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L’ère de l’aigreur

Parfois, les incidents individuels révèlent un aspect déterminant du moment et de l’endroit où il se déroulent. Prenez l’« affaire Guillon-DSK ». Alors que la matinale de France Inter, la semaine dernière, recevait le directeur du FMI pour parler de la crise, le comique maison, Stéphane Guillon donc, s’est livré à son exercice de style habituel, dressant un portrait halluciné du cador socialiste en satyre libidineux. L’affaire aurait pu s’arrêter là – mais comme de bien entendu, il n’en fut rien, DSK commençant son interview par une protestation contre le sketch, la vidéo de l’ensemble buzzant à la vitesse de l’éclair sur Internet, et Jean-Michel Apathie entrant finalement en polémique avec l’humoriste. Qui lui répond à son tour, sans élever, c’est le moins qu’on puisse dire, le niveau du débat.

Un épisode supplémentaire du grand cirque médiatique, me disais-je. Et puis je me suis amusé à regarder les commentaires des internautes sur l’affaire. Une constante revenait : Guillon comme parangon de la liberté d’expression, doué « d’un humour corrosif », d ’un « humour hard » qui horrifie « les pisse-froid », un ton « d’une totale liberté », « d’autant plus virulent qu’il est totalement libre ». Ah bon ?

Ce dernier commentaire, en particulier, ne laisse pas de m’étonner. La liberté, pour résumer, se mesurerait donc à la violence dirigée vers autrui. Guillon serait l’homme qui oserait assumer sa liberté, en cela qu’il verbalise sans inhibitions son agressivité envers ses cibles (DSK, Apathie en l’occurrence). Pendant que les comiques et éditorialistes moins libres, eux, resteraient – contre leur ressenti profond peut-être ! – dans le registre de la retenue et de la civilité, faute de mieux.

Je vois dans cet aveu quelque chose d’extrêmement instructif sur le moment actuel. Un moment habité par une envie généralisée d’en découdre, mais d’en découdre d’une manière bien particulière, à savoir avec celles et ceux qui donnent le sentiment soit d’être un peu mieux lotis que la moyenne, soit d’être trop bien lotis par rapport à ce qu’ils méritent. Revenons donc à ce pauvre DSK.

Que lui reproche-t-on ? Par-delà l’imbroglio avec la stagiaire du FMI, ce sont bel et bien ses mœurs présumées qui sont visées, sa supposée libido explosive, et ceci avec une belle récurrence, puisque le journaliste Jean Quatremer avait déjà réalisé un petit coup médiatique en s’interrogeant sur la capacité de l’ex-ministre de l’économie et des finances à limiter ses ardeurs, une fois confronté à toutes les jeunes femmes du FMI. En quoi cela a-t-il une quelconque importance au regard de son activité politique ? En quoi cela permet-il de juger l’homo publicus DSK ? A-t-il à un moment ou à un autre mis en avant cette réputation pour servir ses intérêts ? J’attends toujours qu’on me l’explique. C’est sur ce point, et exclusivement sur ce point, que Stéphane Guillon a attaqué lors de sa désormais célèbre chronique du mardi 17 février. Donc, si on résume, sur une affaire privée, sur des soupçons « moraux » depuis longtemps connus du grand public, et surtout, sur un personnage globalement affaibli – pour le moment du moins – sur la scène politique française (on est loin du DSK triomphant de 2004). Pilonnage en règle mené, et c’est cela qui pose problème, ultimement, avec une insistance et une grossièreté qui donnaient le sentiment, à la longue, d’un acharnement purement personnel.

Quel courage, quelle liberté y a-t-il à tirer pendant quatre minutes sur une ambulance, en visant le pneu déjà crevé ? Quelle explication psychologique – puisqu’en définitive on rabat tout sur le psychologique – peut-on trouver à un tel acharnement de Guillon, sinon l’envie de se « faire » un ex-gros poisson, maintenant qu’il est échoué sur la grève ? Soyons clairs : ce qui pose problème n’est pas la méchanceté ou la liberté en tant que telles. D’autres comiques d’un autre talent ont su user d’une « méchanceté » et d’une « liberté » parfois bien plus grandes. Mais elles étaient grandes par ce qu’elles visaient et par ce qu’elles apportaient de justesse et d’éclairage. Or il n’y a ici nulle intelligence, nulle portée sociale ou politique, à cet acharnement qui se coule avec cynisme dans le moule ambiant : l’aigreur. La haine sourde des « privilégiés », notion à géométrie variable s’il en est, puisqu’elle peut aussi bien désigner les fonctionnaires que les traders selon celui qui la profère. Le privilégié, c’est les autres ! Le privilégié, responsable de mon propre dénuement. Alors on érige en Robin des Bois ceux qui ont le « courage » de verbaliser ce ressentiment. Guillon, donc, mais aussi Siné, transformé en martyr de la liberté d’expression pour avoir essuyé des critiques suite à ses attaques plus que douteuses contre un fils de Nicolas Sarkozy. Quelle audace ! L’aigreur n’a pas de frontières politiques : elle dicte aussi la politique de communication présidentielle, qui a eu l’habileté, à chaque réforme, de pointer du doigt et de jeter à la vindicte médiatique une catégorie de Français, les enseignants-chercheurs derniers en date.

Tout cela n’est pas sans lien avec le climat économique et social. Le choc violent entre la société de consommation, qui multiplie les envies, et la crise, qui les voue à rester insatisfaites, ne peut que faire grandir la rancune et le ressentiment entre les uns et les autres. Rancune et ressentiment qui, en retour, obscurcissent le jugement sur les questions politiques et sociales. La crise nourrit l’aigreur ; l’aigreur pourrit la crise. Et c’est ainsi que ce pauvre Dominique Strauss-Kahn, suspect d’avoir une bonne situation et des conquêtes féminines trop abondantes, devient un punching-ball consensuel. Permettant à de nouveaux Tartuffe de jouer les redresseurs de torts à bon compte …

L’aigreur avance masquée. Elle se pare des atours de la critique sociale, mais ne porte aucune autre finalité que la satisfaction, passagère, du ressentiment. Celles et ceux qui l’instrumentalisent devraient se méfier : qui vit par l’épée périt, souvent, par l’épée.

Romain Pigenel

Affaire Dray : la lettre dont personne ne parle

Petit rappel des faits pour celles et ceux d’entre vous qui seraient passés à côté des épisodes précédents de l’affaire. Le député socialiste Julien Dray, candidat au poste de premier secrétaire du Parti socialiste au congrès de Reims, fondateur de SOS Racisme, est victime depuis mi-décembre d’une campagne de dénigrement médiatique inouïe, au sens propre du terme, à la fois par son intensité, sa cadence, et par le fait qu’elle ne se fonde sur aucun élément factuel concret. A l’origine de cette furia, une note de la cellule anti-blanchiment Tracfin, tombée on ne sait comment entre les mains de certains titres de presse, qui vont dès lors s’en emparer pour la recycler de toutes les façons possibles. Articles racoleurs, insultants, amalgamant tout et n’importe quoi pour créer du scandale et régler des comptes avec un député qui dérange ; le tout en foulant aux pieds les règles élémentaires de la déontologie journalistique, et la présomption d’innocence (Julien Dray n’étant pas même, faut-il le rappeler, mis en examen à l’heure où j’écris ces lignes). J’aurais l’occasion, dans un prochain billet, d’analyser plus en détail la mécanique de ce qu’il convient bien de qualifier de campagne de lapidation médiatique, campagne emblématique de la dégénérescence morale et intellectuelle d’une partie de la presse française.

On aurait pu penser, face à un si grossier montage, face à des articles constitués à partir de bouts de témoignages anonymes, de ragots, de mensonges et d’erreurs factuelles, que nombre de voix s’élèveraient pour condamner cette tabloïdisation de la presse écrite. Il y eut pourtant étonnamment peu de réactions publiques, et ce tout particulièrement dans l’univers des médias, excepté quelques sorties courageuses de Jean-Michel Apathie ou de Guy Birenbaum. On eut même la désagréable impression, pour tout dire, d’assister à une sorte de grande complicité silencieuse, à une omerta corporatiste où chacun se taisait, bien content de profiter à son tour du dépeçage de la bête Dray, de son dossier spécial à grosses ventes garanties. A désespérer de cette presse qui sait bien se mobiliser pour défendre ses droits, mais qui visiblement a beaucoup plus de mal à se souvenir de ses devoirs … ou même simplement de ce que devrait être son éthique minimale de fonctionnement.

Pourtant, le feu couve sous la glace. Il se disait, chez les connaisseurs du milieu journalistique, que la publication à répétition d’articles à charge sur Julien Dray avait fini par générer un embryon de protestation au sein des rédactions concernées. Rien n’en filtrait, bien sûr, auprès du grand public. Mais nous en avons aujourd’hui la preuve avec le document que je recopie ci-dessous. Il s’agit d’une lettre de la section du Syndicat National des Journalistes de l’Est Républicain, qui condamne en des termes très clairs les agissements du quotidien lorrain. Qui avait, faut-il le rappeler, purement et simplement publié sur son site Internet la note d’information de la cellule Tracfin, déclenchant même la fureur du parquet de Paris.

Cette lettre a été publiée sur le site du syndicat le 21 janvier dernier. Il y a trois semaines de cela. En avez-vous entendu parler quelque part ? Non, et pourtant, elle est bien connue des rédactions. Qui ont sciemment choisi de la passer sous silence, histoire, on l’aura compris, de ne pas commencer à reconnaître un quart du dixième de leur propre culpabilité dans l’acharnement contre le député socialiste. Histoire, aussi, d’éviter que la contestation ne s’étende comme un feu de paille à d’autres rédactions – qui sont majoritairement composées, faut-il le rappeler, de journalistes qui tentent de faire honnêtement leur travail, en dépit des pressions de toutes sortes.

Je vous conseille de lire et méditer cette lettre « de l’intérieur », éclairage exclusif sur la crise et les dérives de la presse française.

Romain Pigenel

***

Syndicat National des Journalistes de L’Est Républicain (http://www.snj-er.org/)

Nancy, le 21 janvier 2008.

Monsieur le Président,

Lors des vœux au personnel, le 10 janvier, à l’occasion de la remise des médailles du travail vous avez souhaité que L’Est Républicain « continue à marquer sa différence avec un souci de qualité et un contenu rédactionnel toujours sérieux et honnête ». A plusieurs reprises ces derniers mois nous vous avons alerté à propos de graves manquements sur le traitement des faits divers et des affaires judiciaires.

Ce mercredi 14 janvier une nouvelle étape a été franchie. Notre journal a consacré à « l’affaire Julien Dray » sa Une, un éditorial, une page complète de sa version papier mais également un dossier complet sur le site internet rendant public l’intégralité d’un rapport du ministère des finances qui a été transmis au parquet de Paris.

Violation délibérée du principe de la présomption d’innocence, atteinte à la vie privée, mise en cause de tiers sans relation avec la cause, non respect des règles définies dans la charte des faits divers actuellement en vigueur à L’Est Républicain : jamais dans l’histoire de notre journal nous n’avons été aussi loin dans l’atteinte aux personnes et aux principes.

Une mise en scène outrancière

- La Une du 14 janvier présente comme « exclusif » le fait de « révéler des dépenses somptuaires présumées » du député Julien Dray, en s’appuyant exclusivement sur un rapport d’enquêteurs Tracfin de Bercy qui n’a aucun caractère contradictoire. Ce rapport a seulement été transmis au parquet. Ni Julien Dray, ni les autres personnes citées dans ce rapport n’ont fait l’objet d’une mise en examen et n’ont même été convoquées par la police ou par un juge pour s’expliquer. Notre journal titre « les folles dépenses de Julien Dray », comme si nous étions comptables du train de vie du couple Dray et de l’utilisation qu’il fait de son argent.

- Il est également mentionné en légende de la photo que nous avons contacté Julien Dray depuis trois semaines afin qu’il s’explique. Comme s’il appartenait à la presse de contraindre telle ou telle personne à répondre aux accusations formulées à son encontre par voie de presse.
- Dans cette même page Une, l’éditorial, signé par Rémi Godeau rédacteur en chef indique que ces éléments «  émanant d’un service des finances réputé, sont assez étayés pour ne pas relever d’insinuations aussi floues qu’ambiguës ». L’éditorialiste ajoute que des informations «  dépassent la vie privée » et que « sans présager de la suite qui leur sera donnée, elles posent à tout le moins des questions d’ordre fiscal. Pénal éventuellement. Politique et moral, assurément ». Ainsi, sans même attendre l’issue d’une enquête judiciaire, le rédacteur en chef de L’Est Républicain est-il en droit de dire que les agissements de telle personne sont susceptibles de redressements fiscaux, voire de poursuites pénales. Dans ce même éditorial, le rédacteur en chef précise qu’il ne s’agit pas de « donner dans le procès à charge », alors même que le principal intéressé n’a pas accès officiellement aux pièces que nous publions. Enfin, Rémi Godeau se réfère à un « devoir d’informer », non défini par un texte. Ainsi, ce point de vue l’emporterait sur le droit qui protège tous les citoyens.

- La page spéciale du même numéro consacre les trois quarts de son contenu à détailler les éléments à charge contenus dans le rapport Tracfin. Il est indiqué en accroche : « Un mois après avoir été inquiété par la justice, (Julien Dray) va devoir s’expliquer sur des flux financiers suspects » alors que le député de l’Essonne n’a pas eu affaire à la justice et qu’aucune convocation ne lui a été signifiée. Dans cette même page, la part consacrée au «  tempo de la défense » ne représente qu’un petit deux colonnes de bas de page : l’équilibre et l’équité ne sont pas respectés.

- Les dispositions de la charte sur le traitement des faits divers et des affaires judiciaires à L’Est Républicain sont totalement ignorées. Elles préconisent, y compris pour les personnalités publiques avant une mise en cause judiciaire effective, des précautions qui n’ont pas été respectées.

- La présentation générale de ce « dossier » suscite le voyeurisme et attise la jalousie, comme en témoignent les lettres d’internautes publiées le lendemain. Elle rappelle les pratiques d’une époque sombre de l’histoire où la délation était encouragée.

Des noms de tiers livrés en pâture

A côté de la version papier, l’exploitation de l’affaire sur internet pose des problèmes déontologiques encore plus graves.

- Dans un « avertissement » aux lecteurs il est indiqué que « M. Julien Dray, député de l’Essonne, est suspecté d’abus de confiance, de recel et de blanchiment », alors que cet élu ne fait l’objet d’aucune convocation judiciaire au moment de la publication.

- Cet avertissement affirme de manière totalement hypocrite : « Par égard pour la présomption d’innocence et soucieux d’éviter toute éventualité diffamante, nous avons biffé le nom d’un certain nombre de personnes physiques citées dans le dosser (…) de même nous avons gommé les références aux numéros des comptes bancaires des personnes concernées ».

- Ce préambule est signé « La rédaction de L’Est Républicain », ce qui engage l’ensemble des journalistes de notre quotidien, alors qu’il s’agit d’une initiative prise par un ou des cadres de la rédaction.

- Il s’avère que les 36 pages de ce rapport comportent en clair les noms de nombreuses personnes physiques dont le seul « tort » est de figurer sur les listings bancaires de Julien Dray et des associations qui sont visées par l’enquête préliminaire. Ces noms de tiers (une trentaine) sont ainsi livrés en pâture à l’opinion publique sans qu’à aucun moment les auteurs de la mise en ligne n’aient mesuré l’impact sur leur vie privée.

- Par recoupement et assemblage, les lecteurs de ce rapport peuvent accéder à des adresses, des professions, reconstituer des couples, établir des parentés, savoir où et quand tels ou tels achats ont été réalisés, voire même dans un cas lire un numéro de compte.

- Certains noms ont été biffés et d’autres pas. Sur quels critères ?

- Cette publication sur internet ne s’accompagne d’aucun enrichissement journalistique. Le document livré brut n’est ni analysé ni remis dans un contexte. Les personnalités (présidents ou responsables d’association sans mandat électifs) n’ont bien évidemment pas été prévenues de la publication de ce texte ni contactées pour y réagir dans nos colonnes. A aucun moment, les responsables de la rédaction n’ont expliqué quels étaient les éléments nouveaux que notre journal portait à la connaissance du public.

Nous estimons aujourd’hui qu’il vous appartient en tant que directeur de la publication de rappeler les principes qui fondent l’identité de notre titre.

Le bureau du Syndicat national des journalistes de L’Est Républicain

Contre-plan de relance socialiste : le matériel militant au banc d’essai

Le contre-plan de relance économique proposé par le PS, dont j’ai par ailleurs questionné la pertinence, est accompagné d’un matériel devant permettre aux adhérents de diffuser ses propositions pour sortir de la crise. Cette campagne de communication, initiée à la Mutualité dimanche dernier avec la remise aux secrétaires de section d’une clé USB et le lancement d’un site dédié, est-elle en mesure d’atteindre ses objectifs ? La barre est mise haut en 4ème de couverture de l’Hebdo des socialistes : « Communication de crise. Face à la crise, pas de demi-mesure, en politique comme en communication ! Le parti socialiste se met en quatre pour offrir à ses militants tout le matériel nécessaire pour faire connaître notre contre-plan de relance. Tracts, affiches, diaporama animé, notes de synthèse … retrouvez dans vos sections et fédérations tout ce dont vous aurez besoin pour mener une campagne intensive et créative ».

Le graphisme : back to the 80’s

Après la révolution chromatique de la campagne de Ségolène Royal (l’invasion du violet et du bleu), après la contre-réforme austère de la fin du mandat de François Hollande (les lettrages jaunes sur fond rouge), la direction a fait le choix de suivre la tendance du revival 80’s, voire carrément fluokid : le rouge sanguin traditionnel du parti rosit et vire au fuschia ; la poing à la rose reçoit le renfort de feuilles de toutes les couleurs (mais toujours flashy) ; le visuel prend la forme d’une série de badges (réellement déclinés et distribués à la réunion des secrétaires de section), idée sympathique même si sans lien évident avec le fond de la campagne.

Le résultat est plutôt une réussite : dans l’air du temps, sans doute plus capable d’attirer l’attention de nouvelles générations que les visuels antérieurs du parti. Cela dit, la réinterprétation du poing à la rose est pour le moins problématique, puisqu’elle donne le sentiment, après test auprès de différents militants et sympathisants, d’une explosion, idée peu judicieuse en ces temps de convalescence post-Reims. Pour le coup, on est étonné que personne n’ait souligné ce risque interprétatif avant le lancement de la campagne. Ironie du sort, la campagne de 1991 – « 10 ans qu’on sème » – avait, dans un contexte comparable (sortie du congrès de Rennes), suscité les mêmes attaques sur le thème de l’effeuillement de la rose socialiste.

10ansquonseme

Cela pose une fois de plus la question de l’insertion des graphistes, consultants et autres experts en communication dans des dispositifs politiques dont ils maîtrisent mal les tenants et les aboutissants. L’agence en charge, 4uatre, spécialisée dans la création « de nouveaux langages pour l’entreprise et ses marques », n’avait d’ailleurs jamais travaillé avec un parti politique, de l’aveu de son directeur interviewé sur le blog Puzzle Socialiste. La soumission du produit à un panel de militants n’aurait-il pas suffi à mettre le doigt sur la maladresse ?

Argus, affiches et autres .ppt


Venons-en au matériel militant en tant que tel. Première vague, l’Hebdo daté du samedi 31 janvier, qui égrène les propositions-phares du plan et recueille les réactions d’économistes et de responsables associatifs et syndicaux (AC contre le chômage, UNSA, CGPME …), positives comme négatives. Un bon outil pour intégrer rapidement les grandes lignes du contre-plan, et le remettre dans le contexte de sa réception dans le débat public.

Les deux affiches, quant à elles, mettent l’accent sur les propositions, disposées selon le principe du « générique Star Wars », qui donne l’impression de les voir, pléthoriques, défiler vers soi.

Le résultat est discutable et moyennement lisible ; on a un peu l’impression d’un distributeur à mesures, sans unité clairement identifiable. Encore cette volonté quelque peu exclusive, que je critiquais déjà pour le fond du contre-plan, de prouver la capacité de proposition du parti (alors qu’elle n’est qu’une partie du problème, et sans doute pas la plus centrale). On regrette la créativité picturale des socialistes durant les années … 80, avec des campagnes à la signature visuelle beaucoup plus forte, qui mettaient l’image en avant. Quitte à donner dans le revival, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de la logique ?

On notera enfin la bonne initiative consistant à proposer d’emblée chaque affiche en plusieurs formats, permettant aux militants, sans manipulation supplémentaire, d’avoir ce qu’il faut sous la main, que ce soit pour imprimer un document A4 ou afficher une miniature sur un réseau social ou un forum.

J’aurais voulu me pencher sur le contre-argumentaire et le diaporama, ainsi que la version complète (sous forme d’archive ZIP) du pack de communication, hélas, ils ne sont plus disponibles au téléchargement sur le site du parti, les capacités du compte ouvert chez box.net ayant été apparemment dépassées en une semaine. Rançon du succès sans doute, mais problématique pour celle et ceux qui n’ont pas eu la chance de récupérer la fameuse clé USB de la Mutualité ! Je n’ai pas été en mesure de trouver ces documents en téléchargement sur un autre site. Lacune à réparer très rapidement donc …

N’ayant pas encore eu accès au pack de campagne complet, je ne suis pas en mesure de répondre à la question que je me posais au vu du matériel disponible : les éléments atomiques de la charte visuelle sont-ils disponibles, pour permettre aux militants de confectionner leur propre déclinaison du matériel de campagne ? Je n’en ai pas l’impression, au vu des informations disponibles, et c’est dommage ; c’est un moyen simple de permettre à tout un chacun de réellement s’approprier la campagne, et donc d’améliorer son « taux de pénétration », comme on dit martialement. Cet aspect, s’il était confirmé, marque une certaine régression par rapport aux campagnes récentes du PS, et même par rapport à la campagne interne du congrès, où la motion de Bertrand Delanoë, par exemple, avait dotée son site d’une astucieuse machine à confectionner des tracts.

Cette notion d’appropriation est pourtant revendiquée par Christophe Borgel dans sa vidéo de lancement du contre-plan. Se vérifie-t-elle plus du côté d’Internet ?

Les socialistes rêvent-ils de moutons électriques ?


Quid de l’aspect web de cette campagne ? Un site spécifique, nous dit-on, a été lancé pour la campagne. Il s’agit en fait d’un blog ad hoc hébergé sur la plate-forme WordPress du parti – autrement dit, d’une adaptation (esthétique) de l’existant plutôt que d’une création pensée pour correspondre et aux attendus de cette campagne particulière, et à ceux du web « participatif ». Les conséquences de ce choix se font assez lourdement sentir, comme on va le voir.

Le blog en question est d’une interactivité pour le moins limitée. La fonction de commentaires a apparemment été désactivée, et la seule communication possible, ascendante, est permise par un formulaire de contact servant à la fois à poser des questions et à proposer des initiatives.

Il n’est pas donc pas possible, pour les internautes, de proposer sans validation des initiatives, ni d’ailleurs d’échanger entre eux, puisque je n’ai pas trouvé de forum de discussion, ni sur ce blog, ni sur le site du parti. J’ai fini à force de recherches par retrouver les Forums de la rénovation, mais ils sont visiblement fermés. Il faudra donc apparemment attendre la synthèse des premières des « 1000 initiatives » par l’équipe du blog pour avoir une idée de leur déroulement sur le terrain.

L’insertion de la campagne dans les blogs ou réseaux sociaux ne figurait vraisemblablement pas non plus à l’ordre du jour pour ses concepteurs. Outre les supports iconographiques déjà évoqués (affiches), pas de widget ou autres goodies qui font le bonheur des internautes ; pas non plus de traduction du contre-plan sur Facebook, réseau social le plus populaire.

Étant donné que le PS n’y dispose pas non plus « d’ambassade » officielle (mais seulement de groupes et applications créés par des militants), on peut penser qu’il s’agit d’un choix stratégique général, choix discutable à l’heure où l’UMP lance son propre réseau social, risquant de creuser un fossé numérique entre les deux principales formations politiques françaises.


Verdict


On est en définitive partagé sur la qualité d’ensemble de cette campagne, qui donne un peu le sentiment de donner dans l’hyper-modernité du côté de la charte graphique, tout en restant très (trop) classique pour ce qui est des outils et du matériel disponible. Le choix d’une communication principalement descendante risque de limiter l’appropriation de la campagne par les militants et les internautes. Pour tout dire, on a un peu l’impression que, par mus une volonté structurante de se démarquer de la motion E ou des concepts qui sont, à tort ou à raison, associés à la campagne présidentielle de 2007 – pour faire bref, le champ du participatif – les concepteurs de cette mobilisation ont soigneusement éliminé tout ce qui pouvait les rappeler. Tout en en gardant parfois des tics de langage (« ce site internet c’est le vôtre, téléchargez des outils de communication ») … vite rattrapés par la logique centraliste (« tenez-nous au courant des initiatives que vous prenez, et donnez nous vos bonnes idées pour populariser nos proposition »). Dommage !

Cette campagne n’étant lancée que depuis une semaine, il est encore grand temps de lui donner un peu plus de souffle et de créativité. Camarades de la direction, au travail !

Romain Pigenel

Les copains d’abord

Le PS change, dit-on. C’est vrai : il devient même un endroit où règne la morale la plus intransigeante, que dis-je, le plus bel esprit chevaleresque. Ici-bas, chez les êtres humains ordinaires (vous peut-être, moi en tout cas), on est conciliant avec ses amis, et durs avec ses ennemis. Trop facile ! Peu soucieuse de choisir la voie de la facilité, notre nouvelle première secrétaire, en une sorte de réactualisation du « Tirez les premiers, messieurs les Anglais » ou du « Tends l’autre joue », a défendu avec fermeté la vertu et la présomption d’innocence de notre ex-camarade Kouchner, accusé des pires turpitudes par le dernier livre de Pierre Péan.

« Je crois que Bernard Kouchner est un homme honnête. Je pense qu’il aime un peu trop le pouvoir, c’est peut-être pour cela qu’il est là où il est. […] Je ne dirai pas un mot de désagréable sur lui sur cette affaire, dont je ne connais rien, et que je préfère ne pas croire, parce que je ne la crois pas. »

Quoi de plus noble que de défendre la pire figure de l’ennemi, à savoir le traître à son camp ? Chapeau Martine ! Et parce que la bourgmestre lilloise ne fait pas les choses à moitié, elle a eu à cœur, par équité, de traiter avec une froideur tout aussi nette son camarade de parti Julien Dray, au plus fort de la cabale médiatique à son endroit. Rappelez-vous, le 24 décembre dernier : « on ne compte plus les atteintes à la présomption d’innocence et au secret de l’instruction comme cela a été le cas pour les mis en examen de Tarnac et aujourd’hui pour Julien Dray, ou les atteintes à la liberté de la presse avec l’interpellation inouïe de Vittorio de Filippis, l’ancien directeur de publication du journal Libération. »

C’est qu’il ne faudrait pas donner l’impression aux Français de pratiquer le favoritisme à l’égard des membres du PS, en les présumant par exemple « honnêtes hommes ». Mission réussie !

On imagine quel sacrifice cela a dû être, pour Martine, de se forcer à mal traiter un camarade, et à témoigner publiquement, a contrario, de l’affection à un ancien socialiste passé dans le camp de l’Antéchrist Sarko. Tellement pénible que son porte-parole était même venu l’épauler (« [L'affaire Dray] est une affaire privée qui ne concerne pas le PS »), pour qu’elle ne soit pas la seule à assumer le poids de la droiture. Exemplarité quand tu nous tiens ! Si ça, ce n’est pas la rénovation en marche …

Quant à ceux qui sous-entendent que ce serait juste l’illustration de la supériorité des copinages sur les liens de camaraderie, et de la dégénérescence de la solidarité entre socialistes, non, vraiment, ce ne sont franchement que de bien mauvaises langues !

Romain Pigenel

Impression, PS couchant

La gauche est-elle « de retour », comme le proclament les éditorialistes ? Question pertinente, en ce jour de grève et de mobilisation qu’on prédit massives et à haut risque pour Nicolas Sarkozy. Les preuves de ce retour seraient à cueillir dans l’actualité ; le pléthorique plan de relance du PS, l’agit-prop’ de son groupe à l’Assemblée, son soutien inconditionnel à la journée d’action du 29 ; la colère sociale généralisée, bénéficiant d’un soutien populaire, et les multiples initiatives catégorielles, comme un appel à la liberté de la presse lancé par plusieurs titres de gauche, et le fameux « appel des appels ».

« L’appel des appels ». Curieuse expression que l’on peut saisir en deux sens ; soit une figure d’amplification, ce que l’on appelle un épithète hébraïque (« le roi des rois ») ; soit un redoublement du sens du mot appel, une sorte d’appel au carré. Dans les deux cas, on est surpris par l’absence de contenu précis à cette dénomination. On connaissait les appels à quelque chose, on connaissait les appels lancés d’un endroit ; mais quel sens peut bien avoir un super-appel, ou un appel au carré ? Une sorte de pur cri de protestation ? On sait pourtant que les différents corps professionnels qui se sont associés apportent chacun leur analyse des méfaits de la politique gouvernementale, et souvent un corpus de contre-propositions. Cet appel de tous les appels n’est donc pas la manifestation d’une absence de contenu. Il est, plutôt, la tentative de différentes protestations professionnelles de se faire mutuellement la courte échelle pour atteindre un niveau supérieur de protestation. Le niveau où les revendications catégorielles et les points de vue individuels s’harmonisent, ou fusionnent, sous l’égide du principe du bien commun : autrement dit, le niveau politique.

L’appel de tous les appels, comme nous le lisons, est donc le symptôme d’un débordement de contestations sectorielles orphelines qui, ne trouvant plus de débouché parmi les partis politiques, ont essayé de s’auto-organiser en un analogon de structuration politique. Qu’est-ce que cette forme de mobilisation inédite, émanant de professions votant traditionnellement à gauche mais souvent oubliées des socialistes (enseignants en premier lieu), veut dire de l’état actuel de la gauche, et du PS en premier lieu ?

Dans un article du Monde, paru en fin de semaine dernière, Jean-Michel Normand fait état de son optimisme. « Des parlementaires qui sonnent la charge contre des projets de loi “liberticides” au point d’ouvrir une brèche au sein de la majorité. Une première secrétaire qui présente un “contre-plan de relance” mettant en exergue l’absence de marge de manœuvre budgétaire qui paralyse la politique économique du gouvernement. Voilà bien longtemps que le Parti socialiste n’avait pas connu semaine aussi faste. ». Je considère, pour ma part, que ces « faits d’armes » témoignent au contraire d’un PS en perte de repères et sans idée très claire de son rôle dans l’échiquier politique et social.

Le plan de relance, tout d’abord. Que la direction du parti ait pris le temps de la réflexion pour le produire est respectable. Mais quel sens a un contre-plan conçu et diffusé avec plusieurs semaines de retard sur celui de Sarkozy ? Formellement, il constitue un contresens massif sur le moment historique dans lequel nous nous trouvons. Alors que la crise remet au goût du jour le débat idéologique et philosophique, levant un peu le voile du libéral-conservatisme qui obturait le champ des possibles, et rendant envisageable un changement complet de système économique et de paradigme politique, l’heure est plus que jamais aux discours de politique générale, présentant une vision du monde et dépassant le registre technocratique. C’est ce que prouvent l’enthousiasme hors-norme soulevé par Barack Obama, et le regain de popularité d’un Nicolas Sarkozy changé en apôtre de la rénovation du capitalisme. Comment expliquer, dès lors, le format du plan de relance du PS : un document trop long, alternant morceaux de programme électoral, diagrammes et propositions techniques ? Qui vise ce texte, à qui parle-t-il ? Mystère. Qu’est-ce qui en émergera dans le magma médiatique ? Quelle sera son efficacité pour les militants, pour marquer des points dans la bataille des idées, dans leur entourage, dans leur milieu professionnel ? Il ressemble au grand oral consciencieux d’un élève un peu laborieux, soucieux d’arborer tous les signes distinctifs de l’économiste sérieux. Qui parle pourcentage de PIB et points de croissance, pendant que le mouvement social bricole une coalition désespérée d’appels à un autre monde. On a l’impression, pour tout dire, de revenir dix ans en arrière.

Que le PS propose un plan de « relance » du système au moment où même la droite déclare vouloir changer ce dernier, que le PS réponde à la demande générale de sens par quarante pages de mesures techniques n’est pas un hasard. Ni même la faute exclusive de l’actuelle direction. C’est le fruit bien mûr de la lente dégénérescence de ce parti, vidé de sa substance intellectuelle et idéologique par l’interminable guerre de succession de François Mitterrand, menée avec hargne par les diadoques de Solférino. Mû par des alliances d’appareil et de circonstance, protégé de la disparition pure et simple par son emprise sur les collectivités territoriales et par l’incapacité du reste de la gauche à faire émerger une alternative viable et crédible, ce grand paquebot à la dérive, privé de boussole politique, en est réduit à l’opportunisme au sens le plus strict : la saisie de toutes les occasions qui passent, pour se faire remarquer et donner le sentiment de son utilité. C’est ainsi que les députés se satisfont de « bordéliser » l’hémicycle, comme si leur rôle n’était pas au contraire d’apporter une réponse politique et parlementaire aux protestations de la rue, sans singer ces dernières. C’est ainsi que le parti bondit sur la journée d’action du 29 pour y organiser un « point fixe » de dirigeants, comme si l’important pour la première force d’opposition était d’encourager le défilé depuis le bord de piste, comme d’autres les coureurs du tour de France, et non de porter un contre-modèle de société. Contre-modèle sans lequel cette agrégation de protestations diverses, unifiée le temps d’une journée, aura beaucoup de mal à s’inscrire dans la durée, et ce d’autant plus qu’il n’y a pas, cette fois, de mesure-symbole (CPE, CIP) pour servir de repoussoir général et de catalyseur des colères.

libebadiou

La couverture du Libération du mardi résume assez bien – malgré elle – la situation. Titrant sur les « trois gauches anti-Sarkozy », « politique (…) sociale (…) intellectuelle », elle pointe les deux caractéristiques majeures de cette gauche qui nous semble plus sur le retour que de retour : la fragmentation et le dialogue de sourds entre partis, mouvement social et forces de réflexion ; et le positionnement purement en contre, hommage en creux à l’omniprésence sarkozyenne, et aveu manifeste d’incapacité à produire un projet fédérateur et structurant.

Dans un tel contexte, et sous l’effet de la crise économique, on peut prédire un beau succès au gauchisme verbal, qui fascine et aimante discours et pratiques, faute d’autre référent. En attestent de façon spectaculaire les trois pages d’interview accordées par le journal de Laurent Joffrin, ex-thuriféraire de la sociale-démocratie, au philosophe anti-parlementaire Alain Badiou, qui doit bien rire de ce retour en grâce tardif au centre de l’establishment politico-médiatique qu’il aime à conspuer. Que l’on réduise le champ de la radicalité intellectuelle à une philosophie extrémiste, qui demande, dans Libération (et sans que contradiction lui soit apportée) que Sarkozy soit « chassé par la rue », en dit long sur la confusion ambiante, qui brouille tous les repères et stérilise le bon sens. Pour le plus grand bonheur du président.

On voit mal ce qui pourrait, à court terme, remettre un peu d’ordre dans cette gauche perdue dans le brouillard. On aimerait que ce soit le parti socialiste qui joue ce rôle. Il faudrait pour cela qu’il retrouve son souffle, et qu’il échappe à cette descente en pente douce qui le voit s’estomper doucement dans les esprits, à la manière d’une toile impressionniste. On en viendrait presque à penser que seul un électrochoc démocratique, porté par une personnalité charismatique, pourrait stopper cette déliquescence apparemment inexorable. L’obamania tricolore a encore de beaux jours devant elle !

Romain Pigenel

Nouvelle interview sur le blog de Pierre Villard

A nouveau je réponds à quelques questions de Pierre Villard sur l’actualité du Parti socialiste. En ligne ici.

“Romain Pigenel a accepté une nouvelle fois de répondre à mes questions concernant l’actualité récente autour du Parti Socialiste : tout d’abord “l’affaire Julien Dray”, député socialiste qui serait soupçonné d’activités financières illégales, et les débuts de Martine Aubry au poste de Premier Secrétaire du Parti Socialiste. Pour rappel, Romain Pigenel est enseignant-chercheur en philosophie à la Sorbonne et militant socialiste depuis 2002. Par ailleurs, il collabore étroitement avec Julien Dray, proche de Ségolène Royal.

  • A en croire Le Monde, Julien Dray aurait profité de mouvements suspects d’argent en sa qualité de co-fondateur de SOS Racisme et en tant que député de l’Essonne. Est-ce que vous auriez un commentaire à faire sur ce sujet ?

« A en croire le Monde », comme vous dites. Nous assistons depuis quatre jours à un phénomène d’hystérie médiatique autour d’informations parcellaires sur une enquête préliminaire, au mépris du respect le plus élémentaire de la présomption d’innocence, et du secret professionnel. Je vous rappelle qu’à ce stade tout peut encore être classé sans suites. Mais dans tous les cas les dégâts en termes d’image et de réputation sont terribles, après une campagne de presse de ce type. Cela pose une nouvelle fois la question du « journalisme d’investigation » en France, qui se transforme de plus en plus, si vous me permettez l’expression, en « Radio Bruits de Chiottes », et qui se permet de jeter des « fatwa » sur des personnalités publiques, en toute impunité et sans se soucier des conséquences.

  • Concernant les débuts de Mme Aubry au poste de Premier Secrétaire, comment avez-vous vécu la défaite de Ségolène Royal pour ce poste ? Avez-vous une remarque sur le décompte très contesté des voix ? Enfin, comment envisagez-vous l’avenir du Parti Socialiste avec Mme Aubry à sa tête ?

Je ne souhaite pas revenir sur le décompte des voix, c’est une affaire qui appartient désormais au passé et il faut aller de l’avant. Martine Aubry est une femme de talent, comme l’atteste sa victoire à l’élection de premier secrétaire, sur laquelle personne n’aurait parié il y un an en arrière. Mais le début de son mandat me laisse plutôt perplexe. Le rôle du premier secrétaire du Parti socialiste, tel que je le conçois, est d’abord et avant tout de restaurer une solidarité de fond entre les socialistes, de réapprendre à tout le monde à travailler ensemble. Or c’est précisément l’inverse qui a été fait, avec l’élaboration d’une direction nationale de guingois, qui « oublie » les représentants de 50% des socialistes ! Je veux bien entendre toutes les explications du monde à ce sujet, mais il n’en reste pas moins que c’est une erreur politique initiale qui risque de grever la suite du mandat de Martine. J’ai par ailleurs le sentiment que le PS est assez peu audible en ce moment, avec beaucoup d’interventions dans tous les sens, beaucoup d’agitation, mais pas de ligne politique qui soit clairement discernable par nos concitoyens. Or c’est précisément ce qu’ils attendent de nous : une ligne ferme, compréhensible, qui donne le sentiment qu’une autre politique est possible.

Je voudrais pour terminer revenir rapidement sur ce que je disais plus haut de la solidarité entre les socialistes, et de « l’affaire » Julien Dray. Il me semble que Martine Aubry, en tant que première des socialistes, aurait dû monter au créneau dès ce week-end pour condamner le lynchage médiatique sans preuves subi par un de ses camarades. Cela aurait été un signal fort sur l’unité des socialistes, bien sûr, mais surtout sur notre attachement aux valeurs et aux droits fondamentaux – la présomption d’innocence en l’occurrence. Cela n’ayant pas été fait, l’UMP, par la voix de son porte-parole Frédéric Lefebvre, a eu l’habileté de prendre la défense de Julien Dray sur cette ligne, et avec les mots qui auraient dû être ceux du PS. Beau coup politique qui vient souligner un peu plus la division du PS … Martine est désormais prise au piège : soit elle parle, et on lui reprochera le retard ; soit elle ne parle pas, et elle accréditera l’impression d’un PS dominé par le chacun pour soi. Le mal est fait, et je crains que nous n’en subissions collectivement les conséquences dans les prochains mois.”

Delarue à la rue (ou comment manipuler les consciences en toute impunité)

Le téléspectateur égaré hier soir sur France 2 tombait sur un drôle d’objet télévisuel, bien éloigné de l’honnête épisode de New York Unité Spéciale ou autres Experts à Zanzibar qu’il était en droit d’attendre, au vu de la programmation habituelle, ces derniers temps, des grandes chaînes françaises. Il découvrait un programme au titre tout droit sorti du catalogue des Presses Universitaires de France – « Les nouveaux visages de la précarité ». Mais point de Serge Paugam ou autre Patrick Savidan en guise de maestro ; non, l’inénarrable Jean-Luc Delarue, superstar incontestée du déballage télévisuel de l’intime. Gendre idéal à la larme facile, personnage somme toute plutôt sympathique dans le cynisme bêta du PAF, il devenait ce mardi une sorte de Max Meynier façon « les exclus sont sympas ».

C’est non sans une certaine appréhension, mêlée de curiosité, que je m’installe devant le programme. C’est à un Ça se discute à la puissance 10 000 que l’on assiste, défilé de pauvres gens victimes de toutes les horreurs du monde. Tout y passe, depuis la jeune mère de famille célibataire obligée de voler des vêtements pour son enfant, jusqu’au couple viré manu militari de son appartement et obligé de camper dans le jardin de sa fille.

So what ? Après tout, c’est plutôt une bonne chose que la réalité des conditions de vie d’un nombre grandissant de nos concitoyens soit exposée au grand jour, à une heure de grande écoute, sur la deuxième chaîne du pays. Sur le service public. Mais parce que c’est du service public qu’il s’agit, on serait également en droit d’espérer un étage supplémentaire à cette mise en spectacle des misères de pauvres malheureux : une tentative de mise en perspective, d’explication, de contextualisation, fût-elle contradictoire. Las, c’est ici que l’exercice touche à ses limites, et peut soulever quelques suspicions.

Il se trouve que l’estimable François Fillon, dans sa grande sagesse, a nommé dans son gouvernement une ministre en charge du logement – Christine Boutin, personnage censé incarner la dimension sociale de la droite. Qui a cru bon de proclamer, à son arrivée, qu’elle n’hésiterait pas à recourir à des réquisitions de logements au bénéfice des sans-logis. Et qui, au bout d’un an et demi d’exercice, peut surtout s’enorgueillir d’avoir tout fait pour attaquer le seuil des 20% de logements sociaux exigés dans chaque ville par la loi SRU. La France étant jusqu’à preuve du contraire une démocratie, on pourrait s’attendre à ce que les ministres soient un minimum comptables devant le peuple de leur action, et rappelés à leurs obligations par les médias.

Mais c’est à un tout autre exercice que s’attelle notre ami Jean-Luc. Rappelant à toutes occasions le mot d’ordre de la soirée – « la France est le pays de la solidarité », n’hésitant pas à proclamer qu’il n’y a « que la solidarité qui peut nous sauver » [sic], il s’emploie à organiser un curieux succédané de Téléthon, exhortant les téléspectateurs à appeler « en masse » au standard pour proposer nourriture et hébergement aux victimes exhibées sur le plateau. Dans le monde merveilleux, pardon miséreux, de JLD, il n’y a pas de dispositifs de solidarité autres que ceux reposant sur la générosité d’individu à individu ; la force publique n’apparaît presque jamais, sinon sous les figures menaçantes des huissiers, qui débarquent en nombre, accompagnés de policiers, pour vider les appartements, et des collectivités territoriales ineptes, qui conseillent aux exclus, au choix, de camper dans un parc à gitans ou de trouver d’abord un CDI pour obtenir une HLM. En somme, le gendarme ou le bureaucrate ! Ce qui, finalement, n’est pas plus mal, comme l’explique une invitée qui a refusé toute aide sociale pour « garder sa dignité ». Ce qu’approuve d’un grave hochement de tête JLD, concluant doctement, dans un bel élan sarkozien : « Ne te demande pas ce que l’Etat peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour l’Etat, comme disait Kennedy [sic] ». « L’entraide c’est bien, ça tombe pas d’en-haut, c’est amical, humain, heureusement que ça existe », soupire-t-il. Ouf ! On est rassuré.

On espère quand même un sursaut quand notre maître de cérémonie, en réponse à une intervention, admet que « la question politique est évidemment au cœur du débat ». Espoir de courte durée : « Où sont les élus ? J’ai croisé Jacques Attali qui n’est pas un élu mais un homme de grande conscience ». Ah bah alors … On s’attend à une désignation un peu plus concrète des responsabilités politiques en cause quand le président d’Emmaüs intervient pour rappeler son coup de gueule de l’an passé, et l’absence de réaction depuis. Mais il reste en définitive d’une prudence de sioux, ne citant aucune personne, n’évoquant pas la majorité politique qui est en place depuis six ans. Que son prédécesseur Martin Hirsch soit partie prenante de ladite majorité n’a bien sûr rien à voir avec cette étonnante retenue …

Psychologisation excessive de la question sociale. Dénonciation de l’Etat, forcément bureaucratique, et des « élus », catégorie jamais détaillée, personnifiée, jamais décrite dans sa dimension politique. Ce poujadisme light, compassionnel, offre pour seules grilles de lecture les registres de la condamnation morale et de l’apitoiement. L’exclusion devient une sorte de phénomène naturel inévitable, ne donnant aucune prise à la politique : tout est renvoyé en dernière analyse à l’individu, sommé d’aider son prochain ou, respectivement, de s’en sortir sans l’aide de la collectivité publique, au nom de sa “dignité”. Nous n’avons pas affaire à une propagande gouvernementale au premier degré. Mais à une entreprise plus pernicieuse, et peut-être même opérée inconsciemment par l’animateur-producteur : la présentation « en passant » d’une conception atomiste de la société, maximisant l’émotionnel et annihilant toute critique sociale. L’intervention de l’Etat est inefficiente, et indésirable. Il faut y préférer un remake de la solidarité chrétienne, masqué sous le vocable plutôt marqué à gauche de « solidarité ».

Pourquoi une telle programmation, un jour inhabituel et à cette heure de grande écoute ? Faisons un peu de politique -fiction. Imaginons un pays où le service public, dépouillé de sa publicité et de ses ressources au profit des chaînes privées, se voit sommé par un président populiste de devenir une télévision exemplaire, intellectuelle, culturelle, éducative. Comment remplir ce cahier des charges sans transformer une telle télévision en un vecteur de sédition, de dévoilement de la supercherie que masque la maestria de la rhétorique présidentielle ? En multipliant débats et analyses contradictoires, ou en offrant au public un simulacre d’analyse sociale, étalant au grand jour tout l’ampleur de l’échec du gouvernement pour mieux le dédouaner ?

Toute ressemblance avec une situation réelle serait bien sûr, comme on dit, absolument fortuite !

Sagesse grecque – TAG 140

Mon éditorial pour le n°140 de la Tête A Gauche, lettre d’information de la Gauche Socialiste.

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« France au bord de la crise de nerfs », pourrait titrer Almodovar. Une terrible colère sociale couve dans notre pays. Produit direct de la dégradation des conditions de vie, pour les jeunes en particulier, elle a d’abord progressé silencieusement, même si ses symptômes, en vérité, abondaient – depuis les victimes de délocalisation menaçant de déverser des produits toxiques dans un cours d’eau, jusqu’aux manifestations géantes du CPE. Cette colère s’est nourri d’une frustration terrible, celle des salariés qui, en dépit de tous les efforts fournis, de tous les sacrifices consentis, ont vu leurs salaires stagner – quand leur entreprise ne fermait pas – et leurs enfants errer, au sortir d’études longues, de stage en macjob. Peu d’argent, peu d’emplois, et une considération qui n’a jamais été aussi faible que depuis qu’est prêchée ad nauseam la « valeur travail ».

Sans doute cette sourde colère aurait-elle pu continuer son silencieux travail de sape quelques temps encore. C’était sans compter la violente déception occasionnée par Nicolas Sarkozy, à la hauteur des espoirs qu’il avait soulevés, et les scandales à répétition de la crise financière, dévoilant les pratiques peu scrupuleuses de la nouvelle aristocratie de l’argent. Et bien sûr le dur mouvement de protestation explosant ni en Italie, ni en Amérique Latine, mais dans un pays dont on parle peu : la Grèce, soudain révélée à ses voisins européens comme un des points les plus chauds de la tectonique sociale.

La conjonction de ces facteurs, structurels et conjoncturels, crée un climat de tension palpable, dont tout le monde – et le gouvernement en premier lieu – a bien conscience. La crainte d’une contamination des émeutes grecques flotte dans l’opinion. Quelques indices éloquents – la radicalisation du mouvement lycéen notamment – suffisent à persuader l’observateur le moins pessimiste de la gravité du moment. De ce moment que choisit la crise financière pour rebondir avec une nouvelle affaire d’escroquerie en col blanc, qui vient encore accroître la défiance générale envers les institutions économiques. Du coup, une question se pose légitimement : la France est-elle au bord de l’explosion ? Ce n’est pas un hasard si cette semaine est marquée par le rétropédalage de Nicolas Sarkozy et de François Fillon sur des réformes pourtant présentées comme essentielles : celle du travail le dimanche, et celle du lycée. Coup d’arrêt ô combien symbolique à la stratégie sarkozyenne de la blitzkrieg perpétuelle ! La France gronde – la droite a peur. On pourrait répondre qu’elle n’a, au moins, pas à craindre grand chose de la gauche, tant nous peinons à sortir de la crise intellectuelle, politique et morale qui est la nôtre. Mais de cela la droite aurait bien tort de se réjouir. De notre côté, inversement, nous ne voyons pas dans ce désespoir social chronique, aussi enraciné qu’endurci, une opportunité politique pour la gauche. Elle ne nous donne même que plus de responsabilités.

La question qui nous est posée avec urgence est très simple : quel doit être le rôle du parti socialiste dans cette situation particulière, équilibre instable donnant le sentiment de pouvoir basculer dans toutes les dérives ? Lui incombe-t-il d’abord d’être en tête des manifestations, de battre le pavé et de se couler dans le moule confortable de la contestation permanente ? Que cette orientation ait pu s’imposer, au point de devenir un des traits politiques revendiqués de l’actuelle direction du PS, en dit long sur la mauvaise conscience militante qui pèse sur les socialistes. Soyons très clairs. La présence aux côtés des mouvements sociaux est une nécessité ; mais elle ne saurait constituer une fin en soi. Le rôle d’un parti de gauche, même, surtout en temps d’urgence sociale, n’est pas de se transformer en boute-feu, en organisateur de mécontentement, mais bien au contraire de travailler à produire des propositions politiques solides, capables de donner un débouché aux mouvements sociaux – et à la colère qu’ils traduisent – et une solution aux problèmes qui en sont la cause.

Ce rôle nécessite, il est vrai, une double sérénité. Sérénité à l’égard des forces politiques qui voudraient nous entraîner dans une dérive activiste, mouvementiste. Or l’agitation n’est pas la vérité de la gauche, pas plus que l’utilité des socialistes ne se mesurera, pour le peuple de gauche, au nombre de semelles usées en défilés par nos dirigeants. Sérénité, également, à l’égard de la vie interne du parti socialiste. Il n’y aurait rien à gagner à organiser une surenchère verbale permanente, mollétiste, en notre sein, pour mieux pointer du doigt des camarades « déviants » ou « pas assez à gauche ». C’est pourquoi nous avons demandé avec insistance à ce que la nouvelle direction, dans la logique des déclarations de certains de ses membres, n’exclue pas par principe les représentants de la moitié des militants. Demande, pour l’heure, restée vaine.

Oui, l’exemple grec doit être médité. Mais non pas avec le secret espoir de voir de semblables conflits se propager à la France, pour que la gauche puisse venir récolter, ensuite, les marrons tirés du feu. L’histoire, récente et moins récente, nous montre quel est le piteux destin, politique et électoral, des partis de gauche qui misent sur le chaos pour revenir au pouvoir. N’est-ce pas aussi parce que les partis institutionnels – y compris le PS grec, le PASOK, qui éprouve des difficultés à se rénover – ne leur inspirent plus confiance que les étudiants d’Athènes ou de Salonique en sont venus à descendre dans la rue pour mener cette lutte désespérée ? Espérons que l’examen de cette situation suscitera un regain de sagesse – vertu grecque, selon la tradition – entre les murs de Solférino.

Texte d’orientation politique 2008-2011 : tout ça pour ça ! – TAG 139

Mon éditorial pour le n°139 de la Tête A Gauche, lettre d’information de la Gauche Socialiste.

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Le conseil national de samedi dernier a mis un terme au congrès de Reims. Pour que ce terme soit positif et permette de relancer une dynamique de travail collective, il fallait que l’expression qui en découle – le texte d’orientation de la nouvelle direction – soit lui-même un modèle, et de la méthode, et de l’orientation politique, à suivre pour les prochaines années. Force est de constater qu’il échoue sur les deux tableaux. Pire encore : il constitue une régression notable par rapport à ce que le parti avait produit ces dernières années. Et un démenti flagrant à la volonté proclamée de rassemblement de Martine Aubry et des camarades qui la soutiennent.

Passe la forme, la graphie – les nombreux coquilles, fautes d’orthographe et autres anglicismes, que certains camarades ont sévèrement pointés, et qui sont sans doute à mettre sur le compte de la précipitation qui a présidé à l’élaboration de ce manifeste. Même si il aura fallu attendre l’ouverture du conseil national, samedi matin, pour qu’il soit diffusé aux membres des instances nationales du PS !

Passent encore les facilités oratoires nombreuses, les satisfécits vagues, les exhortations velléitaires, les condamnations morales, qui donnent l’impression, à tort ou à raison, de témoigner de l’impuissance de ceux qui les profèrent, ou de leur incapacité à formuler clairement une position sur un sujet donné. A ce titre, on aurait sans doute pu se passer de l’évocation de « défis sans précédents dans l’histoire de l’Humanité », de l’appel à une « transformation réelle et profonde » de la République, à une « politique de l’immigration humaine et digne », sans beaucoup plus de précisions. On aurait pu s’abstenir aussi de proclamer solennellement, et non sans un certain ridicule, que « le moment est venu que se lève une nouvelle génération d’hommes et de femmes de gauche », ou d’asserter doctement que « la rénovation doit être profonde » – surtout pour conclure quelques lignes plus loin sur les bénéfices d’un « parti campé sur ses valeurs de toujours » ! On aimerait quand même savoir ce que sont « des réformes audacieuses », même si on apprécie l’audace. On espère qu’on ne peut pas « combattre la droite » autrement que « vigoureusement ». Pour tout dire, si on aime bien la « nouveauté », on persiste à penser qu’elle ne constitue pas un qualificatif si définitif qu’il suffise de le placer plusieurs dizaines de fois dans un texte pour en garantir la qualité.

Passent donc ces défauts de forme, même si, à force de s’accumuler, ils finissent par grever le fond. En particulier, il est difficile de ne pas être préoccupé par l’incapacité de ce texte à définir autrement sa vision du socialisme du XXIème siècle que par une formule au contenu pour le moins imprécis : « un socialisme de gouvernement clairement ancré à gauche ». Ou par des slogans dans l’air du temps, laborieuse tentative de calquer les tics de langage de l’UMP – le « socialisme décomplexé ».

On aurait pu faire l’impasse sur tout cela, si la vision développée dans ce manifeste avait été prometteuse, « ambitieuse », pour reprendre un adjectif qui y est souvent utilisé. Mais ce ne sont pas précisément ces qualités qui frappent d’abord le lecteur. C’est l’impression désagréable de lire une compilation, plate et atténuée, de tout ce que le parti socialiste a pu faire de convenu ces dernières années. L’impression, pour être précis, de tourner en rond, de ne pas échapper à une pensée sans doute pleine de bonnes intentions, mais déjà dépassée – et pour cause, puisqu’elle a accompagné nos derniers échecs aux élections nationales. Soyons honnêtes, cette impression de doux ronronnement quelque peu soporifique est parfois démentie – mais non pas pour de bonnes raisons.

L’attention du lecteur est soudain alertée quand, parvenu au chapitre, quand même cardinal, des relations internationales, il lit une longue envolée sur la nécessité pour l’Europe de « faire entendre une voix forte contre l’unilatéralisme américain et son discours de choc des civilisations », autrement dit de s’opposer au bushisme … plus d’un mois après l’élection d’un certain Barack Obama à la Maison Blanche. Ce président des Etats-Unis qui est prêt à entamer des discussions avec l’Iran. On sait gré à la nouvelle direction du PS de ne pas céder à l’emballement parfois irrationnel de l’obamania. Mais avouons qu’à ce degré de sang-froid, on n’est pas loin de l’autisme pur et simple … L’attention du lecteur est à nouveau sollicitée quand il se rend soudain compte de grands absents, expédiés en une ou deux phrases : la culture, uniquement évoquée comme « dimension essentielle de notre projet », ou encore l’enseignement supérieur et la recherche, convoqués de manière périphérique sur leur apport à la croissance et la seule question de leur démocratisation.

Admettons, enfin, que l’on tolère les coquilles, le style alternativement emphatique et technocratique, les insuffisances sur l’éducation et la culture, les bourdes sur l’international. Admettons. On n’en serait pas moins en droit d’attendre une grande pertinence, une puissance de proposition inattaquables dans le domaine économique et social. Cette direction ne se revendique-t-elle pas de la « vraie gauche » du parti ? Le lecteur indulgent se concentre donc sur ces volets du texte. Mais il n’est pas certain que son indulgence résiste longtemps à cette dernière épreuve. Car il devra s’infliger la douteuse opposition entre « économie réelle » (le bien) et finance (le mal), comme si le patron de « PME », parangon (dans ce texte) de la première, était toujours un apôtre de la question sociale, comme si par ailleurs on pouvait imaginer une économie de marché sans capitaux ! Il se confrontera, surtout, à la régression politique majeure que constitue le retour à une vision misérabiliste d’un monde coupé en deux, entre les inclus, et les exclus – dont le PS doit exclusivement s’occuper. C’est ainsi que l’on parle de politique salariale sans proposer autre chose que l’augmentation du SMIC ou la « revalorisation des petites retraites ». C’est ainsi, surtout, que l’on tombe dans le piège grossier qui nous est tendu par la droite, en délaissant totalement les classes moyennes, sans chercher à créer une vision de la société qui rétablisse leur alliance objective avec les classes les plus démunies.

Mais ce n’est pas tout. Ce qui décourage définitivement le lecteur le mieux attentionné, le plus ouvert, de valider ce texte, c’est sa destination véritable, qui apparaît progressivement au fil de la lecture, et qui explique peut-être d’ailleurs pourquoi tant de thématiques sont bâclées. Cette destination est limpide : c’est l’empêchement. Ce texte a été écrit pour empêcher une certaine catégorie de socialistes de le voter. D’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, il ne devient précis et anguleux que quand il s’attache à des positions inverses de celles de la motion E. Tout y passe : les critiques voilées contre la supposée présidentialisation du parti (« le débat argumenté plutôt que la démarche personnelle ») ; la réactivation de l’opposition stérile entre parti de militants et parti de supporters (« nous n’admettrons pas de voir notre parti [...] au service d’une candidature ») ; le refus de l’allègement du prix de la cotisation ; le refus proclamé de toute alliance avec le MoDem (tout en précisant de manière ambiguë que ce parti prône « aujourd’hui » une politique économique et sociale opposée à la nôtre, sans aller jusqu’au bout de ce qu’implique cet aujourd’hui). On ne reviendra pas sur ce qu’a de comique cette vertueuse interdiction, au regard des alliances pratiqués ça et là par ses propres promoteurs.

Au bout du compte, ce texte en vient même à défendre des orientations inquiétantes, dont on se demande si les auteurs mesurent toutes les conséquences. Quel est le sens profond de ces deux paragraphes à la conclusion du texte, qui demandent une réflexion « sereine » sur les modalités de la désignation du candidat socialiste à l’élection présidentielle, et qui soulignent une opposition entre le scrutin sur les motions – proportionnel – et le scrutin sur le premier secrétaire du parti – majoritaire ? Difficile de ne pas voir là une volonté de revenir sur la désignation du premier secrétaire, et de notre candidat à la présidentielle, par l’ensemble des militants.

Comment ressentir autre chose que de la déception, de la consternation, voire de l’inquiétude, à la lecture de ce « texte d’orientation » ? De cet écrit qui est censé constituer les fondements de l’activité socialiste pour les trois prochaines années ? Curieux objet que ce texte qui fait le choix formel de l’inventaire, plutôt que de se concentrer sur quelques points nodaux d’un projet d’ensemble, et qui échoue en définitive à être détonnant, conquérant, ou même simplement un tant soit peu précis et convainquant, sur la grande majorité des sujets abordés.

Soyons très clair. Nous ne reprochons pas à ce texte de ne pas reprendre les positions des uns ou des autres. Nous constatons simplement qu’il échoue à satisfaire les deux exigences fondamentales de la rénovation : le rassemblement de tous les socialistes, et la volonté de poser les vraies questions, et de refuser les faux débats.

Romain Pigenel

Discours de Julien Dray au congrès de Reims (samedi 15 novembre)

Julien Dray au congrès de Reims

Julien Dray au congrès de Reims

Mes chers camarades, chers amis,

Je me souviens encore du moment où je pris pour la première fois ma carte au Parti socialiste. C’était un jour de mai 81

Après avoir fait toute la campagne de François Mitterrand.

J’ai commencé comme trublion, poil à gratter de l’aile gauche, mauvaise conscience de mes camarades au gouvernement.

J’étais entré au PS par envie, par raison, par défi ; je l’accompagnais de mes critiques, de mes déceptions, de mes désaccords.

Ce parti, j’ai essayé par tous les moyens d’en faire le meilleur parti.

J’ai essayé de le rendre meilleur par le mouvement social, en étant partie prenante de tous les combats de la jeunesse dans les années 80, aux côtés de François Mitterrand.

J’ai essayé l’efficacité par la minorité, en me consacrant à la réflexion idéologique et à la formation militante – avec succès, quand je regarde la composition des motions de ce congrès !
J’ai essayé de le dynamiser par la majorité. C’est ainsi que j’ai accepté d’en rejoindre la direction en 2003, sentant qu’il y avait péril pour mon parti, et jugeant que c’était la meilleure façon de l’aider.

Mes choix n’ont pas toujours été compris. Et je l’admets, je me suis parfois trompé. Mais tout au long de mon parcours je n’ai eu qu’un seul but : faire de ce parti que j’aime le meilleur parti qui soit.

Ma vie personnelle a toujours été intimement liée à mon parcours de militant. Ce parti, je n’ai pas peur de le dire, c’est toute ma vie.

Je sais que dans cette salle, vous êtes nombreuses et nombreux à penser la même chose pour vous

Même si vous ne le dites pas, par pudeur, ou par évidence.

C’est la somme de tous ces parcours individuels qui fait l’histoire de notre parti. C’est leur diversité qui fait sa force. C’est leur intensité qui nous rassemble, aujourd’hui.

Ne l’oublions jamais : quand nous parlons du Parti socialiste, nous parlons d’abord de l’engagement et du choix de vie de toutes ses militantes et de tous ses militants.

Nous parlons des dizaines de milliers de femmes et d’hommes, de jeunes et de moins jeunes, qui passent des soirées à débattre, des week-end à rédiger des tracts, des nuits à coller des affiches. Parce que pour eux, c’est la plus juste façon de donner un sens à leur vie.

Et en ce jour où nous sommes rassemblés pour décider de notre ligne politique, c’est à la hauteur de toutes ces histoires personnelles, c’est à la hauteur de cette longue chaîne de dévouements, de sacrifices, que nous devons nous porter.

Le voilà, le défi de notre génération. C’est un défi car nous sentons bien aujourd’hui que cette grande force du socialisme, que nous a léguée François Mitterrand, cette capacité à fondre les parcours, les idées, les valeurs, les différences en une même histoire, en un même alliage commun est menacée.

Elle est menacée par ces années sans victoire nationale.

Elle est menacée par ces défaites qui ont semé chez nous les fermants de la confusion, de la déception et de la rancoeur. Elle est menacée par tous ceux qui travaillent à nous diviser, au moment même où je vous parle.

Alors face à tous ces périls, disons le ensemble.

Il n’y a pas une aile droite et une aile gauche au parti socialiste.

Il n’y a pas des radicaux, à qui on montre la porte, et des modérés, avec pour seul horizon la compromission.

Il ne doit pas y avoir, dans notre parti, des abonnés à la majorité et des perpétuels minoritaires.

Il ne doit plus y avoir, dans notre parti, de militants qui se définissent d’abord comme aubrystes, ségolénistes, fabiusiens, délanoëistes, hamonistes, faute de sentir une autre solidarité possible.

Il ne s’agit pas de nier les différences, mais de voir comment, ensemble, nous pouvons les surmonter.

Au bout de ce congrès, nous devons faire front tous ensemble au sein de la gauche, devant les Français et face à la droite, et dire d’une seule voix, forte de toutes nos voix : nous sommes les

socialistes, nous sommes unis, et nous sommes de retour dans la bataille pour un monde nouveau.

Il n’y a qu’un seul parti socialiste, il n’y a qu’une seule gauche.

L’unité, c’est la clé de voûte du nouveau parti socialiste que nous allons bâtir.

Mais il faudra de la détermination, de l’envie, et de la responsabilité pour y parvenir. Il faudra que nous apprenions à modérer nos egos, quand cela sera nécessaire. Parce que nos problèmes ne seront pas réglés par la seule « magie du congrès ».

Nous devons nous poser une seule question. Pour un électeur de gauche, pour un jeune, pour une femme salariée, le Parti socialiste porte-t-il encore, en 2008, un espoir, une promesse ? Est-il encore capable de changer leur vie ?

Est-il encore capable de mettre la répartition des richesses au cœur de son projet politique ? Est-il capable de faire en sorte qu’il n’y ait plus besoin d’un « pôle écologique » pour le rappeler à la raison écologique ?

Nous avons été obligés de défendre dos au mur, depuis la chute du Mur de Berlin, les acquis sociaux qui avaient été obtenus, au point parfois d’apparaître comme conservateurs.

Aujourd’hui je le dis : le Parti socialiste peut, le parti socialiste doit devenir le parti d’un nouvel idéal.

Mais l’idée s’est faite, insidieuse, dévorante, que les socialistes n’avaient plus très envie des Français. L’idée s’est faite que les socialistes doutaient parfois de leur propre volonté de changer le monde.

Cette idée progresse à chaque fois que nous nous disputons pour des questions de préséance, de présidence, alors que la seule question qui compte, c’est celle de notre projet pour la gauche et pour la France.

Cette idée s’enracine quand, après avoir investi les quartiers, les entreprises, les mouvements sociaux pendant les élections, nous les désertons ensuite, abandonnant à elles-mêmes toutes ces formidables énergies.

Cette idée acquiert la force d’une évidence quand celles et ceux qui nous rejoignent, lors de la désignation de notre candidate à l’élection présidentielle, ne sont pas toujours accueillis avec la chaleur et la camaraderie qu’ils méritent.

Cette idée, elle est exprimée avec rage par les militants quand, perdus au milieu des conflits incompréhensibles et injustifiables de personnes, de courant, de sous-courant, ils ne savent plus quoi répondre à tous les Français qui nous interpellent : « mais que faites-vous, vous les socialistes, pour être utiles ? Vous ne pouvez pas vous arrêter de vous disputer ? ».

Voilà la seule question que nous devrions avoir à l’esprit, à chaque fois que nous prenons une décision. Comment être utile aux Français ? Comment répondre à leur envie de changement social ?

Mes chers camarades, nous n’avons pas à chercher bien loin pour trouver la réponse. Il nous suffit d’écouter ce que disent les militantes et les militants.

Ils disent haut et fort :

Nous ne voulons plus que l’adhésion au parti socialiste soit un chemin de croix ou un parcours du combattant. Nous ne voulons plus d’un parti réservé à ceux qui en maîtrisent les règles cachées.

Ce que nous voulons, nous le savons : un parti de masse, ouvert, pluriel, métissé, à l’image de la France sous toutes ses facettes. Un parti dont chacun puisse dire : ce pourrait être le mien. Un parti où l’on se forme, où l’on s’informe ; un parti de progrès où l’on progresse personnellement.

Nous ne voulons plus être absents des luttes sociales, des manifestations, de tous les terrains où se bat la gauche.

Nous ne voulons plus que les quelques militants courageux qui se risquent dans les cortèges et les défilés subissent les critiques et les reproches des travailleurs et des syndicalistes – « mais ils sont où, les socialistes ? ».

Ce que nous voulons, nous le savons : c’est qu’à l’appel du Parti socialiste, des millions de militants, de sympathisants, avec leur famille, leurs amis, descendent dans la rue pour défendre leurs convictions, quand c’est nécessaire.

Nous ne voulons plus être les témoins impuissants du matraquage idéologique de la droite et des pouvoirs économiques.

Ce que nous voulons, nous le savons : un parti qui pense, qui travaille collectivement, qui produit des idées et une vision du monde, depuis sa base jusqu’à son sommet.

Nous voulons un intellectuel collectif qui arme tous les militants pour la bataille politique et culturelle, qui nous permette à toutes et à tous, de rendre coup pour coup à nos adversaires.

Nous ne voulons plus rejouer sans cesse la déchirure du congrès de Tours, entre réformistes et soi-disant révolutionnaires.

Nous ne voulons plus compter les gauches – première gauche, deuxième gauche, troisième gauche … – comme les moutons avant de dormir.

Parce que fondamentalement, ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise.

Parce que oui, c’est vrai, pour nous aussi, nos vies valent plus que leurs profits.

Parce ce que oui, aussi, un pas en avant vaut mieux que mille ruptures promises.

Nous ne voulons plus d’un parti qui est capable de gagner une élection, mais n’est pas capable de gagner l’élection suivante, grâce à l’adhésion que sa pratique du pouvoir aurait suscité.

Ce que nous voulons, nous le savons : rester arrimés avec constance à ce qui a toujours été la raison d’être et l’utilité du Parti socialiste. Rester arrimés au réformisme, évidemment, mais au service de la lutte pour une juste répartition des richesses, au service de la bataille pour la justice sociale et son premier déterminant : la question salariale.

Il y a dans notre société un formidable réservoir d’énergies, d’engagement, de force militante, qui cherche un cadre pour s’exprimer.

Nous avons commencé à capter cette force lors de la dernière élection présidentielle avec Ségolène Royal.

Malgré la défaite, un enthousiasme nouveau et un espoir se sont levés.

Notre devoir de socialiste est de continuer à lutter pour que cet élan ne retombe pas. Les énergies existent. Nous devons en être le catalyseur.

La gigantesque crise qui frappe le monde nous appelle à être aux côtés des nôtres, car ce sont eux qui vont d’abord en souffrir.

Elle nous appelle à les aider, à les soutenir, à les protéger.

Elle nous appelle à leur donner une grille de lecture de changement de cours de l’histoire, à leur expliquer pourquoi, et comment, cette mondialisation est devenue folle.

Elle nous appelle à reprendre l’offensive, à être surs de nos valeurs.

Car preuve est faite que l’actuel modèle de production et de développement, qui rend les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus nombreux, n’a rien d’inéluctable.

Oui, nous pouvons renverser la table et changer la règle du jeu. Mais cela ne pourra se faire sans un puissant levier. Ce levier, nous le connaissons : c’est notre parti socialiste.

Maintenant, il nous faut choisir.

Nous pouvons continuer à nous battre, à nous diviser, pour le plus grand bonheur de nos adversaires.

Nous pouvons continuer à sourire quand un camarade nous quitte.

Nous pouvons continuer à nous réjouir quand celui que nous considérons comme un concurrent est battu – « un candidat de moins pour l’investiture à venir ! ».

Oui, nous pouvons dire aussi que le moment est venu de nous unir. Nous pouvons aussi dire que le temps des militants est venu.

Nous pouvons dire qu’il est venu, enfin, le temps de construire ce grand parti populaire de masse.

Alors faisons-le, tous ensemble !