Skip to content

Sondages : stop ou encore ?

Si le chemin de l’enfer est pavé de bonnes volontés, celui de 2012 l’est de sondages. Le phénomène n’est pas nouveau. Mais il prend une ampleur frénétique, sous l’effet conjoint du caractère particulièrement clivant de l’élection (pour ou contre le sarkozysme ?), de la grande incertitude sur la liste des candidats, et enfin de l’Internet en temps réel et des réseaux sociaux, qui hystérisent l’opinion et font de chaque information un détonateur à polémiques en ligne.

Nous voilà donc abreuvés, hebdomadairement, d’enquêtes de popularité en tous genres, censées prendre au plus près le pouls des futurs électeurs. Si on ne retient du brouhaha ambiant que des classements de présidentiables aux allures de montagnes russes, un examen plus fin révèle des déclinaisons infinies, d’un journal à un autre, d’un institut de sondages à un autre, sur l’intitulé exact de la question posée ; « meilleur opposant », « meilleur candidat en 2012 », « personnalité politique préférée », « candidat le plus susceptible de gagner », « candidat que vous aimeriez voir gagnez », sans oublier les comptages plus farfelus type buzzomètre ou nombre de fans sur Facebook et Twitter … Autant de nuances de formulation qui ont probablement leur impact sur les sondés, à observer comment une « personnalité politique » très appréciée peut faire un « candidat » médiocre dans le sondage suivant, ou comment deux dirigeantes politiques de gauche peuvent voir leur classement inversé selon que l’on interroge leur chance de gagner, ou le souhait de les voir gagner. C’est tout bénéfice pour les pourvoyeurs d’études et les médias qui les financent : on crée, à peu ( ?) de frais, des rebondissements épiques à n’en plus finir, donc du buzz, donc de la vente de papier.

Cette sondomanie s’explique ainsi, au moins en partie, par les usages de la presse. Les sondages présentent le double avantage, pour les journalistes politiques, de supposément révéler l’opinion profonde de la population, et de permettre du commentaire « en fauteuil », bien plus simple à réaliser que de vraies enquêtes de terrain qui iraient ausculter les attentes des sympathisants de tel ou tel parti, ou examiner sérieusement les idées des candidats. Commentaires qui se limitent souvent à des analyses parfaitement tautologiques, du type « Martine Aubry progresse chez les sympathisants de gauche car elle incarne la gauche », ou encore « DSK s’est droitisé, il monte chez les sympathisants de droite ». Si ce type d’information a son utilité à l’approche du moment décisif, elle n’a en soi quasiment aucune valeur à deux ans du scrutin, alors que l’on ne connaît même pas la liste définitive des candidatures réelles, et qu’aucun concurrent n’a encore dévoilé son programme ou abattu ses cartes stratégiques.

Le plus étrange est que cette boulimie de sondages culmine alors qu’ils n’ont jamais été autant contestés. Accusés en 2002 de ne pas avoir vu monter le FN, suspectés, lors de la dernière présidentielle, d’être manipulés (avec l’émergence d’Opinion Way), ils sont actuellement tour à tour utilisés et dénigrés par les soutiens des candidats, selon que leur champion y est bien servi ou non. Alors que le PS avait été fortement clivé, en 2006, sur l’importance à leur accorder – les adversaires de Ségolène Royal, qui était alors la championne des enquêtes, criaient à l’avilissement de la démocratie en une démocratie d’opinion, concours de beauté ou de mensurations – ils sont aujourd’hui bien entrés dans les mœurs, grâce à l’annonce de primaires qui devraient favoriser un choix de candidat conforme à l’opinion majoritaire dans le pays. Ils participent insidieusement, en conséquence, à la personnalisation du débat à gauche, dont ils sont à la fois le symptôme et le moteur. Personnalisation stérile, qui ne nous apprend d’ailleurs que peu de choses sur les personnalités testées, dont la communication est trop souvent reprise comme parole d’évangile. Plutôt que guetter la popularité de DSK, ou disserter sans fin sur des « révélations » sur son plan pour conquérir le monde, on aimerait trouver une analyse objective sur la réalité – ou non – de sa réforme du FMI. De même qu’on serait preneur d’enquêtes sérieuses sur la « rénovation » du PS, sur les réalisations de Manuel Valls à Evry, ou celles de Ségolène Royal en Poitou-Charentes. Autant de sujets qui seraient autrement plus informatifs et édifiants, même pour éclairer LA question qui obsède, celle du locataire de l’Elysée dans deux ans.

Fondamentalement, la litanie de sondages, et leur reprise, ne prouve pas autre chose que la paresse intellectuelle de journalistes, militants et analystes politiques en tous genres, obnubilés par la course à l’échalote présidentielle au point de se transformer en commentateurs hippiques. Et au risque de perdre de vue les dynamiques politiques réelles du pays, dont les cotes de popularité ne sont que la traduction superficielle et éphémère.

Romain Pigenel

Le cumul contre la vertu ?

Le PS confirme, élection après élection, un don remarquable pour susciter polémiques et conflits en son sein, même quand la situation extérieure lui sourit. C’est ainsi qu’alors que l’empoignade générale des primaires n’a pas encore commencé, alors que l’heure est plutôt à l’unanimisme sur le nouveau modèle de développement proposé au vote des militants, un bras de fer s’affirme entre Martine Aubry et les sénateurs de son parti.

Le sujet ? Le non-cumul entre mandat parlementaire et fonction exécutive locale, censé s’appliquer au PS dès les prochaines sénatoriales. C’est ce qui a été voté par les militants à l’automne. C’est ce qu’entend faire respecter la première secrétaire. Sauf que la situation au palais du Luxembourg est particulière : il pourrait enfin basculer à gauche, basculement qui se jouera probablement sur quelques sièges. Or parmi les têtes de file socialistes de l’élection on trouve plusieurs élus en situation de cumul prohibé selon la nouvelle charte du PS. D’où une opposition de sénateurs socialistes, et en premier lieu du président de groupe Jean-Pierre Bel, à l’application immédiate (et pour le seul PS) de cette nouvelle limitation.

Cette opposition entre le principe et le réalisme, entre Kant et Machiavel, vient illustrer les zones d’ombre du débat socialiste sur le cumul des mandats. Si le diagnostic des sénateurs PS est valide, alors cela veut dire que Martine Aubry prend le risque de perdre une élection majeure, simplement pour défendre une position votée par les militants. On serait prêt à verser une larme devant cet héroïsme beau comme l’Antique, si on ne se souvenait pas d’autres épisodes récents de la vie du PS où le vote des adhérents a été, disons, considéré comme moins contraignant. Ou d’autres moments encore (à commencer par l’actuel processus d’élaboration du projet) où leur association aux décisions sur l’avenir du parti est restée pour le moins timide. Alors pourquoi cette fermeté absolue sur le cumul ?

Il faut se remémorer la genèse et le contexte du vote militant sur la rénovation (dont le non-cumul) du 1er octobre 2009. C’est lors de l’édition 2009 des universités d’été de La Rochelle que Martine Aubry a promis un processus de rénovation rapide du parti, s’engageant notamment sur les primaires et le cumul. Une Martine Aubry affaiblie par la défaite des européennes, durement contestée en interne pour sa gestion du parti, et que l’on disait alors au bord de la démission. A contrario, son discours de La Rochelle (et ses promesses) avait été conçu pour briser cette spirale infernale, et d’une certaine manière effacer auprès des militants le vote douteux de Reims. C’est d’ailleurs à partir de cette période et de ce lâchage de lest que la situation de la première secrétaire s’est améliorée, et que le climat du parti s’est apaisé. On comprend mieux pourquoi il est aujourd’hui impossible, pour elle, de revenir sur ce qui a permis la paix des braves avec les militants.

D’autant plus que dans ce dispositif, le cumul tient une place et un rôle particuliers. Il a permis de canaliser le ressentiment sourd qui montait chez les militants socialistes contre leurs dirigeants, tenus pour responsables des échecs électoraux et politiques du PS, en créant un point de fixation consensuel et facilement identifiable. La cible : les parlementaires, suspectés de sécher les séances de leur chambre, ou d’empocher des revenus sans vraiment travailler. On remarquera d’ailleurs que le texte voté par les militants ne s’attaque pas au cumul en général, mais seulement à celui des députés et sénateurs, en se donnant pour objectif le « mandat unique parlementaire ». Rien n’est dit des cumuls entre mandats locaux, entre mandats locaux et présidences d’organismes, sans parler non plus des situations où des responsabilités importantes au sein du PS viennent se surajouter au panier déjà bien garni de certains élus.

En résumé, le débat sur le cumul a été instrumentalisé, et introduit par le petit bout de la lorgnette, sans vraie concertation avec les militants (les discussions collectives n’arrivant qu’avec la convention sur la rénovation de juin 2010, on a fait participer les militants, à l’automne 2009, à un référendum sans débat, curieuse conception de la démocratie). Il s’est d’emblée limité au plan purement pratique des investitures aux élections, alors qu’il aurait dû commencer par une discussion principielle sur la République que nous voulons.

Pourquoi condamne-t-on le cumul ? Les réponses sont variées, les solutions consécutives aussi. Suspecte-t-on les cumulards d’être deux (ou trois) fois moins efficaces dans leur travail parlementaire ? Si on regarde une récente évaluation du travail des députés, on constate que parmi les 20 députés les plus actifs, 13 sont cumulards, et parmi eux 10 cumulards « durs » (député et maire de ville moyenne ou petite). Ne faudrait-il pas en conclure qu’il faut distinguer plus finement entre mandats réellement incompatibles du point de vue de la charge de travail, ou par exemple entre tailles de villes pour les maires ? Si au contraire on porte la question du cumul sur le terrain de la déconcentration du pouvoir (« un homme, un mandat »), pourquoi ne pas se donner comme objectif l’interdiction de tout cumul, pour quelque élu que ce soit ? Un autre argument courant est celui de la nécessité de renouvellement du personnel politique. Mais dans ce cas, l’interdiction du cumul ne servira pas à grand chose si elle ne s’accompagne pas d’un renouvellement de ceux qui peuvent accéder aux mandats, autrement dit des cadres des partis. Sans cette nécessaire métamorphose, que l’on attend encore au PS, le non-cumul ne servira qu’à faire patienter moins longtemps au portillon les cadres intermédiaires actuels, qui obtiendront plus rapidement le mandat d’élu qu’ils auraient de toute façon obtenu. Ce n’est sans doute pas un hasard s’ils sont souvent les plus ardents défenseurs de la mesure.

On attend toujours une réflexion digne de ce nom sur le cumul, qui ne se limite pas à un storytelling “Martine & les militants contre les barons”. Elle viendra peut-être avec la convention de juin sur la rénovation. En attendant, le PS va pouvoir mesurer l’écart qu’il y a entre des déclarations d’intention abstraites et mal conçues, et la stricte réalité électorale.

Romain Pigenel

Zorba et les fourmis

Point de vue paru dans L’Humanité du vendredi 14 mai 2010

La solidarité avec les Grecs, ces truqueurs, ces galeux ? En voilà une idée ! On nous l’a bien expliqué : Zorba ayant dansé tout l’été, il doit se mettre au pain sec et à l’eau, maintenant que la bise est venue. Pourquoi les Européens devraient se sacrifier pour payer les excès de voisins dispendieux et inconscients ?

A bien y réfléchir, cette question n’est pas propre à la crise grecque. Elle est posée encore et encore, sous d’autres formes, à tous les niveaux de la vie sociale et politique, internationale mais aussi nationale. Pourquoi les travailleurs du privé devraient supporter le coût du secteur public, les actifs celui des chômeurs, les habitants des centres celui des banlieues ? Chacun chez soi et l’argent sera bien gardé.

Ce type de raisonnement est le meilleur allié du maintien en l’état du système économique actuel, que tout le monde promettait pourtant de remettre à plat au moment de la crise financière. On crée des boucs émissaires faciles pour éviter toute réflexion d’ensemble sur le système, et mieux le préserver. A la fragmentation des classes moyennes et populaires à l’intérieur d’un même pays, répond la mise en concurrence de ces mêmes classes d’un pays à l’autre, pour enfermer chacun dans son isolement et sa passive impuissance. En découpant les populations comme du salami et en dressant chaque tranche contre les autres, on désarme le mouvement social et toute velléité progressiste.

Nul ne prétend que les intérêts immédiats du plombier polonais, du fonctionnaire grec et des différentes catégories de salariés français sont les mêmes ; mais cela n’empêche en rien qu’ils puissent se retrouver autour d’un projet de société commun, d’une même conception des droits sociaux élémentaires, à défendre ou à conquérir. C’est ce qui fit la force de l’internationalisme de gauche au siècle dernier.

Cet internationalisme, de même que la capacité, au niveau local, à fédérer des couches sociales qui ne se fréquentent pas ou plus, exige un effort sur soi : celui de se projeter en dehors de sa situation personnelle, pour se mettre à la place de l’autre et considérer qu’il appartient au même monde que nous. Qu’il mérite le même respect que nous, qu’il peut partager nos revendications, et que nous pouvons agir de concert avec lui pour changer ce monde. Petite révolution psychologique et politique qui nous permettrait de nous extirper de la morosité actuelle. Et si pour une fois les fourmis faisaient front commun avec la cigale Zorba ? Ce qui leur éviterait peut-être d’être les prochaines cigales dans le viseur du FMI.

Romain Pigenel

Signez la pétition de soutien au peuple grec ici


Un Pearltree sur les agences de notation dans la crise grecque :

Zahia, cet obscur objet du désir

Mardi, une lettre de call girl (?) implorant Raymond Domenech de ne pas priver de Mondial ses supposés clients a été publiée par l’Express et largement reprise par toute la presse en ligne dans la foulée – on ne parle pas (seulement) de Gala ou de Match, mais bien de Libération ou du Nouvel Observateur. Il y a parfois des événements tellement énormes que l’on ne voit même plus, tant que l’on a le « nez dessus », combien ils sont, justement, énormes. Scan de lettre avec adresse (mal) floutée, mystère autour des moyens employés pour se « procurer » le document, on pourrait croire que le newsmagazine qui a accueilli, en d’autres temps, la plume de Mauriac ou celle de Sartre, va nous exhiber un document explosif dans le cadre de l’affaire Clearstream ou de l’attentat de Karachi … mais non ! Il n’y a rien de plus urgent en mai 2010, faut-il croire, que de relayer ce qui est au mieux un énième et anecdotique épisode d’une affaire de mœurs, au pire une manipulation médiatique malveillante.

On pourrait disserter sans fin sur la dérive d’une presse (et notamment de son pendant online) en crise, prise dans une course de vitesse avec les nouveaux canaux d’informations en temps réel et tombant dans le piège de la course au scoop, pardon, au buzz. Disserter sur cette presse qui ne s’embarrasse même plus de la présomption d’innocence et se réfugie de façon hypocrite derrière son « devoir d’informer » (à géométrie variable) pour faire son miel de fuites judiciaires. Mais ce serait peut-être passer à côté de la dimension particulière de l’affaire Zahia.

Car le feuilleton Zahia & Les Bleus, c’est aussi, voire d’abord, un beau témoignage sur le puritanisme tartuffe qui règne sur notre beau pays. Tout au long des semaines de cette scabreuse série, on a vu la presse s’emparer d’un sujet racoleur – sex, foot et fric – en en mesurant parfaitement le potentiel vendeur, tout en ne traitant le sujet que sous l’angle de la morale et des vertueuses indignations sur la prostitution. Regardez comme c’est horrible ! Regardez bien ! Regardez un peu mieux encore ! Vous être sûrs que vous avez bien vu combien c’est horrible, vous ne voulez pas regarder encore un peu ? Le tout alors que circulent sur Internet des photos dénudées ou « explicites » de la jeune femme. Bien sûr ces photographies ne sont pas reprises dans les titres sérieux. Mais ceux-ci profitent à plein de leur diffusion, qui entretient la flamme, si on peut dire. Dans un tel contexte, même, chaque article fait implicitement fond sur elles. A dire vrai on préférerait encore que les clichés les plus hot soient publiés à la une des sites d’information – l’opération aurait, au moins, le mérite de la franchise. Mais non, il faut même supporter les lames de crocodile de l’Express, qui s’étend, dans l’article de présentation de la lettre au sélectionneur de l’équipe de France, sur le “désarroi” et “l’isolement” de “l’ancienne élève en esthétique”.

A un moment où l’on vante quête de sens, sérieux, politique de civilisation, avec en arrière-plan une libération sexuelle mal digérée, Zahia fascine. C’est la pure femme-objet, une série d’images salaces que l’on regarde discrètement sur son ordinateur ; une femme muette, apparue de nulle part, dont les seules paroles s’égrainent dans une interview de Paris Match, ou sur le papier de la fameuse lettre à Domenech. Sa blondeur artificielle, ses tenues à faible pouvoir couvrant, son passé de participante à la télé-réalité, sa quête de l’argent rapide via le tapinage VIP, sa vie nocturne dans le triangle d’or du 8ème arrondissement ; c’est l’incarnation du bling bling, que l’époque réprouve bruyamment. Sauf que la répulsion s’accompagne souvent d’une attraction secrète et un peu honteuse. On en voit le résultat aujourd’hui.

Difficile, par ailleurs, de ne pas prendre conscience de la part de mépris et de cynisme hautain dans les réactions et commentaires. On publie une lettre parfaitement écrite de la protagoniste, tout en précisant l’air de rien qu’elle est assistée par une “cellule de communication” (vous ne pensez quand même pas qu’elle puisse savoir écrire correctement ?). On précise qu’elle met “son plus beau jogging” (sic) pour venir à une interview (ah ces sauvageonnes !). On s’acharne sur le football, sport populaire, trop peut-être, qu’il est tellement chic d’opposer aux « valeurs » du rugby. On met en avant un joueur à la gueule cassée, histoire d’orchestrer un storytelling façon Affreux, sales et méchants. On explique que les footballeurs sont frappés d’une libido déviante, conséquence du dopage et de l’argent-roi – sans doute que l’un et l’autre n’existent nulle part ailleurs dans le sport … Probablement affirmera-t-on aussi que la prostitution ne fleurit que dans le monde du ballon rond !

Chacun pourra se demander, enfin, si Zahia serait devenue un tel phénomène médiatique si elle s’était prénommée Julie ou Véronique. S’il y aurait eu autant de visible délectation à prononcer encore et encore son nom. Si la mise en avant répétitive de cette beurette décolorée en blonde et vendant ses charmes, au moment où se développent parallèlement des polémiques sur la burqa et la polygamie, tient du simple hasard … Ou s’il n’y a pas une volonté, consciente ou inconsciente, de construire un contrepoint à ces femmes voilées, entre grivoiserie gauloise et fantasmes d’exotisme.

En somme, si cette auxiliaire très spéciale de l’équipe de France est révélatrice de quelque chose, c’est peut-être bien plus des tabous et des obsessions de notre époque (et de la morale ambiante), que des arcanes du football et de la prostitution.

Romain Pigenel

La gratuité au rabais (donner moins pour avoir moins)

Enfonçons une porte ouverte : en temps de crise, l’heure est à la recherche des « bons plans », des « offres spéciales » et autres bonus gratuits. Mais quoi d’aussi fort, dans cette perspective, que du gratuit tout court ? Avoir un produit pour rien. Et pas un produit quelconque, mais celui que l’on a voulu, et que l’on devrait acheter en temps normal.

Cet Eldorado des temps durs, c’est ce que propose visiblement un site de téléchargement légal de musique lancé il y a un an et débarquant aujourd’hui sur iPhone, Beezik. La recette est simple : pour accéder à un vaste catalogue de musique et télécharger le morceau de votre choix, il suffit de tolérer le visionnement d’une vidéo publicitaire, le temps du téléchargement. Ensuite le morceau est à vous, sur votre ordinateur et téléphone : pas de streaming, mais bien du bon vieux stockage de musique, gravable, iPodable, etc.

Les amateurs de musique en ligne, à la lecture d’une telle offre, pensent sans doute avoir trouvé leur pays de Cocagne. Certes la musique sans achat existe, mais via la copie illégale et l’échange par peer 2 peer, qu’on ne peut pas vraiment assimiler à de la gratuité en tant que telle, et qui fait courir un « certain » risque juridique. A contrario, ce site français aurait-il inventé le concept de la FNAC gratuite – vous entrez, vous vous servez sur des rayons (assez bien garnis), vous ressortez sans payer ?

Vieux fantasme consumériste, et puéril, de l’accès direct, complet et libre aux objets. Mais de quels objets parle-t-on ? Et de quelle gratuité ? Commençons par dissiper une première illusion : il n’y a rien de gratuit dans cette offre. Passons sur les frais d’abonnement Internet et de matériel nécessaire. Mais pour accéder à une chanson, il faut subir durant de longues secondes une publicité en plein écran (sic), dont toute tentative de réduction ou de passage à la trappe entraîne une interruption du téléchargement. Même si on n’est plus contraint, une fois le morceau téléchargé, au visionnement d’une réclame pour Schweppes ou Pepsi quand on veut le réécouter, il est à noter que « le modèle économique » étant la chanson et non l’album, comme le DG de l’entreprise l’explique dans cette interview, il faudra affronter une dizaine d’écrans publicitaires pour s’offrir l’équivalent d’un CD complet. On s’expose plus que largement à la propagande d’annonceurs commerciaux, avec renvoi sur des sites publicitaires à l’issue du téléchargement du morceau, et insertion dans le nom du fichier de celui du généreux donateur (« Beezik remercie la lessive trucmuche ») !

La gratuité étant donc plus de l’ordre du slogan que de la réalité, voyons à présent son objet. On obtient comme offre de base non pas un album complet, mais une chanson. Première restriction. La qualité sonore, ensuite : du MP3 ou du WMA avec une qualité d’encodage à 192 kbps. Sans entrer dans des détails trop geek, il s’agit de formats musicaux compressés (des fréquences sont supprimées) par rapport au standard qui est le son CD (et qui est lui-même réduit par rapport à la qualité de formats tels qu’un DVD ou un disque vinyle, sans parler des masters originaux). Bien que des batailles d’expert se livrent pour savoir quel est le degré de compression acceptable pour ne pas trop dégrader le son à l’oreille, la pratique montre que c’est un encodage de qualité supérieure – 320 kbps – qui tient la comparaison avec le son d’un CD. C’est d’ailleurs le format retenu par nombre de sites de vente de musique en ligne. Dernier détail, et non des moindres, tout ce qui entoure un CD normal (ou un vinyle, un DVD, etc.), à savoir un livret, avec des informations et des visuels sur les artistes (au-delà du titre et de l’interprète), passe à la trappe. Reste dans le meilleur des cas une image pour mettre sur son lecteur MP3 … c’est tout. Si on met bout à bout tous ces éléments, on obtient un produit certes écoutable, mais qui représente, quand on y réfléchit deux secondes, une considérable dégradation de contenu par rapport à ce qu’on obtient (obtenait ?) en acquérant physiquement un disque. Cette dégradation est déjà vraie pour le secteur du téléchargement légal en son ensemble (qui ne propose que rarement de télécharger de la musique de qualité « maximale », et qui généralement n’offre pas les fichiers permettant de réimprimer soi-même ou de conserver sur son ordinateur les informations du livret, alors que c’est techniquement de plus en plus simple). Mais ici, elle atteint un degré encore supérieur.

La gratuité est un concept relatif. Un iPod gratuit a plus de valeur qu’un hamburger gratuit, au regard de l’économie réalisée. De même, une proclamation du type « chez nous, la musique est gratuite » devrait être jugée à l’aune non seulement de l’offre moyenne du même type (la vente de musique en ligne), mais également plus largement de ce que l’on est en droit d’attendre, socialement, d’un tel produit. Il y a encore quelques années, acheter de la musique signifiait acquérir un album d’une heure de qualité HiFi, avec un livret et des informations qui restituaient le contexte culturel de l’œuvre, et qui faisaient partie du plaisir de l’acquisition. Aujourd’hui, un service tel que Beezik permet d’acquérir, moyennant une exposition tout sauf marginale à de la publicité, un morceau, d’une qualité sonore dont on peut discuter, avec possiblement des restrictions d’usage et de lecture via les DRM. Alors, de quelle « gratuité » parle-t-on ? Libre à chacun de considérer qu’il vaut mieux visionner des réclames à la chaîne que débourser 15 ou 20 euros. Mais le produit obtenu au bout du compte est difficilement comparable. Il n’est tout simplement pas vrai de dire que la musique, au sens où on l’entendait et obtenait il y a peu, est devenue gratuite par des voies légales.

On rétorquera sans doute que la demande évolue, que les produits disponibles sont fonction des usages des consommateurs et des modalités d’écoute (un baladeur MP3 n’offre pas les capacités de rendu d’une chaîne HiFi de salon ou d’un système « audiophile »), et qu’il est toujours possible d’obtenir, en mettant le prix, de la musique « comme avant », avec du son de haute qualité, et un objet physique. Justement, ce qui se dessine, à l’air du tout disponible, tout de suite, pour rien, c’est un fossé qui se creuse entre une offre qualitative et élitiste pour un public restreint, capable d’y mettre le prix, et un produit dégradé et appauvri pour le plus grand nombre. Ou comment « gratuit » ne rime pas avec démocratisation, mais avec exacerbation d’un monde à deux vitesses.

Romain Pigenel

« La vie, l’amour, la santé sont précaires », la nationalité aussi ?

En posant sur la table l’idée d’une déchéance de la nationalité française du polygame nantais, Brice Hortefeux a mis la main dans un engrenage que l’on qualifierait de très imprudent et d’inconscient, si l’on n’était pas porté à croire, au contraire, que toute cette polémique est absolument intentionnelle.

Sur le papier les faits sont simples. Il y a suspicion de polygamie. La polygamie est interdite en France. Le suspect n’est pas Français de naissance, mais a acquis cette nationalité il y a dix ans : pour le punir de ce non-respect des lois de la République, on va lui faire perdre cet acquis. On peut se demander si la loi, dans son état actuel, permet une telle sanction. Visiblement, non. Mais après tout, le code pénal n’est pas figé dans le marbre et Eric Besson, justement, a envisagé hier à plusieurs reprises la possibilité d’une évolution législative sur ce point. On se dirigerait donc vers une société où le constat de polygamie est suffisant pour perdre la nationalité.

Cette possibilité appelle plusieurs remarques. Tout d’abord, l’examen des conditions actuelles de perte de la nationalité permet de leur trouver un point commun d’importance : elles sont toutes relatives à des atteintes directes aux intérêts de la France (trahison au profit d’un autre pays, entrave à la loi, refus du service national …) ou à des crimes graves. Aucune ne vient concerner ce qui relève du vaste domaine de la morale et des mœurs. Si la polygamie était ajoutée à ces motifs possibles de « dé-francisation », elle n’y constituerait pas simplement un élément en plus, mais bien une modification profonde de l’esprit de la loi et plus largement de la conception de la nationalité. L’acquisition et surtout la conservation de la nationalité ne seraient plus une affaire de respect des obligations minimales de tout citoyen, mais deviendraient conditionnées à l’observance de règles comportementales et culturelles. Changement de conception qui ouvre une brèche qui peut aller très loin. Après la perte de nationalité pour polygamie, pourquoi pas la même punition pour les parents qui laissent leurs enfants faire l’école buissonnière, si le gouvernement finit par décider que la suppression des allocations familiales ne suffit pas ?

On pourrait à la rigueur comprendre une telle démarche, s’appuyant sur une conception extrêmement exigeante de la citoyenneté, si elle valait pour tous les Français. Sauf que seul un individu ayant acquis la nationalité française peut la perdre. C’est impossible pour un Français de naissance. Or il n’y a pas de raison de penser qu’il n’existe pas de Français de naissance polygames, qu’ils soient fondamentalistes musulmans ou non. Ceux-ci échapperaient mécaniquement à cette punition très sévère (la privation de nationalité) qui s’appliquerait aux seuls polygames naturalisés. Ce qui prouve que le vrai objectif du gouvernement n’est pas de lutter contre la polygamie dans son ensemble. Les problèmes qu’elle pose, en termes de discrimination contre les femmes mais aussi de conditions matérielles pour les enfants, sont intimement liés à des déterminants sociaux et économiques (notamment le mal-logement) qui appelleraient un tout autre type d’intervention. Qu’adviendrait-il, d’ailleurs, de familles polygames dont le père perdrait la nationalité, tandis que les enfants resteraient français ? Ne seraient-elles pas encore plus fragilisées et affaiblies ? Non, si le gouvernement prépare une telle offensive, ce n’est manifestement pas pour s’attaquer aux dégâts humains causés par la polygamie, mais pour continuer son offensive contre les étrangers vivant en France.

Nicolas Sarkozy a bâti sa victoire de 2007 sur une conception fermée de notre pays, fondée sur une politique de répression des sans-papiers et de durcissement des conditions pour obtenir un titre de séjour, même pour des immigrés socialement et économiquement intégrés. Cette idée d’une France aux frontières étanches, et à « l’identité nationale » fixée par l’État, révèle avec la politique du jour un nouvel aspect : on s’attaque désormais aux étrangers qui ont pu obtenir plus que des papiers, à savoir la nationalité elle-même. Suspectés de ne pas pouvoir se fondre dans l’identité nationale, on va désormais tenter de les précariser, en créant une citoyenneté à deux vitesses. D’un côté des « Gaulois » de souche, qui peuvent commettre les pires exactions sans être éjectés de la communauté nationale ; de l’autre des Français au rabais, vivant sous l’épée de Damoclès permanente d’interdits et de suspicions relatifs à leur vie privée. Interdits d’ailleurs très ciblés – on se doute bien que les diatribes sur la polygamie ne visent pas d’éventuels naturalisés d’origine américaine ou suédoise …

Le vrai sujet mis en lumière par les sorties des ministres de l’Intérieur et de l’Identité nationale n’est donc ni vraiment la polygamie, ni (seulement) le fondamentalisme religieux, mais bien la conception républicaine de la nationalité. Quand Nicolas Sarkozy faisait mine de parler de la nation – la France tu l’aimes ou tu la quittes – il parlait en fait aux seuls étrangers, puisqu’on n’a jamais vu un Français de naissance déclaré persona non grata parce qu’il n’aime pas son pays. C’est le même procédé qui est à l’œuvre aujourd’hui avec ces rodomontades sur la polygamie, qui ne visent pas tous les Français, mais ceux de nationalité récente ou aspirant à la recevoir. La polygamie, épouvantail consensuel, est un efficace bélier pour briser l’idée républicaine de nationalité, et y introduire une précarité que l’on trouve aussi, nous dirait Madame Parisot, « dans la vie, l’amour et la santé ».

Aussi aimerait-on bien que le gouvernement joue cartes sur table et lance franchement un grand débat national non plus sur l’identité nationale, mais sur la nationalité. Voulons-nous une France fermée et repliée sur elle-même, rendant de plus en dure l’accession à la nationalité tout en fermant hypocritement les yeux sur les clandestins employés par son économie ? Ou faisons-nous au contraire le choix d’un pays ouvert, qui accorde les mêmes droits et devoirs à tous ses habitants et acteurs économiques ? Voilà un beau sujet de réflexion à proposer dans les préfectures.

Romain Pigenel

Allez plus loin sur Pearltrees :

Polygamie à la nantaise

Les adorateurs du Dieu Volcan

Si la presse est décevante, c’est en particulier parce qu’elle est complètement prévisible et cyclique. Prenez l’éruption du volcan Eyjafjöll et le chaos aérien qui s’ensuivit. Alors que durant les premiers jours, la tonalité générale était à la compassion envers les « victimes » des retards, il a suffi d’un week-end pour que le vent tourne et que, comme on pouvait s’y attendre, survienne la charge des éditocrates, dispensant en chœur des leçons de morale depuis leur Aventin numérique. On imagine la pression sur leurs épaules. Il faut parler du volcan et des avions. Trouver une démonstration brillante à ce sujet. Prendre le contrepied de ce qui a été dit auparavant. Le volcan … la colère de Mère Nature … les avions … grands méchants pollueurs … ça y est ! Le sujet est fait : « le volcan, ou l’avertissement de la planète Terre aux hommes inconscients ». Où comment marier un incident naturel à la vogue écolo pour être doublement dans l’air du temps.

Le résultat est frappant : on a l’impression de lire plusieurs fois la même tribune avec des signatures différentes. Sous la plume d’Edwy Plenel sur MediaPart, d’Eric Fottorino dans Le Monde, dans une moindre mesure de Régis Soubrouillard sur Marianne 2, et, last but not least, de BHL chez … BHL, c’est à chaque fois la même leçon, lyrique et masochiste, que l’on lit : le volcan a donné une bonne leçon à l’humanité qui, telle Icare ou Prométhée, a osé s’extraire de sa misérable condition originelle. Un incident « bienfaisant » qui « nous ramène sur terre » pour Plenel, une « leçon » contre « l’immense et indécente arrogance des hommes » pour BHL, un « nuage qui permet d’y voir clair » et qui nous « remet à notre place » pour Fottorino ; petite nuance (Marianne oblige !) une éruption qui « terrasse la mondialisation » et les « élites mondialisées » pour Soubrouillard. Sans parler des multiples références à la mythologie gréco-latine, histoire sans doute de prendre de la hauteur : Marianne 2 titre sur le combat entre « Vulcain » et « la mondialisation », Plenel explique que sous « Gaïa » s’étend « le chaos », et BHL, dans un accès botulien, oppose la « technoscience » aux « forges d’Héphaïstos » où œuvraient « les cyclopes ».

Lire à la suite ces pédantes dissertations, qui semblent copiées les unes sur les autres tout en se croyant chacune – probablement – follement originale, produit un certain effet comique. Et pousse effectivement à la réflexion, mais pas dans le sens voulu par les auteurs. On commence par se demander quelles auraient été les réactions si le volcan avait frappé les pays en voie de développement. Cela aurait sans doute été un concert de lamentations sur l’aide au développement insuffisante, sur l’égoïsme des pays du Nord qui ne veulent pas partager leur savoir-faire technique avec les Suds, etc. Au lieu de fustiger la société de la vitesse, esclave des moyens de communication modernes, on se serait arraché les cheveux sur le temps mis par les … avions pour apporter aide médicale et sacs de riz. Deux poids, deux mesures ? C’est que le volcan islandais n’a tué personne et a frappé deux boucs-émissaires consensuels du prêt-à-penser actuel : les avions, gros pollueurs, et les « élites mondialisées » (comprendre, en langue normale, les gens qui peuvent se payer l’avion). Qu’une catastrophe éclate dans l’hémisphère sud et on prendra les mêmes éditorialistes en flagrant délit de totale contradiction avec leurs écrits du jour. Un petit tour du côté de leurs papiers sur le tsunami de 2005 serait peut-être déjà instructif …

Mais ce n’est pas tout. Toute dénonciation caricaturale d’un phénomène vague et mal défini (« la vitesse », « la technoscience ») met ses auteurs en grand danger d’incohérence et d’auto-contradiction. A Edwy Plenel qui se réjouit que « la Terre se venge de ceux qui l’oublient » ( !), on rappellera qu’il est patron d’un journal qui ne se diffuse qu’en ligne, et qu’Internet, bien loin d’un média immatériel et indolore, pollue autant que les avions. A Eric Fottorino qui déplore que plus personne « ne réveille sa tortue intérieure », et qui condamne « la société de l’accélération » et « la dictature de l’urgence », on demandera pourquoi le site web de son journal est à moitié mangé par un fil de dépêches d’agence. Quant à BHL qui, à la pointe d’une indescriptible envolée lyrique, donne la parole au volcan (« Silence, dit le volcan. Silence, c’est moi qui parle à présent. Que plus personne ne bronche ; que vos machines volantes soient, jusqu’à nouvel ordre, interdites de ciel»), on lui suggérera de se rappeler par quel moyen il arpente le monde pour nous rapporter ses « choses vues » en Amérique ou en Géorgie.

Laissons ces tartuffes à leur concours d’éloquence un peu fanée. Plus préoccupante est l’idéologie à laquelle ils prêtent leur plume et leur influence. Derrière les détours poético-philosophiques se fait jour une idée simple : l’humanité a tort de vouloir s’émanciper par la technologie ; la vitesse, c’est mal, le progrès, c’est dangereux ; remercions Dame Nature de nous donner une bonne baffe pour nous rappeler que nous ne sommes que des fétus de paille devant elle. Cette technophobie obscurantiste, qui en vient (par effet de style, par conviction ?) à prêter une sorte d’âme à la « nature », et à menacer les hommes qui s’éloignent de la « tradition » ou  du cours naturel des choses, est aussi absurde et dangereuse que les excès industrialistes antérieurs à la prise de conscience écologiste de l’opinion publique. Fruit de la rencontre entre la tendance « millénariste » d’une certaine écologie que dénonçait récemment Jacques Le Goff, et la lassitude blasée d’Occidentaux repus de technologie et de confort, elle verse dans un manichéisme irrationnel et amnésique. Conspuait-on la vitesse de l’information quand on était tenu au courant heure par heure des manifestations en Iran ? Se plaint-on des transports aéronautiques quand ils permettent d’acheminer un organe pour une transplantation ? Comme tout moyen, la technologie n’est en soi ni bonne ni mauvaise ; l’histoire de l’humanité est celle d’un apprivoisement de l’environnement, pour se faciliter la vie et se la rendre plus agréable. Il n’y a rien de honteux ou d’immoral à cela, sauf à considérer que la vertu ne se réalise que dans l’effort … Le vrai enjeu de l’écologie politique est celui d’une nouvelle alliance entre citoyens et scientifiques pour peser sur la direction de l’innovation et les pratiques industrielles. Et non pas de réinstaurer une sorte de peur primitive de la nature et du progrès. Car au bout du sentier intellectuel emprunté par nos brillants éditorialistes (éloge de la lenteur, de la pénurie et du localisme chauvin), il y a le projet d’une société bloquée, frileuse, bien pire que le « consumérisme » qu’il est de bon ton de conspuer aujourd’hui.

Romain Pigenel

Tapie dans l’ombre, l’insécurité

Depuis la victoire des régionales, la gauche nourrit de légitimes espoirs pour 2012. Plusieurs éléments concourent à dessiner un avenir sombre pour Nicolas Sarkozy, et en premier lieu la situation économique. Les deux prochaines années peuvent constituer un long chemin de croix pour l’Elysée et Matignon. A deux conditions : que le président ne parvienne pas à rétablir son autorité, justement, sur les plans économique et social ; ensuite, que le débat de 2012 se situe bien sur ce terrain, et pas sur un autre. Là est tout le problème.

Depuis quelques semaines, un bruit se développe insidieusement dans les médias, et en particulier dans les médias participatifs, moins sujets aux filtres rédactionnels et politiques des grands journaux. C’est celui de la sécurité et de la violence, couple infernal de 2002 et de 2007. Caillassage, viol, agression, trafics … une litanie qui tend à s’accélérer et à se banaliser – ce qui ne veut pas dire qu’elle soit considérée distraitement par « l’opinion ». Il n’y a qu’à voir combien les articles relatant des épisodes de ce type figurent en bonne place dans les classements des billets les plus lus et les plus commentés, dans la presse en ligne. Chaque fait-divers contribue à accroître le sentiment d’un monde menaçant, avec comme épicentre de la violence les banlieues. La thématique n’est pas neuve. Mais elle prend désormais un tour nouveau dont est très emblématique le fait-divers grenoblois de cette semaine : alors que la violence avait longtemps été contenue dans les périphéries urbaines, elle « descend » désormais dans la ville. Ce qui change radicalement l’équilibre tacitement approuvé jusque là par la société française, avec d’un côté des centres-villes propres et calmes, et de l’autre des cités-ghettos agissant comme des poches de concentration de la misère et de ses conséquences.

On peut poser la question de la réalité objective de cette montée de la violence, faire des distinguos subtils entre l’insécurité « réelle » et le « sentiment d’insécurité », etc. Mais tout cela importe finalement peu. D’une part, si (et cela finira fatalement par arriver) les « grands » médias se saisissent de ces questions, ils en feront de facto des problèmes centraux dans le débat public. D’autre part, il est incontestable qu’un nombre considérable de Français sont exposés à cette violence – en première ligne, les habitants des quartiers populaires – et en sont de plus en plus exaspérés, ne serait-ce que parce qu’ils sont au bout du compte assimilés aux faits d’une minorité, qui contribue à la discrimination d’ensemble de toute une population. Les propos récents d’Eric Zemmour en sont un exemple parmi d’autres.

Il suffirait que la violence revienne sur la couverture des journaux pour que la donne politique change du tout au tout. L’étincelle prendrait d’autant mieux que l’opinion aurait été préparée, des mois durant, par ce flux continu de faits divers dont je parlais plus haut. Sans compter que la détérioration de la présence publique dans les quartiers (disparition des services publics, affaiblissement du financement des associations de proximité …) va mécaniquement affaiblir un peu plus encore le tissu social dans les prochains mois.

Nicolas Sarkozy a eu et peut reconstruire une image de « premier flic de France », fondée sur son volontarisme et son art du coup de menton, qui seraient assurément plus convaincants dans ce domaine que pour la régulation de la finance mondiale. En face, la gauche, et les favoris actuels pour la candidature présidentielle, semblent moins à l’aise sur cette thématique. Si les problématiques économiques sont un point fort de DSK, si Martine Aubry peut se prévaloir d’une certaine crédibilité sur les questions sociales, ni l’un ni l’autre ne bénéficient pour l’heure d’une vraie légitimité sur les questions de sécurité. Plus largement, on sait l’ensemble du PS et de la gauche en délicatesse sur ce sujet. A part les travaux de quelques pionniers comme Julien Dray et leur reprise par Ségolène Royal dans sa campagne de 2006-2007, les socialistes s’engluent encore trop souvent dans une posture réactive et défensive, mettant en avant les déterminants économiques et sociaux – incontestables – de la violence, sans élaborer des réponses concrètes et directes à l’exaspération générale.

Ce type d’attitude prête le flanc à des ripostes faciles de la droite. Un numéro récent du magazine C dans l’air, opposant Bruno Beschizza et Xavier Raufer à l’écolo-communiste Stéphane Gatignon, en a donné une inquiétante et caricaturale illustration, avec le maire de Sevran plaidant la dépénalisation des stupéfiants pour mettre un frein à l’économie souterraine et donc à l’insécurité (!), pendant que ses contradicteurs réfutaient chiffres à l’appui le lien entre pauvreté et violence, et minimisaient les problèmes matériels de la police en les replaçant dans un contexte d’ensemble de trop grande mansuétude envers les voyous  …

Si l’on parle du seul parti socialiste, l’équation est paradoxale. D’un côté, ses élus locaux expérimentent avec succès des politiques de lutte contre la violence sans angélisme ni idéologie, pendant que le gouvernement UMP diminue les moyens de la police. De l’autre, la grande majorité de ses représentants nationaux continuent de nourrir un complexe d’infériorité sur cette thématique, les conduisant à fuir le débat plutôt qu’à l’affronter (et à probablement le gagner), comme cela a déjà été le cas pour l’identité nationale. Combien de fois entend-on encore, dans les cénacles socialistes, qu’aller débattre sur la sécurité, c’est rendre les armes à la droite ? Rien de plus facile pour l’UMP, alors, d’occuper l’espace médiatique et de déclarer, avec des accents bushistes, « une guerre à l’insécurité » qui se paie surtout de mots ! Et c’est ainsi que la vérité du terrain s’inverse sur la scène nationale.

On dit que quand l’histoire se répète, c’est sous la forme d’une farce. Pour éviter d’en être le dindon, la gauche doit sans perdre de temps mettre à son agenda la constitution d’un grand plan de lutte contre la violence, et de reconquête des quartiers qui ont progressivement été abandonnés par l’Etat. En commençant par élaborer un bilan des 8 années de Nicolas Sarkozy – puisque cela fait bien 8 ans, en tant que Ministre de l’Intérieur puis que Président de la République, qu’il a tout pouvoir sur la politique de sécurité. Puis repenser un projet complet, prenant le contre-pied de l’esbroufe UMPiste façon « Droit de savoir », avec charges de CRS et descentes de la BAC au petit matin. Retour à la police de proximité, déploiement de police financière et d’investigation pour démonter les trafics, détection et prévention précoces de la violence, lutte contre la déscolarisation, développement de la mixité sociale en imposant des quotas de logements sociaux dans les centres urbains … Autant de priorités budgétaires et politiques qui doivent être affirmées comme telles. Comme le savent les spécialistes des ZEP, l’échec de 20 ans de politiques de la ville menées dans les quartiers « sensibles » a pour principale raison les moyens alloués, insuffisants, et l’attentisme face à la ghettoïsation. En 2012 il faudra, comme le disait hier Malek Boutih sur France 2, « mettre le paquet » sur ces objectifs, pour éviter de payer ultérieurement une addition encore plus salée.

Romain Pigenel



La candidature fromage-qui-pue

La sortie de Jean-Luc Mélenchon contre l’apprenti-journaliste de Sciences Po m’avait laissé perplexe. On sait le président du Parti de Gauche adepte du franc-parler. On le sait également prompt à fustiger la pensée unique et ceux qu’il identifie comme ses nervis – Arlette Chabot en avait fait l’expérience lors d’un piteux débat pour les européennes 2009. Mais chacun conviendra qu’entre ces saillies régulières (qui faisaient déjà de JLM un « bon client » audiovisuel chez Thierry Ardisson il y a quelques années), et la diatribe anti-journalistique aboyée sur la petite cervelle de l’école de journalisme de Sciences Po, il y a une différence de degré qui devient presque une différence de nature. Et puis il y a le fond. Certes, la mise en avant par un grand quotidien des problèmes de la prostitution peut sembler dérisoire, voire franchement cynique, au lendemain du choc démocratique silencieux qu’a été cette élection à 50% d’abstention que furent les dernières régionales. Mais quand même. Un intellectuel de gauche, philosophe de surcroît, peut-il être myope au point de dénoncer violemment prostitution et maisons closes comme un non-sujet, alors qu’elles touchent à toute une série de questions fondamentales pour notre société – propriété du corps humain, sexualité, précarité au travail ? Un homme de gauche peut-il assimiler grossièrement le problème des conditions de vie des prostituées à une frivole histoire de bagatelle, au point de renvoyer son interlocuteur à la « dignité » et à la « gravité » qui sont les vertus de la politique, et qui interdiraient donc d’en parler ?

Perplexité, donc. Mais une certitude, dès le début de ce buzz post-électoral : le coup était, si ce n’est prémédité, volontaire, quoi que puisse en dire le député européen. Trop malin et trop au fait du fonctionnement d’Internet pour croire que des insultes lâchées face à une caméra allaient rester à dormir sagement sur un disque dur. Alors dans quel but ? Créer un clash médiatique pour révéler, justement, les défauts actuels des médias ? Comme une sorte de suite au « lapin » de Vincent Peillon à Arlette Chabot (encore elle !) ?

Le parallèle est intéressant, d’autant plus que les deux responsables politiques ont en commun leur profession initiale de professeur de philosophie. Or on sait les philosophes prompts à utiliser le scandale pour briser les fausses évidences du quotidien. La tradition en a gardé certains exemples frappants, comme Diogène poussant à la réflexion ses contemporains par ses mœurs scandaleuses, ou Socrate et son art du questionnement. Mais il y a une différence de taille entre le député européen socialiste, qui par une action inattendue ébranle la machine médiatique bien huilée, et l’initiateur du Front de Gauche, qui certes s’abandonne à l’outrance verbale au-delà de la bienséance, mais se plie se faisant au moule ambiant. Si l’absence de Peillon (d)étonne, la sur-présence d’un Mélenchon vociférant, puis acceptant l’invitation à débattre de la plus grande école de journalistes française – pour aller agresser des professionnels ravis de cette séance de masochisme collectif – s’insère parfaitement dans une mécanique qui intègre goulûment ses trublions attitrés. La logique du bon client, toujours … Et quoi de mieux que donner la parole à un dénonciateur des médias pour prouver que les médias, justement, acceptent leur dénonciation ?

Jean-Luc Mélenchon, qui reprend grossièrement les critiques de la presse portées avant lui par Bourdieu et ses proches, est fort probablement conscient de tout cela. Conscient que son déchaînement verbal contre quelques victimes journalistiques expiatoires ne changera rien aux règles d’ensemble de la profession. Alors quel est son but ? Exister médiatiquement ?

C’est l’élu essonnien lui-même qui donne la clé de son comportement. Dans un entretien-déclaration de candidature accordé lundi à Libération, il définit ainsi son positionnement : « Dans la crise, c’est l’heure des personnes qui ont du caractère, pas des fromages pasteurisés ou des poissons lyophilisés ». Traduction : avec Jean-Luc, ça va sentir fort, ça va frétiller de la queue ! Pour reprendre l’expression popularisée par les Guignols : ça va faire dans le fromage-qui-pue. Ou une tradition bien française de gouaille, de populisme, d’agitation forte-en-gueule qui regarde plus vers les zincs (fantasmés) des bars PMU que du côté de Saint Germain et de « l’establishment ». Jouer le franc-parleur, l’anti-système, le résistant, le proche des gens, descendant direct de Gavroche sur sa barricade et d’Astérix en son village : d’autres l’ont tenté, Bernard Tapie dans une veine entrepreneuriale et self-made-man, ou José Bové à la sauce altermondialiste, pipe au bec. Crise oblige, le millésime 2012 façon Jean-Luc donnera dans la nostalgie Front Pop’ et aura les yeux de Chimène pour Chavez. En somme, un « Nanard sévèrement burné » made in ceinture rouge. On peut déjà prévoir d’autres épisodes semblables à celui de la caméra étudiante, qui seront autant de façons de renvoyer ses concurrents socialistes et écologistes à leur ornière « sociale-libérale », sage et fade, et autant d’occasions de dénoncer leur amour du status quo. Que cela soit vrai ou faux, peu importe : les idées crient beaucoup moins fort que les images.

Cette posture comporte son lot de risques. Comme de confondre « populaire » et « populiste », par exemple en balayant avec mépris tout ce qui est à la marge, comme la prostitution. Ou encore en assimilant une profession – le journalisme – ceux qui l’embrassent, ses donneurs d’ordre et les conditions économiques et sociales de son exercice, dans une même diatribe incendiaire. Certes, en plus petit comité au CFJ, Mélenchon a semble-t-il reconnu que les journalistes étaient plus victimes de leur contexte de travail que vendus à un « système » manipulateur et vicieux. Mais que restera-t-il dans l’opinion et dans l’espace public, si ce n’est les imprécations et la dénonciation globale ? Le blog du député européen est un bon résumé de cette impasse, avec des billets plus nuancés que leurs titres racoleurs.

L’invention d’une gauche de rupture et qui renoue avec « le peuple » est un vrai sujet, trop sérieux pour servir de créneau caricatural dans la course à l’échalote présidentielle.

Romain Pigenel

Le mot et la chose

Le pataquès pasqual autour d’un dépôt de « marques » pour le moins original par Ségolène Royal est à la fois sans intérêt et particulièrement révélateur. Sans intérêt en lui-même, car sans information nouvelle sur ce qui commence à polariser les esprits, à savoir le nom de celui (ou de celle) qui affrontera Nicolas Sarkozy en 2012. Deux caractéristiques récurrentes de la candidate de 2007 se sont simplement confirmées. D’une part, sa capacité à faire l’événement médiatique avec le moindre petit aléa, incident ou intervention, ce qui est plutôt une bonne chose pour elle. D’autre part, et c’est plus problématique, la manifeste faiblesse de son entourage et de ses conseillers, qui n’auraient pas dû laisser passer cette initiative incertaine et maladroite. Non, le concept d’université populaire (pas plus que celui d’ordre juste) ne lui « appartient » pas, non, il n’était pas très délicat de répondre à la levée de boucliers consécutive par une invitation à venir travailler avec elle, sans vraiment faire marche arrière. Un plus, un moins ; une touche supplémentaire au portrait paradoxal de la championne socialiste de 2007, bien connue pour alterner coups de génie et coups de mou inexplicables.

En même temps, cette maladresse dit beaucoup de choses sur le moment politique que nous traversons. Pourquoi Ségolène Royal tente-t-elle de protéger juridiquement ces concepts qui lui sont ou lui ont été liés intimement ? Parce qu’elle craint qu’on les lui « emprunte » indélicatement. Crainte qui n’a rien de paranoïaque, quand on se souvient comment ceux qui étaient les plus durs et les plus critiques avec elles n’ont jamais hésité à lui reprendre des idées ou des termes secrètement jugés pertinents. On pense à Nicolas Sarkozy se réclamant soudain de l’ordre juste. On pense aux remous du PS post-Reims, où certains des principaux points de clivage mis en avant entre Ségolène Royal et ses adversaires ont petit à petit été mis de côté par les seconds, comme l’épouvantail de l’alliance avec le MoDem (horresco referens !). Les bonnes idées sont à tout le monde, dira-t-on … Même quand le « tout le monde » en question a au préalable dit pis que pendre des dites « bonnes idées » ?

A bien y regarder, la démarche de la présidente du Poitou-Charentes n’est pas isolée. Elle a simplement exprimé radicalement ce qui se fait plus discrètement par ailleurs. Comme la guerre civile centriste autour de la propriété du nom « UDF », ou les affrontements autour d’Europe Écologie. Comme si soudain, les étiquettes, les titres, les « marques », étaient devenus des enjeux plus importants que les personnalités politiques, les programmes, les actions concrètes ? Comme s’il fallait être propriétaire du concept d’université populaire pour en organiser ?

Les concepts déposés par Ségolène Royal sont fort instructifs. « Ordre juste », « démocratie participative » … En bien ou en mal, ces expressions ont polarisé le débat politique en 2007 et continuent à être clivantes. Et ceci pour une raison très simple : elles ont correspondu à un moment politique extrêmement fort, où une identité socialiste nouvelle s’est amorcée autour de la candidature Royal, et a acquis une notoriété au-delà du cercle habituel des citoyens investis en politique. Identité à la fois intellectuelle (le « gagnant-gagnant », le couple prévention-sanction …) et méthodologique (les débats participatifs). Que cela n’ait été que des mots ou que ces idées aient été réellement appliquées, qu’elles correspondent ou non à une perspective idéologique cohérente et féconde importe en réalité peu. Ce qui compte, c’est que cette constellation d’expressions et de concepts a suscité une adhésion et une curiosité considérables, dont le taux de participation particulièrement élevé à l’élection présidentielle a été une manifestation directe. La comparaison avec la situation actuelle est sans appel. L’autre formule gagnante (et vraiment gagnante) de 2007, la « rupture » façon Sarkozy, a fait long feu ; et dans l’opposition au président, à droite comme à gauche, on n’a pas encore assisté à une mobilisation massive des Français autour d’un projet politique. L’abstention de 2010 est en la matière aussi frappante que la participation de 2007.

Faute d’idées ou de projets aussi forts, on tombe donc dans un fétichisme des mots qui ont « marché » à un moment donné. Comme si le fait de les protéger ou au contraire de les voler à son concurrent permettait de s’emparer au passage d’un peu de leur magie initiale. C’est ainsi qu’alors que la droite tout entière sombre avec son parti unique et ses satellites, du fait d’une overdose de sarkozysme, la bonne vieille « UDF » et son catholicisme social anti-bling bling retrouve un lustre imprévisible … C’est ainsi que le totem « Europe Écologie », monopolisant pour l’heure l’image de la modernité à gauche, déclenche des convoitises. Et c’est aussi ainsi que Ségolène essaie de mettre à l’abri les armes de sa précédente campagne, même si elles ne lui suffiront probablement pas (à elles seules) à revenir en première ligne pour la présidentielle. Elle a besoin, comme les autres, d’inventer la « démocratie participative » ou « l’ordre juste » de 2012.

A contrario, on imagine difficilement Martine Aubry aller déposer à l’INPI « le bouclier social » des régionales 2010 – le concept a sans doute eu sa part d’efficacité dans la bataille électorale victorieuse, mais on peut difficilement soutenir qu’il a déchaîné l’enthousiasme populaire. Ce n’est probablement pas un hasard si la première secrétaire préfère aller voir, elle aussi, du côté des « universités populaires », concept que Royal portait dans son texte programmatique à Reims. Parallèlement, son invention lexicale du soir de la victoire des régionales – la « gauche solidaire » – peut être lue comme une autre OPA verbale : « solidaire », c’est le mot d’ordre de nombre de mouvements sociaux, cela pointe vers le syndicat SUD bien sûr, mais également vers la gauche alternative … Ce gros clin d’œil suffira-t-il à attirer les bonnes grâces de cette frange de la gauche ? Et surtout à fair(re)venir à la politique cette portion de plus en plus large de notre pays qui s’en détache dangereusement ?

En ce qui concerne le PS, la séquence de travail des prochaines semaines sur les thématiques économiques et sociales sera un premier test. Son intitulé façon Sciences Po – « le nouveau modèle de développement économique social et écologique » ( !) – n’est pas le meilleur présage qui soit. Mais un simple relooking lexical de cette bien vague appellation ne suffira pas à inverser la tendance, si le contenu des réflexions reste aussi sage et se cramponne à des sentiers idéologiques bien balisés. Car ce que ne doit pas cacher ce fétichisme des concepts et des marques politiques, que l’on dépose à l’INPI, que l’on se dispute, que l’on emprunte discrètement, c’est que les mots ne valent que quand ils sont enracinés dans une réalité appréhendable et enthousiasmante par et pour le plus grand nombre. Si ce « léger » détail est oublié, tous les copyrights, agences de communication et moulinets verbaux n’y feront rien : 2012 marquera une étape supplémentaire dans le divorce entre les Français et la politique.

Romain Pigenel