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Les militants, grands oubliés de la rénovation socialiste

C’est un détail. Le vote sur la « rénovation socialiste » n’a fait se déplacer qu’un militant sur 3. Et encore est-ce là un pourcentage national, assombri par des chiffres bien plus bas dans une fédération socialiste aussi dynamique que celle de Paris (moins d’un votant sur 5 inscrits). C’est un détail – mais un de ces détails qui en disent long. La rénovation socialiste, « cadeau » fait par Martine Aubry à ses militants lors des dernières universités d’été de La Rochelle, a été boudée par ces mêmes militants. Bien sûr, on peut toujours trouver des explications extérieures – les abstentionnistes du jour auraient en fait été sur le front des manifestations contre la réforme des retraites. Mais quid du scrutin interne précédent sur le modèle économique et social, pareillement boudé par les socialistes ? Ce sont en fait tous les votes internes du PS depuis le congrès de Reims qui sont victimes de cette abstention de masse, dont l’analyse reste à faire. Vote avec les pieds ? Désintérêt pur et simple ? Protestation contre un mode de fonctionnement qui n’associe que trop peu les militants, comme pour l’élaboration des listes de candidats pour les européennes ou les régionales, où l’adhérent socialiste ne put qu’approuver ou refuser en bloc une liste toute faite ?

L’organisation d’une succession de conventions thématiques mensuelles à marche forcée n’est sans doute pas pour rien dans la présente abstention. Sur la « rénovation » comme sur l’économie, il faut, en un petit mois, avaler à toute vitesse un nombre important de réunions officielles statutaires des différentes instances nationales et fédérales, avec un délai bien trop court entre la publication des textes officiels, leur arrivée chez les militants, et le moment où il est possible de déposer d’éventuels amendements, avant de voter définitivement. Le débat à la base n’a (presque) pas eu lieu, et l’espace pour des contributions (en amont) ou des amendements (en aval) des militants s’est réduit à une véritable peau de chagrin. Peut-être le modèle inavoué de cette sarabande de conventions – qui reprendront en septembre – est-il la série des conventions du projet de l’UMP organisées par Emmanuelle Mignon en 2005-2006 ; mais celles-ci n’avaient pas été conçues pour associer largement les militants, mais plutôt pour réunir et afficher des experts. De fait, la grande masse des adhérents socialistes voient passer le train des projets thématiques sans avoir d’autre pouvoir qu’un vote oui/non sur le texte, et sur les amendements ; amendements qui sont déposés, en grande majorité, par des courants ou des « cadres » du parti. Les uns et les autres représentant les équilibres issus du congrès de Reims, qui n’ont, de l’avis général, plus beaucoup de réalité. Le « bottom-up » attendra … Les moyens d’associer plus largement les militants ne manquaient pourtant pas, à commencer par la CooPol, mais le réseau social du PS n’a globalement été utilisé que comme un forum ou une boîte aux lettres où déposer des idées.

Au-delà de la forme de la consultation, il y a le fond des propositions. Un texte sur la rénovation devrait en toute logique parler, au moins en bonne partie, du rôle des militants, et de la vie générale du Parti. Quels sont les points abordés dans le texte voté jeudi 24 juin ? Les primaires ; le cumul des mandats ; l’organisation des congrès du point de vue des motions et des candidats au poste de premier secrétaire ; l’autorité éthique socialiste ; enfin le renouvèlement et la parité des candidatures aux élections. En bref, « les (futurs) élus parlent aux cadres, et réciproquement ». Par ailleurs, parité et non-cumul mis à part, les propositions  mises sur la table donnent plus le sentiment de répondre à la mode du moment (les primaires) ou à des traumatismes récents (la commission d’éthique ou « haute autorité ») qu’à un questionnement fondamental sur le rôle, le fonctionnement, le devenir d’un grand parti centenaire comme le PS.

Entendons-nous bien, même si certains de ces points se rapprochent de l’anecdotique ou de la « tambouille » interne fort peu politique, il s’agit dans leur grande majorité de sujets importants pour l’avenir du PS. Mais incontestablement, le point de vue du « simple » militant, ses attributions, le quotidien, en bref, de tous les socialistes qui n’envisagent pas de devenir président de la république ou de se faire élire, a été purement et simplement oublié. En vérité, une seule des mesures votées a un impact considérable sur ces militants : les primaires, qui vont les … dépouiller d’une de leurs dernières fonctions, le choix du candidat à la présidentielle. Il est frappant que rien n’ait été pensé ou même esquissé pour contrebalancer cette révolution. Quel intérêt, aujourd’hui, d’adhérer au parti socialiste, plutôt que de simplement s’inscrire pour la primaire ? Quels ont été, d’ailleurs, les résultats de la campagne d’adhésion lancée au lendemain du succès des régionales ? Quid de ces « scies » que l’on entonne à chaque réflexion sur le PS – formation interne, « empowerment » des adhérents, « intellectuel collectif » … – sans jamais leur donner de débouché concret ?

Certains amendements locaux dans ce sens ont néanmoins été votés et il sera intéressant de voir s’ils seront, ou non, repris et intégrés dans le texte définitif que valide samedi 3 juillet le Conseil National du PS (son parlement) au Carrousel du Louvre. Mais le silence du texte original sur ces questions pourtant fondamentales reste questionnant. Oubli, terriblement significatif ? Ou accord tacite des dirigeants du PS, toutes tendances confondues, sur le constat confortable et paresseux que l’on ressort au besoin, celui d’une « évolution » du militantisme, de la régression « inévitable » du nombre de militants dans les partis politiques classiques ? L’augmentation remarquable des effectifs et du PS, et de l’UMP, en 2006-2007 vient contredire cette fausse fatalité. Certes, la possibilité de choisir le candidat à la présidentielle a sans doute pesé lourd dans les pics d’adhésions de l’époque. Mais probablement pas plus que la promesse d’une nouvelle forme de politique, portée notamment à gauche par Ségolène Royal et sa démocratie participative. Beaucoup de ces néo-militants ont disparu dans la nature depuis. Mais qu’a-t-on fait pour les associer, les former, les conserver ?

On peut défendre le modèle d’un parti-éponge, réduit à une ossature de cadres et d’élus hors grandes échéances, et qui se gonfle soudainement de sympathisants (les adhérents des primaires) lors du scrutin présidentiel. Mais un tel parti, voyons les choses en face, ne peut avoir fonction d’interface avec la société, pas plus qu’il ne peut nourrir de vraie ambition de transformation sociale. C’est une simple structure utilitariste et électoraliste, condamnée à subir les aléas de l’opinion, plutôt qu’à la façonner durablement. A 100 000 adhérents (si tant est qu’ils soient encore là), le PS dispose d’un militant pour convaincre 654 Français, ou 436 électeurs … ratio peu réaliste s’il en est. Avec un 0 de plus – celui que l’on espère d’ailleurs pour les électeurs des primaires socialistes – le rapport au pays deviendrait tout autre.

Les slogans de « parti de masse » ou de « parti de militants », rituelle litanie des congrès, n’ont jamais sonné aussi vide qu’aujourd’hui. On peut craindre que cette conception finalement très élitiste du parti – les élus et leurs proches commandent, la « base » est périodiquement consultée de façon référendaire, entre deux collages d’affiches, et les circulations entre ces deux « mondes » dépendent du bon vouloir des premiers – ne soit que le pendant d’une idée plus large de la politique, assez éloignée du peuple. Or la gauche n’est gauche que si elle a, justement, le sens et le souci du peuple. A méditer d’urgence d’ici à 2012.

Romain Pigenel

Eric Woerth, aveugle et sourd en son propre ministère ?

Les responsables d’administration et les élus ont toujours deux attitudes possibles vis-à-vis de la masse des dossiers qui sont traités par leurs services. La première attitude, que l’on qualifiera d’interventionniste, consiste à se mêler de tout, ou à prétendre qu’on se mêle de tout, et à clamer que « pas un dossier » n’échappe à sa vigilance ou à celle de ses proches collaborateurs. C’est une posture valorisée quand tout va bien, et qui donne aux électeurs et aux administrés le sentiment d’un responsable actif, compétent, et capable d’accélérer les supposées lourdeurs propres à toute grosse machine – collectivité territoriale, ministère. C’est notamment le profil soigneusement construit et mis en scène par Nicolas Sarkozy dès le début de son mandat élyséen : un président qui monte personnellement au front (sur tous les fronts), qui a son mot à dire sur chaque projet, et qui ne s’en laisse pas compter par l’appareil d’État et les « blocages bureaucratiques ».

Et puis il y a une deuxième attitude, particulièrement chérie lors d’une crise mettant en cause l’administration en question. Elle consiste, au contraire, à se dépeindre en décideur au-dessus de la mêlée, déléguant toutes les tâches de routine à ses subalternes pour se consacrer seulement aux grandes orientations politiques à moyen et long terme. Le discours change du tout au tout : l’administration n’est plus une maison transparente où rien n’échappe à l’œil de lynx et à la volonté inflexible du décideur politique et de son équipe, mais une machine complexe et obscure, fonctionnant de manière absolument autonome et « en boîte noire » – rien n’en sort sinon des bilans globaux, le détail des décisions échappant complètement aux ministres qui en ont la charge. D’éventuels dysfonctionnements, bien entendu, ne pourraient alors être imputés au responsable politique.

C’est cette ambivalence qui est au cœur de « l’affaire » Woerth-Bettencourt, et de la défense de l’ex-ministre du Budget. Si fraude fiscale il y a eu, si, plus encore, elle a été suspectée ou mise au jour par la justice et signalée à son ministère, Eric Woerth – première question – a-t-il pu ne pas être au courant ? Admettons qu’il ait été au courant, est-il envisageable – seconde question – qu’il soit intervenu, ou est-ce inconcevable ? Pour faire bref, Eric Woerth est-il un ministre interventionniste et très au fait de ce que font ses services, ou bien est-il actuellement dépassé par les (non-)agissements de son administration, complètement « autonome » ?

On sait que la deuxième option constitue la ligne de défense du trésorier de l’UMP. Ligne de défense mise à mal par les révélations du juge Courroye, qui certifie que des suspicions de fraude fiscale avaient été transmises à son ministère. La défense d’Eric Woerth continue néanmoins à démentir toute intervention en faveur de l’héritière de L’Oréal, et plus largement toute ingérence sur ce genre de dossier. Est-ce plausible ?

Une interview accordée par le principal intéressé à Antonin André et Karim Rissouli pour leur livre sur le congrès de Reims du PS (Hold-uPS, arnaques et trahisons) apporte un éclairage substantiellement différent. Dans un chapitre dédié à « l’affaire Dray », évoquant le rapport de la cellule Tracfin qui avait ouvert ladite affaire, Eric Woerth explique très clairement qu’en tant que ministre, il est non seulement alerté sur les dossiers concernant des personnalités, mais également en mesure de bloquer ou de ralentir une procédure. Certes, ces affirmations concernent les rapports de la cellule de lutte contre le blanchiment de l’argent – Tracfin – mais on ne voit pas pourquoi des dossiers de fraude fiscale, tout autant sensibles car concernant des personnalités connues, seraient traités différemment. L’interview en question, située aux pages 76 et 77 du livre, est édifiante. « Tracfin me signale le dossier d’enquête à l’été 2008 », explique Eric Woerth. Comme cela se fait lorsque les affaires concernent des personnalités, le ministre est consulté […]. J’ai donné mon accord pour que le dossier soit transmis à la justice. […] Mais j’ai donné une instruction ferme : que l’on ne transmette qu’après l’élection du premier secrétaire [du PS]. Si le rythme normal avait été respecté, le dossier aurait été transmis plusieurs semaines avant, quelques jours avant le congrès de Reims. ».

Certes, comparaison ne vaut pas raison. On parle dans un cas de Tracfin, dans l’autre du Fisc. Mais il ressort de ces confessions que l’ex-ministre du budget est susceptible d’être tout à fait attentif à l’existence et au déroulement de procédures visant des personnalités. Comment ne pas penser, dès lors, que son “attention” a été démultipliée pour un dossier ne visant non pas un parlementaire de l’opposition, mais la plus grande fortune française, qui se trouve par ailleurs être un soutien financier de l’UMP ?

Romain Pigenel

Faut-il être blanc, barbichu ou président pour jouir du droit à l’insulte ?

Plus le temps passe, plus on peine à démêler le pataquès psychodramatique qu’est devenue l’expédition tricolore au Mondial sud-africain. Entre les incidents à répétition, les lectures que l’on peut en faire, et celles que d’autres voudraient que l’on en fasse, on s’y perd, disons le franchement, plus qu’un peu.

Que retenir de ce pénible feuilleton à rebondissements ?

La tentative faite par certains de plaquer la grand’peur des banlieues et des racailles qui les peuplent sur une équipe de France dont nombre de joueurs en sont issus ? La tentative d’expliquer que l’échec sportif est le produit direct des divisions de l’équipe, elle-mêmes conséquences de clivages communautaires, ethniques et religieux ? La tentative d’étendre le domaine de la lutte sur l’identité nationale à un nouveau territoire sportif ?

La guerre (pas si) secrète entre « France 98 » d’une part, Domenech, la DTN et les instances fédérales d’autre part ? Le parti pris en faveur des premiers de TF1, qui n’invite sur son plateau que Barthez (plutôt digne et mesuré d’ailleurs), Pirès (dont on sait le contentieux personnel avec Raymond Domenech), et Bixente Lizarazu comme envoyé spécial en Afrique du Sud – beau commando qui démonte et dénigre chaque soir l’équipe de France ? Comme si la première chaîne française avait décidé de montrer patte blanche à leur copain Laurent Blanc, futur sélectionneur national, en organisant soigneusement la tabula rasa avant son arrivée ?

La déchéance de l’Équipe, réduite à des méthodes de presse à scandales (couverture racoleuse avec insanités en grosses lettres, fuites montées en épingle) pour améliorer son bilan comptable ? La dérive d’une rédaction qui fait primer sa vendetta contre Domenech, lointaine continuation du lynchage d’Aimé Jacquet, par rapport à sa mission d’information ? Faut-il retenir cela, le droit à la vie privée – en l’occurrence celle de l’équipe de France – foulé au pied au nom du droit à l’information ? La reprise et mise en scène, hors contexte, de propos de vestiaires qui auraient sinon été gérés en interne ?

Non, ce qu’il faut à mon sens retenir de ce barnum, c’est qu’un gros mot, ou une insulte, n’a pas la même valeur selon la personne qui le ou la prononce. C’est l’enseignement, plus que du seul mondial, de tout ce beau mois de juin, voire des trois dernières années.

Prenez un humoriste sévissant sur une radio de gauche – mieux encore, incarnant la « résistance de gauche » dans une radio suspectée de sarkozysation rampante. Ce champion radiophonique, pas toujours drôle il est vrai, de la lutte contre l’ordre établi, a sa façon bien à lui de prouver son indépendance et son impertinence : répéter plusieurs fois à l’antenne « J’encule Sarkozy », à une heure de grande écoute, sur la principale matinale du paysage hertzien. Ou, pour varier les plaisirs, « Ségolène Royal est une poufiasse ». Quand ses patrons envisagent de le sanctionner, c’est une levée de boucliers générale, au nom du droit, pardon, du devoir d’impertinence. C’est comme ça : insulter le président de la République prouve que vous êtes son farouche et incorruptible opposant, donc quelqu’un de bien. Symétriquement, il est vrai, le président en question n’hésite pas à gratifier un de ses concitoyens d’un viril « Casse-toi pauv’ con », devant les caméras de télé. Ce qui lui vaut le mécontentement de la gauche et des gens de droite bien élevés (ça fait beaucoup), mais ce qui ne nécessite visiblement ni mise au point officielle, ni amende honorable.

Prenez maintenant un footballeur sévissant dans une équipe issue en grande partie des couches populaires de notre société, et dépeint par les médias, qui plus est, comme l’incarnation des banlieues capuche-weshwesh-niquetamère. Ce champion footballistique, pas toujours très efficace il est vrai, a sa façon humaine, trop humaine de gérer la pression d’un match chauffé à blanc et d’une opinion nationale hystérisée : il pète un plomb à la mi temps, gratifiant son entraîneur d’un « Va te faire enculer, sale fils de pute ». Pas sur l’antenne de France Inter, pas au salon de l’agriculture devant les caméras de télé, non, dans un vestiaire. Et même pas directement (et yeux dans les yeux) à l’entraîneur en question. Quand ses patrons finissent par le sanctionner, c’est dans l’approbation générale, avec à la clé l’opprobre nationale pour le principal intéressé.

Admettons qu’un observateur neutre existe encore dans notre beau pays. Il pourrait se dire : tiens c’est étrange, d’où vient que « enculé » est moins acceptable que « j’encule », que « va te faire foutre » est cent fois pire que « casse-toi pauvre con » ? Pourquoi Le Monde, Libération et Le Figaro, à l’instar de leur alter ego sportif l’Équipe, n’ont pas encore entrepris une campagne pour exiger la démission du président de la République et de l’humoriste de France Inter, qui salissent respectivement l’honneur de la République et celui du service public ?

Ah mais mon bon monsieur, vous n’y êtes pas ! Didier Porte, assurément, et Nicolas Sarkozy, même si lui passe vraiment les bornes, on ne doute pas au fond de leur caractère d’être civilisé. L’un partage l’antenne avec les animateurs du Masque et la Plume, l’autre tutoie Obama et Angie Merkel. Et puis il vient de Neuilly, pas le genre à voler le sac à main de votre grand-mère, si vous voyez ce que je veux dire. En revanche, cet Anelka, c’est complètement différent. Ces jeunes des banlieues, toujours à deux doigts de basculer dans l’islamisme ou la violence … il faut les recadrer au premier débordement. Ils ne comprennent que ça, l’autorité façon régiment. Et comme ils ne réussissent que dans le sport (enfin, réussissaient), il faut veiller à ce que l’éducateur sportif, dernier rempart de l’autorité dans les ghettos, soit respecté comme Dieu-le-père. A la schlague. Un joueur, même sans « casier », même dans un moment de faiblesse, qui manque de respect au coach, c’est le symbole de tout : violence des quartiers, communautarisme, agressions contre les professeurs … Alors qu’un humoriste ou un président qui manque de respect dans les médias, qui récidive même, ça ne veut rien dire ni de lui, ni de l’époque ni du pays : c’est juste un instant d’égarement, sans aucune conséquence.

Mais moi, est-ce que j’ai encore le droit de m’emporter et d’employer un langage cru quand je suis énervé ? Est-ce qu’on va envoyer devant le tribunal tous les automobilistes qui s’oublient lors des embouteillages ? Est-ce qu’on doit déchoir de la nationalité française Éric Cantona, qui avait traité le sélectionneur de l’époque de « sac à merde » ?

Mon bon monsieur, c’est très simple ! Si vous êtes blanc, barbichu ou domicilié à l’Élysée, vous pouvez continuer à jurer comme bon vous semble. On est au pays de Rabelais, nom de Dieu ! Mais si vous portez capuche et accent des cités, garde à vue, pardon, gare à vous ! On vous aura prévenu. En France, il y a des ministres par définition innocents parce qu’ils n’ont pas “une tête à couvrir la fraude fiscale”. Et des footballeurs par essence coupables parce qu’ils ont la gueule cassée, ou un peu trop basanée.

Romain Pigenel

Equipe de France : race d’Abel, race de Caïn

Voile noir sur la Gaule : l’équipe de France de Raymond La Science a fait naufrage. L’explication ? Ne cherchez plus. Tout s’éclaire et se révèle dans la comparaison entre les glorieux aînés de « France 98 », surreprésentés hier sur le plateau de TF1 pour crucifier Raymond et ses boys, et la méprisable « mosaïque » (© Jean-Michel Larqué) de mercenaires humiliés par le onze zapatiste.

France 98-2000 ? Une bande de copains, des braves gars comme vous et moi, mus par « l’amour du maillot », toujours prêts à se « mettre minables » pour « le collectif », préférant se sacrifier pour une passe décisive, s’illustrer dans le « jeu sans ballon » que tenter seul leur chance devant le but. Une équipe reflétant les terroirs de France, avec son gardien chauve « avé l’accent », son buteur breton (remember Stéphane Guivarc’h ?), son gentil géant noir (le « sage » Desailly), son virtuose beur timide et respectueux avec un surnom aussi charmant qu’un zézaiement d’enfant. Une équipe qui alignait même un Basque sympa (il était marié à Elsa et il faisait du surf) et un fier Canaque. Bon, pas tout à fait catholique puisqu’il boudait la Marseillaise, mais il la boudait par patriotisme néocalédonien, donc par patriotisme, donc finalement ça allait.

« France » 2010 ? L’infamie sur pattes. O tempora, o mores ! Une bande d’enfants pourris-gâtés, des « millionnaires » pensant plus à leur prochaine voiture de sport qu’à « taper dans le ballon », des stipendiaires cyniques qui s’entraînent à huis clos rien que pour faire mal au cœur des gentils supporters qui viennent les voir. A faire pleurer Footix. Une génération banlieue-fric-rap-« baladeur MP3 vissé sur les oreilles », sans moralité, sans repères éthiques, dont la principale préoccupation est de savoir avec quelle starlette ou professionnelle mineure ils tromperont leur top-model siliconé d’épouse. Une sorte, oui, d’anti-France, des pseudo-stars en démonstration sur les pelouses britanniques ou italiennes, qui prennent en sélection nationale la place de bons joueurs humbles et discrets qui végètent injustement dans des clubs de province, forcément plus « sains ». Quand France 98 aimait passer du temps ensemble, « jouer aux cartes » avant les matchs ou « manger un plat de pâtes » entre joueurs et épouses de joueurs, la bande à « Nico » Anelka et « Lascar face » Ribéry montent tout de suite dans leur chambre d’hôtel 5 étoiles « jouer à la Playstation ». Triomphe, en résumé, de l’individualisme, du bling bling, de l’amoralisme, du déracinement … Et puis comment, insinuent même certains, se sentir concerné par cette équipe un peu trop noire pour le pays d’Astérix ?

France 98 contre radeau-menech de la Méduse, race d’Abel contre race de Caïn. Voilà l’analyse qui se répand à longueurs de colonnes et qui ne devrait pas faiblir si les Bleus, comme on peut le craindre, gagnent leur billet de retour pour la France mardi prochain. Une analyse qui a le mérite de la facilité, le mérite, aussi, d’entretenir la légende dorée de la période 1998-2000, cette époque où la France a cru disposer à jamais d’une équipe indestructible, mi-Mannschaft mi-seleçao. Le mérite, enfin, de correspondre exactement au malaise et au spleen d’une France qui ne va pas très bien. Mais il est difficile de ne pas voir combien cette explication socio-économico-culturelle tend à une certaine myopie. Oui, le star-system et le foot-business ont grandement progressé depuis l’ère Jacquet. Mais c’est le cas partout en Europe et dans le monde, et pas seulement en France, sans entraîner pour autant des effondrements sportifs à répétition. Messi, Rooney ou Cristiano Ronaldo ne vivent pas en ascètes ni ne sont payés en médailles en chocolat. Les querelles d’égo existent dans toutes les grandes équipes. Les hôtels de luxe ne sont pas l’apanage de la FFF, mais le reflet du quotidien des vedettes du ballon rond. « Faire main » pour gagner une qualification attire l’opprobre dans notre beau pays, mais on parle pour le même geste de « main de Dieu » ou de « renard des surfaces » dans de grandes nations de football. Quant à France 98, on oublie un peu vite les déboires de 2002 et 2004, on oublie la face sombre de Zidane, on oublie qu’en 2002, déjà, on liait le déclin des Barthez, Lizarazu et autres Desailly à leurs épouses mannequins et à leur trop-plein de pubs et de sponsors. A l’époque, on ne se moquait pas de la coupe de Zaïrois et des tatouages tribaux de Djibril Cissé, on le présentait au contraire comme la saine relève qui allait utilement remplacer les champions repus et sans envie de 98 et 2000. Quant au « j’menfoutisme » des Bleus de 2010, j’ai préféré, à titre personnel, le visage décomposé de Domenech, les larmes de Malouda, la honte d’Evra que le spectacle surréaliste offert en 2004 par un Titi Henry hilare au sortir de l’élimination face à la Grèce, et par la langue de bois débitée sur un ton robotique, le même jour, d’un Santini qui avait annoncé juste avant le début de la compétition son transfert dans le « privé ».

Que l’équipe actuelle ne donne pas vraiment envie, ni n’attire forcément la sympathie, on peut le comprendre et le reconnaître ; que celle d’il y a dix ans ait mérité de finir en vitraux de cathédrale, on peut vraiment en discuter. On peut aussi parallèlement s’interroger sur la lecture sociologisante et manichéenne qui est faite de cet échec qui reste avant tout sportif. En dit-elle plus sur les problèmes réels des Bleus, ou sur les doutes et les crispations de notre pays ? Il y a manifestement une corrélation étonnante entre l’ambiance générale nationale, les résultats de la sélection, et la lecture faite par le pays de ces résultats. Reste à voir dans quel sens fonctionne cette corrélation, si l’équipe de France révèle les problèmes de la France – le Monde a ainsi expliqué que notre sélection nationale était minée par un clivage entre « joueurs de banlieue » et « joueurs de province » – ou si les commentateurs enfiévrés projettent en partie les débats nationaux sur les déficits sportifs et humains de notre équipe. En 1998, écouter du rap était chic, I Am et NTM représentaient la « France qui gagne » en musique, Vincent Hardy racontait sous le regard approbateur de Roger Zabel comment « les quartiers de Marseille » avaient été le théâtre innocent des entraînements du jeune Zidane, inventant « dans la rue » les mouvements qui le rendraient célèbres. Depuis, Villiers-le-Bel, le gang des barbares, « l’enfer des tournantes » sont passés par là. De la célébration des Black-Blanc-Beur on est passé, dans le débat public, à la crainte du repli communautaire, à la France « que l’on aime ou que l’on quitte » (tiens, et « l’amour » du maillot ?), aux racailles basanées que l’on traite à coup de Kärcher, au sarkozysme façon Fouquet’s. D’un certain angélisme à un pessimisme certain. Et de même que l’on avait surinvesti les Bleus de 98 comme symboles de l’intégration et de la République métisse, on rejette aujourd’hui, pas toujours rationnellement, l’ensemble des tares et des peurs de la France de 2010 sur l’échec sportif (incontestable) de la sélection tricolore. Pas sûr, pourtant, que les joueurs d’hier soient si différents de ceux d’aujourd’hui – pas plus, en tout cas, que ne le sont les Espagnols de 2010 de ceux de 1998, tout comme les Allemands, Argentins, et autres formations plus en forme du moment.

Laissons le sport reprendre ses droits, sur le terrain comme dans les commentaires. L’auteur de ce billet ne préjugeant pas de son expertise en la matière, l’analyse s’arrêtera là. On souhaite en tout cas bien du plaisir à Laurent Blanc, gardien du temple de la « génération dorée », pour construire une formule gagnante dans un tel contexte.

Romain Pigenel

Ah ça ira, ça ira, ça ira …

Interrogés par l’IFOP et Sud Ouest sur une baisse du salaire des ministres, plus de 80% des Français se disent « plutôt favorables ». Le plus intéressant n’est pas le résultat – somme toute prévisible en pleine crise politique, économique, démocratique etc. –  mais le fait même que l’on vienne poser cette question et que l’on introduise dans le débat public cette « révélation » pas vraiment fracassante. L’ombre du couperet plane avec insistance depuis un bon moment en fait, sous une forme ou sous une autre ; baisse des salaires ministériels il y a quelques temps déjà, polémique sur les logements des ministres hier, question du cumul salaire-retraite parlementaire aujourd’hui, ou encore imprécations contre « l’omerta » sur les revenus des politiques … Quelle que soit l’accusation précise, tout revient au bout du compte à l’idée diffuse que nos responsables politiques « touchent trop » et de façon pas assez transparente, dans l’absolu peut-être et par temps de crise à coup sûr.

Poujadisme diront certains ? L’affaire est plus complexe. Bien sûr, la critique du « big government », avec ses bureaucrates trop payés pour leur fonction de parasite, est une thématique classique du populisme de droite, à laquelle la gauche fait d’habitude la sourde oreille. Mais elle sonne doux, dans ce cas particulier, aux tympans progressistes, puisque la ritournelle se pare de l’argument de la justice sociale, avec en bonus la coloration doloriste propre à la gauche « solidaire » qui défend le « care » et les « exclus » : comme l’explique Martine Aubry, « Des ministres rémunérés 14.000 euros brut par mois, les Français ne peuvent pas comprendre alors que leur pouvoir d’achat stagne [ …] C’est inacceptable qu’on gagne 19.000-20.000 euros par mois quand on a fait le choix de l’intérêt général ».

Cette belle unité nationale pour réclamer la guillotine salariale, de François Fillon à la première secrétaire du PS en passant par Martin Hirsch ou François de Rugy, ne va pas sans poser quelques questions. Par-delà la diversité des critiques et des exigences exactes, on remarque d’abord une certaine confusion entre différentes notions de justice sociale et salariale. Première option : « tout travail mérite salaire ». Un travail correctement effectué mérite d’être payé à sa juste valeur, valeur estimée en fonction des grilles salariales idoines, et/ou des tarifs en vigueur sur le marché. C’est la défense de Christine Boutin (on remarquera d’ailleurs que personne ne s’est réellement penché sur la qualité de son travail). Deuxième option (celle de Martine Aubry) : « à contexte général donné, salaire acceptable, ou non ». Que les ministres soient bien payés en temps normal, passe encore. Mais quand les Français se serrent la ceinture, ce n’est plus admissible. Cette option ne dit rien de ce que devrait alors être un salaire admissible, mais elle semble considérer que le fait de « servir l’intérêt général » constitue déjà un salaire symbolique en soit, et impose, conjointement, de savoir sacrifier aux symboles : même si les salaires ministériels pèsent peu au regard des besoins des Français, il est bon, par vertu et par compassion, qu’ils se sacrifient.  Troisième option : « les Français vont devoir se serrer la ceinture, leurs élus doivent montrer l’exemple ». C’est le discours de François Fillon, et cela n’est sûrement pas un hasard. Étrangement, personne ne s’interroge sur le sens et l’ordre de l’exemplification. Les ministres et députés doivent-ils se serrer la ceinture en réaction aux efforts déjà consentis par les Français, ou alors, doivent-ils montrer la voie au tour de vis que le gouvernement s’apprête à faire passer, à coup d’austérité et de réforme des retraites au hachoir ?

La fonction ministérielle ou celle de député semblant appartenir à des sphères inatteignables, il n’est probablement pas venu à l’esprit des « Français » sondés par l’IFOP de comparer la forme des efforts demandés à leurs élus avec celle des efforts qu’ils font déjà ou que, plus important, le gouvernement pourrait leur demander de faire. Pourquoi, dans un problème particulier de cumul salaire/retraite, François Fillon s’empresse-t-il avec gourmandise de réclamer que l’on mette fin aux « avantages » en ce domaine de tous les parlementaires, en reprenant la rhétorique qui avait déjà été utilisée pour les régimes spéciaux ? Pourquoi parle-t-on de déconnecter travail effectivement réalisé et rémunération (Christine Boutin aurait accepté de renoncer au salaire de sa mission) ? Pourquoi pose-t-on brutalement dans un sondage le concept de baisse des salaires en raison de la crise, si ce n’est, peut-être, pour préparer les Français à en faire de même ?

La polémique est née spontanément du contexte social et économique difficile, ainsi que du cas Boutin, mais il faut reconnaître au gouvernement Fillon une habileté certaine pour la retourner et l’instrumentaliser en sa faveur. Le coup est double : d’une part, on continue à arrondir les angles trop bling bling du sarkozysme originel, en caressant les Français dans le sens du poil, et en livrant quelques têtes à la colère populaire ; d’autre part, on met déjà l’opinion en position d’accepter les régressions sociales sélectives qui ne manqueront pas d’être passées en force par les duettistes Woerth et Fillon dans les prochaines semaines. Comment pourrait-on applaudir aux sacrifices consentis des ministres et députés, et ne pas accepter que l’on en fasse de même pour les citoyens qu’ils représentent ? Ne pas accepter l’idée d’une chasse aux « avantages », sorte de nuit du 4 août sarkozyste, donc à l’envers (ne nous a-t-on pas déjà expliqué que les Français sont trop bien lotis) ? Il y a fort à craindre que le subtil distinguo aubryste (le sacrifice n’incombe qu’aux plus hauts représentants de l’intérêt général) ne pèse pas lourd dans le débat, surtout qu’il suppose d’une certaine manière que les fonctionnaires doivent être nettement moins payés que leurs homologues du privé – idée intéressante qui enchantera probablement le corps enseignant, fidèle gardien de « l’intérêt général » à bas prix. De la cacophonie générale il ne sortira qu’une affirmation, nourrie par les critiques des uns et des autres : l’heure de la diète a sonné, des ministères jusqu’aux chaumières.

Une démocratie adulte aurait tout à gagner à se passer de l’idée « d’exemplarité » telle qu’elle a aujourd’hui cours, et qui est en fait réduite à celle de symbole. Christine Boutin a beau concentrer l’animosité de beaucoup de Français, s’attaquer à ses émoluments ne comblera pas le trou des retraites. Pas plus qu’écorner les revenus de tous les parlementaires et ministres réunis n’impactera l’état du compte en banque des Français dans le besoin … Ces petites polémiques permanentes, qui ont pour principale (seule ?) vertu de répondre momentanément à l’exaspération populaire, écartent en vérité la possibilité d’un débat digne de ce nom sur l’intérêt du plus grand nombre. Plutôt que de s’arracher les cheveux sur les « avantages » d’une micro-« catégorie de Français » comme dit notre premier ministre, on aimerait parler pénibilité, échelle des salaires dans la société, écart de revenus acceptable, et même pourquoi pas salaire maximum, puisque l’idée est dans l’air … Réfléchir en termes de principes généraux, et non de coupables ou de victimes expiatoires. L’application aux cas particuliers suivrait, plus sereinement et utilement. Mais il faudra visiblement attendre. Et espérer que les responsables de l’opposition qui viennent hurler avec les loups (et se perdre, ce faisant, dans le détail) ne s’enferment pas dans le rôle d’idiots utiles du sarkozysme, auquel le citoyen Fillon aimerait probablement bien les cantonner.

Romain Pigenel

Vers des primaires Canada Dry ?

Le rapport sur la rénovation du PS, examiné hier au Bureau National puis ce jour au Conseil National du parti, a une qualité : il brasse large. Il a aussi un grand défaut : il brasse large. Peut-on raisonnablement débattre en quelques semaines seulement du cumul des mandats, des primaires, de la promotion de la « diversité » ? Est-il sérieux, surtout, de faire voter d’un seul tenant un texte amalgamant toutes ces problématiques complexes ? Au défaut d’inventaire à la Prévert vient s’ajouter un manque de hiérarchisation, entre les sujets comme à l’intérieur des sujets. L’idée folklorique d’un comité d’éthique socialiste est mise sur le même plan que l’organisation des primaires. La date et le calendrier de ces primaires, quant à eux, sont traités comme un détail parmi d’autres, purement pratiques, à côté du nombre de bureaux de vote et du prix de la carte d’électeur. Il s’agit pourtant d’un élément essentiel, peut-être même le plus essentiel de l’ensemble du rapport.

Quelle est la temporalité proposée par la commission de la rénovation ? « [Les primaires] se dérouleront à l’automne 2011, après les élections sénatoriales. Le dépôt des candidatures se fera à la fin du mois de juin ». « Dépôt des candidatures » mis à part, on est en train de rejouer (au candidat près ?) le scénario de 2006 : une désignation tardive, courte, réduisant d’autant les espaces de débat et de confrontation entre les différents candidats.

Pourquoi un tel calendrier ? Le document final examiné par le Bureau national du Parti n’en donne aucune justification. La première version du rapport, plus bavarde, donne un peu plus d’éléments. Elle évoque et justifie deux bornes : celle des cantonales 2011 (impossible de commencer les primaires avant leur dénouement, fin mars), et celle de l’automne de la même année (la « conclusion de la saison des Primaires doit avoir lieu au plus tard à l’automne 2011 »). Ce qui laisse un intervalle de temps de 7 mois pour organiser et déployer la primaire. Dans la première version du rapport (mais pas dans la seconde), cet intervalle est occupé par l’hypothèse d’une primaire à deux tours, dans le cas d’un grand nombre de candidats : premier tour éliminatoire début juillet, primaire à proprement parler à l’automne. Si au contraire les candidats étaient moins nombreux, il suffirait de commencer « en septembre » (et les sénatoriales ?), pour une « Primaire de courte durée, dotée d’une campagne courte ». L’idée d’un premier tour éliminatoire disparaît du rapport final, mais pour autant, la primaire n’est pas prévue plus tôt. Rien n’est dit non plus de la façon d’occuper utilement le temps entre la fin des cantonales et les déclarations de candidature d’une part, entre les déclarations de candidature et la primaire à proprement parler d’autre part. On parle simplement d’un « déploiement naturel et total » des primaires « à partir de mars » … tout en affirmant par ailleurs qu’il est dangereux de laisser des candidatures officieusement déclarées dans un « vide organisationnel » !

On sort de ces lectures avec deux sentiments. D’abord que la volonté ferme des auteurs de ces rapports, jamais explicitement argumentée ni discutée dans ses conséquences, est celle d’une primaire courte et tardive, quelles qu’en soient les modalités exactes. Ensuite que la conception de cette primaire reste extrêmement confuse, faute peut-être d’une idée assez claire de ses objectifs concrets. Petit détail parmi d’autre, l’idée que laisser une primaire se déployer pendant l’été (les déclarations de candidature se faisant en juin), quand les Français sont en vacances et ont l’esprit ailleurs, n’est pas forcément un gage de succès, n’est visiblement venue à l’esprit de personne. De même que l’on peut bien déclarer la campagne « officiellement » ouverte en septembre ou octobre, dès lors que les déclarations de candidatures seront fermées, les hostilités commenceront, mais sans règles ni cadre organisationnel. Soit la pire situation qui soit.

Le bon sens commanderait une démarche simple. Reprendre les objectifs assignés à ces primaires dans le préambule de leur présentation (ouverture, popularité, instrument de façonnement de l’opinion …) et se demander, point par point, si le système que l’on met en place permet, ou non, de les atteindre. Des primaires trop courtes ne permettent ni de tester vraiment la capacité des candidats à défendre leurs idées, ainsi que leur façon d’être, ni de donner le temps à la « société civile » et à tous les Français de s’y intéresser et d’y prendre part. De s’en emparer. Elles figent l’opinion dans ses positions d’avant-primaires (positions que l’on sait très friables, voir là encore 2006), et les militants dans leurs fidélités de courant ou « d’écurie » présidentielle. En résumé, elles consistent simplement à ratifier ce qu’a déjà établi Monsieur IFOP ou Madame SOFRES. Puisque le storytelling est à la mode, on pourrait rappeler que c’est uniquement en s’inscrivant dans la durée que des séries télévisées, et leurs personnages, deviennent « culte » et suscitent un vrai engouement populaire. Rome ne s’est pas faite en un jour, Solférino non plus. Autre problème capital, des primaires trop tardives offrent au pays le spectacle lui-même tardif de nos affrontements internes (et laissent peu de temps pour une réconciliation et un rassemblement de leurs protagonistes), alors que le candidat de la droite est déjà en campagne.

Posé en ces termes, soumis distinctement au vote des militants – et pas au milieu d’un paquet de réformes du fonctionnement du parti – le débat serait sans doute tout autre, et d’une tout autre efficacité. Inversement, on a aujourd’hui l’impression – renforcée par les déclarations intempestives des uns et des autres sur des « pactes » de super-candidats – que l’on cherche en fait à reprendre aux militants ce qu’on leur a accordé un soir d’automne dans un instant d’égarement : une vraie chance de faire émerger, et de construire, une candidature qui soit à la fois conforme à leurs souhaits, et en connexion profonde avec le pays.

Romain Pigenel

La morale selon Rama

Les Bleus sont décidément mal partis dans cette Coupe du Monde. Après le decrescendo des résultats de la série de matchs préparatoires, il leur faut encaisser, à peine arrivés en Afrique du Sud, les leçons de décence de la femme politique préférée des Français, la « rebelle » Rama Yade. Dur.

Quels sont donc les griefs envers la bande à Domenech de l’ex-adjointe au French Doctor, passée des droits de l’Homme aux sports mais gardant visiblement une forte sensibilité morale, et un grand sens de l’indignation consensuelle, de sa première affectation ministérielle ? Ils ont choisi pour leur séjour sud-africain un hôtel trop bling-bling et donc « indécent ». Ou alors trop bling-bling par rapport à leurs résultats. Le caractère contradictoire de son propos n’a visiblement pas ébranlé la secrétaire d’État aux sports : soit le fait que des joueurs de football vivent dans un hôtel de luxe est anormal et « indécent » en soi en période de crise, soit ce droit peut leur être accordé, éventuellement, au regard de l’excellence de leurs résultats. Il faudrait savoir. Mais chacun aura compris que le sens profond de la remarque vise d’abord et avant tout la débauche d’argent en temps de crise économique. Est-ce une critique vraiment fondée ?

Il ne fait pas bon aligner trop de zéros sur sa facture ou sa fiche de paie en ce moment. Le député René Dosière en a lui aussi fait la démonstration en condamnant tour à tour la garden-party de l’Élysée et les logements de fonction des ministres. Toutes ces attaques, même si elles touchent forcément une fibre sensible (surtout quand on est soi-même dans le besoin) provoquent tout de même un certain malaise quand on y réfléchit un peu. Elles fonctionnent selon un procédé identique : on brandit des chiffres, des dépenses, en dehors de tout contexte et pour des montants forcément faramineux. Évidemment, ça choque. Prenons le cas des footballeurs. Il leur est reproché de séjourner dans un 4 étoiles luxueux. On oublie ce faisant de préciser qu’ils sont les chevilles (!) ouvrières d’un système médiatique et sportif fort lucratif, qui assure de considérables revenus aux propriétaires de clubs ou aux médias qui retransmettent les matches. Pourquoi les acteurs de base de ce système devraient-ils refuser de toucher leur part de ces revenus, et de vivre en conséquence ? Dans leur quotidien de joueur de haut niveau, ils sont choyés par leurs clubs, qui se les arrachent à coups de millions, de contrats publicitaires, de villas et de grosses voitures. Pourquoi devraient-ils jouer la comédie de l’austérité quand ils arrivent en équipe nationale, camper en auberge de jeunesse et s’entraîner sur des terrains vagues ? Le football en Europe, comme le basket aux États Unis ou la Formule 1 partout dans le monde, brassent un argent considérable, en particulier parce qu’ils bénéficient d’un large engouement (et donc d’un fort investissement financier) populaire. On peut critiquer cet état de fait, voire condamner dans sa totalité le star-system sportif comme un opium du peuple. Mais pourquoi s’acharner sur les joueurs, si ce n’est pour exploiter à la fois la rancœur contre les mauvais résultats actuels de l’équipe de France, et la démagogie anti-« têtes qui dépassent » qui sévit toujours quand l’argent vient à manquer dans la société ? Double opportunisme qui, sous des abords plus blancs que blancs, relève en réalité du cynisme le plus complet. Les joueurs de l’équipe de France ne sont pas des fonctionnaires que l’on pourrait, à la rigueur, imaginer tenus à un devoir de frugalité envers l’argent du contribuable, ils ne se sont pas non plus scandaleusement pavanés dans un luxe provocateur et ostentatoire dans les médias ; ils sont des agents d’une activité économique parmi d’autres. Certes, celle-ci est investie d’une portée et d’une valeur particulières dès qu’elle se pare du maillot de l’équipe nationale. Ce qui ne va pas sans poser une autre question.

Pourquoi, en effet, s’ingénie-t-on à appuyer sur la nécessaire « exemplarité » des footballeurs ? La chose avait déjà été mise en avant lors du coup de tête de Zidane, de la main de Henry ou plus récemment des affaires de mœurs de Ribéry – dans ce dernier cas, la secrétaire d’État aux sports s’était d’ailleurs illustrée dans les mêmes termes. L’exemplarité n’est pas absolue ; on est toujours exemplaire en vertu de quelque chose. Dans le cas de la présente indignation de Rama Yade, il faudrait, imagine-t-on, que les footballeurs soient exemplaires de la nécessité de se serrer la ceinture « en temps de crise ». Intéressant message passé aux Français. Qui refuse de taxer les hauts revenus, qui a dégradé comme jamais la redistributivité de la politique de l’État, si ce n’est le gouvernement dont Rama Yade fait partie ? Réécrit explicitement, le sous-texte des déclarations de la première de la classe des classements de popularité fait frémir. « Déjà qu’on défend contre vents et marées le bouclier fiscal, qu’on creuse les déficits et qu’on casse l’intervention publique dans les banlieues, soyez sport les gars, n’allez pas en plus leur mettre l’eau à la bouche à nos administrés … ». Joli tour de passe-passe.

Plus généralement, l’idée même d’une « exemplarité » des sportifs pose problème. On ne voit pas pourquoi le sport devrait consister en un univers de petits saints et d’icônes édifiantes, alors qu’il est d’abord et avant tout une activité humaine passionnelle, et donc reflétant les passions humaines, dans ce qu’elles ont de grand comme, parfois, de médiocre et de lamentable. Que des milliers de jeunes s’identifient à Zidane ou à Henry est une chose. Mais que personne ne soit capable de leur expliquer que oui, parfois, on peut mal agir, et qu’au contraire on aille reprocher à ces joueurs de ne pas se comporter en personnage du Club des Cinq à chaque instant de leur vie publique, cela témoigne d’une morale ambiante singulièrement malsaine, infantile et pour tout dire assez névrosée. Au fameux « Ni Dieu, ni César, ni Tribun », les révolutionnaires de l’an 2010 devraient peut-être ajouter un « Ni Zizou » … On s’interrogera, enfin, sur une époque qui fait peser tout le poids de la responsabilité de guide moral sur ses seuls sportifs, en particulier en direction des jeunes de banlieue. Quid des intellectuels, des personnalités politiques, des artistes ?

BHL peut dormir tranquille : ce n’est pas demain la veille que Rama viendra l’accuser d’inculquer l’usage de sources “bidon” aux étudiants.

Romain Pigenel

Le FN new look au révélateur du foot

L’éventuelle prise en main du Front National par Marine Le Pen coïncidera-t-elle avec la mutation du vieux parti d’union des extrêmes-droites en une formation « simplement » populiste et nationaliste, débarrassée de ses vieux démons racistes et sociaux-darwiniens ? La récente interview de la candidate à la succession de Jean-Marie Le Pen, sur l’équipe de France, permet de juger des transformations à attendre du discours et de la grille d’analyse du FN.

Les Le Pen père & fille présentent une constante familiale : ils n’aiment pas l’équipe de France « black blanc beur », ou « black black black » comme la raillait l’éminent Finkielkraut, parce qu’elle ne comporte pas assez de blancs. Pour les deux, un des stigmates de ce cosmopolitisme honni est la réticence de certains joueurs à entonner la Marseillaise. Mais le patriarche et l’héritière divergent sur la façon d’exprimer leur désapprobation. Du côté de papa Le Pen, tout passe forcément par le prisme biologisant de la race : « Il y a entre la France et cette équipe de France une certaine difficulté d’être ; peut-être le sélectionneur a-t-il exagéré la proportion de joueurs de couleur », affirmait-il ainsi à l’occasion de la Coupe du Monde 2006. Durant la Coupe d’Europe de 1996, le propos est moins direct mais tout autant raciste, jugeant « artificiel que l’on fasse venir des joueurs de l’étranger en les baptisant équipe de France ». Quel critère permet de juger, pour Jean-Marie Le Pen, du caractère étranger des joueurs de l’équipe de … France, puisqu’ils sont tous par définition Français, si ce n’est leur couleur de peau ? Le blanc est Français et réciproquement. Les autres sont par essence extérieurs à la communauté nationale, fondée sur la race.

Sous des abords semblables – même critique de l’insuffisante adéquation entre les joueurs et le pays qu’ils représentent, même volonté de créer un buzz à l’occasion d’une grande compétition de football internationale – la sortie de Marine Le Pen opère un glissement subtil par rapport au cadre idéologique de son père. Il n’est plus question, directement ou par allusion, de la race ou de la couleur de peau des joueurs. La suspicion de ne pas appartenir complètement à la nation-France subsiste – « La plupart de ces gens considèrent qu’un coup ils sont représentants de la France quand ils sont à la Coupe du monde, un autre coup ils se considèrent comme appartenant à une autre nation ou ayant une autre nationalité de cœur » – mais elle est désormais affaire de comportement, d’attachement, de manifestation de fidélité, toutes choses qui peuvent être acquises ou prouvées, même par un joueur à la peau colorée. L’idée même de « nationalité de cœur » fait étrangement écho, d’ailleurs, au « La France tu l’aimes ou tu la quittes » du Président de la République. Preuve que l’on n’est plus sur une distinction biologique et raciale indépassable (“un Noir ne serait jamais complètement français”), Marine Le Pen énonce même des conditions qui lui feraient éventuellement revoir sa position : « si on entendait parfois parler de patriotisme dans la bouche de ces joueurs, si un certain nombre ne refusaient pas de chanter la Marseillaise, si on ne les voyait pas enroulés dans le drapeau d’autres nations que la nôtre, peut-être les choses changeraient, mais en l’état, j’avoue que je ne me reconnais pas particulièrement dans cette équipe ». On se demandera d’ailleurs où la députée européenne a vu des Bleus en exercice s’enrouler dans un drapeau étranger, mais passons.

Certes, les propos de la candidate à la tête du FN restent frappés du sceau du parti. Et il ne fait d’ailleurs aucun doute que son électorat traditionnel, sans parler de ses militants, auront interprété cette prise de position dans la stricte continuité, racialiste et xénophobe, des sorties récurrentes de Jean-Marie Le Pen. Mais ce discours, c’est son ambivalence et son habileté, peut aussi parler à un électorat simplement patriote et chauvin, de même qu’à une certaine partie des « républicains » virés réactionnaires. Et il y a plus encore. Marine Le Pen introduit une critique sociale, appuyée sur la défense de la fameuse valeur-travail : « le pognon qui dégouline de ces gens », leur « argent facile », plaident autant que leur manque de patriotisme pour leur refuser le droit de « représenter la France ». Si l’on ajoute à cela la diatribe contre un Ribéry « vendu au proxénétisme sur mineure », en des termes proches de ceux utilisés à l’automne pour fustiger Frédéric Mitterrand, on voit se dessiner un tableau politique très particulier, mélange de nationalisme, de critique de l’argent-roi, et de sévérité sur les questions de mœurs. Cocktail – à mille lieues des provocations antisémites et des dérapages contrôlés de Le Pen père – qui semble bien pensé pour récupérer une frange populaire de l’électorat sarkozyste, séduite en 2007 par le « travailler plus pour gagner plus » et la radicalité sur les questions de nationalité, et aujourd’hui perdue au gré des ouvertures successives et de ce que certains ont appelé la carlaïsation. Une formule suffisante pour récupérer tout ou partie des électeurs drainés par Nicolas Sarkozy au FN d’alors ?

Romain Pigenel

Les 5 clés des primaires

La séance de ce jour du Bureau National du PS marque le coup d’envoi des présidentielles, et pour commencer le départ de la réflexion chez les socialistes, et à gauche, sur les primaires. Puissant outil de transformation de la politique pour les uns, moyen de faire émerger un Obama français pour les autres, le concept soulève autant d’espoirs qu’il est polysémique. Il y a primaires et primaires, et on obtient un processus à la forme et au résultat très différents selon que l’on apporte une réponse, ou une autre, à 5 questions-clés.

(1) Qui participe ?

La France n’est pas les États-Unis, où la « gauche » est représentée par un seul parti. Prétendre rassembler largement le peuple de gauche dès le premier tour pose la question du rassemblement des partis de gauche. Et donc celle de la définition de la gauche. Est-ce uniquement la gauche de gouvernement, ou faut-il au contraire s’étendre jusqu’à la gauche dite radicale ? Et à l’autre extrémité du camp « progressiste », comme on dit quand on veut embrasser tout le spectre de l’antisarkozysme, faut-il tenter d’aller accrocher des centristes, ou des gaullistes sociaux ? La question peut paraître spécieuse dans les deux cas : après tout, viendra qui voudra venir. Mais ce pragmatisme est insuffisant : il est toujours possible, par une négociation programmatique et/ou par une répartition d’investitures, de tendre la main à des formations ou à des individualités qui ne feraient pas le premier pas d’elle-même. Admettons que cela soit possible, est-il souhaitable d’avoir un seul candidat de tous les antisarkozystes dès le premier tour, au risque de le priver de réserves de votes pour le second ? Ou au contraire, est-il préférable d’avoir plusieurs candidats pour les différentes familles progressistes, capables de drainer d’importants renforts de voix au second tour en faveur du candidat arrivé en tête au premier ?

Si l’on tente effectivement de ratisser large dès le premier tour, encore faut-il avoir des compensations à offrir aux partis qui acceptent d’abandonner la source d’exposition et de financements que représente la présidentielle. Ce qui nécessite une réflexion sur un accord de répartition des financements, donc, mais aussi des postes dans la campagne (porte-parolat …), et enfin des investitures pour les législatives, comme Daniel Cohn-Bendit et François Hollande l’avaient déjà esquissé. Et pourquoi ne pas envisager de faire concourir un ticket candidat à la présidentielle + premier ministre putatif (issu d’un autre parti), pour pleinement représenter toute la diversité des soutiens à la candidature ?

(2) Qui concourt ?

Qui dit primaires dit candidatures relativement nombreuses. Qui peut y prétendre ? Faut-il, d’abord, être membre d’un des partis organisateurs, ou bien peut-on laisser concourir une personnalité issue de la société civile particulièrement populaire (sportif, intellectuel, artiste …), et jugée à même d’accroître l’écho et l’aura du processus ? Question d’autant plus prégnante dans le cas hypothétique de la candidature d’une figure syndicale ou associative, qui interrogerait d’ailleurs la possibilité laissée, ou non, à des associations ou mouvements de participer en tant qu’organisateurs (à côté des partis) à ces primaires. Le sigle de RESF ou de la CGT pourrait-il figurer sur l’affiche d’un candidat rassemblant partis et mouvement social ?

Vient ensuite la question du nombre de soutiens nécessaires pour avoir le droit de participer, et de leur nature. Exiger un nombre de « signatures » élevé, et appartenant à des élus ou dirigeants politiques, conduit à favoriser des candidatures du sérail. Baisser le seuil, et accepter que des pétitions de citoyens puissent tenir lieu de ticket d’entrée, permet au contraire l’émergence de figures nouvelles.

(3) Que fait-on pour les rendre attractives ?

Avoir des partis et des candidats c’est bien, avoir des centaines de milliers de Français qui se pressent pour voter et soutenir leur(s) candidat(s), c’est encore mieux. Or les adhérents à 20 euros du PS en 2006 ne s’étaient comptés « que » par dizaines de milliers. Comment rendre les primaires plus attractives ? La motivation peut venir par l’association, à savoir par le degré d’implication des adhérents dans l’élaboration de la campagne des (puis du) candidats, et des (puis du) programme. Que la démocratie participative de Ségolène Royal en 2007 ait été trop tardive ne veut pas dire qu’il faille en abandonner le principe … Autre facteur de motivation, l’existence de vrais enjeux dans le processus de désignation. Enjeux idéologiques (les candidats incarnent-ils des visions politiques réellement différentes ?), enjeux personnels (a-t-on le choix entre des présidentiables aux styles différents ?), enjeu, enfin, d’incertitude (y a-t-il un vrai suspens dans la primaire, ou est-elle fermée d’emblée par un accord de « cartel » entre les principaux protagonistes ?). Une primaire impliquant peu ses électeurs, et n’offrant qu’un choix de façade entre candidats sensiblement identiques, avec pour agrémenter le décor quelques outsiders exotiques mais sans vraie chance de gagner, risque de peiner à trouver son public.

(4) Quel rapport au parti organisateur ?

Les primaires partiront du PS, parti qui aura la responsabilité d’en constituer la colonne vertébrale. La vie interne du PS – et donc son prochain congrès, qui devrait normalement avoir lieu courant 2011 – aura donc un fort impact sur le déroulé de la désignation. Quand aura effectivement lieu le congrès : avant, après les primaires ? Un congrès pré-primaires aurait pour avantage de réaffirmer une ligne politique du PS avant le début de la compétition, et donc de le protéger contre une présidentialisation totale. Mais il aurait aussi pour effet pervers de fausser la primaire, en en constituant un vrai-faux premier tour déterminant (sauf retournement spectaculaire, on voit mal comment la force victorieuse du congrès pourrait être battue à des primaires se déroulant quelque semaines plus tard). Inversement, un congrès post-primaires consisterait probablement en une simple validation de leur résultat, et offrirait le PS à leur vainqueur, achevant la présidentialisation du parti. Remarquons au passage que dans ces deux cas de figure, il reste toujours le risque, aussi minime soit-il, de primaires et d’un congrès couronnant des responsables politiques différents, et donc d’une réédition de la situation de 2007, avec un parti et une candidate ne jouant pas vraiment la même partition. Tout ceci pourrait plaider pour une troisième solution, un congrès socialiste après la présidentielle. Mais cela ne laisserait-il pas un parti exsangue et vidé de sa substance, trop longtemps administré suivant les équilibres d’un congrès de Reims depuis des lustres caduc ?

(5) Quel calendrier ?

C’est peut-être la question maîtresse. Elle se résout en deux critères : la durée, et la date. Des primaires précoces font prendre le risque de produire un candidat qui s’use en attendant durant de longs mois le vrai scrutin, perdant progressivement l’attrait de la nouveauté et la curiosité et l’enthousiasme qu’il avait initialement suscités. Des primaires tardives, inversement, n’offrent pas le temps nécessaire pour réconcilier les différents concurrents et imposer la candidature dans le paysage national. Confere, là encore, 2007. Et leur durée ? Des primaires longues, avec de nombreux tours et d’encore plus nombreux candidats, peuvent donner le sentiment aux Français d’une gauche ravagée par des conflits d’égos, se mettant en scène dans d’interminables débats. Mais des primaires trop courtes présentent deux défauts majeurs : d’une part, elles ne donnent pas le temps aux Français (et particulièrement à ceux qui s’inscrivent pour voter) de pleinement s’y associer ; d’autre part, elles ne donnent pas la chance à des candidats peu connus d’émerger au gré des débats et mobilisations, sanctifiant d’une certaine manière l’état de l’opinion tel qu’il est au début du processus. Autant de problèmes, on l’a vu, pour l’attractivité du dispositif.

Les militants socialistes, quand ils liront et débattront le rapport d’Arnaud Montebourg, auront à prendre en compte tous ces paramètres, s’ils souhaitent organiser des primaires qui tiennent réellement toutes leurs promesses.

Romain Pigenel

Madoff à la Santé, Sarko à l’Elysée ?

Est-il utile, est-il souhaitable, quand on est chef du premier parti d’opposition, et probable candidat à la présidentielle, de comparer le président en place à un escroc en col blanc d’envergure internationale, et de fustiger sa vulgarité ? Des propos de Martine Aubry, certes retirés de leur contexte, provoquent depuis 48H un concert de vierges effarouchées à droite, et des réactions quelque peu embarrassées à gauche. On peut sourire devant les noms des preux chevaliers qui se sont lancés au secours d’un Nicolas Sarkozy aussi silencieux que (probablement) ravi de cette occasion de se victimiser ; Nadine Morano ou Frédéric Lefebvre ne sont pas plus crédibles en champion de la dignité politique que Madoff en professeur de comptabilité.  On pourrait aussi rappeler à la droite les sorties d’un Raffarin sur les socialistes « qui préfèrent leur parti à leur pays », ou d’un Estrosi éructant sur l’humanité « de bigorneau » de Ségolène Royal. La liste est longue, et le ridicule, heureusement, ne tue pas.

Mais un certain malaise persiste. D’où vient-il ? Les attaques de Martine Aubry ne sont pas les plus dures que l’on ait entendues sur Nicolas Sarkozy, lui que Badiou traitait en 2007 « d’homme aux rats », ou que des humoristes comme Guillon brocardent régulièrement, jusque sur son physique. Les déclarations de la première secrétaire s’inscrivent même dans un registre de parole bien connu des militants et habitués de la politique ; ce qu’on appelle des propos de tribune, plaisanteries assassines, caricatures au lance-roquettes ou réaffirmation consensuelle des valeurs centrales d’un parti, pour faire plaisir à l’assistance et s’attirer des applaudissements nourris. Nicolas Sarkozy, croquemitaine absolu pour la gauche, est un « bon client » pour ce genre de sortie. Par ailleurs, l’exaspération qu’il déclenche chez tous les Français nettement engagés à gauche, militants, mais aussi syndicalistes, activistes, bloggeurs politiques etc. est telle que les excès verbaux à son égard peuvent plaire bien au-delà d’un meeting socialiste, et même attirer les faveurs de l’extrême-gauche. Pourquoi s’en priver ?

Mais – puisqu’au centre de tout cela réside l’envie de mettre un terme au séjour de Nicolas Sarkozy à l’Elysée – suffit-il d’agonir d’injures son adversaire politique, de fustiger sa malhonnêteté – fût-elle avérée – et sa « vulgarité » pour prendre le dessus sur lui dans une élection ? Les expériences malheureuses des Démocrates américains et italiens, face à Bush et Berlusconi, montrent qu’il n’en est rien. La radicalisation d’un camp contre le candidat adverse permet, justement, de sur-mobiliser ce camp, mais ne conduit pas automatiquement à faire se déplacer tous les abstentionnistes, ou à conquérir les électeurs indécis qui ne sont pas engagés dans un combat « pour » ou « contre » un candidat, mais simplement dans une tentative de voir clair sur les chances de chacun de bien gouverner le pays. Un électeur peu motivé, même s’il n’est pas content de la politique du pouvoir en place, ne trouvera sans doute pas beaucoup d’encouragement à aller voter s’il assiste à une guerre de tranchée à coups de noms d’oiseaux entre les forces en présence. Surtout quand elles reprennent les mots du populisme et du poujadisme, en traitant le camp adverse de voleurs et d’escrocs. Comment choisir entre bonnet blanc et blanc bonnet ? Au surplus, on rappellera que la malhonnêteté vérifiée de certains candidats, dans d’autres pays ou à d’autres élections, n’a jamais empêché de les faire élire. On ne gagne pas une élection sur un certificat de premier communiant ou un brevet d’élégance germanopratine. A nourrir tacitement ce type de calcul, le PS peut rester longtemps sur son trône de premier opposant.

Le plus inquiétant, dans ce faux-pas qui sera oublié demain, reste en réalité son tempo. C’est dans le discours de clôture de la convention du PS sur le nouveau modèle de développement, qui devait couronner le lancement de son projet économique et social, que cet écart de langage a eu lieu. C’est également, grosso modo, tout ce que les médias en ont retenu, hormis le fait que ladite convention avait eu lieu. On peut leur reprocher de ne pas assez se pencher sur le contenu des textes, on peut aussi crier à l’injustice, parce qu’ils sont loin d’être indignes et ouvrent des débats cruciaux sur l’industrie, l’écologie ou encore le protectionnisme. Mais il n’empêche : on n’a pas le sentiment qu’une ou deux grandes propositions économiques et sociales sont désormais clairement identifiées au PS dans l’opinion. D’une part, sans doute, parce que le peuple de gauche n’a pas suffisamment été associé à ces travaux, à leur élaboration; d’autre part, encore plus probablement, parce que de telles propositions ne ressortent tout simplement pas de ces textes. C’était d’une certaine manière prévisible, tant il avait été expliqué qu’il ne s’agissait ni d’un projet, et encore moins d’un programme, mais d’une « matrice » pour des propositions ultérieures. En réalité, on cherchait à produire un texte le moins contraignant possible pour les futurs candidats, et le plus conciliant possible pour les différentes tendances du PS. C’est assurément un acquis bénéfique pour la vie interne des socialistes. En est-il de même pour leur rapport au pays ? La réponse est dans la question.

Demain à la même heure, tous les esprits seront braqués sur l’organisation des primaires, et les porte-parole de l’UMP auront trouvé d’autres chats à fouetter. Ainsi va la vie médiatique. Mais la campagne présidentielle, quand elle commencera, offrira quotidiennement à la gauche des occasions de perdre ses nerfs. Si elle tombe à chaque fois dans le panneau, au risque de rendre inaudible son programme pour le pays, l’actuel locataire de l’Elysée (que l’on avait déjà traité de tous les noms en 2007, faut-il le rappeler) pourra sereinement envisager une prolongation de son bail.

Romain Pigenel