherie sans doute, mais surtout bel hommage du vice à la vertu.
Ce constat d’une possible majorité électorale et idéologique de la gauche commande d’ailleurs de poser de facto une délimitation de ce que nous appelons gauche. C’est avec la « gauche de la gauche » et les écologistes que nous sommes majoritaires. Les socialistes ne couvrent plus qu’un gros tiers de la gauche de l’échiquier politique. Il faut en tirer toutes les conséquences, et notamment en finir avec l’injonction suicidaire qui exige que nous « abandonnions notre surmoi marxiste », ou que nous brisions la gauche en deux, réformistes raisonnables d’un côté, utopistes révolutionnaires de l’autre. Ce d’autant plus que cette gauche radicale, dont il était de bon ton de se gausser, apparaît désormais avoir vu juste avant nous sur la nature et les dangers réels du système libéral-conservateur. Précarité, durcissement des rapports sociaux, perversion de l’économie … Nous nous sommes laissés aveugler sur ce système aujourd’hui bien en place, occupés que nous étions à préserver notre « crédibilité » – comprendre notre respectabilité aux yeux des commentateurs et des éditorialistes. Chiens de garde de la pensée unique qui aboient à n’en plus finir pour menacer le PS quand il « s’éloigne de sa culture de gouvernement » – alors que personne ne se demande jamais si la droite fait preuve de réalisme, de crédibilité ou de culture de gouvernement quand elle porte le projet fou de baisser outrageusement la fiscalité des plus riches aux dépens de la majorité des Français.
C’est de notre surmoi gestionnaire (au sens de technocratique) que nous mourrons à petit feu. Il faut remettre l’imagination et l’intelligence au pouvoir. Or de ce côté-là aussi le tableau est sombre. La vitalité philosophique, intellectuelle, idéologique a trop souvent été abandonnée à des penseurs liés à la gauche radicale, pendant que nous nous complaisions dans une petite pensée ratiocinante, à tendance énarchique ou économétrique. On ne peut que détester l’antiparlementarisme porté par un Badiou, mais on peine à trouver une pensée aussi consistante que la sienne du côté de la « gauche de gouvernement ». L’interview en prison de Julien Coupat est exaspérante, mais elle recèle plus d’esprit et de style que toutes les déclarations en langue de plomb des « ténors » socialistes. D’un autre côté, c’est précisément parce que nous avons regardé de haut les philosophes, sociologues, économistes qui n’avaient pas l’heur de se couler dans le moule de ce que certains ont appelé à raison le « socialisme de gouvernance » que tous ces intellectuels se sont engagés dans une radicalisation confinant parfois à l’absurde.
Le moment est venu de penser une nouvelle alliance, qui récolte les bouts morcelés de l’identité de la gauche, ainsi que ses militants dispersés, pour construire une force populaire de proposition, porteuse d’un projet alternatif de civilisation. Porteuse, tout simplement, d’un sens. Une telle ambition s’accompagne de plusieurs exigences.
Tout d’abord, ne pas abandonner ce travail à quelques « experts » homologués – toujours les mêmes ! – qui traînent leurs notes de synthèse de commission de travail en tribune dans Libération, de think tanks «frères» en « laboratoire d’idées », transformant toute réflexion en un jeu de lego à partir de briques pré-taillées, combinées et recombinées pour avoir l’air du neuf. Au contraire, associer très largement tous les citoyens de gauche, et tous les intellectuels que l’on n’a pas l’habitude d’entendre – à commencer par ceux que l’on n’a en réalité pas envie d’entendre.
Deuxièmement, arrêter de penser en termes de programme ou de thématiques, et revenir d’abord aux valeurs fondamentales et aux principes. Quand on saura pourquoi on est de gauche, il sera beaucoup plus simple de bâtir un programme, et un programme cohérent. Mais à tout segmenter, à vouloir mettre la charrue des propositions techniques avant les bœufs des grands principes, on ne produit que des programmes de technocrate, sans cohérence interne ni vision d’ensemble. Des catalogues de propositions qui glissent dans les esprits sans jamais n’y laisser plus qu’une vague impression, aussi vite oubliée (combien d’électeurs étaient capables de restituer les grands axes du Manifesto ?).
D’abord, savoir pourquoi nous sommes, par exemple, pour l’égalité, savoir ce que cela veut dire pour nous, être clair sur les réponses à apporter aux critiques de la droite sur l’égalitarisme. Ensuite seulement doser de subtiles mélanges de taxes, de lois ou de réglementations pour viser la réalisation de cette égalité.
Troisièmement, imposer d’emblée une dynamique trans-partis. Mettre toutes les tendances autour de la table, pour mettre clairement au jour nos accords et nos divergences, sujet par sujet, sans se laisser parasiter par des velléités de contre-distinction, les uns sur le dos des autres. Ce qui commande aussi sans doute de mettre à l’écart de cette procédure les « présidentiables », qui immanquablement jetteront le doute et la suspicion sur la sincérité de leur participation au regard de leurs ambitions personnelles. N’est-ce pas au contraire le moment de donner réellement sa chance à une nouvelle génération politique ? « Quand s’use un programme ou une organisation, s’use aussi la génération qui les a portés sur les épaules. La rénovation du mouvement se fait par la jeunesse, libre de toute responsabilité pour le passé », disaient quelques glorieux anciens.
L’unité et la révolution interne qu’appellent la colère et le désespoir des électeurs de gauche (et en particulier du PS) ne peuvent être une simple affaire d’appareil. Elles n’ont pas à être décrétées par les états-majors : elles peuvent se prouver par la base. On pourrait imaginer la formation de collectifs unitaires, au niveau local, regroupant des militants de toutes organisations. Les syndicats, depuis quelques mois, nous montrent la voie. A chacun de se déterminer en son âme et conscience, et de décider si la « rénovation » a vocation à être l’affaire d’un seul secrétariat national, ou si elle est le devoir de tous, tout de suite.
Romain Pigenel











Bayrou sur une pente savonneuse
Il y a un grand paradoxe Bayrou. D’un côté, depuis la présidentielle 2007 en particulier, le centriste béarnais joue continuellement sur une image d’homme raisonnable et compétent, de notable pondéré, « l’humaniste », « l’agrégé », etc. Ce sont précisément les critères qui étaient d’ailleurs avancés par ceux qui, se disant de gauche, avaient pourtant mis un bulletin à son nom dans l’urne au premier tour du scrutin. Critères d’ailleurs synthétisés, d’une certaine façon, dans les termes de « démocrate » ou de « progressiste » revendiqués par le MoDem. D’un autre côté, le même individu, dans ses interventions publiques, s’éloigne de plus en plus de cette image dont il jouit (jouissait ?) dans les esprits des Français-es, se répandant en invectives, accusations ad hominem et – surtout – s’épargnant la peine de présenter de vraies propositions politiques, au-delà de vagues positions de principe très générales. Nous en avons encore eu la preuve hier soir, lors d’une édition « élections européennes » de l’émission A vous de juger.
La première et principale intervention du président du MoDem prend place au début de l’émission, dans un face-à-face avec Daniel Cohn-Bendit. On sait que verts et centristes sont donnés au coude à coude dans les dernières enquêtes, et que les études du jour, qui montrent les écologistes devant le MoDem, ont déclenché l’ire de Bayrou, accusant une manipulation des instituts de sondage. Ne faisant même pas semblant de rentrer dans le fond du débat, François Bayrou aligne une série d’uppercuts à Danny le Rouge, série visiblement préparée à l’avance, comme le laissait entendre Robert Rochefort ce matin sur Europe 1. Premier coup : accusation de « connivence » entre Daniel Cohn-Bendit et Sarkozy, les deux entretiendraient des « relations amicales, sympathiques, formidables ». Sont mises à contribution les affirmations de … Nicolas Sarkozy pour étayer cette accusation. Deuxième coup : alors que l’eurodéputé vert prend le temps de répondre et tente de démonter l’attaque, Bayrou lui plante quelques banderilles : « Quand on fait des réponses trop longues, c’est qu’on se sent mal ! ». Immanquablement, Cohn-Bendit sort de ses gonds, déclarant que c’est « ignoble » de mentir de la sorte. Troisième coup : Bayrou peut alors abattre sa carte finale, demandant en quelle mesure on peut accuser les autres d’ignominie quand on a soi-même « poussé et justifié des actes [inacceptables] à l’égard des enfants ». Allusion assez directe à de la bienveillance envers la pédophilie, réactivant une vieille polémique sur un ouvrage de l’ex-leader de mai 68, déjà utilisée par Marine Le Pen auparavant.
On peut avoir de la considération pour un certain projet politique, que l’on qualifiera de républicanisme modéré, humaniste, visant un électorat de centre / centre-droit. On peut aussi estimer qu’une telle offre politique peut avoir vocation à participer au côté de la gauche réunie à une coalition gouvernementale. Mais il est évident que cette perspective, que François Bayrou a su (res)susciter avec un certain talent, est actuellement mise en péril et lourdement parasitée par les ambitions personnelles de celui-ci, ainsi que par la stratégie médiatique dont il creuse le sillon depuis 2007. Son phagocytage – plutôt réussi – de l’antisarkozysme l’entraîne dans une valse dangereuse avec Nicolas Sarkozy, le conduisant à prendre des attitudes publiques qui le rapprochent, de fait, du populisme extrémiste, et notamment de l’extrême droite. Car c’est bien le profil politique que dessinent progressivement ses arguments récurrents – corruption et « connivence » du pouvoir, complot médiatico-sondagier (on aurait bien aimé l’entendre s’exprimer à ce propos quand les mêmes instituts le jouaient à la hausse contre Ségolène Royal, en 2007), référence aux « gens d’en-bas » … – et ses techniques rhétoriques – attaques ad hominem, sophismes « de l’épouvantail », suspicions des pires turpitudes. Pente savonneuse que celle de l’accusateur public n°1 !
Ceci est d’autant plus problématique que François Bayrou met incontestablement le doigt sur de vrais problèmes, que les socialistes avaient déjà dénoncé lors du Printemps des libertés. A force de capter l’antisarkozysme à son seul profit, en criant et tapant plus fort que tout le monde, il risque de dévoyer et de décrédibiliser la critique légitime de la transformation de l’état de droit en « état de droite ». Et donc de faire une fois plus le jeu d’un Nicolas Sarkozy plus habile que personne à se victimiser, dès lors que ses adversaires commettent l’imprudence de réduire leur parole publique à des attaques outrancières contre sa personne, dont l’opinion finit immanquablement par se lasser.
Enfin, et ce n’est pas rien, François Bayrou participe finalement à sa façon à la décadence morale du monde politique, dont il fait pourtant souvent la dénonciation. Car il est clair que le désolant spectacle donné par l’ensemble de l’émission d’hier soir, lamentable télé-crochet où l’on vit les responsables politiques des principaux partis de France – avec l’exception notable et honorable de Martine Aubry et d’Olivier Besancenot – s’alpaguer, se tutoyer, s’invectiver, s’interrompre sans cesse dans une confusion incontrôlée et dépassant complètement Arlette Chabot, est aussi la conséquence directe d’un climat politique général. Un climat où le débat laisse place à un gangstérisme verbal permanent. Nicolas Sarkozy et ses « porte-flingues » (Lefebvre, Morano, Estrosi …) en ont montré la voie : François Bayrou s’y engage prestement, et sans aucune intention de ralentir, comme le prouve sa persistance dans ses accusations. Il n’est pas sûr qu’il ait beaucoup à y gagner – la République non plus, d’ailleurs.
Romain Pigenel