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Avatar de Cameron : fable écolo ou fantasme geek ?

Avatar, fable écolo-sentencieuse ? Avec le sommet de Copenhague et la concentration de l’opinion sur les thématiques environnementales, on tend à tout voir sous le prisme des inquiétudes pour l’avenir de la planète. Avatar, qui traite effectivement de la protection d’un cadre de vie vierge contre les déprédations industrielles humaines, a été ainsi parfois un peu vite classé dans la catégorie des films à « message vert », comme une sorte de cousin S.F. du Home de Yann Arthus Bertrand. Et si ce sujet de surface cachait un autre « message » moins évident ?

Le pitch du film tient en quelques lignes. Une planète lointaine, Pandora, est convoitée par une mégacorporation terrienne pour un minerai hors de prix qu’elle contient en grandes quantités. Les envahisseurs humains sont prêts à tout pour s’approprier cette ressource précieuse : détruire le luxuriant écosystème local, et exterminer s’il le faut les indigènes, des félins humanoïdes appelés Na’vi. Espérant trouver une solution pacifique, des scientifiques transfèrent leurs esprits dans des corps Na’vi de synthèse – des avatars – pour approcher les autochtones et établir un contact pacifique avec eux. Bien sûr, la guerre l’emporte, et un des pilotes d’avatar, un ancien marine, décide de prendre la défense des Na’vi. Fondamentalement, rien de bien nouveau sous le soleil ; se coulant dans la tradition des films de science-fiction post-Matrix, Avatar est un gigantesque mixeur à influences et clins d’œil culturels. Par-delà les obsessions cameroniennes récurrentes – la « Compagnie » âpre au gain d’Aliens et de Terminator, les Marines et la femme à poigne (Sigourney Weaver) d’Aliens … – l’inspiration du cycle de Dune de Frank Herbert est évidente (la planète lointaine abritant une ressource rare, farouchement défendue par les indigènes, que rejoint le héros contre son camp d’origine), jusque dans le message écologique, qu’Herbert avait justement été un des premiers à introduire dans la science-fiction. La relation entre les Na’vi et leurs montures rappelle irrésistiblement les dragons de Pern d’Anne McCaffrey. Le combat dans la jungle entre créatures de Pandora et bipodes humains a un fort goût de Star Wars. La charge de la cavalerie indigène, menée par l’ex-officier américain, contre les armes à feu ? Le Dernier Samourai. Et c’est à tous les westerns prenant le parti ou le point de vue des Indiens que renvoie l’ensemble du film, Danse avec les loups et Le Nouveau Monde en tête.

Alors, à quoi tient la singularité d’Avatar ? Aux corps animés et habités par des esprits humains, justement, qui donnent son titre au film. Ils introduisent la thématique de l’immersion dans un autre corps, un autre monde, une autre vie, vengeance ou consolation sur les déboires du monde réel. Ils permettent à un marine paraplégique, Jake Sully, de réapprendre à courir, à sauter, et à bénéficier d’un corps aux capacités bien supérieures à celles de son corps d’origine. Une fois passé dans le corps d’avatar, tout devient possible : voler, sauter d’arbres en arbres, et partir à la découverte d’un monde luxuriant et psychédélique, montagnes volantes, plantes douées de conscience et animaux préhistoriques à la clé … Cameron ne se prive d’ailleurs pas de longues séquences d’apprentissage par le héros de sa nouvelle vie – autant de prétextes à promener la caméra dans des paysages improbables et que l’on aurait crus, il y a quelques années encore, réservés aux romans et bande-dessinées. Mais l’immersion et le vieux rêve de passer de l’autre côté du miroir ne sont pas réservés au héros du film. Ils sont également offerts au spectateur via l’usage de la 3D, et il est clair que plusieurs scènes (dont celles d’exploration de Pandora) ont été pensées et introduites par Cameron pour permettre au public de devenir lui aussi un avatar, de passer pendant quelques minutes derrière, ou plutôt dans, l’écran …

L’évasion dans une autre vie peut être vue comme une belle métaphore du cinéma, mais c’est aussi, et peut-être surtout, le point central de la culture geek. L’avatar, c’est le personnage qu’incarnent durant leurs parties les joueurs de jeux de rôles et de jeux vidéos, c’est le double en ligne que l’on incarne sur Internet (blogs, réseaux sociaux), affranchi des contraintes matérielles habituelles, et libre de prendre toutes les libertés avec son « double » réel. Celui qui offre une revanche sur les déboires de la vie de tous les jours, tel Peter Parker, adolescent timide et complexé, qui devient Spiderman pour sauver le monde. Signe qui ne trompe pas, Cameron conclut son film par ce qui est sans doute le fantasme geek ultime : devenir le héros que l’on joue, rejoindre les personnages de ses comics préférés.

Matrix ouvrait les années 2000 en invitant ses spectateurs à retrouver la réalité derrière l’illusion ; Avatar les conclut en ravivant la nostalgie de l’adolescence et en rendant hommage aux mondes imaginaires, et à celles et ceux qui les parcourent. Un message somme toute assez éloigné de l’hymne à l’urgence écologique que l’on voudrait y voir à tout prix, ou de façon exclusive.

Romain Pigenel

Cambadélis, Besson et la déchéance de la parole politique

On aimerait mieux, en pleine trêve des confiseurs, faire autre chose que se replonger dans le bain saumâtre des échanges de petites phrases et d’invectives auquel tend à se réduire la vie politique à l’ère de la buzzocratie, et tout particulièrement en Sarkofrance. Mais la dernière affaire en date – celle de la comparaison par Jean-Christophe Cambadélis d’Eric Besson avec feu le pétainiste Pierre Laval – tend à prendre une certaine ampleur, avec la plainte déposée par le ministre. Et surtout, cette joute a ceci d’intéressant qu’elle explique une partie des difficultés de la gauche et du PS à se faire entendre, et à convaincre ses propres électeurs.

Eric Besson, passé de la direction du PS à celle de l’UMP, et au ministère sarkozyste le plus honni et le plus emblématique, s’est fait comparer à Pierre Laval par Jean-Christophe Cambadelis dans Libération. A en croire le papier de D. Revault d’Allonnes et M. Ecoiffier, on est d’ailleurs plus dans l’identification que dans la comparaison : « Pour moi, c’est Pierre Laval. ». Soit. Rappelons qui est Pierre Laval : un député socialiste, grand ministre de la Troisième République, passé progressivement à la droite parlementaire, puis à la droite dure, et enfin à Pétain. Numéro 2 de Vichy, antisémite, il est aussi un promoteur du collaborationisme – c’est-à-dire un collabo d’Etat ultra, prompt à devancer les demandes de l’occupant nazi et à aller plus loin que ce qu’exigent les Allemands. Laval n’illustre pas simplement la dérive idéologique d’un homme de gauche à l’extrême-droite, comme Déat ; il est l’homme d’Etat reniant ses convictions jusqu’à œuvrer activement en soutien du mal, dévoyant au passage l’appareil d’Etat. Il dépasse donc largement le clivage gauche – droite, et incarne précisément la déchéance de la République elle-même, face à un régime allemand ennemi de la démocratie, des Lumières, et génocidaire.

Quels que soient les griefs que l’on peut avoir à l’encontre de Nicolas Sarkozy, de ses ministres et de ce qu’ils font, chacun sera d’accord, je pense, pour dire que la comparaison avec Pierre Laval est non seulement outrancière, mais également insultante pour celles et ceux qui ont eu à subir la France de Pétain. Nicolas Sarkozy et Eric Besson peuvent bien mettre en danger le cadre républicain, affaiblir dangereusement l’Etat de droit, ils ne sont pas en train de se prosterner, et de nous prostituer, face à un régime barbare qui nous aurait vaincu militairement. Les sans-papiers scandaleusement expulsés ne sont pas envoyés au four crématoire. Les syndicats et les partis politiques de gauche n’ont pas été interdits, jusqu’à preuve du contraire. La comparaison est donc aussi irresponsable qu’absurde.

J.C. Cambadélis aurait pu s’en tenir là, recadrer cette saillie comme un off mal calibré. Mais il a persisté et signé, tombant dans le piège tendu par Besson en sur-réagissant au dépôt de plainte de celui-ci par une forfanterie supplémentaire, une pétition de soutien. Signée par 80 parlementaires qui feraient sans doute mieux de lire ce qu’on leur demande de parapher , elle amende d’ailleurs les propos du député de Paris par rapport à la version de Libé – Besson n’« est » plus Laval, mais les « itinéraires » de l’un et de l’autre partagent le même « ressort », prudence oratoire bien nébuleuse qu’il sera sans doute sportif d’expliquer devant un tribunal.

Exit la question de savoir si la comparaison Besson-Laval est valable. La vraie question est la suivante : quel est l’intérêt d’une telle prise de position, assumée et martelée par un responsable politique représentant son parti ? Quelle est son efficacité ?

Son efficacité n’est pas explicative ou interprétative. Essayer maladroitement d’écraser la France de Sarkozy et Besson sur celle de Pétain et Laval minimise les horreurs de la seconde, et ne permet pas de comprendre les spécificités de la première. La pensée par analogie n’est pertinente que si elle précise à la fois les points de ressemblance ET les limites de la ressemblance. Nulle trace de pareille nuance ici.

Une provocation, alors ? Mais on ne voit pas en quoi cette provocation est utile à la gauche. Elle écœurera celles et ceux qui ne prennent pas l’histoire à la légère. Elle fera à la rigueur plaisir à ceux qui se satisfont de systématiquement traiter la droite de « fasciste », stratégie dont on a du reste régulièrement constaté la flagrante inefficacité ces dernières années.

Alors pourquoi insister ? Pour faire du bruit, crier avec les loups, occuper le terrain à bon compte ? Est-ce à cela que le parti socialiste est réduit ? Des invectives, pas de propositions ? Je n’ai pas remarqué que notre camarade Cambadélis ait profité de l’exposition médiatique offerte par ce clash pour présenter, par exemple, une politique d’immigration socialiste, donner son avis de secrétaire national à l’international sur ce sujet. Ou pour parler des  mobilisations de la “société civile” sur le sujet, comme l’excellente initiative de la Journée sans immigrés. Peut-être l’a-t-il fait sans être entendu ; mais il était alors évident, mécanique, que la polémique bouffonne étoufferait toute intervention plus sérieuse sur le fond. Telle est la loi du buzz.

Que reste-t-il au bout du compte, sinon le sentiment d’une parole-défouloir, déployée pour essayer d’atteindre par des moulinets verbaux celui que l’on n’arrive pas à combattre ? Une parole-défouloir qui est ultimement la manifestation de l’impuissance, celle des chiens qui aboient sur le passage de la caravane. Et qui désespèrent chaque jour un peu plus le peuple de gauche.

Ce qui est en jeu, en dernière analyse, est la dignité de la parole politique. La parole politique devrait être exemplaire, sensée, elle devrait toujours rester dans le champ de la raison – surtout quand elle se dit de gauche. Elle devrait moralement s’interdire de se laisser aller aux métaphores irrationnelles, aux sophismes, aux attaques ad hominem, à tout ce qui accrédite la thèse selon laquelle les mots n’ont aucun sens, et les responsables politiques – interchangeables – aucune crédibilité. A l’inverse, descendre dans le caniveau sémantique n’est pas une façon de durcir l’affrontement avec la droite ; c’est s’abaisser à un jeu auquel la gauche ne gagnera jamais, parce qu’il est celui du populisme, de la droite extrême, des Le Pen père et fille et de leurs provocations et jeux de mots nauséabonds.

La gauche doit incarner la raison et la justice dans la société déchirée et affaiblie par la politique de classe, insensée, de l’UMP. Elle n’y parviendra pas en se perdant dans des combats de rue sans perspective, ou en défendant l’indéfendable.

Romain Pigenel

“Le Lip dub de l’UMP, un bon moyen de diversion ?” Analyses croisées avec Guy Birenbaum

Suite à mon billet sur le lip dub des jeunes de l’UMP, une petite interview croisée avec Guy Birenbaum, dans le cadre de l’émission Twitt’heure du Post.fr :

Rachida Dati : bons procès, mauvais procès

Rachida Dati n’est pas un personnage politique qui suscite l’empathie, et encore moins la sympathie. Figure arrogante de la droite sarkozyste, piètre – semble-t-il – Garde des Sceaux. Son parachutage aux municipales à Paris, puis aux élections européennes, semble dessiner le parfait parcours d’une apparatchik « hors-sol », qui doit son cursus honorum d’élue à un puissant protecteur – le Président de la République en l’occurrence – plus qu’à un mérite personnel.

Rachida Dati n’a donc rien (fait) qui la prédispose à devenir l’idole des Français, et à plus forte raison des femmes et des hommes de gauche de ce pays. Ce qui est une litote : peu de responsables politiques de notre pays, en fait, ont été ou sont la cible d’autant d’attaques, et aussi violentes. L’ex-eurodéputé socialiste Gilles Savary en a encore fait mercredi la démonstration, avec un billet au vitriol à partir du dernier exploit en date de la néo-députée. Femme tout juste digne de « misérables intrigues d’arrivistes et de lèche-culs », « arriviste sous protectorat élyséen » ; une bonne à rien, une amuseuse de la « galerie politique » qui, arrivée à Bruxelles, « ne comprend plus rien à la politique », pas même le fait qu’il faille « travailler pour pouvoir commenter ». La charge est terrible, le portrait dévastateur ; il synthétise en quelques lignes tout ce que l’on a pu dire de pire sur la jeune femme, goût du luxe et instrumentalisation de ses charmes mis à part.

Qu’est-ce qui a déclenché cette canonnade de l’ancien résident bruxellois ? Un des derniers buzz en date de la sphère politico-médiatique, une affaire de micro-cravate oublié, et captant, à l’insu de Rachida Dati, des commentaires tenus par elle à une amie, au sujet de son ennui au Parlement européen. La révélation, comme il se doit, a « vécu » médiatiquement pendant plusieurs jours. Elle confirmait ce que tout le monde disait pressentir : Rachida, une paresseuse, une incapable, venue au Parlement européen au mieux pour faire carrière, au pire pour toucher de confortables émoluments. Cible d’aubaine, s’il en est, pour le ressentiment anti-élus, anti-élites qui monte depuis quelques années dans la société française.

Pourtant, et même si elle constitue à bien des égards une parfaite tête-à-claques du paysage politique français, il faut s’interroger sur ce dernier lynchage en règle de l’ancienne Garde des Sceaux, et plus largement sur les motivations et l’équité des attaques qu’elle subit régulièrement depuis son arrivée au devant de la scène.

Revenons d’abord sur l’affaire du micro oublié. Que révèle-t-elle ? Que Rachida Dati, au téléphone avec une amie, plaisante avec elle sur son ennui au parlement. Deux remarques ici s’imposent. D’abord, sur le fond de ces propos volés. Bien sûr qu’ils semblent immatures dans la bouche d’une élue de la nation. Mais il s’agit, précisément, de propos tenus dans le cadre d’une conversation privée et amicale. En quoi peut-on être sûr qu’ils reflètent le fond de la pensée de Dati ? Qu’elle pense toujours de la sorte ? Qu’elle met ses actes en conformité avec cet état d’esprit ? Depuis quand des propos doivent-ils être compris unidimensionellement, sans prendre en compte le contexte d’énonciation ? Un responsable politique doit-il être pénétré totalement de sa fonction, au point de devoir à chaque instant de sa vie être un modèle façon image d’Épinal, une statue du commandeur sans droit au relâchement, sans droit de jamais dire des conneries ? Un premier degré permanent et vertueux ?

La technique de l’enregistrement volé est grisante car elle nous semble révéler le caché, le secret, tout ce qui par définition nous échappe. La vérité des êtres, en somme. Mais il n’y a pas de « vérité » des êtres, et en particulier des personnages publics. Il y a le personnage public, et il y a sa vie privée, et notamment sa pensée privée. Celle-là, par définition, ne devrait pas nous intéresser. Pour paraphraser Malraux, cette part de chaque homme ou femme n’est souvent qu’un « misérable tas de petits secrets ». A l’extrême, les plus grands hommes ou femmes d’État pourraient très bien être, dans l’intime, de parfaits salopards, ou des gens complètement inintéressants. Mais parce qu’ils sont hommes ou femmes politiques, la vérité de leur fonction se situe dans leur comportement et leurs réalisations politiques, donc publiques. Point final. En l’occurrence, le bilan parlementaire de Rachida Dati m’intéressera bien plus que toutes les conversations que l’on pourra lui voler.

La mise à jour de la part privée d’un personnage politique ne révèle rien de ce qui fait son statut, c’est-à-dire de son action politique ; en revanche, elle nous fait basculer dans une idéologie dangereuse de la transparence totale, qui détruit la barrière entre privé et public, à un moment où justement ces catégories sont brouillées et réorganisées par Internet, et notamment par l’explosion des réseaux sociaux. Mais que les frontières changent et fluctuent ne veut pas dire qu’elles doivent, pour autant, disparaître. Il y a un nouvel équilibre à trouver. Il ne se situe pas, à mon avis, du côté du « tout transparent, tout le temps, pour tout le monde ». Car ce qui nous fait rire ou nous révolte pour Dati pourrait bien se retourner contre tout quidam. Aimerait-on voir son employeur, ou sa compagnie d’assurance, arguer de tel ou tel épisode volé de sa vie passée pour refuser un contrat ou faire un quelconque chantage ? De même que l’on parle maintenant d’un droit à l’oubli, il faut repenser un droit à l’intime.

La deuxième réflexion que m’inspire cette « caméra cachée » est plus spécifiquement relative au personnage Dati, et à ce qu’il représente. Je signalais au début de ce billet que ses réalisations politiques, pour le moment, étaient pour le moins limitées. C’est une caractéristique, avouons-le, qu’elle partage avec bon nombre de femmes et d’hommes politiques du gouvernement, de la majorité, et au-delà. Ministre fantoche peut-être, mais plus que toutes celles et tous ceux qui ont récupéré les ministères régaliens où le pouvoir est en réalité entre les mains des conseillers de Nicolas Sarkozy ? Parlementaire peu impliqué, à voir, mais à ce compte-là elle appartient à une confrérie qui ne se limite sans doute pas à sa seule personne ! Alors pourquoi est-elle devenue cette cible privilégiée ? On dira : à cause, justement, de son personnage, frivole, aimant le luxe et les couvertures de magazine, réussissant par son physique. On n’a jamais fait ce dernier reproche à une Carla Bruni, par exemple. Et que dire de ces nombreux responsables politiques qui mènent un train de vie peut-être moins visible, mais tout aussi (et même plus) dispendieux : collectionneurs d’art, éleveurs de chevaux de course, heureux possesseurs de propriétés immobilières au Maghreb, au hasard ?

On continuera : oui mais justement, Dati fait dans le tapageur. Style nouveau riche, parvenu ! Le mot est lâché. Le parvenu, cet aventurier qui a commis la transgression inacceptable, celle de franchir la barrière de classe, de s’enrichir ET d’afficher son enrichissement. Pauvres, « exclus », enrichissez-vous, réussissez, gravissez l’échelle sociale, mais surtout ayez le triomphe modeste. Adoptez la retenue qui sied aux « rags to riches », la pudeur, même ! Et si possible, restez fidèles à votre milieu d’origine. Toute rupture avec ses codes, ses attendus, son imagerie, sera interprétée comme trahison, avilissement. Je m’amusais en écoutant l’eurodéputée verte Karima Delli interviewée par Pascale Clarke, il y a quelques jours. Je m’amusais à compter combien elle rappelait, et on lui rappelait, qu’elle était enracinée dans le mouvement social, éloignée du bling bling, etc. C’est sans aucun doute vrai, et son travail de députée européenne sera certainement de qualité. Mais je ne pouvais m’empêcher de me faire la réflexion suivante : est-ce que l’on n’aime bien les « Arabes », en France, et plus largement tous les « immigrés », que quand ils sont fidèles à un certain type de réussite qu’on leur réserve et que l’on attend d’eux ? Le militant des quartiers, sage digne et modeste, qui refuse à la fois la casquette à l’envers qui traumatise Morano, et les signes extérieurs de réussite ?

Rachida Dati est la femme de toutes les transgressions. Mais la plus grande de ses transgressions n’est pas celle qu’elle affirme elle-même, à savoir le fait d’être une femme en politique. C’est celle d’être non seulement une parvenue, mais basanée qui plus est. La République est une bonne mère, mais elle aime que ses enfants restent à la place qui est la leur, et se cantonnent aux parcours balisés. S’élever lentement de la terre par méritocratie, accéder à la bourgeoisie après plusieurs générations de dur et patient labeur, oui, trois fois oui ! Mais prendre l’ascenseur, et avec ostentation qui plus est, « parvenir » – et puis quoi encore ? Les anciens riches, les bourgeois établis, les WASP à la sauce française peuvent bien s’adonner au lucre, au népotisme, à l’endogamie via les grandes écoles, aux courses à Saint Germain ou avenue Montaigne, on fermera les yeux, c’est leur droit du sang, c’est dans la nature des choses. Mais que ceux qui aspirent à ce statut sans y être nés se tiennent à carreau.

Alors Rachida Dati, personnalité politique médiocre, arriviste caricaturale, oui, probablement. Attaquons-la sur ses manquements et ses fautes politiques. Il y aura à dire et à faire. Mais refusons tous les mauvais procès qui lui sont faits et qui en disent plus long sur les tares et les crispations de notre société – donc de nous – que sur les erreurs réellement commises par elle.

Romain Pigenel

Lip dub UMP : rira bien qui rira le dernier ?

Avant, on se racontait laborieusement des blagues entre amis. Maintenant, on se transfère des vidéos ou powerpoints, insolites ou ridicules par mail, ou mieux, on les partage sur les réseaux sociaux. Parfois même, certains, particulièrement hilarants, finissent par devenir LE centre de l’attention du Web pendant quelques jours : on parle alors, dans le jargon geek, de lol buzz. On y trouve de tout, depuis des saynètes du niveau de Vidéo Gag, jusqu’à des morceaux plus politiques. C’est dans cette catégorie que se range la sensation de la semaine, le lip dub des jeunes UMPistes.

Lip dub ? « Une vidéo réalisée en plan-séquence et en playback par des collaborateurs au sein du milieu professionnel et généralement destinée à une diffusion sur Internet ou autres réseaux », nous explique Wikipedia. Quelques personnes, ou dizaines de personnes, sont vues à la suite chanter dans un (mauvais) playback un tube du moment. « Ces vidéos cherchent généralement à témoigner de la créativité et de la bonne humeur qui règnent dans une équipe ou une entreprise. » Revenons à nos Jeunes Populaires : ils ont donc voulu, avec l’aide de quelques ténors du gouvernement, témoigner de leur dynamisme et de leur joie de vivre en Sarkozie. Mais le lip dub en question, annoncé depuis quelques jours et qui devait sortir le vendredi 11 décembre, fuite on ne sait comment, à la grande colère des mêmes jeunes UMP, nous apprend-on. Et voilà qu’il se transforme en un ressortissant lol buzz faisant se gondoler toute la Toile, car, comme vous pouvez facilement l’imaginer – même sans l’avoir vu – demander à Xavier Darcos ou à Christine Lagarde de mimer une vague chorégraphie, tout en bougeant leurs lèvres en rythme, n’est pas la meilleure façon d’obtenir un produit à haute valeur artistique.

Guy Birenbaum contribue à lancer le buzz sur Le Post, bientôt repris un peu partout. « Heureusement que le ridicule ne tue pas », commentent en chœur un nombre croissant d’internautes. Un nouvel épisode de la saga des naufragés du web politique, en somme. Crash communicationnel cataclysmique. Rien à ajouter.

Et si …

Et si en termes, justement, de communication politique, le résultat était un peu plus complexe ?

  1. Pendant des heures et des jours, cette petite plaisanterie vidéo va occuper une part non négligeable du temps de cerveau disponible, et de la bande passante, du web français. Certes, c’est le but original de toute opération de type lip dub. Mais en l’occurrence, le caractère particulièrement ridicule du clip augmente singulièrement sa résonance et sa durée de vie. Si on admet que le rôle d’un buzz est d’occuper le terrain, alors la « LOLitude » de celui-ci ne joue pas en sa défaveur, bien au contraire.

     

  2. Les ministres enrôlés dans la farce sont assez incontestablement ridiculisés, avec une mention spéciale à Christine Lagarde et son étrange gestuelle façon 9-3 du pauvre (ou plutôt du riche, en l’occurrence). Donc on rit du gouvernement. Qu’ils sont drôles ! Mais rire est déjà une forme de sympathie, fut-elle teintée de méchanceté, de mépris ou d’ironie. Or en réalité, l’action réelle de ce gouvernement, comme le rappelle d’ailleurs la blogosphère de gauche quotidiennement, n’a rien de drôle. Pas drôle l’explosion du déficit public, pas drôle le bouclier fiscal, le chômage, encore moins drôles les dérapages plus que limites sur les Français à la peau un peu trop bronzée. Pas plus drôles le débat sur l’identité nationale, l’appauvrissement des programmes scolaires, la privatisation de la Poste. Nicolas Sarkozy traverse un trou d’air sondagier, et les espoirs électoraux de l’UMP pour les régionales sont plus que minces. Alors, vaut-il mieux laisser monter la colère populaire, ou se payer un quart d’heure de franche rigolade ? Plutôt Marie-Antoinette ou la caméra cachée ?

     

  3. Toujours sur les régionales : le bilan des régions de gauche et des socialistes à leur tête est bon, et l’UMP peine à proposer des projets présentant un véritable défi pour les sortants – surtout au moment où l’État sarkozyste attaque les collectivités territoriales. Alors, plutôt qu’affronter une longue campagne projet contre projet, sur fond de bilan favorable à la gauche, pourquoi ne pas la saboter, cette campagne, en gagnant du temps avec des diversions telles que celle-ci ? Pour la jouer au bout du compte (et le plus tard possible) sur un coup de dé, en priant très fort pour que les mois d’ici mars voient la gauche s’entredéchirer, et l’aura présidentielle se reconstituer ?

     

  4. Enfin, est-on si sûr que cette vidéo soit ridicule au point de déconsidérer ses « acteurs » ? Sera-t-elle seulement vue, par tous ceux qui la regarderont, comme ridicule ? Comme je le rappelais plus haut, le lip dub appartient à la néo-culture d’entreprise régressive, et même à la culture régressive tout court. Il s’inscrit dans un contexte très large où l’on retrouve également, dans des genres différents, le revival des enterrements de vie de jeune fille (ou de garçon) avec déguisement ridicule, le second degré façon Enfants de la Télé, la nostalgie cheap pour le Club Dorothée, Casimir, et autres horreurs tirées de la face sombre des années 80. Une attirance/répulsion générationnelle et ambiguë pour le kitsch, plus ou moins assumée, qui réussit en attendant le tour de force de réunir ménagères de moins de 50 ans, cadres névrosés et étudiants en cours de désinhibition. Soit une part de marché électoral tout sauf négligeable.

Peut-être faudrait-il donc reconsidérer l’impact, et l’objectif réel, de ce lip dub. Je ne dis pas que tout ceci a été sciemment pensé et calculé, dans un machiavélisme et un cynisme complets, par ses auteurs. Même si l’insistance des jeunes UMP, prétendument courroucés, pour faire retirer la vidéo de la Toile avant sa parution officielle paraît quelque peu louche, et pour tout dire peu crédible. On notera quand même que Benjamin Lancar, patron des Jeunes Populaires, dit entièrement « assumer » leur création et espérer faire l’actualité pendant « 10 jours » avec … Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que continuer à parler de cette vidéo, même pour en rire, ne fera que contribuer à détourner l’attention de ce qu’il y a de véritablement lamentable dans l’UMP. L’auteur de ces lignes, pour sa part, cessera donc définitivement de l’évoquer après le point final de ce billet.

Romain Pigenel

Sur l’identité socialiste – réponse à Gaëtan Gorce

Dans un billet publié sur son blog le jeudi 3 décembre, Gaëtan Gorce, faisant le constat de « l’errance » intellectuelle des socialistes face à la situation économique et sociale, propose de l’expliquer par notre incapacité persistante à penser de façon critique notre propre histoire. Histoire d’où il serait possible de tirer des « constantes », et donc des « leçons pour l’avenir ». Thèse qui a l’intérêt de donner un contenu à ce qui est devenu un mantra un peu obsessionnel depuis quelques temps : « nous n’avons pas assez travaillé », « il faut travailler », « on va se remettre au travail ». Pour Gaëtan Gorce, le travail en question devrait consister à dégager, à travers l’étude des controverses et des moments d’effervescence intellectuelle du mouvement socialiste, une sorte d’essence ou d’identité du socialisme, qui nous permettrait de savoir qui nous sommes, où nous devons aller, et comment.

Il y a, dans cette analyse, deux hypothèses. La première, que les socialistes auraient d’une certaine manière oublié leur identité, mais qu’elle pourrait être retrouvée ; la seconde, qu’il serait souhaitable de retrouver cette identité, pour savoir quoi dire et quoi faire à présent. Tout ceci reposant sur une hypothèse encore plus fondamentale, celle qu’il existerait justement une identité inaltérable et éternelle du socialisme, que l’on pourrait mettre au jour par un travail d’archiviste, et qu’il suffirait ensuite d’interroger pour savoir comment se positionner par rapport aux circonstances présentes.

Hypothèses stimulantes, mais problématiques. Elles s’inscrivent dans une tendance légèrement paresseuse de l’histoire des idées, ou d’une certaine science politique, consistant à d’abord construire de grands concepts imposants, je dirais presque des fétiches – « lesocialisme », « lelibéralisme » – puis à faire à partir de là un travail d’étiquetage et de tri, à ranger personnalités, idées, mouvements, partis, dans un camp ou dans l’autre. Sans se soucier de la façon dont se sont construites ces étiquettes, de ce que cela voulait dire à telle ou telle période, précisément, de s’en réclamer ou au contraire de les rejeter, etc. Au fond, chaque mouvement politique et intellectuel serait résumable à une liste d’idées et de concepts, qui ont toujours été, et seront toujours. En procédant de la sorte, on peut même démontrer que le socialisme existait avant les socialistes, et pousser la démarche proposée par Gaëtan Gorce loin, très loin dans l’histoire. Et si Gracchus Babeuf, et si les Gracques avaient eux aussi des choses à nous apprendre sur « le socialisme » ?

Il me semble que ce type de procédé est à l’inverse d’un vrai travail d’historien : il tend à écraser les faits sous les idées préalables, avec tous les risques que comporte pareille démarche réductionniste (illusion rétrospective, circularité des raisonnements …). On fait alors, en quelque sorte, de l’histoire en philosophe. Le socialisme (ou la sociale-démocratie, légère ambigüité dans le texte de Gaëtan Gorce) existe-t-il quelque part dans le ciel des idées ? Pour ma part, je n’en sais rien ; ce que je sais, c’est qu’ont existé en France des mouvements qui se sont dits socialistes, et qui ont ensuite formé la SFIO ; que cette SFIO a plus tard pris le nom de parti socialiste ; que des hommes politiques et des citoyens s’en sont réclamés, ou ont gouverné avec elle, puis lui ; que ce mouvement a été traversé de débats qui lui étaient internes, mais aussi externes, avec les communistes par exemple ; qu’il a successivement intégré, puis éjecté, des tendances idéologiques et militantes, avec lesquelles l’hybridation idéologique a eu lieu, ou non, et avec des degrés différents. En me faisant historien du socialisme, vais-je trouver des constantes cachées, sorte de pierre philosophale qui résoudrait tous nos présents problèmes ? Vais-je déterrer une frise chronologique démontrant que « Jaurès », « Henri de Man » et « Mendès-France » sont différentes facettes d’un même objet ? Gaëtan Gorce espère ainsi obtenir des indices précieux, par exemple, sur les rapports entre « démocratie et marché ». Je crains qu’il ne trouve sur ce plan, comme sur d’autres, qu’un ensemble bigarré et parfois contradictoire d’idées, de déclarations d’intention, de pratiques gouvernementales, de controverses internes, qui n’auront en commun que les valeurs principielles défendues (« liberté », « solidarité » …) – et encore ! Tout au plus pourra-t-on faire un listing des positions successives, des actes et propos des socialistes les plus éminents, et constater continuités et ruptures. Cela nous apprendra à mon sens une chose : que chaque époque nécessite d’être pensée à nouveaux frais, et que la force des grands dirigeants socialistes a justement été de concevoir une réponse politique originale en fonction du contexte social, économique et partidaire du moment.

Ce qui nous conduit au deuxième point de cette réflexion : si même, par chance, nous finissions par découvrir un ensemble de constantes ou de traits communs suffisamment précis traversant le premier siècle du socialisme, suffirait-il alors de les traduire dans le langage actuel pour inventer le « logiciel » de notre renouveau ? Rien n’est moins sûr. Car tout porte à croire que nous sommes en train de basculer dans un nouveau paradigme socio-économique, extrêmement différent de ce qu’a été le XXème siècle, sous la pression de l’innovation technologique et des contraintes écologiques notamment. Imbrication du virtuel et du réel ; avènement du réseau comme modalité de connexion permanente et immédiate ; prise de conscience du caractère fini des ressources naturelles ; financiarisation de l’économie ; individualisation et « narcissisation » des comportements ; révolution silencieuse des nanotechnologies ; la liste est longue, et embrasse tous les domaines de la vie humaine. A bien des égards et sans nous en rendre compte, nous sommes déjà entrés dans un monde nouveau. Or le socialisme, comme tous les autres mouvements de gauche, a vu le jour et prospéré dans un paradigme social, économique et technologique différent : plus vertical, plus stable, moins volatile et sujet à l’immédiateté. C’est d’ailleurs pour moi une des raisons de nos soucis actuels, et des soucis de l’ensemble de la gauche, qui se cherche sans se trouver : nous pensons tous la nouvelle époque avec une matrice idéologique datant de l’ère précédente. Comme si  nous voulions allumer un ordinateur avec un briquet à silex !

Comment, dès lors, espérer nous ressourcer en explorant un passé plus que passé ? Plutôt que de chausser les lorgnons de l’archiviste ou du généalogiste, relevons la tête, et connectons-nous à tout ce qui bouge, par delà les murs et les « identités » figées. Qu’un des scientifiques qui ont prévu la crise des subprimesPaul Jorion – se situe au carrefour de trois disciplines – l’économie, l’ethnologie, les sciences cognitives – en dit long sur l’audace intellectuelle qui doit être la nôtre pour penser le monde actuel. Faisons-nous iconoclastes. Autre nécessité : associer les représentants d’autres traditions de gauche à ce grand chambardement idéologique. Eux aussi ont tout à reconstruire, même les écologistes, qui avaient prospéré sur un programme de contestation du modèle existant, alors que c’est un nouveau modèle positif qu’il faut concevoir. N’ayons pas de fétichisme du socialisme : il a marqué son temps, peut-être est-ce le tour d’un nouveau mouvement, combinant et dépassant les héritages communiste, socialiste, radical et républicain, de marquer la nôtre. Les partis s’usent avec les époques qui les ont portés.

Il est assez clair, pour finir, que nous sommes contaminés, dans cette réflexion sur l’identité socialiste et son histoire, par les termes du débat sur l’identité nationale, que la droite voudrait enferrer dans une historiographie  (voire une historiomanie) officielle pesante. Comme si l’identité, qu’elle soit nationale, intellectuelle ou politique, devait être figée et mise sous verre, comme si elle n’avait pas justement vocation à être sans cesse interrogée, renouvelée, voire complètement dépassée ! Si nous sommes vraiment de gauche, si nous refusons le déterminisme humain, alors acceptons que notre identité n’est pas déjà là, qu’elle ne peut pas être « recherchée », mais qu’elle doit toujours être (re)construite. A défaut, si nous nous coulons dans l’observation confortable, et un brin nostalgique, de faits d’armes passés, nous nous piégerons dans l’éternel recommencement du même – recommencement aussi vain que stérile. Parce que c’est précisément du fait de l’épuisement de son modèle que le parti socialiste a glissé dans ses difficultés actuelles.

Romain Pigenel

Minarets suisses, leçons françaises

Le résultat de la votation suisse sur l’interdiction des minarets ne peut mettre un Français de gauche que dans l’embarras. A nos portes, au cœur de l’Europe, a été adoptée par la population une mesure alliant l’islamophobie la plus caricaturale à un habillage politique digne des pires bouffonneries du Front National – « on n’interdit pas l’Islam, mais les minarets », comme si précisément cette mesure architecturale ne visait pas, par métonymie, l’ensemble des Musulmans. Voire tout ce qui est un peu trop basané. Cet événement politique déjà préoccupant est rendu encore plus problématique par le fait que c’est grâce à un système de référendum d’initiative populaire qu’il a été permis. Le peuple suisse, consulté dans une optique de « démocratie jusqu’au bout », donne raison à une mesure portée par un parti politique conservateur et populiste, contre l’avis de l’ensemble des autres formations politiques, des églises, et sans doute d’une grande partie des intellectuels. Or l’approfondissement de la démocratie est justement un des points les plus stables et clairs (si ce n’est le seul) du projet de la gauche et du PS en particulier – et le rapport au peuple, un des problèmes récurrents du même PS depuis 2002 au moins.

Bien sûr, on peut toujours objecter que cela n’est pas arrivé en France (et pour cause, nous n’avons pas de vrai référendum d’initiative populaire), et que comparaison est ici moins que jamais raison. Pourtant, un certain nombre d’épisodes récents viennent entrer en résonance avec le vote suisse de dimanche. Le référendum sur le Traité Constitutionnel Européen : même unanimité de « l’establishment » pour le « oui », mêmes sondages rassurants, et à l’arrivée, même claque retentissante. La récente (et persistante) polémique sur la burqa : même instrumentalisation d’un fait minoritaire, et en l’occurrence ultraminoritaire, pour discréditer l’ensemble d’une population et permettre l’expression d’un anti-islamisme (voire d’un racisme) institutionnel et respectable. Enfin, et surtout, le lancement ministériel et préfectoral du grand débat sur l’identité nationale : organisation par la droite d’un débat polémique de diversion, recourant à une large consultation, voire à une pratique de débats participatifs par Internet.

Il est intéressant de remarquer qu’à chacun de ces épisodes, la gauche s’est trouvée hésitante, divisée, en retrait et, pour tout dire, sur la défensive. Cela est dû pour une part à un rapport de plus en plus compliqué au « peuple », et en particulier à des classes moyennes et ouvrières dans le doute, et exprimant leurs craintes comme elles le peuvent et quand on les en laisse libres – c’est le cas du TCE ; cela est dû pour une autre part à l’offensive idéologique d’une droite (néo)conservatrice « décomplexée », qui a volé au Front National (en l’améliorant au passage) la technique du débat sociétal faisant scandale. Débat toujours formulé dans des termes provocateurs qui poussent la gauche à la faute, piégée qu’elle est entre défense des Français fragilisés, et idéaux généreux de plus en plus difficiles à faire entendre. Le pire serait que ces deux récifs se rejoignent, c’est-à-dire que nous soyons confrontés à une droite populiste qui agite les peurs les plus sordides dans l’opinion, puis organise la consultation de cette dernière pour feindre d’y découvrir ce qu’elle y a semé, et s’en servir pour se légitimer. C’est précisément ce à quoi nous sommes confrontés avec la votation suisse impulsée par l’UDC, et dans un registre différent, mais comparable, avec la consultation sur l’identité nationale lancée par Eric Besson, sur fond de débat sur la burqa et de chasse à l’immigré.

On voit ainsi se dessiner un nouveau populisme de droite particulièrement dangereux, parce que pouvant très bien s’accommoder d’un approfondissement de la démocratie, ou du moins d’un simulacre d’approfondissement. Une droite qui garde un contrôle étatique de fer, centralisé, sur les questions économiques et sociales – l’UMP a fort peu apprécié la votation sur la Poste – mais qui organise de fréquentes consultations (sans concertation) sur des sujets sociétaux, identitaires, quand ça l’arrange ; ou encore, qui organise une démocratie hyper-locale et dépolitisée sur le mode de la « résolution de problèmes », comme va apparemment le permettre le futur réseau social de l’UMP. En somme, une démocratie de la diversion qui réussirait le tour de force d’être très bavarde, mais de ne jamais parler de l’essentiel. Une démocratie du « cause toujours », pour reprendre le célèbre aphorisme de Coluche. Si on met ceci en perspective avec les rumeurs récentes d’optionalisation de l’histoire-géographie au lycée, et plus largement avec la philosophie éducative du socle commun et minimal de compétences, on arrive à un modèle de société très cohérent : une société de travailleurs-consommateurs spécialisés, ayant une vision de leur environnement très segmentée et repliée sur leur petit individu, ses peurs, ses problèmes domestiques. Une société atomisée avec des corps intermédiaires réduits, et un hyper-président qui parle directement à la population et la « consulte » abondamment ; soit par sondages interposés, soit par artifices participatifs réduisant en fait la prise de décision à un « j’aime / j’aime pas » (la démocratie du texto !), et éliminant la délibération au profit du choix direct et immédiat.

Il va sans dire que la seule réponse à apporter à un tel modèle est un autre modèle, aussi cohérent, et solidement fondé sur les valeurs de gauche. D’abord et bien évidemment, soutenir le renforcement de la démocratie, mais d’une démocratie instruite, qui comporte dans ses règles et son contexte des dispositifs permettant aux citoyens de se forger une opinion équilibrée et de choisir en toute conscience. De ce point de vue, les formes de consultation référendaires, et même les votations citoyennes, doivent être repensées et questionnées ; elles paraissent inacceptables, et vouées à servir le populisme, si on persiste à laisser l’organisation du débat dans le flou, avec pour seul cadre les médias (et la propagande politicienne) et pour seule règle celle de la répartition audiovisuelle du temps de parole. Deuxièmement, défendre un élargissement à la fois des thématiques et du champ d’application de la démocratie – c’est à dire son extension à tous les sujets (pourquoi consulte-t-on sur l’identité nationale ou les minarets, et non sur la nationalisation des banques ?) et son entrée dans tous les segments de la société (démocratie dans l’entreprise notamment). Enfin, donner une place réelle à l’éducation citoyenne dans la formation initiale. Elle existe déjà par bouts, mais sans cohérence d’ensemble ni visée très claire : on en fait un peu, mais théoriquement, quand on fait de la philosophie en terminale, ou de l’éducation civique. Mais n’y aurait-il pas la place pour une matière enseignée du collège au lycée, et combinant ces enseignements, pour former les jeunes à la réflexion, au débat, aux principes républicains, à l’exercice de leurs droits et devoirs de citoyen ? A l’heure où la gauche et les centristes commencent à se rassembler et à penser des perspectives programmatiques communes, il serait bon que ces questions soit traitées, et de façon tout sauf périphérique.

Romain Pigenel

Identité nationale : le sondage choc que personne ne commente

Lundi, un cataclysme a ébranlé la sondosphère, et personne ne s’en est rendu compte. Un cataclysme qui justifie à lui tout seul, a posteriori, la création d’un ministère de l’identité nationale, et toutes les initiatives passées, présentes et à venir de son occupant. Pensez donc : un sondage TNS – Sofres pour le magazine La Croix a révélé que seulement … 38 % des Français se considèrent avant tout comme Français quand on leur demande de définir leur identité. Selon le théorème fondateur de la pensée présidentielle, ne pas aimer la France constitue une raison suffisante pour ne pas y rester. Et nous apprenons maintenant, grâce à cette dangereuse et subversive publication, que 6 Français sur 10 n’éprouvent même pas de l’aversion, mais simplement de l’indifférence, pour le fait d’être français !


On ne saurait trop conseiller à « Monsieur Besson » que de réfléchir immédiatement à un traitement de choc pour ces mécréants (camps de rééducation, cycle de conférences de Max Gallo au Stade de France ?). Et à l’ensemble de la classe politique de prendre la mesure de ce que cela implique pour le débat sur l’identité nationale.

Car fondamentalement, et malgré les cris d’orfraies des uns et des autres, on a le sentiment d’un accord général sur cette question, ou plus exactement sur son importance. Eric Besson et Nicolas Sarkozy ont lancé ce débat au nom de son urgence ; la gauche, quant à elle, le rejette comme une monstruosité, une manipulation électoraliste, ce qui sous-entend qu’elle s’y oppose idéologiquement, mais qu’elle le soupçonne de toucher du doigt un vrai sujet. Car si un tel débat ne concernait pas du tout les Français, il n’aurait aucune efficace ; pourquoi, dès lors, dénoncer une manipulation capable de réellement faire diversion ? On a le sentiment, au fond, d’une droite très mobilisée sur ce sujet parce que historiquement et idéologiquement nationaliste (fut-ce dans un sens faible, franchouillard et conservateur), et d’une gauche quelque peu honteuse, qui n’a jamais assumé les accusations de la droite sur son supposé manque de patriotisme. Et qui pour tout dire a peur de la question nationale, parce qu’elle la croit très prégnante chez les Français, notamment dans la partie populaire de l’électorat.

Autre point commun, la psychologisation du débat. Tout revient au bout du compte à l’idée que l’identité nationale est organiquement liée au sentiment d’appartenance à la communauté nationale, et à l’affection pour celle-ci. Je rappelais plus haut le « tu l’aimes, ou tu la quittes » de Nicolas Sarkozy. Mais que penser de Martine Aubry qui met en avant sa fierté – « je suis fière d’être basque et française » – dès qu’elle prend la parole sur ce sujet ? Être Français, c’est une question de droit, pas de fierté ou de revendication. On peut très bien détester la France, ou en avoir honte, et être ou devenir Français, tant que l’on remplit les obligations légales afférentes ; preuve en est qu’on ne vérifie jamais chez les « Français de souche » leur amour ou désamour de la patrie pour les déchoir, le cas échéant, de la nationalité française !

Beaucoup sont sur ce point intoxiqués par le texte faussement consensuel, et véritablement problématique, d’Ernest Renan qui est censé donner le « la » sur la conception républicaine et éclairée de la Nation. Il l’explicite comme « le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune », ou encore comme un « plébiscite » de tous les jours. C’est au mieux une métaphore, au pire une fausse banalité qui ne veut pas dire grand-chose, quand on y réfléchit bien. Jamais on ne demande aux Français s’ils ont réellement envie de continuer à vivre ensemble, sauf lors d’événements exceptionnels type référendum sur l’autonomie d’une région ; ils sont là de façon contingente, parce qu’ils sont nés en France pour la plupart, d’autres parce qu’ils ont fait le choix d’y venir pour des raisons qui leur appartiennent. Si on peut imaginer, comme dans le cas de la Belgique, des situations de tension démontrant clairement que plusieurs parties de la population nationale ne veulent plus vivre ensemble, on a du mal à concevoir un pays dont les habitants exprimeraient « clairement » leur désir de vivre ensemble. La règle – tacitement – observée est donc plutôt celle du « qui ne dit mot consent ». Il paraît en conséquence tout à fait farfelu de faire reposer l’identité et l’unité nationales sur une volonté ou un désir positifs et explicites de vivre ensemble, comme on le répète pourtant benoitement dans les cours d’instruction civique, et comme, n’en doutons pas, nombre de républicains de bonne volonté le proclameront à leur tour dans les débats Besson. Le sondage de La Croix vient confirmer brutalement le caractère inopérant et inadapté d’une telle définition de la nation, si on en doutait encore. Et il révèle même une surprenante conscience de classe (je n’ose dire conscience marxiste) chez les Français, qui placent au premier rang de ce qui rapproche le plus les gens « le milieu social » (41%, contre seulement … 10% pour la nationalité).

Bien entendu, cette photographie à un instant donné de l’opinion ne veut pas dire que les Françaises et les Français resteront toujours aussi peu sensibles à la question nationale. Un savant bourrage de crâne peut faire émerger cette problématique comme centrale dans les esprits, et c’est même sans aucun doute le but de cette organisation préfectorale, par Eric Besson, d’un débat national, destiné à labourer le terrain. De même, des épisodes particuliers peuvent susciter une flambée brusque de sentiment national, sous la figure du chauvinisme (victoire sportive notamment). Mais le reste du temps, il faut bien croire que nos compatriotes n’ont pas particulièrement envie de chanter la Marseillaise, ou de s’émerveiller devant le bric-à-brac patriotique qu’entend nous vendre Sarkozy, entre Saint-Louis rendant la justice sous son chêne et Guy Mocquet écrivant sa lettre.

Et si une gauche (ou un camp progressiste) unifiée utilisait sa puissance de feu médiatique et militante pour imposer son propre agenda politique, plus proche des préoccupations réelles des Françaises et des Français ? Comme elle a su le faire (trop) ponctuellement pour La Poste ?

Romain Pigenel

Ségolène Royal : comment en est-on arrivé là ? Le film en 7 séquences

Séquence 1 : l’enlisement

Ségolène Royal n’est bonne que dans l’offensive perpétuelle, qui a été son mode d’action depuis le début de sa candidature présidentielle, jusqu’au congrès de Reims. Du coup, battue dans le parti en novembre 2008, dénonçant le vote tout en n’allant pas jusqu’au bout de sa logique en refusant le résultat, elle peine pendant dix mois à trouver sa place. A l’intérieur ou à l’extérieur du Parti, avec ou contre Martine Aubry, à la tête ou non du courant qui l’a aidée au congrès, et de son association Désirs d’Avenir ? Elle oscille entre toutes les positions. Elle abandonne d’abord l’Espoir A Gauche à Vincent Peillon et aux autres ténors qui l’avaient aidée, critiquant les logiques de courant, avant de se raviser. Elle délègue à Jean-Pierre Mignard la présidence de Désirs d’Avenir, avant de le congédier. Elle se réconcilie théâtralement avec Martine Aubry, avant de menacer à nouveau le PS lors de la sortie du livre d’Antonin André et Karim Rissouli. Plus problématique, faute de renouveler son corpus idéologique, elle se fait progressivement banaliser dans le paysage socialiste. Les primaires sont récupérées par les quadras avant de passer dans le patrimoine commun ; la coalition arc-en-ciel devient réalité à Marseille puis à Dijon, grâce aux dirigeants de l’Espoir A Gauche. Absorbée par la préparation des régionales, elle perd des soutiens et décroche dans les sondages.

Séquence 2 : la rentrée-catastrophe

La rentrée 2009 a comme un parfum de schkoumoune pour l’ex-candidate. Episode tragi-comique de la rénovation de son site Internet ; fête de la Fraternité à la voilure très réduite par rapport au Zénith de l’an passé ; fuites dans la presse sur le départ de toute une série de membres de sa garde rapprochée. Cette succession d’incidents n’est sans doute pas déterminante sur le long terme, mais accumulés et concentrés sur une courte période, ils donnent un fâcheux sentiment de cafouillage généralisé, qui génère doute et dépit chez ses partisans, et nuit à sa crédibilité. Chez les militants, chaque incident provoque des « reclassements » au sein de l’Espoir A Gauche. Quant à ceux dont la principale motivation reste sa candidature aux présidentielles, ils se sentent abandonnés dans l’appareil par l’ex-candidate, qui ne participe plus à la vie du parti et à celle, pourtant riche, du courant EAG.

Séquence 3 : la prise de conscience

Cette banalisation pimentée d’épisodes plus corsés a pour conséquence directe un amoindrissement des forces militantes de Ségolène dans le PS, amoindrissement auquel elle met un temps trop long à réagir. Peut-être est-elle « intoxiquée » par ses relais dans le parti, qui lui dépeignent une situation plus rose qu’elle ne l’est. C’est pourtant pour voler au secours d’un de ces soutiens – Dominique Bertinotti, alors mise en minorité dans l’Espoir A Gauche 75 – qu’elle finit par intervenir dans la Fédération de Paris, écrivant un message de soutien à la maire du IVème arrondissement de Paris pour sa candidature aux régionales mais … après le processus de désignation desdits candidats au sein du courant EAG. Ce deus ex machina tardif augmente la confusion à la base et provoque l’incompréhension de soutiens fidèles, qui ne comprennent pas qu’elle essaie d’imposer maladroitement, de la sorte, des candidats.

Séquence 4 : la légion saute sur Dijon

La semaine suivant ce coup de semonce, l’Espoir A Gauche se réunit à Dijon avec Europe Ecologie, le MoDem, le PRG et le MUP pour lancer le Rassemblement social, écologique et démocrate et un travail collectif sur l’éducation. L’événement, qui s’annonce historique, va donner un coup de projecteur évident à Vincent Peillon, qui en est l’artisan. C’en est trop pour Ségolène, qui a peur de se faire marginaliser définitivement dans l’Espoir A Gauche, et partant, dans le PS. Elle mûrit donc une stratégie pour faire d’une pierre non pas deux, mais trois coups : saboter l’événement, tacler Vincent Peillon, et reconstituer son autorité sur son dos. La méthode est simple. D’abord, ne rien dire de sa venue, pour laisser croire que comme à Marseille, elle ne sera pas là. Ensuite, annoncer l’air de rien sa présence par un communiqué sur son site Désirs d’Avenir, la veille du jour J, sans prévenir directement le principal intéressé. Parallèlement, essayer de semer la zizanie parmi les organisateurs en expliquant qu’elle a été invitée par François Rebsamen. Enfin et surtout, pousser Vincent Peillon à la faute en accumulant les provocations. Elle organise ainsi une conférence de presse sur le lieu même des débats pour menacer et rappeler à l’ordre le député européen, et se paie un tour des tables du banquet républicain réunissant tous les participants. Le tout sans réellement intervenir sur le fond du débat, si ce n’est pour présenter son chèque contraception – excellente mesure – à la table ronde sur … le temps scolaire et les biorythmes !

Séquence 5 : le storytelling

Pas besoin de revenir ici sur l’escalade verbale de cette semaine entre les deux protagonistes, par médias interposés. Comme toujours dans ce type de situation confuse, ce qui importe est d’imposer sa lecture des événements dans l’opinion. C’est ce que vont s’efforcer de faire Ségolène Royal et ses proches, en écrivant, via des passages médias et des billets sur leurs blogs, l’histoire suivante : « Vincent Peillon a voulu voler à Ségolène Royal son courant, et qui plus est lui interdire d’y participer ; il lui a manqué de respect et doit être sanctionné ». Najat Belkacem invente ainsi sur son blog que Dijon est une simple réunion de courant, et Michèle Delaunay, de son côté, en appelle à une commission d’éthique pour châtier l’eurodéputé ! Il s’agit, on l’aura compris, de tirer une affaire de rapports de force partidaires sur le terrain de la morale et de l’émotion, et d’inverser les rôles : ce ne serait pas Ségolène qui aurait gâché la mise en œuvre d’une de ses plus belles idées (le rassemblement des progressistes), ce serait Vincent Peillon qui lui aurait manqué de respect et trahi sa confiance.

Séquence 6 : l’état d’exception

Mardi soir, Ségolène annonce sur Canal+, au mépris des règles de fonctionnement du parti socialiste, qu’elle congédie Vincent Peillon de la tête du courant EAG et qu’elle nomme à sa place trois “proconsuls” pour assurer une sorte de dictature à la romaine, le temps qu’elle laisse passer les régionales et qu’elle prenne le contrôle du courant. On entre dans un état d’exception, voire dans une situation de scission, les cadres élus au dernier congrès n’entendant pas laisser passer un tel déni de démocratie. La liste des trois personnes choisies par Ségolène est riche d’enseignements. Jean-Louis Bianco, figure mitterrandienne respectée et « sage » incontesté ; Gaëtan Gorce, décrit comme un intellectuel du parti ; Najat Belkacem, pour la touche féminine, jeunesse, et diversité. Des personnalités symboliques, donc, mais qui ne représentent pas le soutien de grosses fédérations, ou de gros contingents de militants. Ce qui renforce le sentiment d’un coup de bluff de l’ex-candidate, et surtout de son isolement.

Séquence 7 : et maintenant ?

Les prochains jours devraient permettre de voir plus clair dans ce chaos politico-médiatique. Une chose est sûre : Ségolène a remobilisé ses inconditionnels et notamment les adhérents de Désirs d’Avenir, très présents sur Internet, même s’il est difficile de savoir si cette suractivité virtuelle se traduit concrètement sur le terrain. Le réflexe de protection et de regroupement autour de la président du Poitou-Charentes a fonctionné à plein, comme à la belle époque de la présidentielle. Mais n’est-ce pas un regain trompeur, et surtout à moyen terme mortel ? Pour l’opinion extérieure au parti, Ségolène Royal, jusque là préservée des turpitudes d’appareil, a plongé à pieds joints dedans. Plus embêtant, elle a pris ce tournant au moment où s’amorçait enfin une initiative d’utilité publique de regroupement de l’opposition. En somme, alors qu’une dynamique de dépassement des appareils s’amorçait, elle a donné le signal personnel d’un repli sur des affaires de courant et d’écurie. Enfin, en affichant sa volonté de constituer, ou de reprendre en main, son écurie présidentielle, elle est devenue une présidentiable parmi d’autres au sein du PS, alors que sa grande force jusque là avait toujours été de ne pas être la candidate d’un clan, mais d’un rassemblement de bonnes volontés rénovatrices.

Romain Pigenel

Ce qui s’est réellement dit et fait à Dijon – l’exemple de l’atelier sur les violences

Difficile pour qui n’y a pas assisté de se faire une idée sur les rencontres sur l’éducation, à Dijon, du Rassemblement social, écologique et démocrate, tant elles ont été instrumentalisées à des fins médiatico-politiciennes. Pourtant, celles et ceux qui y ont participé ont eu un sentiment bien différent que ce qu’ont pu en rapporter les médias ; une atmosphère fraternelle entre militants et responsables socialistes, écologistes, démocrates, radicaux, citoyens, et syndicalistes ; un travail de fond appréciable, qui a montré la possibilité et l’effectivité de convergences concrètes entre les différentes sensibilités progressistes, quand cessent les effets de manche et les postures d’appareil. Satisfaction enfin que de revoir la question éducative, quasiment abandonnée par le PS ces dernières années, revenir au premier plan, et être unanimement présentée comme le socle prioritaire et inaliénable de tout projet de société progressiste. Dont acte.

Bien sûr ce n’est qu’un début. Mais cette voie de création de consensus par les idées , consistant à vérifier sujet par sujet ce qui converge et ce qui diverge, est de toute évidence plus fructueuse et efficace que les accords d’appareil, dont l’échec idéologique et politique est actuellement patent. Elle est également, et ce n’est pas rien, plébiscitée par le peuple de gauche et les progressistes.

Pour vous donner une idée du contenu de cette journée de travail sur l’éducation, je vous propose ci-dessous un compte-rendu synthétique d’un des cinq ateliers, celui sur les violences scolaires. Des synthèses intégrales seront bientôt disponibles sur le site du Rassemblement, ainsi que de nombreuses captures vidéo et interviews.

ATELIER 3 : COMMENT LUTTER EFFICACEMENT CONTRE LES VIOLENCES SCOLAIRES ?

Le diagnostic

Jean-Paul Delahaye (professeur à Paris V, ancien inspecteur d’académie en Seine Saint-Denis, ancien conseiller au cabinet de Jack Lang) introduit l’atelier en rappelant un sondage publié par la SOFRES en septembre 2007, qui révélait qu’un Français sur deux avait été confronté à un problème de violence dans un établissement scolaire. Ces violences sont très diverses, mais elles ont toutes des conséquences lourdes sur les conditions mêmes de l’éducation, et influent notamment sur les stratégies familiales de choix – ou de refus – d’un établissement scolaire. Elles sont également devenues une préoccupation majeure au sein de la population, et en particulier pour les milieux populaires. Ces violences ne sont pas, en soi, nouvelles, mais elles ont pris une dimension de phénomène de société depuis le début des années 90, comme le prouve la série de plans de lutte contre la violence (8 en 20 ans !) lancés par les ministres successifs de l’Education Nationale depuis lors.

Eric Debarbieux (professeur à Bordeaux 2, président de l’Observatoire International de la Violence Scolaire) confirme que le concept très large de « violences scolaires » est une appellation trop générique, et qui s’accompagne de fantasmes quant à une dérive américaine de notre société. Il faut revenir aux chiffres : depuis les années 60, il n’y a eu « que » 24 massacres scolaires dans le monde – on parle de massacre scolaire à partir de plus de trois morts, et on exclut les situations ayant lieu dans des pays en guerre – et 70% des victimes ont été tuées par des adultes, non par d’autres élèves. Quant aux États-Unis : les morts par armes à feu sont en baisse depuis 1993, et seulement 1% des écoles disposent de portiques détecteurs de métaux.

Plusieurs caractéristiques des violences scolaires. (1) Elles sont un phénomène mal mesuré : peu d’États disposent de système de mesure fiables en ce domaine. Les chiffres officiels sont par nature incomplets puisque ces violences n’ont pas toujours lieu devant les adultes ; la loi du silence opère, et les victimes n’ont même pas toujours conscience d’être victimes. (2) Elles sont liées aux inégalités : il y a de forts déterminants sociaux à ces violences, qui touchent entre 8 et 10% des élèves, principalement dans des zones défavorisées. (3) Depuis dix ans, en France, elles se font de plus en plus en groupes (et augmentent en gravité, la dynamique de groupe ayant un effet désinhibant), et dans certains endroits, elles prennent un tournant antiscolaire – c’est-à-dire qu’elles se font contre les locaux, et le personnel.

Philippe Tournier (secrétaire national du SNPDEN) présente le point de vue des personnels de direction. Il faut admettre qu’il existe des problèmes de pure sécurité à l’école. Nombre de magasins disposent d’un vigile, alors qu’il n’y a pas de personnels de sécurité dans les écoles. Il faut distinguer la question des violences de celle de la sécurité, qu’on n’aborde jamais, et qu’il convient justement de traiter à part, pour ne pas polluer le débat sur les violences. Sur les violences en elles-mêmes : nous avons besoin dans notre société d’un système de sublimation de la violence juvénile, violence qui a toujours existé, mais qui était justement canalisée, avant. Beaucoup des comportements dits atypiques existent potentiellement chez tous les élèves, mais sont mieux régulés chez eux. Il faut voir également que la France a un des plus hauts niveaux de stress scolaire, équivalent à celui du Japon ou de la Corée du Sud, et tout à fait atypique en Europe. Ce stress est en partie lié au fait que le diplôme de formation initiale, dans notre pays, est conçu comme irrémédiablement classant (tout se joue(rait) au moment de cette formation initiale). Nous entretenons (élèves, enseignants) un rapport au savoir particulier, qui crée un climat beaucoup plus tendu qu’à l’étranger. Mais comment avoir une ambiance détendue à l’école, dans une société qui prône la compétition permanente ?

Sébastien Clerc (professeur de français et d’histoire-géographie en Seine Saint-Denis) intervient sur son expérience d’enseignant. Les conditions d’exercice de la profession sont très difficiles, surtout quand on débute et qu’on est envoyé directement en zone sensible. Les violences directes sont relativement rares, ce qui domine et ce qui est très fréquent en revanche, ce sont de petites incivilités répétées, qui perturbent constamment le cours. Il y a des techniques qui fonctionnent bien pour surmonter cela, mais elles ne sont pas enseignées dans les IUFM, qui ne préparent (très bien) qu’à la préparation des cours. Il faudrait construire une formation suivant trois axes : (1) capter l’attention des élèves (des jeunes intéressés sont moins prompts à la violence ou à l’incivilité) ; (2) instaurer un rapport chaleureux avec les élèves (et leur montrer qu’on les respecte) ; (3) sanctionner justement, et sans maladresse.

Laurent Grandguillaume (adjoint au maire de Dijon, délégué notamment à la jeunesse) prône quant à lui le respect d’un « carré d’or » pour lutter contre les violences scolaires : prévention, médiation, sanction, réparation. Force est de constater que le gouvernement passe son temps à réduire les effectifs d’encadrement et d’enseignement, au dépit du bon sens : disparition du Défenseur des droits de l’enfant, disparition des RASED, et à Dijon, plus d’enfants inscrits dans les écoles, mais moins de classes. Cette crise de l’État est le premier déterminant des problèmes scolaires. Deuxième déterminant, la crise du tissu démocratique : on délaisse les associations (notamment d’éducation populaire) présentes sur le terrain, en diminuant leurs subventions. Crise sociale, encore : multiplication de familles monoparentales. Crises des conditions de vie et de logement, enfin : comment faire ses devoirs et étudier sereinement quand on vit (trop) nombreux dans un petit logement ? L’école n’est pas une oasis, elle ne peut régler seule cette crise globale de dérégulation, vécue au quotidien par les élus locaux.

Francis Lec (avocat-conseil de la Fédération des Autonomes de Solidarité Laïques) souligne que chaque jour, dix enseignants sont victimes de violences scolaires. La fédération qu’il conseille protège juridiquement la moitié des enseignants français, insuffisamment protégés par l’Education nationale. Les enseignants agressés voient leur existence ruinée. La moitié des violences subies sont physiques, les autres sont de l’ordre de l’injure ou de l’incivilité. Quelle réponse apporter à ces risques du métier d’enseignant, en hausse importante ? Actuellement, un enseignant voulant faire reconnaître ses droits subit un vrai parcours du combattant, et est peu aidé par le rectorat. Du côté de la justice, les substituts du procureur sont trop peu sensibilisés à ce type de problème. La droite répond à cela en multipliant les peines et en bunkerisant l’école ; mais il s’agit principalement d’effets d’annonce qui ne règlent rien, et dans la réalité les violences sont trop souvent suivies de classements sans suites. Les enseignants, eux, demandent simplement des réponses qui fassent prendre conscience à l’élève de ce qu’il a fait, et qui prennent en charge l’accompagnement social de sa famille.

Nathalie Griesbeck (députée européenne MoDem) rappelle que l’école est à la fois un élément majeur de l’équilibre de notre démocratie, et un creuset pour la République. Elle est également le reflet de notre société, et il convient de protéger les enfants des influences néfastes de celle-ci. Les violences – phénomène ancien – sont ressenties et vécues de façons très différentes : certains chefs d’établissement les cachent ; certains parents veulent porter plainte pour des faits anodins. On constate surtout une désorientation générale de tous les acteurs de l’école à ce sujet. Le lien avec avec l’échec scolaire – un quart des enfants entrent en 6ème en situation d’échec scolaire – doit aussi être souligné. Comment, enfin, travailler à restaurer la notion de respect, alors que le gouvernement actuel donne le modèle inverse ?

Julien Dray (député socialiste de l’Essonne, vice-président de la région Ile-de-France en charge de la jeunesse) explique qu’il faut distinguer la montée des violences de leur instrumentalisation, et notamment de la création d’un marché de la lutte contre ces violences. On constate ainsi une explosion des budgets de vidéosurveillance, et une fuite en avant des proviseurs sur ce sujet, sous la pression de la communauté scolaire. Cela représente beaucoup d’argent, et un marché qui a besoin de la mise en scène de la violence. Nos sociétés ne savent plus éduquer à la gestion des conflits ; donc elles les subissent, dramatisent, et mettent en spectacle. D’autres pays nous montrent pourtant la voie. Le Québec ainsi organise l’éducation à la gestion des conflits dès l’école primaire ; dans la classe, un élève est désigné comme correspondant et médiateur, et est chargé de prévenir l’enseignant en cas de problème. Il apprend à gérer les situations conflictuelles, sans sanction automatique, et avec toujours, au préalable, une réunion des protagonistes. Inversement, en France, on bunkerise, et l’Education Nationale refuse de considérer sa part de responsabilité dans la montée de la violence. L’institution scolaire a sa violence propre ; elle fabrique de l’échec scolaire et donc de la violence, notamment quand les enfants comprennent qu’ils sont enfermés à l’école en attendant d’être relégués dans la société. Il faut poser ce problème au lieu de partir dans une fuite en avant sécuritaire et anxiogène.

Propositions

La parole est donnée à la salle, qui intervient notamment sur l’influence nocive de la télévision et des jeux vidéo ; la difficulté à mobiliser des enfants qui voient que les diplômes ne leur garantissent plus un bon emploi ; le besoin urgent d’une éducation à la conscience et à l’intelligence de son corps (ce sont les prémisses du langage et de la raison ; beaucoup d’enfants ne comprennent pas ce qu’on leur dit, et souvent, la violence n’est dirigée contre personne en particulier) ; l’insuffisance du suivi par les services sociaux des mineurs en danger. On remarque également qu’il est crucial d’associer les jeunes à un tel débat, et de leur demander leur avis.

Les intervenants réagissent alors et convergent sur ces analyses et propositions :

(1) L’école doit être la première priorité (dont financière) d’un programme progressiste (Nathalie Griesbeck, Laurent Grandguillaume). La question des moyens humains sur le terrain est cruciale : en France, on a un enseignant pour 25 élèves, contre 1 pour 8 en Scandinavie (Nathalie Griesbeck). Ce renforcement de la présence humaine dans les écoles est la clé de la lutte contre les violences, et s’oppose à la volonté de la droite de mettre en place des équipes mobiles de sécurité pratiquant la fouille au corps, pure provocation (Francis Lec). Il faut voir que sans cette présence accrue, la vidéosurveillance ne sert à rien (Eric Debarbieux). Ces moyens supplémentaires doivent aussi servir à la détection et au traitement précoces des violences, qui évitent statistiquement la récidive (Julien Dray).

(2) Le système scolaire actuel produit du stress et de la violence (Julien Dray). Pourquoi infliger 40H de cours à des jeunes qui ont des problèmes de concentration sur ce qui est théorique, ou encore un cours de français en fin de journée, après une séance de sport ? Il faut mieux s’adapter au rythme des jeunes, et garder l’après-midi pour des activités culturelles (Sébastien Clerc). L’idéal de discipline « d’antan » est dépassé par les évolutions de la société , il faut accepter de le redéfinir, sans tomber non plus dans le registre affectif à la « Entre les murs » (Philippe Tournier).

(3) Pour les enseignants : formation, accueil et protection. Les enseignants qui sont réellement accueillis et intégrés dans leur établissement sont moins souvent victimes de violences, tout comme leurs élèves. Également essentielle, la formation à la gestion du stress et des conflits, dont disposent seulement un quart des IUFM, et encore, de façon optionnelle (Eric Debarbieux, Sébastien Clerc, Philippe Tournier). Il faut aussi une formation juridique (initiale et continue), dont pourraient aussi bénéficier les élèves (Francis Lec). Enfin, il est capital de mieux protéger les enseignants, en assurant la présomption d’innocence quand ils sont mis en cause – ainsi que leur réhabilitation publique s’ils sont blanchis – et en leur prodiguant un suivi médical et psychologique sérieux quand ils sont victimes (Francis Lec).

(4) Pour les élèves : une éducation civique et à la citoyenneté (Jean-Paul Delahaye). Délivrer une éducation à la politesse, enseigner que toutes les violences, même simplement verbales, sont inacceptables, et qu’un conflit peut être résolu dans le respect réciproque (Sébastien Clerc). Cette éducation à la gestion de la violence, au respect et à la médiation (sur le modèle québécois) doit être au coeur du projet éducatif ; les jeunes doivent être les premiers acteurs de cette démarche, car ils sont les plus à même de se faire entendre des autres jeunes (Julien Dray). De telles expériences de médiation existent déjà, et fonctionnent, localement (Laurent Grandguillaume).

(5) Pour tout le monde : construire du lien social et de la stabilité. Les victimes de violences sont d’abord des personnes isolées, et leurs auteurs sont, dans 90% des cas, internes à l’école. Le lien social et le travail associatif sont donc à développer en son sein (Eric Debarbieux). Il faut également assurer la stabilité des équipes éducatives. 60 à 80% des équipes changent chaque année, du fait notamment du choc que constitue l’arrivée dans un environnement difficile d’un enseignant formé ailleurs. Dans d’autres pays, le choix du nouvel enseignant par l’équipe en place est un facteur stabilisant (Eric Debarbieux). Une communauté éducative solidaire fait mieux face à des violences (Philippe Tournier) ; on pourrait créer un conseil de la communauté éducative, qui par exemple prendrait en charge l’évaluation du règlement intérieur, et discuterait avec les enseignants des violences invisibles (Francis Lec). L’école doit redevenir une « deuxième maison » pour les enfants (Julien Dray), adossée à une vraie politique de convivialité (Eric Debarbieux).

(6) Une condition de réussite : une collaboration accrue entre l’école et ses partenaires (Jean-Paul Delahaye). Il faut associer la communauté environnante, parents et forces de police, à l’école, et non aller dans le sens d’une bunkerisation mentale : en Afrique, des établissements fonctionnent ainsi très bien dans des quartiers difficiles (Eric Debarbieux). La police, quant à elle, est utile quand elle fait un travail de proximité et de prise de température sur le climat local, non quand elle intervient brutalement et de façon provocatrice (Philippe Tournier). L’État ne peut pas résoudre tout tout seul ; il faut sur le terrain une coproduction associant et mobilisant les associations et les collectivités locales, et une responsabilité collective (Laurent Grandguillaume, Nathalie Griesbeck).

Romain Pigenel