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Le socialisme peut-il encore casser des briques ?

C’est désormais un rite bien établi : chaque défaite apporte sa litanie de déclarations sur le besoin de « rénovation » en « profondeur », de « changement de logiciel », de « retrouver la confiance des électeurs ». Son lot de constats satisfaits sur la « convalescence » encore « en cours », mais bien réelle, du parti socialiste. Ces incantations vides de sens, psalmodiées imperturbablement pour occuper l’espace et le temps de cerveau disponibles, sont d’autant plus pénibles qu’elles n’ont jamais de conséquence concrète. Tel n’est pas d’ailleurs leur but : elles visent simplement à donner un semblant de sens à une organisation politique qui, en réalité, n’en a plus depuis longtemps.

Parler pour donner l’illusion du sens, entendu à la fois comme signification et comme direction. Les socialistes sont dans l’errance, dans l’erreur, car le socialisme n’a plus de sens clair et évident. Le « socialisme » est un parti politique, un passé glorieux, des élus encore nombreux. Mais il n’est plus une identité politique immédiatement identifiable. Ce qui dépasse de loin les petits débats de positionnement interne entre « sociaux-démocrates » et « socialistes de gauche ». C’est le sentiment du sens profond d’une orientation politique qui rend évident le vote pour celle-ci. A défaut, il ne faut plus compter que sur un vote au mieux, de raison ; au pire, de résignation. Mais même dans le premier cas, que nous ayons à convaincre rationnellement notre électorat de voter pour nous est déjà un échec.

L’électorat de gauche existe bel et bien. Mais il ne se donne qu’à ceux qui lui semblent faire exister de manière concrète le concept de gauche. Ce sont d’ailleurs deux des leçons du scrutin des européennes. Il nous confirme d’abord, après les municipales, que la gauche est, sur ses seules ressources propres, majoritaire relativement dans le pays, et sans doute capable d’obtenir la majorité absolue en cas de mobilisation de son électorat. Et – ou – d’alliance avec le MoDem. Mais les pourcentages cumulés ne sont pas le seul signe d’une gauche qui a virtuellement le vent en poupe : les électeurs ont intronisé roi du scrutin un ancien leader de mouvement étudiant, le symbole vivant d’un mai 68 avec lequel tous les conservateurs appellent à rompre ; quant à l’UMP, son triomphe a lui-même, à bien y regarder, de sérieux airs de gauche, tant par ses slogans (l’Europe qui protège) que par ses arguments de campagne (la présidence Sarkozy de l’Europe, qui aurait mit à genoux bandits de la finance et autres spéculateurs usuriers). Supercherie sans doute, mais surtout bel hommage du vice à la vertu.

Ce constat d’une possible majorité électorale et idéologique de la gauche commande d’ailleurs de poser de facto une délimitation de ce que nous appelons gauche. C’est avec la « gauche de la gauche » et les écologistes que nous sommes majoritaires. Les socialistes ne couvrent plus qu’un gros tiers de la gauche de l’échiquier politique. Il faut en tirer toutes les conséquences, et notamment en finir avec l’injonction suicidaire qui exige que nous « abandonnions notre surmoi marxiste », ou que nous brisions la gauche en deux, réformistes raisonnables d’un côté, utopistes révolutionnaires de l’autre. Ce d’autant plus que cette gauche radicale, dont il était de bon ton de se gausser, apparaît désormais avoir vu juste avant nous sur la nature et les dangers réels du système libéral-conservateur. Précarité, durcissement des rapports sociaux, perversion de l’économie … Nous nous sommes laissés aveugler sur ce système aujourd’hui bien en place, occupés que nous étions à préserver notre « crédibilité » – comprendre notre respectabilité aux yeux des commentateurs et des éditorialistes. Chiens de garde de la pensée unique qui aboient à n’en plus finir pour menacer le PS quand il « s’éloigne de sa culture de gouvernement » – alors que personne ne se demande jamais si la droite fait preuve de réalisme, de crédibilité ou de culture de gouvernement quand elle porte le projet fou de baisser outrageusement la fiscalité des plus riches aux dépens de la majorité des Français.

C’est de notre surmoi gestionnaire (au sens de technocratique) que nous mourrons à petit feu. Il faut remettre l’imagination et l’intelligence au pouvoir. Or de ce côté-là aussi le tableau est sombre. La vitalité philosophique, intellectuelle, idéologique a trop souvent été abandonnée à des penseurs liés à la gauche radicale, pendant que nous nous complaisions dans une petite pensée ratiocinante, à tendance énarchique ou économétrique. On ne peut que détester l’antiparlementarisme porté par un Badiou, mais on peine à trouver une pensée aussi consistante que la sienne du côté de la « gauche de gouvernement ». L’interview en prison de Julien Coupat est exaspérante, mais elle recèle plus d’esprit et de style que toutes les déclarations en langue de plomb des « ténors » socialistes. D’un autre côté, c’est précisément parce que nous avons regardé de haut les philosophes, sociologues, économistes qui n’avaient pas l’heur de se couler dans le moule de ce que certains ont appelé à raison le « socialisme de gouvernance » que tous ces intellectuels se sont engagés dans une radicalisation confinant parfois à l’absurde.

Le moment est venu de penser une nouvelle alliance, qui récolte les bouts morcelés de l’identité de la gauche, ainsi que ses militants dispersés, pour construire une force populaire de proposition, porteuse d’un projet alternatif de civilisation. Porteuse, tout simplement, d’un sens. Une telle ambition s’accompagne de plusieurs exigences.

Tout d’abord, ne pas abandonner ce travail à quelques « experts » homologués – toujours les mêmes ! – qui traînent leurs notes de synthèse de commission de travail en tribune dans Libération, de think tanks «frères» en « laboratoire d’idées », transformant toute réflexion en un jeu de lego à partir de briques pré-taillées, combinées et recombinées pour avoir l’air du neuf. Au contraire, associer très largement tous les citoyens de gauche, et tous les intellectuels que l’on n’a pas l’habitude d’entendre – à commencer par ceux que l’on n’a en réalité pas envie d’entendre.

Deuxièmement, arrêter de penser en termes de programme ou de thématiques, et revenir d’abord aux valeurs fondamentales et aux principes. Quand on saura pourquoi on est de gauche, il sera beaucoup plus simple de bâtir un programme, et un programme cohérent. Mais à tout segmenter, à vouloir mettre la charrue des propositions techniques avant les bœufs des grands principes, on ne produit que des programmes de technocrate, sans cohérence interne ni vision d’ensemble. Des catalogues de propositions qui glissent dans les esprits sans jamais n’y laisser plus qu’une vague impression, aussi vite oubliée (combien d’électeurs étaient capables de restituer les grands axes du Manifesto ?).

D’abord, savoir pourquoi nous sommes, par exemple, pour l’égalité, savoir ce que cela veut dire pour nous, être clair sur les réponses à apporter aux critiques de la droite sur l’égalitarisme. Ensuite seulement doser de subtiles mélanges de taxes, de lois ou de réglementations pour viser la réalisation de cette égalité.

Troisièmement, imposer d’emblée une dynamique trans-partis. Mettre toutes les tendances autour de la table, pour mettre clairement au jour nos accords et nos divergences, sujet par sujet, sans se laisser parasiter par des velléités de contre-distinction, les uns sur le dos des autres. Ce qui commande aussi sans doute de mettre à l’écart de cette procédure les « présidentiables », qui immanquablement jetteront le doute et la suspicion sur la sincérité de leur participation au regard de leurs ambitions personnelles. N’est-ce pas au contraire le moment de donner réellement sa chance à une nouvelle génération politique ? « Quand s’use un programme ou une organisation, s’use aussi la génération qui les a portés sur les épaules. La rénovation du mouvement se fait par la jeunesse, libre de toute responsabilité pour le passé », disaient quelques glorieux anciens.

L’unité et la révolution interne qu’appellent la colère et le désespoir des électeurs de gauche (et en particulier du PS) ne peuvent être une simple affaire d’appareil. Elles n’ont pas à être décrétées par les états-majors : elles peuvent se prouver par la base. On pourrait imaginer la formation de collectifs unitaires, au niveau local, regroupant des militants de toutes organisations. Les syndicats, depuis quelques mois, nous montrent la voie. A chacun de se déterminer en son âme et conscience, et de décider si la « rénovation » a vocation à être l’affaire d’un seul secrétariat national, ou si elle est le devoir de tous, tout de suite.

Romain Pigenel

Bayrou sur une pente savonneuse

Il y a un grand paradoxe Bayrou. D’un côté, depuis la présidentielle 2007 en particulier, le centriste béarnais joue continuellement sur une image d’homme raisonnable et compétent, de notable pondéré, « l’humaniste », « l’agrégé », etc. Ce sont précisément les critères qui étaient d’ailleurs avancés par ceux qui, se disant de gauche, avaient pourtant mis un bulletin à son nom dans l’urne au premier tour du scrutin. Critères d’ailleurs synthétisés, d’une certaine façon, dans les termes de « démocrate » ou de « progressiste » revendiqués par le MoDem. D’un autre côté, le même individu, dans ses interventions publiques, s’éloigne de plus en plus de cette image dont il jouit (jouissait ?) dans les esprits des Français-es, se répandant en invectives, accusations ad hominem et – surtout – s’épargnant la peine de présenter de vraies propositions politiques, au-delà de vagues positions de principe très générales. Nous en avons encore eu la preuve hier soir, lors d’une édition « élections européennes » de l’émission A vous de juger.

La première et principale intervention du président du MoDem prend place au début de l’émission, dans un face-à-face avec Daniel Cohn-Bendit. On sait que verts et centristes sont donnés au coude à coude dans les dernières enquêtes, et que les études du jour, qui montrent les écologistes devant le MoDem, ont déclenché l’ire de Bayrou, accusant une manipulation des instituts de sondage. Ne faisant même pas semblant de rentrer dans le fond du débat, François Bayrou aligne une série d’uppercuts à Danny le Rouge, série visiblement préparée à l’avance, comme le laissait entendre Robert Rochefort ce matin sur Europe 1. Premier coup : accusation de « connivence » entre Daniel Cohn-Bendit et Sarkozy, les deux entretiendraient des « relations amicales, sympathiques, formidables ». Sont mises à contribution les affirmations de … Nicolas Sarkozy pour étayer cette accusation. Deuxième coup : alors que l’eurodéputé vert prend le temps de répondre et tente de démonter l’attaque, Bayrou lui plante quelques banderilles : « Quand on fait des réponses trop longues, c’est qu’on se sent mal ! ». Immanquablement, Cohn-Bendit sort de ses gonds, déclarant que c’est « ignoble » de mentir de la sorte. Troisième coup : Bayrou peut alors abattre sa carte finale, demandant en quelle mesure on peut accuser les autres d’ignominie quand on a soi-même « poussé et justifié des actes [inacceptables] à l’égard des enfants ». Allusion assez directe à de la bienveillance envers la pédophilie, réactivant une vieille polémique sur un ouvrage de l’ex-leader de mai 68, déjà utilisée par Marine Le Pen auparavant.

On peut avoir de la considération pour un certain projet politique, que l’on qualifiera de républicanisme modéré, humaniste, visant un électorat de centre / centre-droit. On peut aussi estimer qu’une telle offre politique peut avoir vocation à participer au côté de la gauche réunie à une coalition gouvernementale. Mais il est évident que cette perspective, que François Bayrou a su (res)susciter avec un certain talent, est actuellement mise en péril et lourdement parasitée par les ambitions personnelles de celui-ci, ainsi que par la stratégie médiatique dont il creuse le sillon depuis 2007. Son phagocytage – plutôt réussi – de l’antisarkozysme l’entraîne dans une valse dangereuse avec Nicolas Sarkozy, le conduisant à prendre des attitudes publiques qui le rapprochent, de fait, du populisme extrémiste, et notamment de l’extrême droite. Car c’est bien le profil politique que dessinent progressivement ses arguments récurrents – corruption et « connivence » du pouvoir, complot médiatico-sondagier (on aurait bien aimé l’entendre s’exprimer à ce propos quand les mêmes instituts le jouaient à la hausse contre Ségolène Royal, en 2007), référence aux « gens d’en-bas » … – et ses techniques rhétoriques – attaques ad hominem, sophismes « de l’épouvantail », suspicions des pires turpitudes. Pente savonneuse que celle de l’accusateur public n°1 !

Ceci est d’autant plus problématique que François Bayrou met incontestablement le doigt sur de vrais problèmes, que les socialistes avaient déjà dénoncé lors du Printemps des libertés. A force de capter l’antisarkozysme à son seul profit, en criant et tapant plus fort que tout le monde, il risque de dévoyer et de décrédibiliser la critique légitime de la transformation de l’état de droit en « état de droite ». Et donc de faire une fois plus le jeu d’un Nicolas Sarkozy plus habile que personne à se victimiser, dès lors que ses adversaires commettent l’imprudence de réduire leur parole publique à des attaques outrancières contre sa personne, dont l’opinion finit immanquablement par se lasser.

Enfin, et ce n’est pas rien, François Bayrou participe finalement à sa façon à la décadence morale du monde politique, dont il fait pourtant souvent la dénonciation. Car il est clair que le désolant spectacle donné par l’ensemble de l’émission d’hier soir, lamentable télé-crochet où l’on vit les responsables politiques des principaux partis de France – avec l’exception notable et honorable de Martine Aubry et d’Olivier Besancenot – s’alpaguer, se tutoyer, s’invectiver, s’interrompre sans cesse dans une confusion incontrôlée et dépassant complètement Arlette Chabot, est aussi la conséquence directe d’un climat politique général. Un climat où le débat laisse place à un gangstérisme verbal permanent. Nicolas Sarkozy et ses « porte-flingues » (Lefebvre, Morano, Estrosi …) en ont montré la voie : François Bayrou s’y engage prestement, et sans aucune intention de ralentir, comme le prouve sa persistance dans ses accusations. Il n’est pas sûr qu’il ait beaucoup à y gagner – la République non plus, d’ailleurs.

Romain Pigenel

Leçons de la crise des universités

Alors que le mouvement des enseignants-chercheurs et des universités, historique tant par son ampleur que par sa durée, semble s’affaiblir, il est temps d’en faire un premier bilan. Malgré cette intensité inédite, les objectifs des enseignants-chercheurs, personnels et étudiants n’ont pas encore été atteints, alors que l’on a vu des mobilisations-éclairs (et de moindre ampleur) d’autres catégories socio-professionnelles couronnées de succès (pêcheurs, taxis …). Ce paradoxe commande d’analyser plus précisément ce mouvement pour comprendre ce qu’il révèle du monde universitaire, mais aussi plus largement du climat social et politique de notre pays.

Les nouvelles fractures socio-professionnelles

Ce conflit révèle d’abord une grande incompréhension entre le monde de l’université et le reste des Français. Alors qu’un nombre considérable de Français sont passés par l’université, le mouvement des enseignants-chercheurs n’a pas mobilisé l’opinion autour de lui. La rhétorique libérale gouvernementale – les universitaires accusés d’être des privilégiés, rétifs à toute réforme, prenant en otage les « usagers », etc. – est sans doute un élément explicatif important mais ne saurait tout expliquer. La technicité du dossier est une autre explication ; les enseignants-chercheurs font face à des accusations simples (« vous refusez toute évaluation ») qui font écho aux préjugés populaires contre les intellectuels, accusations auxquelles ils ne sont pas parvenus à répondre par les quelques phrases claires et marquantes qui auraient permis de toucher le grand public. Plus problématique encore, les enseignants-chercheurs se sont fait voler la défense des principes : par une désormais classique manœuvre de triangulation, Valérie Pécresse et ses soutiens ont pu faire croire qu’ils défendaient les étudiants pauvres, l’autonomie de la recherche, ou encore les universités face aux grandes écoles, rabattant le discours des universitaires mobilisés sur une contestation insatisfaisante de la marchandisation des savoirs.

Dans le même ordre d’idée, on ne peut que regretter que des convergences potentiellement détonantes, comme avec le mouvement des médecins, n’aient pu avoir pleinement lieu. Il est vrai que le gouvernement a eu l’habileté de céder très rapidement (ou au moins de donner de signes de conciliation) aux catégories professionnelles dont l’action est directement compréhensible, et aimée, des Français, et qui savent en conséquence qu’elles peuvent se contenter d’une mobilisation courte et dure. Quelle empathie provoque dans l’opinion un chercheur en physique fondamentale, ou, pire, en linguistique ? Il n’en reste pas moins que l’égoïsme catégoriel et/ou syndical (parfois au sein d’un même milieu professionnel – on ne peut pas dire que l’UNEF ait mis beaucoup de coeur à mobiliser les étudiants), finement analysé et manipulé par la droite, est un obstacle considérable à toute mobilisation sociale d’ampleur.

Le monde des intellectuels coupé en deux : commentateurs vs. universitaires

Autre fracture problématique, celle, au sein même de la classe des « intellectuels », entre d’une part la majorité des journalistes, essayistes, éditorialistes et autres polygraphes, et d’autre part les universitaires et chercheurs professionnels. Au classique problème du traitement des mouvements sociaux par la presse s’est ajouté ce qui ressemble fort à un règlement de compte entre les « commentateurs », de plus en plus réduits au rôle de relais d’opinion (des idées reçues et du pouvoir en place), prisonniers du buzz et de l’air du temps, et les universitaires, dont la réflexion méthodique s’installe dans le temps long et refuse la fatalité/facilité de la pensée unique. Ce qui d’ailleurs n’est pas un atout pour mener un combat politique et social à l’heure du mail en temps réel et de l’information en continu par flux RSS. Il serait trop simple de voir dans la très mauvaise couverture faite par la presse de droite (type Figaro) et la presse de gauche « bourgeoise » (type Nouvel Observateur) une simple manipulation des services de communication du gouvernement : elle a sans nul doute eu lieu, mais est venue se superposer à un conflit de classe dont certains éditoriaux (de Franz-Olivier Giesbert notamment) permettent de mesure la sourde violence.

Des moyens inappropriés

Le mouvement a par ailleurs été affaibli par des erreurs tactiques et stratégiques : en particulier, disproportion et inadaptation des moyens.

Inadaptation d’abord. S’inspirant des mouvements précédents et des mobilisations altermondialistes, les enseignants-chercheurs mobilisés ont souvent eu recours à des méthodes de happening censées capter l’objectif des caméras et l’attention du grand public. C’est ainsi que furent explicitement conçues la « ronde des obstinés » ou les lectures publiques de la princesse de Clèves. Erreur, tant sur la forme que sur le fond. La ronde des obstinés, assez largement reprise et commentée, ne délivrait aucun message clair si ce n’est l’obstination et l’absurdité ; quant aux lectures publiques de la princesse de Clèves, elles enfermaient trop les universitaires dans la caricature d’une culture poussiéreuse. En résumé, non seulement ces actions ne répondaient pas aux nécessités du moment – la pédagogie, le besoin d’expliquer au grand public l’université – mais pire encore elles venaient subliminalement renforcer le message de la droite : une université inutile et archaïque. A contrario, une action simple et efficace n’a jamais été coordonnée centralement : celle de la rédaction d’un contre-plan de réforme, à opposer à Valérie Pécresse et débattre dans l’espace public.

Disproportion ensuite. Le blocage, « arme de destruction massive » aux conséquences lourdes, ne fut pas utilisé à bon escient, et surtout de façon trop hétérogène à travers les universités mobilisées. Un blocage de long terme vide les universités (y compris des éléments mobilisés) et tend à remonter les étudiants contre les professeurs, surtout en l’absence d’une mobilisation syndicale franche chez les premiers. Valérie Pécresse sut habilement en jouer, ne répondant favorablement qu’aux demandes de ceux-ci (prolongement des bourses par exemple), et en présentant ces concessions comme des réponses à l’irresponsabilité des enseignants-chercheurs. Une généralisation des cours hors programmes ou hors les murs, concertée avec la communauté étudiante, ainsi qu’une sécurisation par avance des crédits ECTS et des diplômes, aurait été bien plus efficace et mobilisatrice.

Disproportion et inadéquation enfin des méthodes de communication, face au rouleau compresseur médiatique et gouvernemental : pas de porte-parole emblématique et poussé en avant pour incarner le mouvement, mais des délégations de représentants de toutes les catégories mobilisées, renouvelées à chaque coordination nationale, et délivrant des communiqués trop longs et peu accrocheurs ! Tout cela partant de bonnes intentions sans doute, mais révélant une certaine naïveté sur les mécanismes de traitement et de diffusion de l’information.

Un monde politique hostile ou autiste

Ajoutons à ce que l’on a déjà dit de l’attitude de la droite une nouvelle habitude : celle de criminaliser systématiquement le mouvement social. En l’occurrence l’invasion du quartier latin, à Paris, par des CRS en tenue « Robocop » est désormais rituelle, des enseignants sont poursuivis en justice, et on propose même une loi anti-blocage.

A gauche et au PS en particulier, le constat n’est guère motivant : mises à part quelques prises de position individuelles ou plus officielles, d’utiles mais décalées séances d’échanges et de réflexion, il n’y eut pas de soutien franc et massif au mouvement. Hostilité muette et soutien tacite à la réforme du gouvernement ? Ou incompréhension profonde, liée à l’uniformisation des origines socio-professionnelles des cadres et élus socialistes ? Sans doute le prisme catégoriel de la majorité des responsables (diplômés d’écoles de commerce, de journalisme, d’IEP, de formations administratives) ne facilite-t-il pas leur appréhension correcte du monde universitaire. De manière générale, socialistes et responsables politiques de gauche n’ont pas joué le rôle de porte-voix et d’amplificateurs du mouvement dont ils auraient pu, et dû, se saisir.

Le combat n’est pas encore fini, et peut peut-être – qui sait ? – reprendre à la rentrée prochaine. Mais en l’état actuel des choses, une occasion a été ratée d’infliger une défaite symbolique et lourde de sens à la droite et à sa conception dépassée de la société. Puisse-t-on en tirer quelques enseignements pour la réussite des prochaines luttes sociales, dans ce domaine ou ailleurs.

Romain Pigenel


Européennes : la menace fantôme

On ne s’appelle pas Dany Cohn-Bendit pour rien. C’est ce que l’on se disait hier matin en écoutant le candidat vert aux Européennes piquer sur Europe 1 une de ces saines colères qui rompent avec la monotonie des interventions calculées et des échanges convenus, sauce langue de bois. Motif de l’esclandre : la surprenante propension des médias et de l’intervieweur du moment à profiter des élections européennes pour parler de tout … sauf des européennes, et notamment à « recentrer » (si l’on peut dire !) le débat politique sur les présidentielles 2012, l’état de la gauche, les guerres de leadership, la petite entreprise qui ne connaît pas la crise de Bayrou. Bref, sur n’importe quoi, tant qu’on ne parle pas de Strasbourg.

Intéressant et bienvenu retournement de perspective. On voyait plutôt ces derniers temps se multiplier les analyses sur le manque de motivation des Français pour ces élections. Dany le Rouge met le doigt sur la vérité profonde de cet état de fait : si les Français ne s’enthousiasment guère à l’idée d’élire leurs représentants strasbourgeois, c’est aussi parce qu’on ne leur en donne aucunement envie. Voire qu’on fait tout pour les en détourner.

D’un côté, des grands discours un peu creux sur la beauté du projet européen, l’importance du vote, etc. ; de l’autre, la réalité quotidienne d’une élection considérée avec à peine plus d’intérêt que de « vulgaires » cantonales ou régionales. On reproche parfois aux Français de traiter les questions internationales par un prisme trop chauvin et national, mais on se situe désormais au-delà de cette tare, puisque le renouvellement 2009 du parlement européen devient en pratique un simple prétexte pour parler des affaires purement internes à la politique française – que le scrutin puisse être vu comme un test pour la politique de Nicolas Sarkozy, on peut le comprendre, mais pourquoi dépenser tant de salive, d’encre et de mégaoctets à parler des alliances de l’opposition au moment d’un scrutin à un tour, et donc étranger à toute logique de rassemblement ? Pour les journalistes et la sphère médiatique au sens large, il semble désormais d’usage de plaquer les marronniers de la politique hexagonale sur la question européenne, qui n’en est plus qu’un révélateur ou un exemple parmi d’autres : rivalité Royal – Aubry, avenir du MoDem, toute-puissance de Sarkozy à droite

Au fond, les élections européennes sont considérées, par les médias mais aussi par les partis, comme une « élection-relais ». Un coup pour voir, entre deux scrutins hexagonaux, permettant de mesurer les forces en présence et de décerner des mandats faciles (car sur liste) à des jeunes que l’on veut lancer, ou, plus souvent, à des moins jeunes qui ont passé leur tour aux autres scrutins. Une façon de gérer la pénurie de postes d’élus (relativement au nombre de prétendants !), et de tâter le pouls du rapport de force entre partis.

La question européenne, au bout du compte, n’est plus qu’un fantôme qui traverse la période sans vraiment la marquer. Fantômes que les candidats (Barnier, Désir, Cohn-Bendit …), délestés de l’attention médiatique au profit des chefs de parti ou aspirants-présidents de la République. Fantômes, les programmes, inexistants (à part pour le PS le Manifesto notion quelque peu fantomatique, il est vrai, aux yeux et aux oreilles des non-initiés). Deux autres fantômes hantent les esprits, celui de la présidentielle, dont ce scrutin serait un premier chapitre, celui, enfin, de la question démocratique. Car comment ne pas voir que, avant même de pouvoir parler sérieusement d’Europe sociale, il faudrait enfin nettoyer la souillure des traités rejetés par les peuples, passés en force via l’intergouvernementalité ? Tant que les électeurs n’auront pas le sentiment de la transparence et de la souveraineté populaires sans lesquelles « démocratie » reste un vain mot, ils se feront eux-mêmes fantomatiques dans les isoloirs.

Le lieu commun sur l’Europe, depuis le choc du refus du traité constitutionnel en 2005, était que les « élites » (intellectuelles, politiques, médiatiques) étaient unies dans leur défense univoque de « l’européisme ». L’actualité y oppose un constat plus sombre : c’est au fond l’indifférence à l’Europe qui domine chez elles. Fantôme guère obsédant, à voir le peu d’émoi que suscitent les révélations sur la faible assiduité des députés français au parlement européen.

Romain Pigenel

HADOPI, licence globale et téléchargement : le point de vue d’un producteur indépendant

Alors que le débat continue à faire rage autour du projet de loi Hadopi et des téléchargements illégaux, et que la parole à ce sujet est surtout monopolisée par les majors, quelques artistes et les acteurs d’Internet, je vous propose comme pièces supplémentaires à apporter au dossier le témoignage et le point de vue d’Eric Basset, producteur indépendant de « musiques du monde », et se présentant lui-même comme « militant socialiste ».

Romain Pigenel

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C’est en tant que militant socialiste, membre du bureau de la section de Brunoy, et accessoirement créateur et dirigeant depuis 25 ans de labels indépendants, plutôt spécialisés dans ce qu’il est convenu de nommer “les musiques du monde” (Malavoi, Dede St Prix, Edith Lefel, Soft, Tanya St Val, Tri Yann, Soldat Louis, Carré Manchot, Plantec, Jenny Alpha, Omar Pene, Tabou Combo, Carimi, Toto Bissainthe, Matoub Lounès, Tony Chasseur, K’Koustik, Victor O, et d’autres) que je voudrais réagir à ce que je peux lire ces temps-ci sur le problème du téléchargement. Que l’on me permette tout d’abord de préciser ce qui me semble, en tant que militant socialiste, tout à fait important dans ce domaine :

- que tous les publics puissent avoir accès à toutes les musiques, et vice versa

- que la diversité des expressions, même les plus minoritaires, puisse être garantie

- que la curiosité des publics soit encouragée, ce qui demande une vraie volonté politique, la pente naturelle des principaux outils de diffusion n’allant pas du tout dans ce sens

- une méfiance absolue dans la soi disante auto-capacité du marché à représenter l’intérêt général (idée qui semble être l’alpha et l’oméga de l’industrie phonographique depuis un bon nombre d’années).

- une juste rémunération de tous les acteurs de la filière, et tant qu’à être carrément utopique, un système qui permettrait de redistribuer sur les nouveaux talents, ou sur les expressions minoritaires une partie des gains colossaux générés par ceux qui vendent le plus. Que l’on me permette au passage de mentionner le système dit « des irrépartissables » de la Sacem, qui voit celle ci redistribuer régulièrement, au prorata de ce que les ayants droits touchent déjà, les sommes qu’elle ne sait pas répartir pour telle ou telle raison. Belle illustration de la célèbre maxime “l’argent appelle l’argent”.

Avant même de parler des problèmes que pose aujourd’hui l’évolution technologique, sommes-nous bien sûr d’avoir fait tout ce qui était en notre pouvoir lorsque nous étions en responsabilité pour atteindre ces objectifs ?

Pour ma part j’ai de sérieux doutes sur la question. Prenons par exemple le problème des points de ventes, il ne reste aujourd’hui plus de disquaires en France, ce qui, pour la diffusion de la musique et le maintien de la diversité, est juste une hérésie. Il y a beaucoup d’endroits en France où, même avec la meilleure volonté du monde, il est impossible d’acheter un CD, et après l’on vient s’étonner que le public télécharge ! La diffusion physique de la musique est totalement au mains, soit de la grande distribution, soit de chaînes spécialisées qui ont en commun les mêmes soucis, et les mêmes méthodes : moins de références, qui tournent plus, et plus vite (le reste n’a qu’à disparaître). Dans ce domaine l’évolution de la FNAC depuis qu’elle a été reprise par le groupe Pinault est presque caricaturale …

Ces apprentis sorciers, gestionnaires de choc, ont juste oublié que le, ou plutôt les publics, sont beaucoup moins formatés que ce que veulent bien leur montrer leur sacro-saintes études de marché, et que les niches sont aussi des marchés.

Comment en est on arrivé là ? En laissant le marché, sans aucun garde fou, suivre sa pente naturelle. Et ne pas imposer de prix unique du disque, comme cela a été le cas pour le livre, ne pouvait que déboucher sur cette évolution. Le mécanisme est très simple, le distributeur fixe un prix de gros (le même pour tous), Carrefour lui propose d’acheter 20 000 exemplaires, mais demande en échange une remise de 20%, ce qu’il obtient évidemment ; le disquaire lambda de Brive commande 5 pièces et demande la même remise, et, à la surprise générale, il ne l’obtient pas. Carrefour peut donc vendre le même produit 20% moins cher que le disquaire, le consommateur averti achète chez Carrefour, et le disquaire ferme. Fin de l’histoire, et conséquences désastreuses pour les idées que nous défendons. Le Ministère de la Culture n’a pas su résister au lobbying des majors. Même chose, avec le même genre d’effet de renforcement du formatage et de la concentration, lors de l’autorisation de la pub TV pour le disque.

Je semble m’être éloigné un peu loin du problème qui nous concerne tous aujourd’hui, mais je ne le crois pas, le problème du formatage et de la concentration excessive me semble être le problème central, du moins si l’on veut bien analyser tout cela avec une grille de lecture tant soit peu « socialiste ».

Le téléchargement intervient comme un gigantesque accélérateur, et amplificateur, de crise. Mais il est clair que ce téléchargement illégal, ajouté à l’évolution décrite plus haut, est en train de faire disparaître en priorité tous les indépendants, tous ceux qui sortent un peu des sentiers battus, tous ceux qui sont un peu différents. Nous n’avons pas encore disparu, mais combien de temps allons nous encore durer … et j’ai la faiblesse de penser qu’il est sain que puissent exister des alternatives à la politique des majors.

Que penser de la loi Hadopi ? Personnellement je ne suis pas certain que l’on puisse freiner le progrès technologique de façon législative, étant historien de formation, j’ai même des doutes sérieux sur la question. Cependant l’idée de ne pas voter cette loi, maintenant que l’on a amplement parlé, me semble être porteur d’un signe fort sur le thème « allez-y, pas de problème, tout est gratuit et tout va bien », et ce à un moment ou le téléchargement légal commence à prendre de la consistance. En ne prenant que notre modeste cas, en 18 mois on est en progression de 100% pour un chiffre annuel qui atteint maintenant 80 000 €, ce qui est peu, mais non négligeable. Aux USA le téléchargement légal représente maintenant 40% du marché, et si cela était le cas en France, des labels comme le nôtre pourraient vivre et investir.

Se pose maintenant le problème de “la licence globale”, qu’en tant que militant socialiste je suis sensé trouver admirable. Malheureusement, il se trouve qu’en tant que producteur indépendant je suis confronté quotidiennement aux dysfonctionnements d’un système un peu équivalent, qui est celui des droits voisins générés par la loi Lang. Le principe en est parfait, la réalité toute autre. Il y a énormément d’argent collecté, mais la répartition reste un mystère parfaitement insondable – il doit y avoir des trous noirs ailleurs que dans l’univers … En tout cas quand l’on voit les sommes collectées par les différentes sociétés civiles, et ce qui nous revient ensuite, on ne peut pas dire qu’il y ait de quoi déclencher un enthousiasme tonitruant.

Il faut reconnaître par ailleurs qu’organiser ce genre de répartition doit être un casse tête à peu près ingérable, le nombre d’ayant droits et surtout le recensement de toutes les utilisations des oeuvres est une tâche quasi surhumaine. Ce qui amène à mettre en place des systèmes de simplification type sondage ou panels, qui ont systématiquement pour effet de favoriser ce qui est déjà fort et d’éliminer ce qui est minoritaire. Prenons un exemple concret, celui des discothèques. La SCPP perçoit auprès des discothèques des sommes confortables, celles-ci sont réparties en fonction des playlists de quelques établissements sondés. Il existe entre la métropole et les Antilles une quarantaine de discothèques qui font le plein tous les week-ends, ce qui sur une année représente un C.A. non négligeable. Nous sommes l’un des principaux producteurs de musique antillaise, nos titres passent sans arrêt, et sur les rémunérations SCPP nous avons touché quelques centaines d’euros seulement sur les discothèques. Cherchez l’erreur !

Autre anecdote : en 3 ans la SCPP a collecté 400 000 € auprès de RFO, et nous en a généreusement redistribué 195 €. Etant donné l’importance de notre catalogue antillais et la spécificité de RFO, je me suis étonné d’une telle disparité, il m’a été répondu que n’arrivant pas à obtenir les listes de diffusion de RFO, le conseil d’administration, en toute légalité, avait décidé d’utiliser les listing de RFI pour répartir les droits perçu auprès de RFO. Le seul problème c’est que contrairement à RFO, RFI ne passe pas de musique antillaise, ou de façon très marginale. Voilà comment les producteurs de musique antillaise ont été spoliés de leurs droits.

Une autre anecdote encore, la SCPP a collecté une année 40000€ de droits auprès de RCI Martinique et Guadeloupe (20 000 € chacune) ; il m’a été répondu que de traiter ces sommes coûterait quasiment aussi cher que l’argent collecté, il a donc été décider de le répartir au pro rata de l’ensemble des adhérents ; inutile de préciser qu’alors que RFI diffuse quasi exclusivement de la musique antillaise, nous n’avons touché que des miettes, ce qui n’a sûrement pas été le cas des plus gros ayants droits de la SCPP.

Ces anecdotes sont assez révélatrices de la difficulté de mettre en place un système de répartition équitable et fonctionnel. Je n’ai rien contre le fait que les droits que nous générons par notre activité de producteur, que les risques que nous prenons pour défendre ces musiques qui nous passionnent, servent aussi à payer des bataillons de permanents et des armées d’auditeurs (je ne suis pas sûr que chez Ernst and Young, ils soient aussi mal payés que ceux qui travaillent dans les labels) mais je ne suis pas certain que ce soit le but de la manoeuvre, et je crains que la mise sur pied de ce genre d’usine à gaz ne débouche sur ce genre de chose. Beaucoup plus grave est l’opacité des systèmes de répartition et surtout l’impossibilité totale de prévoir les rentrées envisageables. Il est dès lors plus que difficile de bâtir le moindre budget, quand aux problèmes de trésorerie quotidiens et aux relations avec les banques je préfère ne même pas y penser. Dans le même ordre d’idée, sachant que pour pouvoir répartir il faut d’abord encaisser, que l’on a affaire à des structures lourdes et complexes, l’expérience montre qu’au petit niveau actuel de répartition des droits voisins, il faut environ 2 ans pour encaisser les droits d’une année.

Ce système étendu à la quasi totalité des revenus d’un label (ce qui sera le cas dans le cas d’une licence globale qui tuera définitivement le téléchargement individuel payant, et accélèrera encore la disparition du support physique), s’il n’y a pas de prévu d’énormes systèmes d’avances (et je ne vois pas sur quelles bases), c’est la disparition assurée de la totalité des labels faute de trésorerie, ou alors la domination totale sur ce genre d’activité de grands groupes, seuls capables d’investir pendant 2/3 ans en attendant qu’arrivent les sommes de la licence globale.

Eric Basset

Une autre primaire est possible

L’idée de primaires pour désigner le candidat du PS à l’élection présidentielle a fait son chemin, au point de devenir le centre de l’activité du secrétariat national à la rénovation d’Arnaud Montebourg, via une commission ad hoc. Si ce concept n’est pas nouveau – la procédure a déjà été utilisée pour les présidentielles de 1995 et de 2007 – le format sur lequel commence à se créer un consensus – primaires ouvertes, dûment codifiées et organisées à l’avance – aura des conséquences lourdes sur la vie et le fonctionnement du parti socialiste. Raison de plus pour suivre de près les travaux de cette commission – d’autant que les médias commencent à s’y intéresser sérieusement.

Je laisse de côté les questions techniques d’organisation, dont la solution réside en un compromis entre les contraintes matérielles réelles et les souhaits des différents courants. De même pour la question du corps électoral (militants, sympathisants ?), qui revient au débat général sur la conception du parti et de ses militants. Je m’intéresserai ici à un point beaucoup plus fondamental, celui du champ d’application de la primaire.

Les travaux de la commission sur les primaires ouvertes sont partis d’emblée sur l’hypothèse d’une primaire socialiste, à savoir ne visant qu’à désigner le premier des socialistes, même si le corps électoral est largement ouvert. Or il existe une autre possibilité, plus audacieuse certes, mais répondant mieux aux problèmes structurels de la gauche française : la primaire de toute la gauche. A savoir, un scrutin permettant de désigner, dès avant le premier tour, un candidat unique des forces de gauche face à la droite.

Une primaire de ce type est sans doute passablement plus compliquée à concevoir. Mais pour autant, le premier parti de gauche peut-il l’écarter d’un revers de main ? Dans une interview accordée au Nouvel Observateur , Arnaud Montebourg rejette l’hypothèse d’une primaire de toute la gauche en expliquant qu’elle existerait déjà, et ne serait rien d’autre que le premier tour de la présidentielle – ce qui est à la fois bien rapide, et contestable. L’observation de la composition de la « commission primaire » nous donne un autre élément d’explication sur ce rejet : elle est co-dirigée par le président du cercle de réflexion Terra Nova, Olivier Ferrand, qui a publié avec Olivier Duhamel, à l’automne dernier, un rapport sur le sujet. A sa lecture, il semble avoir largement inspiré, avec la campagne de Barack Obama, la réflexion actuellement conduite par Arnaud Montebourg. Que dit-il d’une primaire de toute la gauche ? Elle est rejetée par deux arguments : premièrement, l’extrême-gauche refuserait de participer à une telle procédure, et la gauche en sortirait donc plus clivée encore ; deuxièmement, les petits partis de la gauche gouvernementale tenteraient aussi de l’esquiver, de peur de se priver de la manne financière et médiatique offerte par la participation à l’élection présidentielle. Cette démonstration aboutissant là encore à cette sentence définitive : la primaire de toute la gauche existe déjà, « efficace, parfaitement organisée et fortement médiatisée : il s’agit du premier tour de l’élection présidentielle » (p. 65 du rapport).

Cette réflexion ne me semble pas satisfaisante. Commençons par l’affirmation selon laquelle l’émiettement de la gauche au premier tour de la présidentielle constituerait déjà une primaire satisfaisante. Cela va à l’encontre de tout ce qui est dit par ailleurs d’une primaire réussie : cadrée, et préparée à l’avance pour permettre avant le scrutin décisif une réconciliation du candidat victorieux avec les candidats malheureux, et un apaisement des tensions de la campagne interne. Dans le cas d’un premier tour d’élection présidentielle, les partis de gauche disposent d’à peine deux semaines pour se rassembler derrière le candidat passé au deuxième tour (quand il y en a un !), après avoir passé des mois à se confronter durement, du fait des logiques médiatiques que soulignent à juste titre Oliver Duhamel et Olivier Ferrand dans leur rapport. Combien de voix de gauches égarées au passage ! Comment constituer une dynamique mobilisatrice, vrai atout de la primaire, dans de telles conditions ?

Reste l’autre objection – le reste de la gauche ne suivrait pas le PS si nous proposions une primaire unitaire. C’est oublier la particularité de la situation présente : l’adversaire politique que nous avons face à nous, Nicolas Sarkozy et une droite des plus dures. Face à cet adversaire, toute formation de gauche qui refuserait de se joindre à un processus unitaire honnête et équitable se rendrait responsable, aux yeux des électeurs de gauche, de la mise en difficulté de toute sa famille politique, et de la reconduction de Nicolas Sarkozy. Position difficilement tenable moralement et politiquement, et risquant, surtout, de provoquer une hémorragie électorale vers la candidature de rassemblement. L’extrême-gauche, en refusant la primaire, ne cliverait pas ; elle se marginaliserait, son sectarisme ou son cynisme éclatant au grand jour. La candidature unitaire, elle, bénéficierait d’une dynamique incomparablement plus forte que celle générée par le seul PS, du fait du nombre de Français engagés, et du caractère historique d’une telle démarche. Remarquons au passage qu’un rassemblement de toutes les composantes de la gauche n’est pas une pure utopie ; il s’est concrétisé récemment, aux municipales 2008, Arlette Laguiller justifiant précisément la participation de LO aux listes d’union de la gauche par la dureté de la droite.

Sans doute des primaires de toute la gauche seraient-elles fort complexes à organiser. Mais ce qui est préoccupant est qu’elles ne soient même pas, en l’état de chose, envisagées par le PS. Par mimétisme avec le Parti démocrate (parti unique de la gauche américaine, donc en situation fort différente), par désir inconscient d’un PS hégémonique ? Ne nous y trompons pas : la constitution d’un grand parti de gauche n’est pas le préalable, mais la conséquence, de primaires unitaires. A vouloir d’abord assécher l’électorat de ses « partis frères » (et c’est aussi comme cela que serait interprétée une primaire ouverte du seul PS), le parti socialiste ne fera que rendre plus difficile encore le rassemblement – pourtant inévitable – avec eux.

Pour toutes ces raisons, la « commission primaires » devrait inclure, dans son programme de travail, l’hypothèse de la primaire ouverte de toute la gauche. Elle pourrait travailler à deux scénarios, l’un, ambitieux, de primaire générale, l’autre, de repli, de primaire limitée au PS, en cas de refus de nos partenaires. A défaut, nous risquons de nous heurter une nouvelle fois à ce que confirment actuellement les sondages sur les élections européennes : la gauche divisée, même victorieuse idéologiquement, est toujours moins forte que la droite unie.

Romain Pigenel

Article à paraître dans le numéro 149 de la Tête A Gauche

Identité nationale, minorités et migrations : sortir (enfin) de l’arrière-pensée raciale

On apprenait récemment qu’Eric Besson avait reçu une lettre de mission présidentielle lui demandant notamment de mettre en place « un nouvelle politique d’intégration » et de promouvoir « notre identité nationale », lui-même ajoutant qu’il souhaitait faire « de l’intégration une des voies privilégiées de la cohésion sociale ». Preuve s’il en est que le pendant de la politique d’ouverture – les clins d’œil appuyés à la droite dure voire extrême – continue et même reprend de la vigueur en cette période de crise. Cette annonce sonne également comme un avertissement pour la gauche : le combat présidentiel de 2012 sera à nouveau mené sur cette thématique. Une de nos priorités doit donc être de se mettre au clair sur ce sujet sensible, et de produire un nouveau vocabulaire pour en parler, sans quoi la gauche continuera à se débattre, à armes inégales, avec des mots déjà implicitement acquis à l’adversaire.

On s’interroge rarement sur les termes si naturellement passés dans le langage courant qu’ils perdent apparemment toute spécificité. Mais ils ne sont pas pour autant désarmés, et sont prompts à réactiver des associations d’idées nauséabondes. A cette catégorie appartiennent à mon sens les termes d’assimilation, bien sûr, mais aussi d’identité, d’intégration, et de métissage.

Qu’ont ces termes en commun ? Ils dessinent collectivement une référence très nette au champ du biologique, même si la biologie n’en épuise certes pas le sens. Leur usage conduit donc à interpréter, à son insu, des thématiques politiques de façon biologisante : d’abord en renvoyant à la métaphore de l’Etat-organisme, ensuite en (ré)activant la race comme catégorie politique.

L’Etat-organisme, L’Etat-personne. Cette métaphore éculée, vers laquelle pointent les termes d’intégration, d’assimilation, d’identité, suppose l’existence d’une « âme », d’un « corps » bref d’une essence nationale, pré-existant et survivant aux individus. Si l’État est un organisme, alors l’entrée en son sein d’éléments extérieurs est par nature une menace, qui vient sans cesse remettre en cause son intégrité (son « identité », dirait Nicolas Sarkozy). Il lui faut dès lors « digérer » les corps extérieurs, soit en les annihilant (« l’assimilation »), soit en les rendant supportables (« l’intégration »). Dans tous les cas, on suppose d’emblée que l’insertion de corps étrangers dans le corps national est problématique. Ce qui est d’une part un durcissement idéologique superflu d’une réalité somme toute banale – l’acclimatement à une nouvelle culture, à un nouveau mode de vie – et d’autre part une discrimination des migrants – dans un cas sans doute aussi compliqué, celui de l’entrée des jeunes dans le monde du travail, pourquoi emploie-t-on simplement le terme bien plus neutre d’insertion ? Ce privilège douteux n’a rien d’un hasard : il est la traduction de la crainte obsédante de l’étranger, et tout particulièrement s’il a la peau un peu trop foncée.

Le métissage. Cet autre concept a souvent été utilisé (par la gauche notamment) pour valoriser le mélange ethnique, qu’il soit culturel ou humain, et stigmatiser le repli sur soi nationaliste. Ségolène Royal, en 2007, en a fait un de ses principaux thèmes de campagne. Sous ses abords indéniablement positifs (à l’inverse des termes vus précédemment), il contribue lui aussi, à mon sens, à remettre en selle la problématique raciale. La « société métissée » est d’abord une jolie façon de glorifier la France de toutes les couleurs, c’est-à-dire où les « minorités visibles » jouissent des mêmes possibilités et de la même représentation que les « blancs ». C’est le pendant politique, en quelque sorte, des publicités Benetton. Mais qui persiste à parler tacitement de races ou de couleurs de peau, pour dire les choses crument. Simplement, au lieu de stigmatiser le mélange racial (la position explicite du Front National), on prend la position diamétralement opposée et on l’érige en bienfait, là où une position socialiste conséquente devrait simplement refuser d’entrer sur ce terrain – celui du racial, fut-il euphémisé. Penser que le mélange ethnique est une valeur en soi est une idée aussi douteuse, à mon sens, que sa condamnation ; que la République défende le mélange de ses citoyens, quelles que soient leurs conditions, c’est une chose ; qu’elle donne un primat au mélange des couleurs de peau en est une autre, qui traduit, en vérité, la victoire de l’arrière-pensée raciale dans les consciences.

Deux précisions. Premièrement, il n’est pas impossible que l’usage d’un slogan tel que celui de la « France métissée » rapporte des bénéfices électoraux sur le coup, dans une situation où nombre de nos concitoyens s’estiment victimes de discriminations en raison de leur couleur de peau, et sont donc heureux d’entendre un peu de discrimination positive lexicale. Mais c’est sa pertinence à long terme qu’il faut questionner, pour les raisons déjà évoquées. On répondra sans doute que le métissage ici envisagé dépasse largement la question ethnique et constitue un projet de société cohérent, intégrant la laïcité et les autres valeurs républicaines ; mais les mots ont un sens et surtout des connotations, et en l’occurrence, c’est toujours la figure du métis qui est évoquée, en dernière analyse. Deuxième précision : je ne dis pas qu’il faut faire de la question ethnique ou raciale (le premier adjectif est devenu l’euphémisme politiquement correct pour le second, comme dans l’expression « statistiques ethniques ») un tabou, ni qu’il faut éprouver une gêne à en parler. Mais elle ne devrait être abordée que quand elle pose réellement problème, à savoir quand elle devient prétexte à discriminations. En ce sens, c’est la lutte contre toutes les discriminations (dont ethniques, mais pas uniquement) qui devrait être au centre de la perspective socialiste. Ce qui retourné en positif nous donne comme projet l’égalité, voire la fraternité, et non pas simplement la mixité ou le métissage.

En finir avec le « théorème Fabius ». Trop longtemps, la gauche et le PS ont fonctionné selon ce que j’appelle le « théorème Fabius », à savoir l’idée selon laquelle l’extrême-droite apporte « de fausses réponses à de vraies questions » (propos tenus par le responsable socialiste lors de l’émission « L’heure de vérité » du 5 septembre 1984). Or il ne peut y avoir de vraies questions d’extrême-droite, seulement des questions vraiment d’extrême-droite. Une question n’est jamais neutre, elle est toujours le fruit d’une conception politique. Accepter les mots et les problématiques d’un adversaire, c’est se plier à son idéologie, et ne plus se donner le choix qu’entre de mauvaises et de très mauvaises réponses. Trop longtemps nous nous sommes pliés à la « question ethnique », fut-ce pour la retourner en positif. Une démarche de rénovation intellectuelle de la gauche doit passer impérativement par la construction et la diffusion de notre propre vocabulaire, de nos propres problématiques, pour faire table rase des mots et des idées « contaminés » par la droite.

La biologisation du débat politique (et ce qu’elle cache – la racialisation), l’idée selon laquelle le sujet politique serait d’une manière ou d’une autre réductible à des considérations d’origine ethnique, de sexe, de capacités physiques ou mentales est une monstruosité qu’il faut résolument combattre. La pensée raciale fait le lit du racisme, même si elle prône un racisme inversé. Elle revient toujours à emprisonner les individus dans leur couleur de peau. La gauche doit au contraire se faire la championne de l’idée selon laquelle l’existence n’est pas réductible à ce qu’on est, à comment on naît. Ce qui n’est pas autre chose que l’émancipation.

Cachez cet Orelsan que je ne saurais voir

Faut-il brûler le rappeur Orelsan ? C’est un peu la question qui semble être posée alors que se sont soudainement multipliées, en fin de semaine dernière, les déclarations scandalisées à propos de son morceau intitulé – assez peu subtilement – « Sale pute », présenté comme un appel à la violence contre les femmes et réclamant en conséquence, selon ses détracteurs, l’ostracisme de son auteur, et en particulier son expulsion du programme du Printemps de Bourges.

Posés ainsi, les termes de la question donnent la réponse, bien entendu. Pourtant, la jeune histoire du rap français invite à la prudence, tant la condamnation d’artistes pour leurs textes moralement répréhensibles est une figure récurrente, voire obligée, du débat public. On remarque d’ailleurs des modes : il y eu d’abord, au milieu des années 90, le fantasme du rappeur appelant à agresser la police (NTM, Ministère A.M.E.R.), il y eu ensuite, au milieu des années 2000, celui du sauvageon qui « n’aime pas la France », avec une autre charrette de groupes et d’artistes visés (Lunatic et autres Monsieur R.). A chaque fois, ces condamnations morales ou juridiques – quel que fut leur bien-fondé sur le fond – révélaient quelque chose de l’état de la société. En va-t-il de même dans ce cas ?

Précision liminaire d’importance, d’aucune manière je n’entends minorer la gravité de la question des violences faites au femmes, qui constituent sans aucun doute une des formes les plus pernicieuses et les plus répréhensibles de violence. Ce qui m’intéresse est la vivacité – je n’ose dire la voracité – avec laquelle certains acteurs publics, et les médias, se sont emparés d’une affaire tout sauf neuve pour en faire un exemple.

Par curiosité, j’ai d’abord entrepris de vérifier par moi-même de quoi il retourne, en regardant le clip du morceau (jamais officiellement publié, il faut le préciser, mais circulant depuis un certain temps sur Internet) et les paroles, consultables respectivement ici et (avant possible censure). Quelques constats : (1) Effectivement le texte est violent, ordurier, et évoque des actes que le droit, comme la morale, réprouvent. (2) Comme tout énoncé, cela étant, il ne prend sens que dans sa situation d’énonciation. En l’occurrence, il s’agit d’une sorte de saynète relatant les paroles (échangées par mail), ou les pensées, d’un jeune homme qui se découvre trompé par son amie et lui promet les pires sévices. Il ne s’agit donc à proprement parler ni du récit d’un passage à l’acte, ni d’une sorte de « stand-up » (si on veut prolonger la comparaison théâtrale) où le rappeur énoncerait le fond de sa pensée sur les femmes. (3) Les métaphores hyperboliques (« je rêve de la pénétrer pour lui déchirer l’abdomen », les références mythologiques (« t’es du même acabit que la pute qui a ouvert la boîte de Pandore ») voire les lieux communs littéraires (« t’es juste un démon déguisé en femme »), l’accumulation d’imprécations et d’insultes tendent assez nettement à déréaliser le texte, qui est bien loin d’une tranche de vie ou d’un manifeste.

Pour dire les choses brièvement : il s’agit de la transcription sur le vif de la pensée forcément délirante et agressive d’un individu s’estimant roulé dans la farine, et en proie à une certaine frustration. Avec des indices clairs de second degré (référence à la sous-culture télévisuelle contemporaine – Marjolaine) ou d’humour noir (le clin d’œil au « Tostaki » de Noir Désir, et donc Bertrand Cantat). Une sorte de version un peu plus explicite, pour rester dans le registre de la culture pop, du « Pas assez de toi » de la Mano Negra. Mise à un certain goût du jour – sexualisation ambivalente des médias, banalisation de la violence.

On a bien compris ce que visent les critiques contre ce texte, implicitement. Il n’y a aucun doute que l’on puisse trouver, en libre circulation, des œuvres bien plus violentes envers les femmes, ou d’une violence plus pernicieuse, que cette pochade adolescente. Que dire par exemple des supplices décrits chez Sade, ou de certains morceaux de death metal ? Non, ce qui est en cause ici, c’est bien sûr la qualification « hip hop » du morceau, et donc la banlieue, ou plus précisément le cortège de pratiques, réelles ou fantasmées, attribuées aux « jeunes de banlieue ». Or il me semble précisément, comme j’ai commencé à le montrer, que ce morceau ne se laisse pas restreindre à ce cadre contextuel. Il y a bien, dans le rap français, une tradition de misogynie, autour du stéréotype de la « tasspé », archétype féminin paré de tous les vices et réputé ne mériter, en retour, aucun respect. Immortalisé dès les prémisses du mouvement (Tout Simplement Noir, « A propos de tass’ ») mais également repris par des groupes respectés (I Am, « Elle donne son corps avant son nom »), ce stéréotype va de pair, généralement, avec une représentation inversement hypertrophiée, mégalomane et laudative de l’homme, bien différente de l’image donnée par le texte, mais surtout par le clip vidéo, du personnage du morceau d’Orelsan, grande gueule abusée qui gesticule plus qu’elle n’agit. Pour tout dire, on est bien éloigné du gangsta rap à l’américaine, avec des mannequins à moitié nus se prosternant devant la toute-puissance du mâle. Et on a bien du mal à croire, pour aller au fond de l’accusation, que ce clip artisanal, assez banale description de l’amour/haine, ait la force de donner des idées de violence à qui que ce soit.

Alors pourquoi ces réactions outrées ? Je ne parle pas de celles des associations spécialisées, qui font leur travail et ont raison de le faire, même si je pense, pour le cas présent, qu’elles se trompent de cible. Mais de celles de responsables politiques qui auraient pourtant d’autres chats plus importants à fouetter (y compris au sujet des violences contre les femmes). Marie-George Buffet qui intervient auprès des organisateurs du Printemps de Bourges ; au gouvernement, Valérie Létard qui réclame le retrait de la vidéo des sites de partage, et surtout Christine Albanel qui s’enflamme en conspuant une « apologie sordide de la brutalité envers les femmes, d’une cruauté inouïe ». Je crédite ces distinguées personnes d’assez de bon sens pour partager les constats faits ci-dessus.

Deux hypothèses :

  1. En ces moments d’agitation sociale incontrôlée et échappant en partie aux partis politiques, voire aux syndicats, la tentation est forte d’essayer de soumettre à l’opinion des sujets d’indignation consensuels, ou du moins semblant plus balisés, pour canaliser l’émotion et reprendre un peu la main sur les mouvements d’opinion – ou s’en donner la rassurante illusion.

  2. En ce moment de combat politique et « sociétal » intense sur la régulation (ou le contrôle) d’Internet, il n’est pas inutile de soumettre à la vindicte populaire quelques exemples d’atrocités qui ne circuleraient et n’existeraient, en dernière analyse, que grâce à ce Far West que serait l’Internet libre. Le libéralisme économique enfante la crise des subprimes, le peer to peer et Dailymotion génèrent Orelsan, et aggravent les violences faites au femmes ! Notre ministre de la culture met d’ailleurs joyeusement les pieds dans le plat : « Cette démarche [de censure du morceau « Sale pute »] s’inscrit pleinement dans la politique que je souhaite mener en faveur d’un Internet civilisé ».

Tout rapport avec un certain projet de loi HADOPI serait bien sûr, comme il se doit, purement fortuit et contingent !

Romain Pigenel

Le Zénith est-il proche de la roche tarpéienne ?

Et voilà : sacrifiant à ce qui semble désormais être une sorte de rite de passage chez les leaders socialistes, Martine Aubry a fait son Zénith, avec discours politiques et chansons à l’appui. L’événement, de par son ampleur et son insertion dans le dispositif d’opposition du PS, se devait d’être une réussite : il venait soutenir la parution d’une publication sur les libertés publiques, pierre d’angle de l’offensive contre Nicolas Sarkozy. Force est de constater que l’affluence modeste à l’événement, fortement relayée par les médias, constitue a contrario un caillou de plus dans la chaussure du premier parti de gauche. Quelles leçons tirer de ce résultat en demi-teinte ?

Martine Abury

De la difficulté de ramer à contre-courant. On sait que Martine Aubry et les membres de son actuelle direction, en d’autres temps, avaient critiqué la conception de la politique consistant à naviguer à vue, en fonction des sondages. On lui sait gré de vouloir, au contraire, restaurer une pratique plus noble de cette même politique, visant à construire un agenda d’actions avec sa logique propre et à suivre des priorités rationnellement définies. Mais il y a certainement un juste milieu entre l’asservissement aux plus petits soubresauts de l’opinion, et le fait de passer outre les tendances de fond de celle-ci. Les dernières semaines ont été marquées par la peur de la crise économique et de ses conséquences sociales, comme en témoignait jeudi dernier encore le succès de la mobilisation interprofessionnelle. La montée du chômage et de la précarité, qui frappent directement ou indirectement tous les Français, est une angoisse obsédante pour la plupart d’entre eux. Comment imprégner l’opinion d’une nouvelle thématique, relativement abstraite dans sa dénomination (les libertés), alors que cette même opinion est tout entière concentrée sur un autre sujet, systématiquement rappelé dans les médias qui plus est ?

Les limites du militantisme passif. Christophe Borgel et François Lamy, dans leurs commentaires d’après-match, ont accusé l’état de délabrement des fédérations du PS, qui ne seraient plus en état de « mobiliser » les militants socialistes quand le besoin s’en fait sentir. Curieuse conception du militantisme, qui semble prendre le problème à l’envers : n’est-ce pas d’abord le manque de motivation des militants qui est questionnant ? A dire vrai, la réponse proposée par nos deux éminents camarades nous donne sans doute une piste. Peut-être les militants ne veulent-ils plus être sollicités passivement, « mobilisés », mais au contraire être intégrés de façon active dans le processus de construction du programme et de la stratégie du PS. C’est sans doute aussi la leçon qu’il faut tirer du taux d’abstention massif lors du scrutin pour la désignation de nos listes pour les européennes (scrutin où la seule latitude de choix laissée, pour mémoire, était de voter pour ou contre des listes pré-élaborées). La formule adoptée pour la campagne pour les libertés publiques semble de ce point de vue assez déficiente : son ouvrage de base  est déjà publié (même si une publication plus propositionnelle devrait suivre), et la participation des militants semble pour le moment limitée à l’envoi de témoignages sur des atteintes aux libertés – ce qui met de facto hors-jeu les socialistes, sans doute nombreux, qui n’ont pas eu la « chance » d’être victimes d’une expulsion du territoire ou d’une fouille au corps abusive !

La leçon oubliée du paquet fiscal. Parmi les réussites du PS depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir, on peut sans doute mettre en exergue la dénonciation réussie du « paquet fiscal », devenu depuis un terme miné, même pour la droite. Cette réussite reposait sur une recette simple : la répétition ad nauseam du rappel des « 15 milliards » de cadeaux faits « aux plus riches ». Dans un univers de saturation informationnelle, seule une information simple et suffisamment martelée a quelques chances de surnager, sans parler de s’imposer, dans le mælstrom médiatique. La communication du PS, depuis janvier, a tendance à oublier cette leçon simple : le contre-plan de relance socialiste a somme toute été relativement peu utilisé, et est définitivement poussé en retrait par la campagne sur les libertés publiques. Ces deux campagnes, par ailleurs, n’ont pas encore su trouver les mots d’ordre simples, les mesures frappantes susceptibles de marquer l’opinion, pêchant l’une et l’autre par une abondance de contenus et de thématiques qui nuisent à la clarté du message.

Il y a opportunisme et opportunisme. Un parti politique (à plus forte raison dans l’opposition) se doit d’être opportuniste, au sens neutre du terme : être capable de repérer et d’accrocher les signaux faibles des débats qui intéressent la population, et de rebondir dessus pour apporter des analyses et des propositions. Mais il y a un monde entre se saisir des opportunités ouvertes dans l’espace public, et se lancer dans une stratégie d’attrape-tout et d’amalgame, revenant à écraser sous un chapeau commun des choses aussi différentes que l’homophobie, la protection des sources de presse ou les sans-papiers. La dénonciation systématique et outrancière, dont a bien parlé Manuel Valls sur son blog, n’est pas ce qu’attendent les Français d’un parti ayant vocation à gouverner leur pays. Et surtout, cela ne convainc personne, à part peut-être les quelques pourcentages d’électorat contestataire habitués à voter NPA ou assimilé. A contrario, il aurait été plus avisé de se concentrer sur des points particuliers et de mener des opérations ciblées et percutantes – au hasard, sur la loi HADOPI ou la politique d’expulsion.

Un éléphant, ça se trompe énormément. Alors que notre première secrétaire évoquait il y a peu le cimetière des éléphants, c’est le PS tout entier qui donne le sentiment d’être un gros animal un peu pataud, essayant d’être dans la tendance, mais peinant à trouver la bonne direction. Des événements de format « Zénith » devraient être conçus comme le point d’orgue de mobilisations de long terme, et non comme des coups de poker un peu hasardeux pour le lancement de nouvelles thématiques. Il aurait sans doute été bien plus judicieux, en l’occurrence, de continuer à creuser le sillon du contre-plan de relance, en faisant de ce Zénith un grand rassemblement citoyen sur la crise, esquissant la nouvelle donne économique et sociale que permettrait de faire advenir une victoire des socialistes aux élections européennes.

Souhaitons que ce couac dominical reste un simple incident de parcours, et ne donne pas au Zénith des allures de Capitole …

Romain Pigenel

PS : réflexion sur les cotisations des militants (première partie)

Avec la nouvelle année et les pots de reprise des cartes revient le moment, dans les sections socialistes, de se pencher sur le barème de cotisation des adhérents, sujet a priori purement technique, mais devenu depuis deux ans un enjeu politique et polémique majeur. C’est en une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes que s’est transformée la question des cotisations, opposant grossièrement deux camps, celui des partisans du maintien de la tarification actuelle, et celui des partisans de la baisse des cotisations, avec le fameux seuil des « 20 euros ». Polémique encore complexifiée par les interférences avec un autre débat, celui sur la conception du PS – parti de militants ou parti de supporters ? Si on ajoute à ce paysage déjà compliqué le fait que toutes ces positions sont en général attribuées à tort, et à dessein, par chaque camp au camp adverse, et que la confusion de ce débat n’a d’égale que son instrumentalisation, on conviendra qu’il pourrait être utile de remettre ces questions – légitimes – dans le bon ordre.

L’état de la cotisation (et ses faux-semblants)

Pour mémoire, traçons à grands traits la situation actuelle. Les cotisations sont déterminées selon un barème progressif, fonction des revenus, variant de section à section, et contraint par les parts retenues par les instances fédérales et nationales. Le système des 20 euros, innovation datant de 2006, est toujours d’actualité pour les primo-adhésions par Internet (il n’a apparemment pas été aboli par la nouvelle direction). A contrario, sa généralisation totale et absolue (c’est-à-dire au-delà de la première adhésion) a moins de partisans que par le passé, tant il est clair qu’un tarif unique désavantage relativement les militants les plus modestes. L’opposition entre adversaires et défenseurs de la mesure est donc bien moins claire que l’on pourrait le croire. Il existe parallèlement, pour les camarades les plus modestes, un système de cotisation de solidarité qui permet, à la discrétion des instances ad hoc de chaque section, de procurer des dispenses ou des aménagements de paiement.

Du côté des militants, enfin, la cotisation semble renvoyer à des vécus et compréhensions fort variables, depuis le sympathisant ayant payé 20 euros une fois dans sa vie pour désigner le candidat de 2007, jusqu’à l’adhérent au long cours qui paie sa contribution depuis des années pour « soutenir » la cause (sans beaucoup s’investir dans le parti), en passant bien sûr par la majorité de militants actifs et cotisant régulièrement. Notons au passage que l’application du barème de cotisation se fait sur la seule bonne foi du « déclarant » quant à ses revenus réels, et relève donc d’une certaine manière du volontariat.

De quoi « cotisation » est-il le nom ?

A l’écoute des arguments des uns et des autres, depuis notre ex-premier secrétaire François Hollande qui prenait la défense des cotisations élevées « en échange d’un service de qualité », jusqu’aux ségolistes « durs » défendant la pérennisation de l’adhésion à 20 euros, on voit que le concept de cotisation renvoie à des représentations très différentes d’un socialiste à un autre, ce qui explique peut-être que les débats internes sur la question ressemblent souvent à de – sincères – dialogues de sourds. Il me semble donc utile de revenir tout d’abord à la question du sens : qu’est-ce que cotiser veut dire ?

Une première compréhension possible est celle de la cotisation comme don de soi (voire sacrifice, pour les camarades les moins aisés), pour la cause du parti. Elle serait à la fois, alors, une sorte d’acte de foi envers le PS, et de preuve de motivation, d’implication. La valeur militante serait, d’une certaine manière, quantifiable à l’aune de l’argent dépensé. C’est ce qui sous-tend, au moins partiellement, les critiques des adhérents à 20 euros comme militants « au rabais », et les critiques des cotisations réduites comme cotisations en soldes.

Cette première conception n’est pas satisfaisante ; conjoncturellement, parce qu’on ne voit pas, dans la période actuelle, ce qui pourrait tant convaincre et enthousiasmer les gens de faire acte de foi envers le PS ; ensuite, le lien entre motivation et propension à contribuer financièrement est hautement discutable, et renvoie aux débats sur la gratuité (respecte-t-on moins ce qui est gratuit ?), alors même que personne, au PS, n’a proposé la gratuité totale de l’adhésion. Enfin, il y a bien d’autres façons pour un militant de témoigner son attachement et sa motivation (par les différentes actions militantes notamment), et on ne voit pas pourquoi le fait de cotiser devrait en être le principal déterminant. Si l’on persistait à suivre cette définition, il faudrait mettre dans la balance tout le travail militant réalisé, pour moduler le montant de la cotisation. J’y reviendrai.

Une autre façon de considérer la cotisation est d’y voir une sorte de cens, de passeport pour le vote, un moyen d’empêcher que « n’importe qui » puisse voter lors de ce qui est devenu le cœur de la vie du PS : les scrutins internes d’investiture. C’est ce qu’est censée assurer l’obligation de se mettre à jour de toutes ses années de cotisation de retard pour participer à un vote de désignation. Mais là encore, le but recherché n’est, dans les faits, pas atteint. Des militants très investis peuvent être empêchés de voter le jour du vote, mis dans l’incapacité de payer des cotisations ou des arriérés de cotisations trop élevés, tandis qu’une « clientèle » peut tout à fait être régularisée par son bénéficiaire le jour du vote.

Un impôt militant ?

Les conceptions liant le fait de cotiser à une question de motivation ou de sélection ne nous semblent donc ni très éclairantes, ni très satisfaisantes. Une analogie plus intéressante serait la comparaison avec une caisse de grève – la cotisation est ce qui permet aux militants de financer leur organisation, et plus particulièrement le déploiement de représentants (de permanents) indépendants (qui ne doivent leurs moyens logistiques qu’aux militants, pas à des lobbys ou des aides publiques) et efficaces. Si on ajoute à cela l’actuelle progressivité des barèmes, principe qu’il semble juste de conserver, alors il devient intéressant de penser la cotisation comme une sorte d’impôt militant sur le revenu. Qui finance le bon fonctionnement des structures de cette contre-société que peut aspirer à être le principal parti d’opposition. De cette caractérisation on peut déduire un certain nombre d’attributs et de réquisits, qui vont avec la conception forte du parti qui semble en découler.

En premier lieu, le « retour sur investissement ». On est d’autant plus prompt à payer des impôts que l’on a le sentiment que les sommes mutualisées sont mises à profit pour offrir des bienfaits qu’un contribuable seul ne pourrait obtenir ou assurer. En l’occurrence, le militant cotisant attend donc que le parti lui rende ce qu’il en attend – possibilités et moyens d’action, formation, sociabilité, victoires électorales (notion de service aux militants). La question de savoir ce que les militants attendent de leur adhésion n’a d’ailleurs rien d’évident, et mériterait sans doute une enquête de terrain.

Ensuite, la traçabilité des fonds investis, de leur parcours, de leurs débouchés. La cotisation représentant un investissement non négligeable, venant par-dessus les dépenses nécessaires du foyer (et plus encore en tant de crise), elle suppose un « contrat de confiance » qui est d’autant plus important que le financement des partis politiques et l’enrichissement des élus sont deux sujets particulièrement sensibles, et récurrents, dans le débat public. Par-delà la satisfaction des désirs des militants, chose subjective s’il en est, on peut donc souhaiter une transparence raisonnable sur le devenir des ressources allouées.

Encore, l’équité dans les prélèvements, et l’affichage sans ambiguïté de la norme retenue. D’une certaine manière, les barèmes de cotisation pourraient servir d’exemple de la fiscalité qu’appelle de ses vœux le parti socialiste (si l’on prolonge la comparaison entre les cotisations et un impôt). Ils devraient donc se fonder sur un principe clair (par exemple, redistribution, progressivité, taxation massive des plus hauts revenus …), revendiqué comme tel et mis en avant comme un élément central de notre identité politique ; et être connaissables de tout un chacun, de sorte que personne n’ait le sentiment d’être lésé, et que, plus pragmatiquement, un sympathisant envisageant d’adhérer sache clairement à quoi s’attendre. Je pense pour ma part, sur ce dernier point, que l’intérêt de la primo-adhésion à 20 euros n’était pas tant, ou pas seulement, son prix modique que son caractère standardisé (chacun savait clairement ce qu’il allait lui en coûter d’entrer au PS).

Enfin, et cela résume d’une certaine manière le reste, l’adéquation des moyens aux fins. Si le PS était entièrement financé par des deniers publics, alors il serait absurde de faire largement cotiser les militants. Et pareillement s’il ne se donnait que de petits objectifs, nécessitant peu de fonds. Les militants doivent avoir le sentiment qu’il y a une proportionnalité entre les buts poursuivis par le parti, l’ensemble de ses sources de revenus, et ce qu’on leur demande de payer. Très concrètement, cela devrait se lire dans l’échelle du barème retenu (va-t-il de 20 à 100 euros, de 20 à 1000 euros ?).


A venir, la suite de cette réflexion avec des propositions concrètes quant à l’amélioration du système de cotisation.