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Zemmour, avocat incompris des statistiques ethniques

Alors que « l’affaire Zemmour » n’en finit plus de rebondir, entre ramifications juridiques et dommages collatéraux, il y a un silence – et même parfois une hostilité patente à l’égard du trublion télévisuel – que je ne m’explique pas : celui des défenseurs de la statistique ethnique.

Serpent de mer dans le débat français sur l’intégration et la lutte contre les discriminations au faciès, les statiques ethniques devraient permettre, selon leurs défenseurs, d’accroitre considérablement la (re)connaissance des inégalités réellement vécues par les Français à la peau pas assez blanche. Savoir, par exemple, combien de Noirs travaillent dans tel secteur avec tel niveau de formation initiale, comparer avec le nombre de Blancs, et pouvoir ensuite conclure à une discrimination de x % au détriment des premiers. Mais ce projet ne s’est pas encore imposé dans la société française, décidément très rétive (Probablement par archaïsme ? Ah l’exception nationale !) à se compter en Noirs, Arabes, Blancs, métis, un tiers un tiers un tiers, et toutes autres couleurs et combinaisons envisageables.

On pourrait donc croire les nobles chevaliers de cette forme de comptage racial heureux de gagner un tribun particulièrement médiatique à leur cause. Car ce qu’a expliqué Eric Zemmour, et qui lui vaut la tempête actuelle – les policiers ont raison de contrôler au faciès, car la majorité des délinquants ne sont pas blancs – n’est-ce pas une application parmi d’autres de cette belle idée de statistiques ? C’est pourtant simple : une fois que l’administration aura le droit de recenser les citoyens par appartenance ethnique, on pourra à la fois vérifier si les Noirs sont honteusement bloqués dans telle ou telle profession, ET si cela ne s’expliquerait pas par leur plus grande propension au crime !

Et pourtant aucun défenseur des statistiques ethniques n’aide ce pauvre Zemmour dans son impasse médiatique actuelle. Pire, Louis-Georges Tin et Patrick Lozès, patrons d’un CRAN toujours très en pointe dans le combat pour ces statistiques, ont de façon incompréhensible fustigé le racisme rampant de l’éditorialiste politique de Laurent Ruquier !

Trêve d’ironie. L’affaire Zemmour est en train de démontrer par l’absurde le danger de cette idée même de statistiques, et le mélange d’incohérence et d’inconscience de celles et ceux qui les défendent en espérant lutter contre le racisme. Eric Zemmour d’une part, ceux qui fustigent son racisme tout en défendant les statistiques ethniques d’autre part, ont un point commun fondamental : ils considèrent que la « race », couleur de peau ou consonance du patronyme peut constituer une façon acceptable de définir un citoyen dans notre République. Sans doute les uns le font ils avec les meilleures intentions du monde, quand les autres sont mus par des arrière-pensées plus douteuses. Mais au bout du compte ils se retrouvent sur la considération que cette donnée physique particulière qu’est la couleur de peau a vocation à être traitée comme, disons, le niveau d’études, les revenus ou la catégorie socio-professionnelle.

Du moment que l’on introduit de la classification ethnique dans le pacte républicain, il faut accepter, si l’on est un peu cohérent, que l’on puisse s’en saisir pour mesurer tout et n’importe quoi. Du parfois utile, comme les discriminations. De l’anecdotique, comme la satisfaction sexuelle, les goûts musicaux, que sais-je encore (on saura ENFIN si les Noirs dansent mieux !). Et du sordide, comme la corrélation entre crime et couleur de peau. Un « sordide » qui rime avec « stupide », puisque la découverte zemmourienne mélange avec mauvaise foi deux choses fort différentes : le lien entre pauvreté et un certain type de délinquance, et celui entre couleur de peau et pauvreté. Si le premier lien est effectivement explicatif et pertinent, le second n’est que la conséquence accidentelle des aléas de l’immigration. A d’autres époques, comme l’écrit Maître Eolas, la petite délinquance aurait été blanche.  Et encore faut-il faire la différence entre Paris et la province … Savoir qu’il y a éventuellement plus de Noirs et d’Arabes que de Blancs délinquants ne nous apprendrait rien sur les causes et les remèdes du problème, mais renforcerait sans aucun doute la peur fantasmée de la « racaille » dans l’opinion.

Les partisans des statistiques ethniques rétorqueraient certainement qu’elles permettraient de mesurer, dans le cas des discriminations, non pas une corrélation accidentelle et non explicative (comme dans le cas du lien entre délinquance et couleur de peau), mais un lien de cause à effet bien réel, celui entre peau un peu trop foncée et refus raciste de recrutement dans une entreprise par exemple. Mais une fois que la pratique sera entérinée, allez donc faire d’aussi subtiles distinguos dans les médias … Progressera probablement de façon spectaculaire l’habitude de tout ramener à la couleur de peau, le communautarisme, et au bout du compte le racisme. Surtout si, comme le laissent entendre deux juristes de bords politiques différents, Maître Eolas et Philippe Bilger, on constate en effet une prédominance de certaines couleurs de peau dans les tribunaux de région parisienne.

L’enjeu républicain reste plus que jamais le passage à une pensée et à une société post-raciales, où la couleur de peau ne serait plus vue que comme une différence physique parmi d’autres, et serait déchargée de toute la charge symbolique et des tabous et fantasmes qu’elle porte aujourd’hui. Zemmour et les pro-statistiques ethniques, qui sont en fait deux facettes d’une même pièce, contribuent malheureusement à nous en éloigner.

Romain Pigenel

Martine, Dominique, Ségolène et les autres

Si la gauche et les socialistes savourent aujourd’hui un succès incontesté aux élections régionales, chacun a déjà l’esprit tourné vers la prochaine échéance, qui promet d’être la mère de toutes les batailles : l’élection présidentielle de 2012. Le PS revigoré envisage désormais sérieusement que son candidat puisse l’emporter. Mais avec qui pour enfiler le costume de challenger de l’UMP ?

Pèse d’abord l’hypothèse/hypothèque DSK. Ce Godot socialiste, que tout le monde attend mais que personne (chez ses concurrents) n’a envie de voir revenir de Washington … Le patron du FMI a des avantages évidents dans la course à la candidature : sa popularité consensuelle, sa stature internationale, le bon souvenir laissé par son passage au ministère de l’Économie et des Finances, et le fait qu’il soit resté à l’écart des derniers combats de tranchée au PS. Tout le problème pour lui est de savoir comment combler cet écart, à savoir, comment revenir dans le jeu politique socialiste. Dans le débat actuel sur le calendrier des primaires, beaucoup pensent que l’option de primaires tardives, notamment défendue par Martine Aubry, vise noblement à lui laisser le temps de rentrer de Washington. Mais il y a sans doute une autre explication, beaucoup plus cynique.

Martine Aubry est actuellement (et pour un an et demi encore) à la tête du parti socialiste. Elle bénéficie de la montée naturelle des eaux pour le PS dans un scrutin régional de mi-mandat, sans qu’il soit possible de faire la part de sa responsabilité dans le résultat de cette élection aux enjeux à la fois hyper-localisés, et biaisés par le vote sanction anti-UMP. Certains veulent lui attribuer le mérite d’avoir fait taire les dissensions au PS, mais n’est-ce pas plutôt une conséquence du pragmatisme des élus locaux, soucieux de ne pas perdre leur base politique ? Quoi qu’il en soit, elle tire profit de ces bons résultats puisqu’elle a la chance d’occuper le fauteuil de direction au bon moment. Comme François Hollande en son temps, mais à quelques – importantes – différences près : elle ne souffre pas de l’échec du TCE, qui en 2005 était venu ternir l’étoile hollandiste (son TCE à elle a eu lieu avant, aux européennes 2009) ; elle bénéficie, conjointement, d’une bonne cote sondagière, donnée en hausse depuis l’automne dernier et appuyée par le soutien actif d’éditorialistes comme Laurent Joffrin. On se souvient comment les sondages, entre autres facteurs, avaient fait pression de l’extérieur en faveur de Ségolène Royal en 2006. Installée de la sorte au sommet du parti et (pour le moment) dans le peloton de tête de l’opinion, Martine Aubry a tout intérêt à repousser le plus loin possible les primaires, et à cultiver le légitimisme interne, qui la fera progressivement passer de premier secrétaire à candidate naturelle. D’où également le calendrier de travail qui devrait être annoncé dans les prochains jours, avec une dizaine de conventions thématiques à partir de ce printemps, qui vont constituer un long tunnel protecteur pour la première secrétaire. Si elles fonctionnent, elles la légitimeront un peu plus ; quant à ses concurrents qui voudront mettre la question de la candidature à la présidentielle sur la table, on les accusera de préférer leurs ambitions au débat de fond, et d’aller contre la nécessaire unité. Cette « unité » dont la première secrétaire et ses proches faisaient hier soir – c’est tout sauf un hasard – l’éloge répété … Au bout du compte, « on » affirmera que la candidature de Martine Aubry est une « évidence », mouvement qu’annonce d’ailleurs l’expression de « primaires de confirmation » employée à plusieurs reprises par Laurent Fabius.

Ce (probable) plan est habile, mais comporte son lot d’inconnues. D’abord la capacité ou non des concurrents de la première secrétaire (on pense à Ségolène Royal, François Hollande, et aux « quadras » comme Manuel Valls ou Pierre Moscovici, sans oublier le bien discret Bertrand Delanoë) à s’entendre et à ne pas se laisser écarter les uns après les autres, enfermés dans leur ambition personnelle. On remarquera d’ailleurs que ces personnalités représentent peu ou prou le camp « réformateur » du dernier congrès, et qu’il y aurait donc une logique à leur entente sous une forme ou sous une autre. Deuxième inconnue, le choix des militants (qui pèsera lourd, que l’on ouvre les primaires aux sympathisants ou non). C’est un secret de Polichinelle, les « courants » de circonstance du dernier congrès ont quasiment tous explosé et ne représentent guère plus que le poids de leurs « cadres » dans le parti. Parmi les militants qui n’ont pas disparu des sections, beaucoup ont pris du recul et se sont repliés sur le militantisme local, dans une position d’attente. Vers qui ou quoi pencheront-ils ? Question qui peut être étendue aux divers « barons » et élus locaux, dont on sait la double propension à pouvoir « faire » les votes, mais également à pencher du côté le plus fort. Le jeu reste donc plus largement ouvert qu’il n’y paraît. Et plus encore quand on voit que la grande majorité des soutiens de Martine Aubry provient des rangs des fidèles de DSK et de Laurent Fabius, et ne la suivraient probablement pas dans un cas de figure où elle devrait affronter la candidature de l’un des deux susnommés.

Reste ce qui importe le plus, le contexte extérieur. Jamais on n’a eu autant besoin d’air frais au parti socialiste et à gauche, comme le prouvent l’abstention, massive dans les cités, et la remontée du Front National dans des régions à bassins ouvriers. Ce n’est pas un hasard si les deux succès-surprises des élections, ceux du Front de Gauche et surtout d’Europe Écologie, sont le fait de formations qui sont à la fois des rassemblements et des dépassements de forces politiques antérieures. Les Français attendent du neuf, une autre façon de faire de la politique (ce qu’avaient d’ailleurs promis les candidats de 2007). Mais personne n’a trouvé la formule magique, ni le Front de Gauche, qui ne fait que retrouver les scores précédents du PCF, ni Europe Écologie, qui, sur fond de conflits internes déjà prégnants, atteint nationalement le résultat cumulé des différents partis écologistes en … 1992. Avec un électorat sans doute très composite et mobile, formé pour bonne part de déçus du PS, du MoDem et de la politique en général. Il faut rassembler plus largement, aller chercher tous les citoyens progressistes qui boudent les partis politiques, et rompre avec des segmentations et des réflexes idéologiques du siècle dernier. Rassemblement social, écologique et démocrate, ou purement écologiste ? La définition du périmètre exact appartiendra à ceux qui arriveront le plus tôt à créer un vrai mouvement populaire. Ce dont sont encore bien loin tous les protagonistes en présence.

Romain Pigenel

Martine Aubry et « l’homme de gauche »

Le grand chelem espéré il y a quelques semaines par Aubry, enfin à portée de mains ? On apprend que non à la lecture de Libé : «Bien sûr que non, insiste-t-elle. Non, il n’y aura pas de grand chelem.» La faute à qui, à Georges Frêche ! « Quand on ne s’exprime pas comme un homme de gauche, lorsqu’on bafoue les valeurs de la gauche, on n’est plus un homme de gauche.» Une victoire de Frêche ne sera pas à compter au total de la gauche. C’est dit.


Ces propos lapidaires viennent rejoindre ceux tenus par d’autres responsables socialistes, comme Arnaud Montebourg, qui expliquaient dans le cadre de la même affaire qu’il « valait mieux perdre une région que son honneur », ou appelaient à la destruction d’un “socialisme pourri”. Ils engagent une prise de position très problématique sur ce qu’est un « homme de gauche ».

Reprenons le problème dans le bon ordre. On vote, aux élections régionales, pour une liste de candidats qui vont ensuite « gouverner » en assemblée la région. Les listes d’un parti, la plupart du temps, reconduisent un certain nombre des conseillers sortants et s’appuient sur le bilan réussi du dernier exercice pour promouvoir leurs candidatures auprès des électeurs. Cela vaut pour les listes de candidats estampillées PS à ces régionales 2010.

Le deuxième tour dans le Languedoc-Roussillon oppose la liste de l’UMP à celle du FN et à celle de Georges Frêche. Cette dernière est majoritairement composée de candidats socialistes, investis dans le cadre du processus régulier du Parti socialiste à l’automne dernier. Parmi eux nombre de sortants, comme le président lui-même (qui n’appartient plus au PS en tant que tel depuis 3 ans, mais qui avait été normalement investi avant l’accrochage avec Laurent Fabius qui lui vaut aujourd’hui excommunication). Ils ont appliqué un programme qui n’a pas été dénoncé par le PS comme n’étant pas de gauche, et leur projet pour la prochaine mandature ne se situe pas à l’opposé des orientations du « contrat pour les régions » adopté nationalement par le PS. Ajoutons pour finir que quand Martine Aubry a appelé, en début de semaine, à faire « barrage à la droite » dans cette région, ce ne pouvait être qu’en votant pour une liste non de droite – celle de Frêche. Si la dirigeante d’un parti de gauche appelle à voter pour une liste pour barrer la droite, on a de bonnes chances de penser que la liste en question a (au minimum) des proximités avec la gauche.

Et pourtant, la première secrétaire persiste à affirmer que le Languedoc-Roussillon ne serait pas à compter, en cas de victoire générale dimanche soir, dans un « grand chelem » de la gauche. Outre le fait qu’elle écrase ce faisant toute une (probable) majorité au conseil régional sur la seule personne de son président et ses débordements personnels, elle sous-entend une bien curieuse définition de ce qui fait qu’un homme est – ou non – de gauche.

Première question : la politique menée par le Conseil Régional de Languedoc-Roussillon ne sera sans doute fondamentalement pas différente de celle menée durant le dernier mandat. Est-ce à dire que le Conseil version 2004-2010 n’était pas de gauche ? Conjointement, si d’autres régions mènent des politiques semblables à celles du Languedoc-Roussillon durant ce mandat, est-ce que cela voudra dire par extension que malgré le verdict des urnes, elles ne seront en fait pas de gauche ?

Deuxième question : qu’est-ce qui importe le plus pour décider si un homme est, ou non, de gauche ? Sa façon d’être, ses actes, les politiques effectivement menées ? Laurent Fabius, invectivé par Frêche, a (de la fin des années 90 à 2002) été un fervent défenseur de la baisse des impôts, avant de se reclasser à la supposée aile gauche du PS. Est-ce que cela ne mettait pas en question son statut d’homme de gauche ? Et pour ce qui est de Frêche, est-ce que des débordements verbaux pèsent infiniment plus que les politiques réalisées, au point que l’on se fonde uniquement sur ceux-ci pour l’expulser du cercle des gens de gauche ? Admettons, par ailleurs, que l’on découvre en examinant son bilan qu’il a œuvré contre le racisme et l’antisémitisme, en tant que maire de Montpellier puis président de Conseiller régional, qu’est-ce qui vaudrait plus, des mots ou ces actes ?

On ne peut pas balayer cette interrogation d’un rapide « les deux, mon général ». C’est une vraie question de morale politique, celle, justement, de la définition de l’éthique d’un responsable politique. C’est quoi, le bon homme politique ? Est-ce que son comportement personnel est aussi déterminant que ses réalisations publiques ? A la fin des années 90, Bill Clinton avait failli tomber sous les coups du puritanisme américain, pour lequel une relation extra-conjugale masquée est une bonne raison de destituer un président. Georges Frêche, de son côté, doit son aura sulfureuse à une série de débordements verbaux, tous marqués du sceau de l’ambigüité et qui relèvent plus d’une personnalité et d’un type de personnage politique – que l’on peut détester – que d’un racisme ou d’un antisémitisme saillants et avérés. Dire que ces éléments pèsent autant que l’efficacité politique (au service des administrés) dans la balance du jugement gauche/non-gauche ou dignité/indignité politique, c’est tomber dans un travers particulièrement dangereux, celui du moralisme. Qui suppose que les hommes et femmes politiques, pareils aux saint de jadis, doivent faire office d’exemples édifiants, y compris dans la partie de leur vie qui sort du strict exercice de leur fonction.

On notera au passage que ce moralisme, cette « terreur de la vertu », finit au bout du compte par générer ce qu’il cherchait à éviter : le mépris des électeurs. S’il faut plutôt « perdre une région [à la droite ?] que son honneur », cela signifie que l’on est prêt à abandonner plusieurs millions de Français à des politiques de droite que l’on condamne à juste titre par ailleurs. Ce qui n’est pas, me semble-t-il, la meilleure façon de mettre en œuvre les « valeurs de gauche » chères à Martine Aubry.

Romain Pigenel

Enseignants, gnan, gnan ?

Avec l’importance médiatique des élections régionales, et le peu de considération des grands médias pour les mouvements sociaux, la grève nationale des enseignants du collège et du lycée de ce jour risque de passer inaperçue. D’être reléguée au rang de bruit de fond désagréable et lancinant. Les profs en grève, une fois de plus ! Ces fonctionnaires, toujours à se plaindre … Bon nombre de Français, sans doute, prêteront une oreille distraite à la rapide évocation du mouvement de « grogne » (comme on dit sur TF1) au JT de 20H00, et passeront à autre chose. Sans réaliser qu’ils assistent sans s’en rendre compte à une entreprise de destruction méthodique de l’école de la République.

La droite a toujours eu une relation problématique avec l’école publique à la française, qui par ses principes mêmes (enseignants fonctionnaires, égalité de statut entre les établissements, logique coopérative …) est un démenti vivant au dogme libéral. Même quand les ministres de l’Education d’obédience RPR ou UMP prennent garde à tenir leur langue, il suffit d’écouter les prises de position de parlementaires, d’élus ou d’associations de droite, pour entendre le même refrain, encore et encore. Il faut plus de concurrence ! Plus de liberté de choix entre établissements ! Des professeurs payés au mérite ! Un financement public renforcé pour le privé ! Dézonage total de la carte scolaire ! Etc.  Les propos plus lénifiants tenus au plus haut niveau de l’Etat pour calmer les grèves d’enseignants, ou les doutes des Français qui n’ont pas fait une croix définitive sur une institution républicaine vieille de plus d’un siècle, doivent systématiquement être compris à l’aune de ce cadre de fond, sans aucune naïveté. La droite a un but obsessionnel : casser l’école publique telle que nous la connaissons. Et discrètement si possible.

Comment parvenir à cela, à décrédibiliser, plus largement, l’action publique, dans des sociétés où l’Etat-providence reste une valeur globalement positive, et où la majorité de la population n’adhère pas au culte de la privatisation à tout prix ? La méthode a toujours été la même : (1) Réduire les effectifs et les moyens du service public attaqué (2) Laisser monter et s’accumuler les dysfonctionnements, en faisant relayer par les élus de son camp, ou associations et collectifs proches le mécontentement (réel) des « usagers » et la dénonciation de ces problèmes (3) Constater officiellement et bruyamment les déficiences « structurelles » du service public en question, et lancer – au choix – un grand débat national sur la question, un séminaire ministériel, des Etats Généraux, un projet de réforme et de « modernisation », etc. Quelle que soit la dénomination exacte, l’objectif est simple : imposer dans l’opinion l’idée que les dysfonctionnements constatés proviennent non pas d’un manque de moyens et de l’asphyxie qui a été artificiellement construite en amont, mais de la motivation insuffisante des enseignants, des méthodes de travail inadaptées, de la discipline insuffisante … (4) Accoucher, au bout du compte, de propositions de réformes allant dans le sens de la dénaturation du système (privatisation, mise en concurrence, et tutti quanti).

Les déclarations ministérielles des derniers jours sont particulièrement emblématiques de cette vieille méthode usée jusqu’à la corde, mais étonnamment toujours aussi efficace. Luc Chatel a voulu introduire deux problèmes dans le débat public, l’absentéisme des enseignants, la sécurité à l’école. L’un et l’autre se fondent sur une vraie demande des Français, et, pour le deuxième cas, sur des incidents récents fortement médiatisés et instrumentalisés par la droite. Mais l’un et l’autre, surtout, consistent en une façon particulièrement orientée de parler de situations réelles, pour mieux en manipuler la perception. Le manque de « sécurité » n’est pas une menace abstraite qui viendrait d’on ne sait où (la vidéosurveillance insuffisante, la mauvaise intégration des sauvageons, le manque de discipline à l’école …), et devrait être élucidée par des « colloques scientifiques » (qui ont déjà eu lieu, la science n’attendant pas Luc Chatel) ; elle est le produit direct, de l’avis de tous les acteurs de l’éducation, de la fonte des effectifs de surveillants. L’absentéisme quant à lui n’est pas la preuve de l’indignité morale, ou de la paresse congénitale, des enseignants ; il est une des conséquences de la politique ubuesque du « non remplacement d’un fonctionnaire partant en retraite sur deux », qui met les effectifs éducatifs en tension permanente.

Tout citoyen réfléchissant calmement à ces questions pourrait déconstruire le discours dominant servi par l’UMP, ses ministres et ses officines. Mais l’intoxication est permanente et pernicieuse ; tout est fait pour instruire un procès uniquement à charge du « mammouth », sans s’interroger sur les responsabilités réelles des uns et des autres. Procès d’autant plus efficace qu’il est relayé, intentionnellement ou non, par d’autres acteurs moins « marqués ». Le magazine Côtémômes (publication a priori inoffensive distribuée gratuitement dans les magasins de jouets) s’était ainsi fendu il y a quelques mois d’un éditorial intitulé « Enseignants, gnan, gnan », où l’on dézinguait du prof à tout va. Personnellement, je vois tous les matins, en prenant le métro, l’affiche publicitaire qui illustre ce billet, et qui dissocie implicitement école (publique) et plaisir d’apprendre – pour faire la promotion d’un organisme privé de cours particuliers, défiscalisés donc financés au bout du compte par chaque contribuable … Que dire, enfin, d’articles parus dans la presse supposée de référence, mais qui reprennent sans contextualisation ni mise en perspective la communication ministérielle, comme ce récent papier du Monde sobrement (!) intitulé Luc Chatel s’attaque (sic) au non-remplacement des enseignants ?

Des problèmes scolaires autres que matériels et d’effectifs, il y en a. Il y aurait de belles réflexions à mener, en concertation avec tous les acteurs, sur la pédagogie, l’évolution de l’enseignement à l’ère d’Internet, le contenu des savoirs transmis. Mais cela ne pourra se faire tant que l’on subira un gouvernement imposant une grille de lecture idéologique et partisane sur la question scolaire. Pensez-y un instant, la prochaine fois que vous verrez une manifestation d’enseignants à la télévision …

Romain Pigenel

Prix du ticket de métro et nombre de sous-marins – faut-il s’appeler Julien Lepers pour faire du journalisme politique ?

C’est une tendance qui va en se renforçant depuis plusieurs années, les périodes électorales ressemblent à des séquences de Trivial Pursuit, où l’on assaille les candidats de questions-pièges censées révéler l’(in)aptitude des intéressés à accomplir correctement un mandat d’élu. On se souvient de Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et du nombre de sous-marins nucléaires de la France, pendant la campagne présidentielle de 2007. Aujourd’hui, la droite francilienne fait ses choux gras d’une erreur de Jean-Paul Huchon sur le prix exact du ticket de métro, répondant à France Info. On peut parier que la série va se prolonger et connaître une nouvelle flambée lors de la préparation des prochaines présidentielles. Que penser de cette culture du journalisme-quizz ?

L’objectif tacite de ce type de question est clair : tester les capacités et qualités réelles du candidat mis sur le grill, par-delà ses poses et ses formules de campagne. Ce qui est testé est de deux ordres différents : soit la connaissance de la vie quotidienne réelle des Français (prix du ticket de métro, mais aussi de la baguette de pain, de l’essence, etc.), soit l’expertise technique de haut niveau concernant les domaines d’intervention de l’élu (dans le cas des sous-marins nucléaires). Le fait même que les journalistes posent de telles questions révèle un présupposé négatif sur les candidats : ce sont des bourgeois coupés de la réalité de leurs concitoyens (dans le cas des questions sur la vie courante) ; ce sont des incapables (dans le cas des sous-marins), ignorants de sujets fondamentaux. On se situe donc dans une culture du poujadisme sceptique ou cynique, méfiant par principe envers tout homme ou femme politique.

Mais que révèlent vraiment ces questions (et les possibles erreurs des candidats) de l’inaptitude ou de l’aptitude, de la légitimé ou de l’illégitimité à représenter efficacement les Français ?

On remarquera tout d’abord qu’elles portent systématiquement sur des symboles. Le prix du pain, c’est le prix d’un des piliers de l’identité nationale, considéré à tort ou à raison comme la base de la nourriture française. Les sous-marins nucléaires sont … nucléaires, donc dangereux (qui dit nucléaire, dit centrales, dit bombe atomique, dit radiations). Le ticket de métro, c’est, par métonymie, les problèmes de transports des Franciliens. Le vrai objet de toutes ces questions est donc plus la dramatisation du débat politique (et sa réduction à quelques exemples frappants) que la vérification réelle des qualités utiles des candidats (quelle proportion de l’activité d’un président de la République est directement relative aux sous-marins nucléaires ?). Parallèlement, elles traduisent une conception naïve et erronée du fonctionnement du pouvoir politique et des processus de décision des élus. Actuellement moins que jamais, un seul élu peut ni ne prétend maitriser l’ensemble des paramètres techniques relevant de son mandat. Un élu ne décide ni ne travaille seul, il est toujours entouré de conseillers et de techniciens. On jugerait bien mieux des qualités d’un candidat en interrogeant sa vision générale, ou sa capacité à bien s’entourer, qu’en le soumettant à un « Question pour un champion » politique.

Les questions censées tester spécifiquement la connaissance du quotidien des Français sont plus problématiques encore. Elles supposent l’existence d’un mode de vie standard du Français moyen, auquel chacun pourrait mesurer sa distance ou sa proximité. Tout Français digne ce de nom mange du pain, “c’est une évidence”, et devrait donc connaître sur le bout des doigts le prix de la baguette. Mais dans un foyer où c’est toujours la même personne qui va acheter le pain, les autres membres de la famille sauront-ils combien coûte cette baguette ? Et si jamais, mauvais Français, ils ne mangent pas de pain, ou pas de la baguette, ou pas régulièrement ? Par ailleurs, est-ce que d’autres prix (forfait téléphonique mensuel moyen, musique en téléchargement légal …) ne seraient pas tout autant légitimes pour définir le quotidien de Monsieur-tout-le-monde ?

Pire encore, à mesure que ces questions-pièges s’institutionnalisent, on peut en dresser grosso modo la liste par avance et préparer des fiches-types de réponses. C’est d’ailleurs ce que font beaucoup de responsables politiques, de peur de se faire épingler. Non seulement cela biaise totalement la supposée vertu révélatrice de telles questions, mais on peut même imaginer des candidats complètement éloignés de la réalité de leurs électeurs, ou ignorants sur bien des sujets de leur futur mandat, qui apprendraient par cœur les réponses adéquates et passeraient donc avec brio ces « épreuves de vérité ».

Pourquoi ces questions ont-elles du succès, et sont appelées sans doute à en avoir plus encore lors des prochaines échéances électorales ? D’abord parce qu’elles font écho à la méfiance généralisée envers les milieux politiques. Mais aussi, du point de vue des journalistes, parce qu’elles leur offrent des moments d’impertinence à bon compte, dans un exercice par ailleurs de plus en plus formaté et balisé.

Cette pratique de l’interview-quizz rencontre trois fortes tendances du système médiatique actuel : l’obsession réductionniste du détail et du micro-, au détriment de la vision d’ensemble (voir par exemple la mode des panels de Français à interroger); la recherche du buzz à peu de frais ; enfin, tendance plus récente encore, la gué-guerre entre journalistes et politiques, les premiers cherchant à démontrer une indépendance de plus en plus mise en doute. Pas sûr que l’information – et la politique – en sortent grandies.

Romain Pigenel

Arnaques, programmes TV et botanique

Le 14 mars, comme cela commence à se savoir, c’est jour d’élection – le premier tour des régionales. Pendant le week-end précédant le dépouillement des résultats et tout particulièrement le samedi, les médias ne peuvent pas parler des candidats en lice, pour des raisons évidentes d’équité et pour éviter toutes sortes de manipulations de dernière minute. Alors les chaînes TV font comme si de rien n’était, et maintiennent des programmes génériques même si tout le monde a les yeux braqués sur le vote du lendemain. Ce qui apparemment constitue un vrai casse-tête de programmation, tout particulièrement pour TF1. C’est vrai : sans aucun doute à court d’idées, la chaîne n°1 s’est résolue à programmer un épisode d’Ushuaïa Nature, consacré à l’Islande. Petit rappel sur le concept : « Amoureux de la nature et conscient de la fragilité de la planète, Nicolas Hulot parcourt le monde à la découverte des peuples, des espèces animales et végétales. Ces aventures incroyables sont l’occasion de rencontres exceptionnelles, parfois inédites. Au cours de cette saison, l’équipe d’Ushuaïa Nature va nous faire rêver et nous faire découvrir des destinations souvent méconnues, mais aussi nous faire prendre conscience des trésors naturels qui nous entourent et qu’il faut à tout prix préserver. »

On sait gré aux bons samaritains de la chaîne de Boulogne-Billancourt d’utiliser notre temps de cerveau disponible pour y glisser un peu de conscience écologique. Et on leur sait également gré de nous réserver en cette belle soirée du 13 mars un des peu nombreux exemplaires de cette émission. Pensez donc : mises à part des rediffusions en fin de nuit pour insomniaques et autres noctambules, les reportages au bout du monde de Nicolas « Pacte écologique » Hulot ne sont distillés qu’une à deux fois par an, et n’ont que rarement eu l’honneur d’un samedi en prime time ces dernières années (les derniers épisodes datant du samedi 2 février 2010, du mercredi 20 mai 2009, du lundi 29 décembre 2008 et du mercredi 2 juillet 2008).

Que cela tombe juste avant un scrutin, complète coïncidence sans aucun doute. Quel lien entre une visite écolo de l’Islande, où « se joue aussi l’avenir de l’Homme » selon la présentation de presse, et un vote régional en France ? Un petit retour en arrière, de moins d’un an, donne pourtant quelques éléments de réflexion à ce sujet. L’avant-veille des élections européennes de juin 2009, la diffusion avec moulte battage médiatique du film environnementaliste Home de Yann Artus Bertrand avait été accusée d’avoir fait monter le vote Europe Écologie, son auteur s’en prévalant même. A l’époque, les responsables de ladite diffusion s’étaient cependant vivement défendus de toute manipulation de la date de passage TV, celle-ci ayant été décidée, disaient-ils, à l’échelle européenne. Pourquoi en douter ? Et pourquoi douter aujourd’hui des raisons de cet innocente programmation d’Ushuaïa Nature le 13 mars prochain ?

Pur hasard que des rumeurs persistantes courent sur les liens entre la chaîne du groupe Bouygues et l’Elysée. Pur hasard qu’un des rares épisodes de cette émission tombe non pas l’avant-veille (comme Home), mais la veille de l’élection. Pur hasard que l’un des enjeux de cette élection soit la redistribution (ou non) de « l’hégémonie » à gauche, entre PS et Verts/Europe Ecologie. Pur hasard encore que les derniers sondages laissent penser que dans certaines régions, les listes d’union de toute la droite pourraient être derrière les listes PS au premier tour …

Faire basculer quelques voix socialistes ou indécises vers Europe Écologie au premier tour, pour aviver la rivalité entre les deux formations, et permettre de maintenir l’illusion d’une UMP « premier parti de France » comme aux Européennes ; donner lieu, ce faisant, à quelques communiqués triomphants de Frédéric Lefebvre pour brouiller la lecture du scrutin – ça serait toujours ça de pris, non ?

Je dois vraiment avoir l’esprit mal tourné.

Romain Pigenel

Ali Soumaré, les banlieues et le syndrome V/V/V

Buzz à gogo, coups bas, révélations sordides et mensonges éhontés : il ne manquait plus qu’un retournement de situation spectaculaire à cette panoplie déjà bien étoffée pour que la campagne des régionales 2010 ressemble définitivement au feuilleton de l’été de TF1. C’est malheureusement ce qui est arrivé à mon colistier en Ile-de-France Ali Soumaré, victime d’une tentative de cabale médiatico-judiciaire par des élus UMP de son département. Retournement spectaculaire car avant même que la tentative de buzz ne prenne vraiment (la presse se montrant pour une fois d’une étonnante prudence), elle tournait à la fable de l’arroseur arrosé, les accusations les plus graves se révélant être fondées sur une méprise de personne. Coup de balancier en sens inverse, il n’en fallut pas plus pour que la presse acclame en héros celui qu’elle s’apprêtait peut-être à brûler.


Je tombai ainsi par hasard, mercredi matin, sur l’éditorial de Thomas Legrand sur France Inter (repris en substance ici), expliquant que cette affaire Soumaré allait permettre à la gauche d’enfin gagner les jeunes des cités, et qu’il était d’une certaine manière peu étonnant d’avoir un passé délictueux quand on vient des quartiers. Les jeunes des quartiers, « qui représentent une force, une vitalité incroyable, un potentiel créatif, un gisement d’avenir, toujours dénigré et caricaturé, traités de “délinquants”, justement. ». « La gauche en particulier sent bien qu’il y a là pour elle, les troupes et les cerveaux du futur », nous expliquait l’éditorialiste matinal.

Paroles généreuses, sans doute. Mais paroles stigmatisantes. Comment « s’intégrer » à la République, si ce n’est en bénéficiant enfin d’un regard normal du reste de la société ? Que ce soit en mal ou en bien, les quartiers sont systématiquement pointés du doigt et mis en spectacle, tour à tour regardés comme des zoos à bêtes curieuses et dangereuses, ou comme l’avenir de la France. Le lot des quartiers, semble-t-il, est d’être le fantasme de la République. Et trop souvent à leur sujet les mots de la gauche et de la droite se ressemblent comme l’avers et l’envers d’une même pièce ; quand la presse de gauche loue le « dynamisme » ou le « potentiel créatif », à l’instar de Thomas Legrand, la droite traque les enfants « hyperactifs » qui deviendront des adolescents délinquants. Un surcroit d’énergie, pour le meilleur ou pour le pire. Héros ou damnés de Marianne – mais enfants de la République parmi d’autres, ça, jamais. C’est ce que j’appelle le syndrome V/V/V, ou voyou/victime/vainqueur, alternative à laquelle se résume globalement la représentation des cités.

Les habitants des banlieues qui mènent ou aspirent à une vie normale, et essaient de s’en sortir comme les autres Français dans une période durcie par la crise, constituent sans aucun doute une majorité. Mais une majorité invisible, à laquelle les médias ne donnent pas, ou trop rarement, la parole. Aux discriminations que l’on connaît bien (économiques, sociales) et qu’ils subissent de plein fouet vient s’ajouter ce douteux privilège de ne jamais avoir droit à la banalité, ce précieux attribut des habitants des centre-villes. Quant à celles et ceux d’entre eux qui parviennent à occuper une position éminente, professionnelle ou médiatique, ils sont systématiquement et automatiquement condamnés à endosser le costume de représentant des jungles urbaines et des ghettos de la République, qu’ils le souhaitent ou non.

On ne peut que louer, encore une fois, la prudence des médias et le fait qu’ils se soient retenus de faire leurs choux gras des pseudo-révélations sur Ali Soumaré. Mais on aurait tout autant apprécié que leur défense consécutive se fonde sur le respect des principes, plus que sur une indulgence attendrie. Deux principes simples. D’abord considérer que le fait de « déconner » lorsque l’on est jeune ne veut pas dire, par une sinistre fatalité, que l’on deviendra forcément un caïd plus tard. Rappeler, ensuite, que des délits jugés (et a fortiori purgés par une peine) appartiennent définitivement au passé. Il suffisait de dire cela, par exemple avec une note d’humour comme l’a fait Vincent Peillon. Mais pourquoi vouloir tout ramener à ces zones « où a grandi et vécu A. Soumaré », où l’on ne peut grandir en restant « impeccable pendant toute sa jeunesse » ? Comme s’il fallait une excuse spéciale pour un individu spécial ? Ce qui vaut pour Ali Soumaré vaut pour tout candidat se retrouvant dans sa situation, et réciproquement. C’est tout, et cela suffit largement.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Parmi elles, la propension à répondre aux discours de droite sur « les racailles », version contemporaine de la dénonciation des classes dangereuses, par un discours de gauche sur la fatalité et l’héroïsme des banlieues, version contemporaine du paternalisme de bon bourgeois. Il n’y a pas de plus bel hommage à faire à ceux que l’on respecte que de les considérer comme on se considère soi-même – ni plus, ni moins.


Romain Pigenel

Ali Soumaré ou le coup de la gare du Nord

La campagne des régionales a pris vendredi soir un tour sordide, avec une attaque d’une violence inédite contre Ali Soumaré, tête de liste socialiste dans le Val d’Oise, qualifié par des élus UMP (Francis Delattre et Sébastien Meurant) de « délinquant multirécidiviste chevronné ».

Lors de débordements de ce type, la première question à se poser est justement s’il s’agit uniquement d’un débordement, œuvre d’un individu isolé et en marge de la campagne officielle de son parti, ou bien si les attaques sous la ceinture se font avec la bénédiction de l’état-major central. Dans le cas de Delattre, si le doute était encore permis lors de sa première sortie comparant Ali Soumaré à un joueur de foot, le soutien d’Axel Poniatowski à « l’outing » de vendredi donne de bonnes raisons de penser que l’on assiste à une stratégie si ce n’est conçue, du moins tolérée par Valérie Pécresse et son équipe.

Valérie Pécresse ? Sa campagne, commencée tôt, flotte et n’est jamais vraiment arrivée à décoller, ou à mettre sérieusement en danger Jean-Paul Huchon. Les derniers sondages laissent même penser qu’un véritable raz-de-marée de gauche est envisageable au deuxième tour. Dans ce type de situation, et alors que l’échéance électorale approche à grands pas, un responsable de campagne a plusieurs possibilités devant lui. Se recentrer sur son cœur de cible ou les thématiques-clés de son camp ; tenter des « coups », voire des coups bas. C’est précisément ce qui est en train de se passer.

La candidature de Valérie Pécresse s’était imposée, face à celle de Roger Karoutchi, dans une volonté de rupture avec une certaine image de la droite en Ile-de-France – pour faire vite, celle de feu le RPR des Hauts-de-Seine, avec tout ce que cela implique. Le choix des autres têtes de liste départementales s’est fait dans le même état d’esprit, avec la mise en avant de femmes jeunes et modernes, censées parler à des catégories de population au-delà des votants traditionnels de l’UMP (NKM a une assez bonne image chez les internautes, Rama Yade est supposée représenter la « diversité »). Mais cette logique de candidatures-symboles (on pourrait aussi y ajouter quelqu’un comme David Douillet) a fait long feu. Le quarteron de ministres-candidates – peut-être par un manque de temps dû au cumul avec leurs fonctions ministérielles, peut-être aussi (pour Yade et NKM) par crainte d’associer leur image à une défaite électorale – n’arrive vraiment ni à entrer dans la campagne, ni à opposer à Jean-Paul Huchon (et à faire vivre dans l’opinion) un projet réellement crédible et alternatif pour l’Ile de France.

Par conséquent, Valérie Pécresse, en fidèle disciple de Nicolas Sarkozy, tente ce qu’on pourrait appeler le « coup de la gare du Nord ». Pendant sa campagne victorieuse de 2007, l’actuel président avait en effet utilisé des émeutes de bandes à la gare du Nord, qui avaient duré plusieurs heures, pour reprendre la main dans la course à l’élection et refaire, paradoxalement, son image de super-flic face à une gauche toujours mal à l’aise sur ce terrain. Le cocktail est simple, et resservi régulièrement depuis 2002 : « la gauche, c’est l’insécurité, aggravée du laxisme face à l’insécurité » On a vu ces dernières semaines comment Valérie Pécresse tentait d’instrumentaliser des violences scolaires pour dénoncer l’action de Jean-Paul Huchon, alors même que tous les personnels éducatifs expliquent que c’est la réduction des effectifs humains – responsabilité directe du ministère – qui est la cause de l’enveniment de la situation. La couleuvre ayant été un peu grosse à avaler pour l’opinion, comme en témoignent les sondages toujours en berne de la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, il fallait frapper plus fort, et faire dans le sensationnel. C’est donc Francis Delattre qui s’y colle, utilisant la classique technique de la tête de Turc sur Ali Soumaré, d’abord assimilé à un remplaçant d’équipe de football (traduction : les Noirs ne sont bons qu’au foot), et maintenant qualifié de délinquant multirécidiviste.

Les termes employés sont intéressants. Le récidiviste est un personnage particulier de la mythologie sarkozyste, puisque le Président avait fait de son éradication (ou de sa mise à l’écart de la société pour un temps suffisamment long) un des points forts de son programme sécuritaire. Le multirécidiviste, a fortiori, c’est le mal incarné. Deuxièmement, l’acharnement sur Ali Soumaré n’est pas fortuit et doit se comprendre dans la continuité de la première sortie sur « l’équipe réserve du PSG » : on veut subliminalement glisser l’idée que la tête de liste Huchon2010 dans le Val d’Oise est une racaille. La racaillle, autre personnage phare de la mythologie UMP, mythologie selon laquelle tout habitant de banlieue (et surtout s’il a la peau un peu foncée) est susceptible d’appartenir à une bande de voyous et donc de mériter le Kärcher. Au fond, le message passé tacitement est simple : non seulement le PS est laxiste, mais pire encore il accueille des casseurs sur ses listes de candidats ! Deux mamelles du vote UMP tendance Sarkozy – la peur sécuritaire et la peur de ces « étrangers de l’intérieur » que sont les banlieusards – sont ainsi conciliées dans une seule attaque brutale, sur laquelle l’équipe Pécresse va sans doute surfer pendant plusieurs jours, cette dernière et ses proches gardant les mains propres dans l’affaire. Il leur suffit de se taire, de condamner mollement et de laisser faire, laisser pourrir.

Plus instructif encore est l’examen du fond du dossier. Laissons de côté la question, par ailleurs fondamentale, de savoir comment les élus UMP ont obtenu des informations de casier judiciaire, confidentielles. Parmi les faits reprochés à Ali Soumaré, aucun ne concerne l’exercice d’un mandat d’élu tel que celui qu’il brigue. Et quant à ceux auxquels on peut accorder une importance, ils remontent à plusieurs années et ont donné lieu à une rétribution judiciaire qui a été purgée par l’intéressé. En quoi est-ce que cela fait du candidat de Villiers-le-Bel un criminel inapte à exercer une fonction d’élu ? La morale sous-jacente à cette « lettre de délation », comme l’a appelée Claude Askolovitch, est double : d’une part, « qui vole un œuf vole un bœuf » ; d’autre part, quand on a fait des bêtises de jeunesse, on doit en payer le prix toute sa vie, parce qu’on a démontré une sorte de propension au vice qui se manifestera à nouveau. Toute idée de rédemption ou d’amendement personnel est donc supprimée : le délit ou le crime sont une nature inaltérable pour certains. Ce qui fait étrangement écho aux positions du parti majoritaire et de son chef de file à l’Élysée sur la « détection précoce » des délinquants mineurs via l’identification d’enfants hyperactifs, ou encore à ses propos sur telle ou telle disposition personnelle qui serait d’origine strictement génétique. Il y a des bons et des méchants dans les cités ; aux bons la méritocratie républicaine, aux autres la prison !

Issu de la banlieue, donc suspect ; ou encore noir, donc délinquant. Dans cette sinistre affaire, l’UMP s’aventure sur un terrain dangereux et irresponsable, qui n’arrangera rien à la crise de confiance entre des « banlieues » fantasmées et la République.

Romain Pigenel

Amères primaires

On aura au moins appris une chose aujourd’hui : pendant les régionales, Laurent Fabius continue à se raser, et donc à penser à la prochaine présidentielle. Invité de Nicolas Demorand sur France Inter ce matin, il a glissé en fin d’interview une information tout sauf anodine : il n’y aura pas d’affrontement entre DSK, Martine Aubry et lui-même dans les primaires du Parti socialiste. On sait les dirigeants politiques plus prompts à annoncer leur candidature, ou à démentir les rumeurs de leur non-candidature, qu’à faire pareille annonce. Elle doit donc être d’autant plus prise au sérieux, et décryptée quant à ses implications.

Que signifie ce pacte de désistement mutuel ? Concrètement, que seul un des membres de la triplette gagnante du dernier congrès pourra aller briguer l’investiture socialiste pour la présidentielle. Plus concrètement encore, les possibilités de retour de DSK semblant très compliquées, si ce n’est pas le biais d’un deus ex machina que l’on sait fort improbable depuis l’épisode Jacques Delors en 1994, cela restreint le choix à Martine Aubry et Laurent Fabius. De deux choses l’une : soit Martine Aubry parvient à capitaliser sur sa fonction de premier secrétaire et un bon résultat aux régionales pour s’imposer naturellement, sondages à l’appui, comme la solution d’évidence pour la présidentielle ; soit elle est fragilisée à cause de ce même poste par une quelconque crise interne, et c’est alors Laurent Fabius qui peut espérer jaillir comme le diable de sa boîte, en dernier recours.

Traditionnelle cuisine d’appareil, nous dira-t-on. C’est tout le problème. Car on nous annonce depuis des mois que les Primaires (© Obama) vont révolutionner le premier parti de gauche, apporter un souffle d’air frais et de glorieuse incertitude dans ses processus interne de désignation (pour la présidentielle) et permettre l’émergence d’un Obama français (comprendre : un parfait outsider issus de la « base » qui s’impose à l’appareil grâce à son seul talent). Or ces propos tenus sur l’antenne de France Inter ce matin, même s’ils n’ont rien de scandaleux en soi, démontrent que l’état d’esprit des (ou de certains) dirigeants du PS n’est pas du tout au diapason de ce que suppose la réussite de telles primaires. Pour paraître suffisamment ouvertes et attirer, ou générer, une réelle ferveur populaire, elles doivent se faire suivant un principe de concurrence libre et non faussée. La confidence de Laurent Fabius, si l’on veut filer la métaphore économique, relève elle de l’accord de cartel, qui est – les vrais libéraux le savent bien – la meilleure façon de mimer la liberté tout en gardant fermement le contrôle en sous-main. Mais ce cartel des anciens ministres n’est pas la seule entaille à l’esprit des primaires. Quand d’autres – en l’occurrence François Hollande – proposent de leur côté de mettre en place un cens suffisamment élevé pour limiter le nombre de « candidats à la candidature » à une demi-dizaine, on peut poser la question de l’utilité de l’organisation de primaires au sens américain ou italien du terme. Elles visent l’engouement populaire – mais y aura-t-il vraiment foule pour aller rejouer un énième retour de la vengeance de la désignation de 2006 et du congrès de Reims ? Un mano a mano « Aubry/DSK/Fabius [rayer les mentions inutiles] et l’appareil » vs. Ségolène Royal, avec quelques outsiders se ralliant au bout du compte, en ronchonnant, à l’une ou à l’autre ? Un affrontement brutal rempli d’arrière-pensées et ré-ouvrant de vieilles plaies à quelques mois du scrutin décisif ?

Alors que les différences idéologiques sont devenues de plus en plus floues au sein d’un parti socialiste beaucoup plus homogène (politiquement s’entend) qu’il n’y paraît, il est clair que les clivages – et donc les vrais enjeux – sont plutôt entre le PS et ses voisins à gauche. Ce sont également ces clivages qui provoqueront des confrontations fratricides et stériles avant le premier tour des présidentielles. C’est eux qu’il faut affronter, et c’est précisément ce que permettrait une primaire de toute la gauche, où le choix se ferait non plus entre « gagnants » et « perdants » de Reims, mais entre, par exemple, Aubry, Cohn-Bendit, Royal et Mélenchon. Est-il encore temps de construire la dynamique unitaire sur laquelle pourrait se fonder une expérience aussi inédite ? Même si le train de l’unité a été raté aux européennes 2009 et dans la préparation des régionales 2010, on peut espérer qu’une large victoire de la gauche en mars prochain, avec la constitution d’exécutifs intégrant des élus de toutes tendances politiques, puisse servir de tremplin à une telle initiative. A défaut, si le PS est condamné à partir seul à la présidentielle, il faut se demander si l’organisation d’un congrès précoce (solution envisagée à mi-mots par Pierre Moscovici sur son blog), dont il serait entendu que le nouveau premier secrétaire en émergeant serait le candidat naturel à l’élection présidentielle, ne serait pas préférable. Admettons qu’un tel congrès soit organisé fin 2010 ou début 2011, cela laisserait ensuite une pleine année au premier secrétaire-candidat pour élaborer son programme, associer les Français, lancer une campagne d’adhésion et (ré)organiser le parti à sa convenance pour aborder l’élection dans les meilleures conditions.

Les primaires à l’américaine ou à l’italienne sont un processus complexe et potentiellement explosif, qui ne vaut la peine d’être tenté que si tous ses acteurs jouent pleinement le jeu, et si elles permettent d’unifier derrière un candidat non pas un seul parti, mais tout un camp politique. Si elles ne sont que l’occasion d’un nouveau psychodrame socialisto-socialiste, alors autant leur faire prendre la forme idoine – celle d’un congrès interne, avec pourquoi pas une campagne d’adhésion au préalable, comme en 2006 – et se réserver le temps nécessaire, ensuite, pour effacer les divisions et construite l’unité autour du premier secrétaire. Cela éviterait, du reste, l’éventuel conflit d’intérêts entre un premier secrétaire et un candidat à la présidentielle de bords opposés.

Romain Pigenel

Julien Dray invente en Essonne la vidéo-net-campagne du futur

Politique et nouvelles technologies : mariage tumultueux s’il en est. Tout le monde a aujourd’hui à peu près compris la nécessité d’utiliser Internet pour faire campagne. Mais de là à intégrer intelligemment cette nécessité, il y a visiblement un monde. Puisqu’il faut être sur Internet, on y est, mais sans forcément en comprendre les usages précis, ni faire autre chose que copier servilement – avec un temps de retard – des solutions censées avoir fonctionné par ailleurs. Ainsi tout le gratin politique est désormais sur Twitter … mais souvent pour y pratiquer une communication unilatérale et descendante, alors que ce réseau social prend son sens dans l’échange réciproque d’informations. Cas emblématique, Cécile Duflot, qui si elle adopte un ton plutôt spontané dans ses tweets, a 1400 abonnés à son compte à l’heure où j’écris ces lignes mais est seulement abonnée à … 170 comptes, dont une écrasante majorité de journalistes, hommes politiques et « blogueurs influents » ! On repassera pour la démocratie participative. Autre exemple d’incident industriel, les réseaux sociaux de parti, qui courent après les réseaux généralistes existants sans parvenir à convaincre au-delà du public militant de leur utilité (voir les chiffres de fréquentation des Créateurs de Possibles de l’UMP). A contrario, il y a des façons intelligentes d’introduire le web en temps de campagne. Par exemple, puiser dans les technologies existantes pour donner une réalisation concrète à son discours politique. C’est ce qu’a réussi Ségolène Royal en 2006-2007 avec son forum en ligne Désirs d’Avenir, qui constituait la matérialisation directe de son programme de démocratie participative, collaborative et décentralisée. Autre piste, saisir et combiner des technologies et pratiques existantes pour créer un objet politique inédit. C’est ce qui est en train de se jouer en Essonne dans la campagne de Julien Dray et de son équipe de candidats pour les régionales 2010, avec une “vidéo-net-campagne” à la conception et à l’organisation de laquelle je participe actuellement.

Le pitch ? Les candidats essonniens de la liste Huchon2010 pour l’Ile de France sillonnent leur département en bus trois jours par semaine, allant de rencontre en rencontre avec les habitants ou les acteurs économiques et sociaux du 91. Ils sont accompagnés par une équipe vidéo qui filme l’intégralité du trajet, et met en ligne le résultat brut deux fois par jour, sans montage ni filtre d’aucune sorte. On peut donc suivre la campagne en quasi temps réel, avec un léger différé de quelques heures. Sur le papier, rien de décoiffant. Mais c’est dans la pratique que l’intérêt et le caractère novateur de la démarche se manifestent.

D’abord, le bus donne tout son sens à l’idée de liste de candidats. Alors que dans les campagnes classiques les colistiers ne font pas vraiment campagne ensemble, sinon pour des événements ponctuels où ils s’affichent pour la photo, c’est ici une vraie équipe qui se forme dans une aventure humaine intensive (passer la moitié de la semaine, 10H par jour, ensemble dans un bus) et qui surtout s’exprime – la parole n’est par réservée à la tête de liste médiatique (Julien Dray en l’occurrence), tous les candidats la prennent successivement et animent les rencontres autour du bus. Les électeurs peuvent donc voir pour qui ils vont voter.

Deuxièmement, l’usage de la vidéo est bouleversé. Habituellement utilisée à des fins soit « publicitaires » (interview d’un candidat, clip autour d’une réunion ou d’une action de campagne) soit humoristique, elle passe ici au format XXL avec de longues séquences d’une heure où absolument tout est filmé, en immersion dans le groupe de candidats et avec les habitants. On voit en quelque sorte ce qui se passe entre les vidéos de campagne traditionnelles. Soit un objet hybride, mi-film militant, mi-documentaire sur la France d’aujourd’hui, qui évoque tour à tour Les Yeux dans les Bleus (pour la plongée dans la vie d’un groupe de personnages publics) et l’émission culte Strip Tease (pour la tranche de vie sans commentaires ni présentation, livrée brut de décoffrage aux Internautes).

Que l’ensemble soit diffusé en quasi direct pourrait faire croire à un émission de télé-réalité, mais on est en fait à l’opposé : là où les programmes type Loft construisent une impression de réalité mais sont entièrement scénarisés, arrangés, voire truqués, l’absence de montage ou de censure pour cette campagne en Essonne permet de montrer crûment la réalité du terrain. On va débattre dans un centre de santé où le personnel explique par le détail les attaques portées par la droite au système de santé. On donne la parole à des aides-soignants en grève qui démontent en quelques mots le « travailler plus pour gagner plus ». On découvre de l’intérieur le déroulé d’une campagne politique, avec ses temps forts, ses à-côtés, ses longueurs ; les caméras, présentes en permanence, finissent par être oubliées ou intégrées par les candidats, qui ne sont plus sur leurs gardes et se dévoilent comme jamais ne le permettent les vidéos traditionnelles. On est au bout du compte à mille lieues de la communication politique classique.

Cette télévision-citoyenne (des anciens de Télé Bocal sont de la partie), enfin, démultiplie l’efficacité politique des actions habituelles que sont les réunions de proximité et les rencontres avec la « société civile ». Au lieu de porter une parole politique auprès de quelques dizaines de personnes en espérant qu’elles vont ensuite la répercuter autour d’elle, on parle potentiellement, grâce à Internet, à des milliers d’internautes, qui peuvent de leur côté commenter au fur et à mesure ce qu’ils regardent via le réseau Twitter (avec le hashtag #essonne2010, les tweets sont repris directement sur le site de la campagne). Conjointement, et c’est l’utilité sociale de cette entreprise, les Essonniens qui prennent la parole bénéficient aussi de cet effet de porte-voix. Intelligente façon de combiner deux aspects de la politique (un parti qui fait campagne, un parti qui relaie la parole populaire), en sortant du cadre usé du vidéoclip censé révéler la vérité du terrain en donnant la parole 1min30 à des « vrais gens », ou du Sarkoshow sur TF1 avec son panel de Français ultra-formaté.

Jacques Attali décrivait il y a peu le progrès selon Apple et Steve Jobs comme la création d’hypermédias – des objets technologiques qui n’inventent pas une technique nouvelle, mais en combinent plusieurs déjà existantes pour simplifier la vie. C’est une assez bonne description de la vidéo-net-campagne essonnienne, qui remixe simultanément le bus au colza de Bayrou, la vidéo en ligne type Dailymotion ou Youtube, les documentaires en immersion, les réseaux sociaux, les émissions en direct continu et les rencontres ou réunions de campagne. On est très loin du détournement cynique type lipdub UMP. Bien au contraire, ce road-movie à mi-chemin entre télé et terrain, en montrant à la fois le vrai visage d’une France aussi métissée que mobilisée, et le quotidien de militants politiques et d’élus, pourrait même contribuer à réconcilier les Français avec la politique, dont ils ne voient que trop souvent les excès et les manifestations médiatiques les plus grand-guignolesques.

Romain Pigenel