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District 9 : Independance Day ou Mandela Day ?

Tout District 9 pourrait se résumer à un paradoxe. Celui d’un projet, sur le papier, complètement farfelu – mélangeant camps de réfugiés, vaisseaux spatiaux, gangs nigérians et robots de combat de japanimation – qui parvient non seulement à prendre vie à l’écran, mais plus encore à donner assez de cohérence et de force à sa matière disparate pour marquer une nouvelle étape dans le film d’extra-terrestres et de science-fiction.

Tout commence par, et tourne autour de, une « invasion » extra-terrestre. Terme à prendre avec le recul et l’ironie que l’on accorde d’habitude aux discours nationalistes sur « l’invasion » des pays du Nord par les immigrés, puisque en lieu et place de monstres agressifs et conquérants, on découvre des créatures faméliques et désemparées, échouées sur Terre sans but apparent, et rapidement évacuées de leur aéronef par une noria d’hélicoptères de secours. Le décor est planté. Et la comparaison avec les immigrés clandestins n’est pas fortuite : c’est le principe même de District 9 que de raconter une histoire fantastique dans un environnement collant de près, explicitement ou par allusions, à la réalité sociale et politique de notre monde.

Neill Blomkamp, le réalisateur, fonctionne par plusieurs mouvements simultanés : puiser dans l’imagerie collective et les topoï des films de genre, détourner les uns et les autres, et filmer le tout en alternant fausses images d’interview, caméra embarquée, à l’épaule ou en hélicoptère, comme sur les chaînes d’information en temps réel, et enregistrement serré et nerveux comme dans les films d’action réalistes. Les poncifs de la science-fiction sont soigneusement déplacés : comme le souligne malicieusement la voix off au début du film, les extra-terrestres ne sont pas apparus « au-dessus de New York ou Chicago », mais dans le ciel de Johannesburg, ville symbolique de l’apartheid et des tensions interraciales. Le vaisseau spatial géant qui se positionne au-dessus de la ville peut bien rappeler ceux d’Independance Day, il ne crache pas un rayon destructeur, mais des extra-terrestres insectoïdes affamés. Cousins bavards des Arachnoïdes sanguinaires de Starship Troopers, bien éloignés des êtres mystérieux de Rencontre du 3ème Type, leur principale préoccupation semble être de se procurer du … pâté pour chat, pour lequel ils ont développé une « addiction », et d’autres nourritures terrestres moins recommandables dans les camps d’internement misérables – le District 9 du titre – où ils ont été parqués. Cette matière très geek (les armes hi-tech aux effets spectaculaires ne manquent pas à l’appel) et gentiment moquée se trouve plongée avec un sérieux total dans des images et problématiques immédiatement familières et contemporaines. La privatisation de la sécurité, le pouvoir grandissant des multinationales et les zones de non-droit livrées aux gangs et aux trafics (thématiques cyberpunk aujourd’hui rattrapées par la réalité). L’Afrique fantasmée des reportages façon M6 ou Envoyé Spécial, entre pauvreté et criminalité ; le terrorisme et les tensions sociales et interethniques ; les biotechnologies et la désacralisation du corps humain ; la télé-réalité, ou plutôt cette modalité de la réalité consistant à être tout le temps vue via le filtre des caméras de télévision, et auscultée par des experts (une sociologue, et même un entomologiste !) qui interviennent régulièrement, au cours du film, pour donneur leur lecture des événements. Et puis bien sûr – et c’est sans doute ce qui frappe le plus le spectateur français, à l’heure du Ministère de l’immigration et de l’identité nationale – l’hypocrisie totale du traitement censément humaniste et légaliste des étrangers indésirables – les extra-terrestres, qualifiés du doux sobriquet de « crevettes » par la population – qu’un plan gouvernemental, délégué à des sous-traitants privés, vise à reconduire en dehors des frontières de la métropole sud-africaine. Le tout dans le « respect de leurs droits », bien entendu – comprenez que des agents de médiation les contraignent à signer leur accord pour leur propre expulsion, accord extorqué via le chantage à la séparation familiale si besoin …

Un peu comme Lost dans le monde des séries, ce patchwork improbable, quelque part entre Nelson Mandela, James Cameron et RESF, réussit l’exploit de ressembler à autre chose qu’à une somme de clins d’œil et de citations grâce au soin apporté aux personnages principaux. En l’occurrence, deux anti-héros qui viennent prolonger la tradition hollywoodienne du couple de personnages mal assortis : l’un est un employé de bureau nigaud et manipulé, qui grandit en perdant son humanité (Kafka et La Mouche sont ici convoqués), l’autre un extra-terrestre papa-poule qui semble bien plus humain que la plupart des humains du film. Leur tandem apporte à la seconde partie de l’histoire une émotion inattendue, opposant le motif de l’amitié et du sacrifice interraciaux aux camps concentrationnaires qui évoquent aussi bien, on l’aura compris, l’internement des émigrés que l’Apartheid dans le contexte sud-africain (ne reproche-t-on pas au personnage se transformant en E.T. son caractère de « métis » ?).

Manipulant avec humour les ficelles de la culture mondialisée, traitant avec sérieux et délicatesse des thèmes improbables (l’amour filial entre aliens), District 9 parvient à la fois à renouveler le cinéma de science-fiction et à montrer avec justesse notre époque et nos obsessions. Et puisque le film se termine sur une fin ouverte – les aliens … aliénés, privés de la jouissance de leur moyen de transport intergalactique, sont toujours enfermés dans un camp de réfugiés – on peut suggérer à Blomkamp, dans l’hypothèse d’une suite, un nouveau motif à intégrer dans son shaker : la révolte des esclaves. Pour marier cette fois Spartacus, Spielberg et Steve Biko ?

Romain Pigenel

PS : comité d’éthique, idée en toc ?

A toutes les crises que traverse le Parti socialiste est venue s’ajouter, avec la parution de l’enquête d’A. André et K. Rissouli, une dimension proprement morale. Non pas que l’on ignorait les pratiques frauduleuses décrites dans l’ouvrage. Mais ce qui étonne et scandalise est bien le flegme relatif avec lequel « victimes » et « tricheurs » ont accueilli la soudaine médiatisation de ces dérives, se contentant de répéter qu’il fallait aller de l’avant, et faire en sorte que pareils épisodes ne se reproduisent plus.

Je reviendrai plus loin sur l’opportunité d’un tel comportement. Mais je voudrais d’abord examiner la proposition faite dans le cadre de la consultation militante sur la rénovation : celle d’une « autorité indépendante et incontestée, chargée de faire respecter les règles d’éthique et de droit », accompagnée de la « mise en œuvre dans les scrutins internes du parti de nouveaux mécanismes, inspirés des règles et des moyens de la République [ !], garantissant la sincérité et la fiabilité des votes ».

On aura compris qu’il s’agit de « professionnaliser » et de dépassionner, dépolitiser la gestion des scrutins. J’ai d’ailleurs entendu en plus petit comité l’un des promoteurs de cette idée, avocat de profession, préciser sa pensée : dans l’idéal, il s’agirait de tendre vers une commission des conflits qui ne soit plus élue à la proportionnelle des sensibilités du parti, et vers des « fonctionnaires » du PS chargés de la surveillance et de l’organisation des scrutins.

Ces propositions me semblent à la fois inefficaces et dangereuses. D’abord le principe même de « personnalité incontestée », faisant « autorité » dans le parti. Même si j’imagine que tout le monde pense au sempiternel Robert Badinter, j’aimerais que l’on m’explique qui décidera des critères exacts de l’incontestabilité, et surtout qui choisira, sur la base de ces critères, parmi les candidats au titre. La solution la plus démocratique serait une élection par les militants, qui doivent bien être capables de juger de la moralité des uns et des autres. Mais le principe même d’autorité éthique, indépendante, etc. exclut cette possibilité – il ne faudrait pas réintroduire de la politisation dans cette commission. Exit donc la désignation par la base. Alors, un choix par le Bureau National, le Premier secrétaire ? Mais alors, le choix sera encore plus politique, comme le montre d’ailleurs la dérive de la désignation des responsables des autorités indépendantes par le Président de la République ! Ou encore, peut-être pense-t-on à une sorte de désignation d’évidence, du type : il est évident que Robert Badinter, Pierre Mauroy ou Lionel Jospin sont des hommes politiques au-dessus de tout soupçon, car en fin de carrière et ayant exercé des responsabilités importantes dont ils se sont bien acquittés. D’une part, on entérinerait de la sorte un conservatisme très discutable. D’autre part, à l’heure du triomphe du confusionnisme et de l’ouverture sarkozienne, comment peut-on être évidemment sûr de qui que ce soit ? Qui aurait cru que Michel Rocard pourrait glisser du côté obscur ? Et même sans douter de la capacité de résistance aux sirènes de l’Élysée, force est de constater que tous les « vieux sages » du parti ont pris position lors du dernier congrès – ce qui est tout à fait normal. En résumé, au lieu d’une commission surplombant les courants et les intérêts particuliers, on risque d’avoir un cénacle officiellement neutre, mais travaillé par des non-dits très politiciens – alors que la Commission Nationale des Conflits a le mérite d’être constituée en reconnaissance des sensibilités qui, de toute façon, existent. Quelle image pour le parti si une décision de « l’autorité indépendante d’éthique » était contestée par un camp, avec des accusations et des preuves de partialité !

Vient ensuite la question de l’efficience et des moyens de rétorsion d’une telle commission. De deux choses l’une : soit elle est purement consultative au sens le plus cynique du terme (une assemblée de vieux sages faisant les gros yeux, mais sommés de se taire au bout du compte), soit elle dispose de véritables moyens d’action. Le texte présenté au Conseil national oscille entre les deux possibilités, parlant d’abord de « proposition » et de « rappel à l’ordre » avant d’être plus incisif (la commission « trancherait en dernier ressort »). Inutile de s’appesantir sur la première possibilité. La seconde en revanche est tout à fait inquiétante, si elle conduit à la mise en place d’un organe échappant de facto au contrôle des militants, mais disposant du pouvoir de décider politiquement d’invalider – ou de légitimer – un vote politique. Sans parler de l’idée qu’ont apparemment certains d’un corps d’observateurs ou de contrôleurs, militants professionnels ou permanents, officiellement neutres (comment le vérifier ?) et disposant du même pouvoir écrasant au niveau local. Là encore, on aurait une bureaucratie indépendante … des militants.

Derrière toutes ces propositions à première vue irréprochables et courageuses, il y a une analogie très discutable entre un parti politique et l’État, la République et son « intérêt général ». Or un parti politique n’a pas à être au-dessus des intérêts individuels et partisans, puisqu’il les représente. Le PS n’est pas le gardien d’un idéal indiscutable et immuable dans le ciel des idées, ni d’un « intérêt supérieur » des ouvriers, employés, ou qui sais-je d’autre, au nom duquel on pourrait constituer un corps de sages ou de bureaucrates qui l’incarneraient objectivement. Il est, et doit être, un lieu traversé de débats politiques, et il est bon et normal que son organisation et sa direction soient le reflet du rapport de force entre idées et sensibilités. Ou alors, on accepte la logique du parti-État dont il est inutile de rappeler, je pense, les antécédents historiques et les dérives prévisibles.

Le problème que nous traversons est un problème de morale interne, de décence commune qui ne peut être réglé par des solutions purement institutionnelles ; ou alors, si le comportement des uns et des autres ne change pas, les institutions créées ne feront que masquer et légitimer les actes répréhensibles, dans une complète tartufferie. On peut d’ailleurs faire le même constat sur la question de la proportionnelle des courants, désormais accusée de paralyser le parti : c’est un très bon principe car il garantit le pluralisme ; en le réduisant, on amoindrira le pluralisme, mais on ne changera rien aux pratiques déplorables qui sont devenues coutume.

J’en reviens maintenant à ma question initiale. Je ne crois pas un seul instant que des rafistolages réglementaires apporteront une réponse à la crise d’image que nous traversons, celle d’un parti s’accommodant de fraudes – ou alors commençons déjà par appliquer tous les outils dont nous disposons, comme la centralisation de tous les fichiers fédéraux de militants dans le système ROSAM. On mesure sans doute mal les dégâts que notre absence de réaction audible sont en train de faire dans l’opinion. Le PS est atteint en son sens même. Alors, à situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Un congrès extraordinaire de refondation (comme l’a proposé Malek Boutih au dernier Conseil national), auquel on convierait tous nos partenaires fidèles ou plus récents (PRG, MRC, communistes unitaires, membres du Front de Gauche), et qui remettrait absolument tout à plat, depuis notre identité jusqu’à notre nom. On peut comprendre la crainte de bousculer encore un peu plus un édifice vermoulu, juste avant des élections. Mais un acte courageux et répondant à la colère des hommes et des femmes de gauche serait sans doute la meilleure façon de les mobiliser pour les prochaines élections régionales. « Ceux qui font des révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau », écrivait Saint Just. A Martine Aubry de sortir de l’ambiguïté des solutions médianes, et de laver en même temps les doutes qui entachent son élection.

Romain Pigenel

Primaires : tout va bien (?)

Voilà, c’est fini. C’est fait. 2012 se mangera à la sauce primaires ouvertes « et populaires ». Tout va bien : les gentils ont gagné, donc en fait tout le monde a gagné, puisque tout le monde était devenu gentil cette semaine, même Laurent Fabius. Zabou, Azouz Begag et Michel Rocard sont d’accord (on attend encore la réponse de Joey Starr, Jean-Hugues Anglade et Fabrice Tiozzo). C’est la victoire des adhérents à 20 euros. Et, cerise sur le gâteau, notre camarade Montebourg nous fera l’honneur de rester parmi nous.

Tout le monde il est donc beau, dans le meilleur des mondes.

Alors d’où vient que malgré tout, et quoique partisan de ce système à titre personnel, je n’arrive pas à me réjouir de ce beau consensus ?

Peut-être parce que pendant qu’on parle de ça, on ne parle pas d’autre chose. Donc quand on ne parle QUE de ça, on ne parle plus de rien. Et je ne pense pas à la stérile opposition entre « le procédural » et « les idées ». Non, des questions organisationnelles, il y en avait d’autres qu’il fallait traiter en urgence, toutes celles qui avaient trait à la « rénovation », ce vilain mot qui n’attire plus que des sourires ironiques ou désabusés. Au hasard, comment plus impliquer les militants, comment leur donner plus de pouvoir, comment les retenir, comment les attirer, sans attendre le moment de la primaire, où on les enverra gaiement, de porte-à-porte en réunions tupperware, expliquer aux Français qu’il faut s’inscrire sur les listes électorales du scrutin. A force de se projeter vers 2012, on oublie presque qu’il faut tenir jusque là. Allons même un peu plus loin : on peut se demander si l’empressement de tous les dirigeants socialistes à mettre au centre des débats une question à proprement parler externe au parti (des primaires de toute la gauche) n’est pas la traduction inconsciente d’une volonté de ne pas, ou plus toucher à la vie interne du PS, jugée peut-être déjà moribond, ou irréformable. Ne nous y trompons pas : au bout des projets de rassemblement progressiste et de primaires pointe la disparition du PS, du moins sous sa forme actuelle. Ce n’est peut-être pas un mal ; mais encore une fois, on fait quoi avant ?

Peut-être aussi que je peine à me réjouir quand je vois comment les primaires, sujet citoyen et militant s’il en est, sont progressivement devenues un enjeu marketing, au service du positionnement interne et des intérêts bien sentis des uns et des autres. Il faut ici rendre hommage à Pierre Moscovici qui, le premier, avait eu l’intuition du bon coup à jouer. Mais avec un succès et un culot moindres que la fondation Terra Nova qui, après avoir passé un an à occuper le terrain et tisser sa toile d’araignée, nettoyant le (maigre) champ des think tanks de gauche par une politique d’omniprésence et de communication agressive, a entrepris cette semaine de lancer une pétition parlant au nom des « citoyens de gauche » – au moment même où son président rejoignait une commission d’ouverture. Attirail web « participatif », Facebook, Twitter, guide pratique, on n’attend plus que les tee-shirts et les badges, façon caravane du tour de France. Il faut se rendre à l’évidence : plus qu’une question politique – ou plus exactement moins qu’une question politique – les primaires sont devenues un business. Au sens propre : car pour organiser un si gigantesque système, jamais vu en France, il y a fort à parier que les partis existants, eu égard à leur présente incurie, seront heureux de sous-traiter la logistique à des prestataires extérieurs se targuant de disposer de l’ingénierie politique nécessaire …

Amertume toujours quand je vois comment on s’est concentré ces dernières semaines, dans un trépignement hystérique, sur le « oui aux primaires / non aux primaires » sans s’interroger plus sur le comment, le pourquoi, la stratégie d’ensemble. Les primaires ne sont pas une fin en soi, un baume Synthol qui réglerait tous nos problèmes une fois validées sur leur principe. Personne n’a d’ailleurs une idée très claire de leur forme, et de la réponse à apporter à des questions aussi simples que : comment articuler l’élaboration collective d’un projet avec un système où chaque candidat part au front avec son projet ?

On s’apercevra vite de cela, quand tout le monde sera dégrisé, peut-être dès ce lundi. Alors il faudra bien revenir aux sujets qui fâchent (périmètre, participants), et surtout à ceux qui ne fâchent personne parce que tout le monde, au fond, s’en moque, mais qui me semblent fondamentaux – en particulier le système de production du programme socialiste.

Martine Aubry, qui semble avoir perdu un peu plus encore en autorité en cédant sous la pression collective a désormais une grande responsabilité. Celle de reprendre la main sur le processus, de ne pas le laisser être privatisé par tels ou tels intérêts, et de le rendre aux militants. Quel autre acte fondateur peut-on imaginer, pour des primaires censées privilégier « l’empowerment » des militants, qu’une consultation de ceux-ci pour en élaborer les contours précis ? Une élaboration collective, et pas un « choix » entre deux solutions toutes faites, pensées et conçues en cercle restreint.

Pour être tout à fait clair, je termine en citant l’article 6.9 des statuts du parti socialiste, curieusement très peu mis en application : « Conférence militante. Une Conférence militante est réunie au moins une fois par an par le Conseil national, qui en fixe l’ordre du jour. Elle a pour objet de permettre aux adhérents de se prononcer sur des questions d’actualité politique nationale ou internationale. Une question est inscrite à l’ordre du jour de la Conférence militante soit sur proposition du Bureau national, soit lorsque 5 000 adhérents répartis dans au moins 20 fédérations avec un maximum de 500 signatures et un minimum de 25 signatures par fédération en font la demande. La décision de convocation d’une Conférence militante relève du Conseil national, qui fixe les modalités de désignation et l’effectif de ses délégués, ainsi que les modalités de discussion collective. ».

Au Conseil National, en somme, de prendre ses responsabilités.

Romain Pigenel

La biche, les éléphanteaux et le loup (fable socialiste et marseillaise)

L’attente a ceci de paradoxal qu’elle finit par faire oublier la possibilité même de son objet. Prenez les rapports entre le MoDem et le PS. Cela fait des mois, ou même des années, que la question agite le petit monde de la rue de Solférino, partagé entre envie – celle d’un rapprochement clair et net entre socialistes et « démocrates » – et appréhension – celle de voir le parti de François Bayrou, et le Béarnais en personne, opérer une OPA sur les électeurs du premier parti de gauche. On en parlait, on en parlait, sans rien voir venir – et puis soudain, au cœur de l’été, voilà que Marielle de Sarnez arrive comme une fleur aux ateliers d’été de l’Espoir A Gauche, discourant sur la financiarisation de l’économie et la personnalisation du pouvoir, le tout sous les applaudissements d’abord hésitants, puis franchement enthousiastes, des militants socialistes présents.

En surface, l’explication est claire : les centristes, giflés aux européennes, ont enfin reconnu qu’ils ne pouvaient prétendre diriger l’opposition à Nicolas Sarkozy, et ont donc accepté de se rendre au Canossa marseillais, validant de facto l’idée d’une fédération « écologique, sociale, républicaine » (pour reprendre les mots de Daniel Cohn-Bendit) et de primaires générales pour désigner le candidat de l’opposition unifiée à Nicolas Sarkozy.

Mais en profondeur, la véritable donne est limpide : le grand méchant loup Bayrou, comprenant que lui et son déguisement de vieille grand mère républicaine étaient pour un temps personnae non gratae, a dépêché sa charmante missa dominici avec une mission très simple : infiltrer la fédération de gauche en gestation, en se faisant caméléon ; préparer le terrain pour le retour du chef au bon moment, à savoir celui des primaires ouvertes. La blondeur et la posture d’une décontraction étudiée, façon bonne copine Cyrillus, du général en second De Sarnez ne fait pas grande illusion : le premier para centriste a bien sauté sur le Kolwezi de la gauche française.

On peut sans doute reconstituer la réflexion de François Bayrou. Les européennes ont été une vraie déconvenue, électorale, mais aussi personnelle, avec l’incident Cohn-Bendit. Elles ont révélé la vérité du potentiel électoral actuel du député centriste, non négligeable, mais ne donnant pas d’autre garantie que celle d’une candidature de témoignage en 2012. A sa droite, la voie est bouchée. Mais à sa gauche : des forces potentiellement majoritaires, si rassemblées face à la droite, et une pléthore de dirigeants épuisant leur légitimité en combats internes et concours de petites phrases. Sa destinée présidentielle passera donc par là, avec pour caution apparemment inoffensive Marielle de Sarnez, réputée gaucho-compatible. Restait à trouver un point d’appui. Il lui a été donné par tous les dirigeants socialistes qui ne cessaient de dire, pour mieux repousser le débat sur le MoDem, qu’on n’en parlerait « qu’une fois que François Bayrou serait clairement de gauche ». Ils veulent des preuves d’amour ? Ils vont en avoir ! Et c’est ainsi que la député européenne en vint à prononcer, ce samedi après-midi, ce discours qui en a étonné plus d’un, et auquel on aimerait bien savoir ce que Jean-Luc Mélenchon ou Olivier Besancenot peuvent trouver à redire. Par un mouvement d’aïkido politique délicieusement retors, toute la force de l’opposition socialiste au compromis avec les centristes s’est trouvée cul-par-dessus-tête, retournée contre ceux-là même qui l’utilisaient depuis des mois. En conséquence de quoi on commence à voir de spectaculaires renversements de posture, comme celui de Claude Bartolone, n’excluant désormais plus rien. Quand les Français plébiscitaient l’alliance PS-MoDem, les socialistes la repoussaient ; maintenant que ce n’est même plus le cas, les héritiers de Jaurès la valident ! Aucun doute, le plan de François Bayrou – du moins sa première phase – a commencé à fonctionner.

Bien sûr, la route est encore longue. Le MoDem est faible et ne regorge pas de militants. Cela tombe bien, la gauche en a à revendre ! Et quoi de plus simple que le dispositif darwinien de la primaire ouverte pour opérer une forme d’entrisme nouveau, consistant non pas à infiltrer des troupes dans un parti, mais à phagocyter et le parti, et ses cadres et militants, par le truchement d’un adoubement présidentiel, coiffant même plusieurs partis à la fois ? Certes, François Bayrou et ceux qui le suivent ne constituent pas actuellement, politiquement ou numériquement, la première force de l’opposition. Mais on peut se permettre de penser que le chef des « démocrates » a bien compris que la clé de la réussite, comme dans tout système darwinien, passe par le fait d’être non le plus fort, mais le plus apte. Ce qui laisse de considérables marges de manœuvre pour un homme dont on a déjà pu constater, par le passé, la puissance tribunitienne, et la capacité à assumer avec de forts accents de conviction un discours républicain et caressant dans le sens du poil aussi bien la « vieille gauche » que – bien entendu – les réformistes rose pâle.

Reste une question, évidemment essentielle pour les hommes et les femmes de gauche qui assistent à l’entrée dans la bergerie de ces curieux caméléons centristes, dont on ne sait s’ils sont plus loups ou agneaux. Admettons que ce que l’on peut soupçonner être le plan de route de François Bayrou fonctionne. Qu’il parvienne, à force de se gauchiser et de jouer à fond le jeu de la gauche en pleine recomposition, à se trouver en position de devenir le candidat de notre camp à l’élection présidentielle. Serait-ce un drame pour la gauche ? Je n’ai jamais considéré, pour ma part, que la politique est affaire d’introspection psychologique et d’intentions cachées. J’ai toujours pensé, au contraire, qu’elle était d’abord faite d’actes et de décisions, et qu’il fallait donc l’analyser, dans un premier temps au moins, de façon froidement béhavioriste. Je n’ai pas fait partie de ceux qui dénigraient la mutation de Laurent Fabius en l’accusant d’être un social-libéral se cachant sous un double-langage mollétiste et sans sincérité. Je ne demande pas plus aux Françaises et aux Français qui mettent un bulletin socialiste dans l’urne s’ils le font par conviction, par dépit, avec doute, par tradition, ou en se pinçant le nez. Une voix est une voix. Un mot est un mot (c’est ainsi que les électeurs le comprennent). Alors, faisons un peu de politique-fiction – et de provocation. Si un homme, quels que soient ses origines et ses antécédents, se met à tenir un discours de gauche indiscutable, et fait preuve de suffisamment d’habileté politique pour s’imposer dans un camp où il n’est même pas le bienvenu, pourquoi maintenir une opposition de principe à son égard, dans le combat contre Nicolas Sarkozy ? Il se pourrait bien que cette question se pose dans ces termes, un jour prochain, à toutes celles et à tous ceux qui ne se satisfont pas de la reconduction de l’État-UMP.

Mais trêve d’hypothèses d’école, qui n’ont pour le moment rien d’inéluctable. En ce mois d’août finissant, les responsables socialistes ont mis en route un engrenage fort complexe, aux effets probablement encore inimaginables à l’heure actuelle. A eux désormais de faire preuve de suffisamment de talent pour conserver leur avantage et l’initiative politique ; à défaut, par un mouvement il est vrai couramment vu dans l’histoire, les ambitions individuelles de quelques uns pourraient bien servir les intérêts d’un seul homme, passager clandestin devenant, à l’issue du voyage, amiral en chef.

Romain Pigenel

A en pleurer

En l’espace d’une semaine, par la publication de deux lettres, Martine Aubry a résumé et confirmé les grandes caractéristiques de son début de mandat de première secrétaire du parti socialiste : l’impuissance, l’amateurisme, et surtout une étonnante incapacité à entendre ce qui se passe et dans son parti, et dans la société.

La défaite des élections européennes lui offrait, paradoxalement, une chance et un espace pour revoir en profondeur sa méthode de direction, et donner – enfin – des perspectives politiques motivantes aux militants. Avec ce choc qui venait sanctionner durement la (non) ligne politique qui avait remporté le congrès de Reims, elle pouvait trouver les moyens de s’émanciper de la coalition hétéroclite qui l’avait installée rue de Solférino, de s’appuyer sur des forces nouvelles et surtout sur les militants pour lancer le processus de refondation que tout le monde attend. Non seulement il n’en a rien été, mais, pire encore, la semaine qui vient de s’écouler a révélé un enkystement dans l’archaïsme, un entêtement dans l’impasse qui sont proprement désespérants.

Deux lettres, deux fautes. Celle, tout d’abord, aux partis de gauche pour construire avec eux une « maison commune » en vue des prochaines échéances. Trop tard, et surtout avec trop peu de crédibilité, quand on voit comment certains de nos partenaires – PRG, MRC – aujourd’hui caressés dans le sens du poil, ont été à l’occasion des européennes traités comme de vulgaires squatteurs, que l’on ne tolérait pas même dans le jardin de ladite maison ! Quelle crédibilité, donc, pour cette démarche qui se pare de la grandeur de la main tendue, mais est d’abord et avant tout perçue par tous comme une émission de fusées de détresse, de la part d’une force politique aux abois ? Et puis, il y a la méthode, doublement erronée, de la lettre ouverte rendue publique. On a bien compris qu’il s’agissait, dans l’esprit de la direction, d’un signal d’ouverture donné à l’opinion. Les militants y ont surtout vu un retour à la vieille logique des accords d’appareil « au sommet », passant une fois de plus allègrement au-dessus de leurs têtes, alors que dans les collectifs, dans les mouvements sociaux, c’est bien par la base que se construit l’unité. Autre erreur, celle consistant à interpeller gauchement et publiquement nos partenaires, sans aucun préliminaire ni préparation d’aucune sorte, donnant une forte impression de manipulation médiatique, de « coup de comm’ » fait sur leur dos. Il y avait pourtant une alternative : celle qui aurait vu Martine Aubry prendre son bâton de pèlerin et se rendre successivement dans toutes les universités d’été des partis contactés, pour expliquer concrètement sa démarche et donner un signe fort d’écoute et de respect. Occasion manquée, et sans doute irrémédiablement gâchée par cette lettre qui a bien fait l’unanimité parmi nos partenaires – mais contre nous.

Deuxième lettre, deuxième faute, le coup de semonce envoyé, le jour de la fête nationale, à Manuel Valls. Après avoir abandonné des camarades dans la tourmente, après avoir laissé se dérouler, à Hénin-Baumont, une lutte fratricide entre socialistes dont les conséquences auraient pu être funestes, la première secrétaire tente de restaurer son autorité bien mise à mal ces dernières semaines en employant la vieille méthode de la tête de Turc, de la victime « expiatoire » pour l’exemple. Ainsi donc, Manuel Valls serait le symbole des fauteurs de trouble, des malfaisants qui viennent troubler l’unité du parti socialiste. On pourrait prendre le parti d’en rire, devant le spectacle cocasse de ces camarades, qui ont failli faire exploser le PS il n’y pas si longtemps, et qui aujourd’hui se muent en Saint Jean Bouche d’Or de la discipline de parti aux côtés de la première secrétaire. Mais le cœur n’y est pas, même pour rire jaune. Le cœur n’y est pas quand on voit que l’expression, rare, de Martine Aubry se concentre désormais sur la dénonciation publique de camarades, alors que les sujets d’actualité sur lesquels elle pourrait prendre la parole et positionner le PS ne manquent pas. Drôle de pratique, vraiment, alors que l’on nous avait pourtant expliqué en long, en large et en travers, lors du congrès, que « le linge sale se lave en famille », même pour une affaire aussi grave qu’un vote douteux ! En vérité, il faut être lucide. Quoi que l’on puisse penser des prises de position de Manuel Valls, il est clair que c’est bien la première secrétaire qui suscite ce type de démarches. En ratatinant la démocratie interne au parti – faut-il rappeler que l’une de ses premières décisions a été de diviser par deux le rythme du Bureau national, conseil politique de direction, puis de le suspendre le temps des européennes, faut-il rappeler qu’elle n’a pas jugé bon de remettre son mandat en jeu après la déroute aux même élections – elle rétrécit l’espace, en interne, pour le débat, et favorise les démarches extérieures. En outre, en intervenant trop peu dans le débat public, et souvent à contre-temps, elle ouvre grand la voie pour d’autres voix que la sienne.

Autant se l’avouer, le bilan comme les perspectives sont sombres. Il semble bien que l’on soit réduit à boire jusqu’à la lie le calice du congrès raté de l’automne dernier, de ce sacre de Reims qui avait pour toute assise politique l’empêchement du camp de la refondation. Nous n’en finissons pas de subir les conséquences de cette absence fondamentale de projet, qui fait du parti socialiste un grand corps non seulement malade, mais à la dérive. Et ce ne sont pas quelques coups de menton, qui sont autant d’aveu d’impuissance, qui y changeront quelque chose. A celles et ceux qui se targuent d’exprimer tout haut ce que les militants penseraient « tout bas », en s’acharnant sur un camarade pour tenter de se donner un semblant de cohésion, nous conseillons d’aller dans les sections, pour se rendre compte de l’étendue du désarroi et de la colère. A moins qu’ils ne préfèrent continuer à se murer dans cet autisme hautain et suicidaire. Absurde, à en pleurer.

Julien Dray et Romain Pigenel

Également publié sur le blog de Julien Dray

Primaires ouvertes populaires : les questions suscitées par le rapport Montebourg/Ferrand

Jadis considérées avec soupçon, les primaires, ouvertes et « populaires », sont désormais très en vogue au sein du PS, comme la martingale – ou « l’heureuse surprise », pour reprendre le terme d’Arnaud Montebourg et d’Olivier Ferrand – qui permettra de sauver la vieille maison. Tout le monde s’y convertit, abandonnant au passage les réserves d’hier – le consensus se fait même sur des primaires co-organisées par plusieurs partis – et accréditant l’idée selon laquelle les critiques contre ce mode de désignation seraient le seul fait de poches de réaction bien enracinées, se situant du côté de la fabiusie ou de la hollandie.

Cette situation est une des pires que l’on puisse imaginer, même pour un défenseur des primaires (ce que je suis). D’un côté, l’adhésion aussi soudaine que générale, et irraisonnée, à un outil institutionnel, que l’on voudrait voir guérir tous les maux des socialistes. De l’autre côté, la mise en scène d’un clivage simplificateur et exclusif entre rénovateurs-quadra-pro-primaires et éléphants-apparatchiks-défenseurs-du-vieux-parti. Or on ne peut réduire le débat sur la rénovation du socialisme à ce « pour ou contre les primaires ». Ce d’autant plus qu’un débat de ce type peut vite devenir une façon biaisée de faire disparaître, l’air de rien, ce qu’il y avait de bon dans le PS – la reconnaissance des courants de pensée, l’élaboration collective de la ligne politique, la méfiance envers l’obsession présidentielle – au nom d’une adaptation à une « modernité » très discutable.

Lu avec ces précautions à l’esprit, le rapport de la « commission primaires » du PS, dirigée par Arnaud Montebourg et Manuel Valls, pose plusieurs problèmes qu’il faut affronter ouvertement.

Les primaires, de l’Atlantique à l’Oural ou au-delà ?

D’abord conçues comme limitées au seul PS , les primaires sont désormais, effet collatéral des européennes peut-être, très largement ouvertes à qui le voudra. Un « qui » plutôt flou puisque désigné tour à tour dans le rapport par les concepts de « partis de gauche », de « progressistes » ou encore de « gauche de gouvernement ». Ce qui recouvre des stratégies en vérité totalement différentes. Veut-on reproduire la gauche plurielle, résorber la fracture avec l’extrême gauche, tendre la main au MoDem, ou tout cela à la fois ? Est posée la question du périmètre, et donc de la définition, de notre camp politique. En l’esquivant, on risque de tomber dans l’opportunisme et une désarticulation idéologique totale.

Comment convaincre nos partenaires de nous faire « l’aumône » d’une primaire ?

La conjoncture politique post-européennes, jointe aux recompositions de plus long terme au sein de la gauche, ont changé notre rapport de force avec nos partenaires. Non seulement est-il difficile aujourd’hui d’aller jouer les fiers-à-bras dans les négociations avec eux, mais plus encore, leur intérêt pour les rapprochements que nous leur refusions naguère s’est sans doute également émoussé. Il va falloir solidement argumenter pour convaincre des Verts à 15%, par exemple, de se joindre à des primaires organisées par nos soins. Une condition de réussite est l’honnêteté de la compétition, pour qu’elle n’ait pas l’aspect d’une investiture masquée et réglée d’avance du seul candidat du PS. Cela nécessite que le PS se mette réellement en danger. Reste ensuite la motivation. Il faut créer des mécanismes compensant la perte de la manne financière et médiatique que constitue la participation à la présidentielle pour un parti. Cela implique une négociation très claire, et préalable, sur la répartition des financements de campagne et du temps de parole (donc du porte-parolat) entre tous les parti participants à la primaire. Accord qu’il faut arrêter dès avant le début de la désignation pour que tout soit transparent et que nul ne puisse en tirer prétexte pour se désolidariser du bloc politique constitué, une fois le candidat choisi.

La ligne politique peut-elle survivre au projet self-service ?

Pour en finir avec l’instrumentalisation des idées et les projets-patchwork, le rapport propose que l’on tranche à la fois sur un candidat et le programme qu’il porte. Le rôle intellectuel du parti devient alors l’organisation de conventions de travail libérées de toute nécessité de trancher, et ne servant plus qu’à produire des idées nouvelles dans lesquels viennent piocher les candidats. Il n’y aurait plus vraiment de ligne politique du parti. On voit ce qu’il y a au bout du chemin : l’externalisation de la fonction de production d’idées. Car s’il n’y a plus de projet contraignant, les candidats n’auront même pas intérêt à participer au « pot commun » des conventions nationales ; il leur sera plus utile de travailler chacun de leur côté, ou de louer les services de think tanks pour avoir la primauté sur des propositions « innovantes ». Qui plus est, la pluralité intellectuelle serait encore amoindrie, puisque selon une sorte de principe « the winner takes it all », le vainqueur de la primaire peut imposer son programme au parti ! On peut pourtant envisager des alternatives, comme celles d’un système mixte où de grandes orientations contraignantes seraient votées par les militants, et définiraient ce qui reste à trancher entre les candidats.

Quel avenir pour le PS …

Si on essaie de prévoir l’instanciation pratique et les conséquences des primaires,  on arrive vite à la conclusion qu’il est probable qu’elles aient l’effet d’une bombe sur les grands principes actuels du parti. C’est d’abord le premier secrétaire qui est effacé avec un tel système, entièrement conçu pour donner un maximum de légitimité au vainqueur de la primaire (quelle légitimité reste-t-il au chef élu des militants dans ce cadre ?). Son rôle serait donc à revoir, soit surintendant chargé du bon déroulé des primaires, soit président de régime parlementaire, sage sans réel pouvoir décisionnel. C’est dans un deuxième temps tout le fonctionnement par courants qui devient obsolète. Tout pousserait les militants à s’organiser derrière des individus, en cohérence avec la logique des primaires. On risquerait de voir en conséquence une balkanisation du parti bien pire que celle que nous connaissons actuellement.

et pour ses militants ?

On dit peu de choses du devenir des militants, hormis le fait qu’ils deviennent les agents recruteurs et les organisateurs de la primaire. Quel intérêt aurait-on encore, dans ce système, à adhérer effectivement et ne pas se contenter de s’inscrire pour participer aux seules primaires ? Il faut donner un donner nouveau contenu au concept de militant. Réciproquement, il faudrait réfléchir au statut que l’on donne à la nouvelle population de « sympathisants enregistrés » institutionnalisée par la possibilité de s’inscrire sur le registre des primaires. En l’état, ils risquent surtout de faire une sorte de concurrence déloyale aux militants.

Renouvèlement ou adoubement élargi des mêmes élites ?

Le problème de la gauche n’est pas seulement son incapacité à se trouver un chef : il est aussi sa propension à fonctionner en circuit fermé, à recycler sans cesse les mêmes personnels politiques, très largement issus du sérail des appareils. Or si le système décrit dans le rapport permet d’apporter du sang frais à la base, il reste très strict sur les normes pour candidater à la magistrature suprême, rendant l’onction d’un parti organisateur obligatoire. Si on va jusqu’au bout de la logique d’ouverture, pourquoi ne pas rendre possible des candidatures directement issues du mouvement social, voire de la société civile ?

Des limites de la conception des primaires comme remède miracle

Le rapport de la commission primaires est une somme intéressante. Mais il présente le double défaut de ne pas tirer toutes les conséquences de ses propositions, et de ne pas toujours dire ce qu’il vise au bout du compte. Le parti qu’il dessine en creux – machine électorale pour la présidentielle, à laquelle l’adhésion est très lâche, et dont les prérogatives entre deux scrutins sont réduites à de l’intendance – ressemble fort à une sorte d’adaptation française du parti démocrate américain, qui exacerbera autant qu’elle l’institutionnalisera la course à l’Élysée. Mais les États-Unis ne sont pas la France, et le militantisme politique européen, et français en particulier, a ses particularités qu’on ne peut ignorer. Les militants de gauche, eux, ne demandent pas le démantèlement du parti socialiste ; ils souhaitent d’une part sa revivification, et d’autre part qu’un rassemblement le plus large possible entreprenne de répondre à une seule grande question : qu’est-ce qu’être de gauche aujourd’hui ? Le vrai débat n’est donc pas « pour ou contre les primaires ». Et c’est même uniquement si l’on a une idée claire de la gauche et du parti que l’on veut que l’on pourra, ensuite, concevoir des primaires qui soient un vrai outil pour le changement, et non pas un placebo incontrôlé qui affaiblit le malade autant qu’il semble le soigner.

Romain Pigenel

Rentre ici, Michael Jackson

Michael Jackson s’en est allé, hier, dans la nuit des étoiles, à l’âge où d’autres envisagent seulement leur premier lifting. En fait, on n’en savait rien, de son âge. Difficile d’en attribuer un à cet être littéralement surnaturel, qui avait depuis longtemps emprunté une voie étroite le menant à un statut unique, mi-légende vivante, mi-freak pathétique. Dans son actualité, les scandales et les ragots des tabloïds avaient progressivement remplacé les disques de platine et les concerts flirtant avec l’ubris pur et simple. Mais qu’importe : il restait pour ses fans, et surtout pour tous les autres, une référence remarquablement stable, un pilier de la culture populaire du dernier quart de siècle, célébré tant par les fêtards un peu coincés qui tentent, la nuit venue, de patauds moonwalks éméchés, que par les b-boys copiant son port du bandana. La ménagère de moins de cinquante ans comme le branché pointu trouvaient leur bonheur dans sa discographie pléthorique, réalisant le grand écart entre slow sirupeux et beats énervés, odes à l’enfance et gémissements sexuels. Il était l’homme qui avait fait danser les zombies et l’héritier de Fred Astaire, l’enfant-chanteur et le père qui brandissait les bébés au-dessus du vide.

Nul n’aura mieux que lui incarné les trois décennies qui le virent accéder au rang de superstar planétaire, après son émancipation de ses frères et sœurs. Les esprits chagrins aimaient à démontrer que musicalement, chorégraphiquement, esthétiquement, il n’inventait rien, sachant surtout bien s’entourer et puiser aux sources de la culture underground. C’est sans doute vrai – mais en cela plus que tout il fut à l’image de son époque. Rarement créateur ou précurseur, toujours trendsetter, si ce n’est transmutateur, il sut donner à tout ce qu’il emprunta un impact populaire sans précédent. Ne fut-il pas en quelque sorte à l’origine du premier scandale autour de l’utilisation de samples, avec sa reprise du Soul Makossa de Manu Dibango pour son Wanna Be Startin’ Somethin’ !

Se pencher sur les grandeur et décadence du King of Pop, c’est donc revivre en accéléré et en concentré les grandes révolutions des trente dernières années. La culture de la copie, donc – sa carrière personnelle démarra vraiment en même temps que le walkman de Sony et les cassettes vierges. Les effets de mode, les gimmicks et la culture fanboy/fangirl – combien de moonwalks, de « who’s bad » et de ses fameux cris, des cours de récréation aux boîtes de nuit ? La tension entre écologie et hygiénisme, entre son « Earth Song » et le masque blanc dont il se cachait bouche et nez. Le trouble des identités sexuelles et la metrosexualité, célébrés par ses entrechats, son maquillage et les chastes étreintes auxquelles se limitaient ses rapports avec le sexe opposé dans les vidéos de ses chansons. En même temps, la sexualisation de la société et de la culture, rythmée par ses halètements et ses poses suggestives. L’ère du tout-marketing et de la MTV-way-of-life – on a aujourd’hui un peu oublié que c’est une marque de soda qui l’intronisa roi de la pop. La valeur métissage et la célébration du melting-pot, dont sa musique, surpuissant shaker mélangeant stadium rock, funk, pop, soul, disco, electro, fut la première bande-son, et son imagerie United Colors Of Benetton la toile de fond (remember Black Or White ?). La vogue name-dropping et starfucking, incarnée à l’excès par Celui qui épousa la fille du King tout court, et était capable de réunir la moitié de Hollywood dans un clip. La mondialisation, qui le suivit sur ses talons alors qu’il allait répandre la « marque USA » aux quatre coins du globe, par le biais de concerts spectaculaires dont les pays de l’ex-bloc de l’Est eurent très tôt un formidable aperçu.

L’adulescence et le refus de la vieillesse, incarnés jusqu’à l’absurde par l’homme qui fit construire un Disneyland miniature dans sa propriété. L’obsession chirurgicale de l’amélioration corporelle, sur l’autel de laquelle il sacrifia son nez, sa couleur de peau et peut-être un peu plus encore. La démesure financière et le culte de la croissance à deux chiffres, dans lesquels il tira, artiste le mieux payé de son temps, son épingle du jeu, avant d’être réduit à l’état d’esclave des majors et de ses créanciers. La tragédie de l’ultramoderne solitude sous assistance chimique, qui explique peut-être sa mort, et le renverrait alors du côté de ses prédécesseurs Elvis Presley et Marylin Monroe. Ou d’Anna Nicole Smith. L’ambivalence jusqu’au bout, entre gloire absolue et misère personnelle.

Il ne fut pas le seul symbole de ces décennies. A leur façon, d’autres popstars, Madonna, Prince, U2, d’autres encore, furent aussi les cobayes et les hérauts de l’aventure post-moderne. Mais aucun ne l’incarna dans un si radical premier degré. Ni Madonna la businesswoman calculatrice, ni Prince l’esthète psychédélique, ni U2 les rockers engagés. Bambi, cette aventure, il la vécut jusque dans sa chair, payant cash, au bout du compte, le prix christique des excès de ses contemporains.

Un Christ. Ou plutôt un monstre sacré, qui, en tant que tel, ne laisse pas de descendance musicale (et comment le pourrait-il, lui qui ne grandit jamais ?), saturant et obturant le champ des possibles artistiques de la pop de son temps. Le prochain Michael Jackson n’aura rien à voir avec Michael Jackson, de même qu’il n’y eut qu’un Elvis Presley.

Il ne pouvait y avoir de final prévisible à une telle vie. La conclusion de l’existence du gamin de Gary, Indiana, fut à la hauteur de cette exigence. Sitôt ébruitées les premières rumeurs de son décès, tout Internet s’embrasa comme un funèbre concert de millions de chiens hurlant à la mort. Sites d’information en ligne et réseaux sociaux disjonctèrent presque sous le raz-de-marée inimaginable de commentaires, de tweets et de changements de statut sur Facebook. Le premier cataclysme du web 2.0. Bambi, apparu à l’aube des consoles de jeu et des micro-ordinateurs personnels, pionnier du cinéma 3D et du morphing, révélait en s’effaçant le nouvel être social du monde, hyper-connecté et à la réactivité instantanée. La boucle, en somme, est bouclée. Qu’il repose en paix.

Romain Pigenel

Etre et ne pas être (la voie de la sociale-ectoplasmie)

Ce lundi 22 juin fera date dans la vie politique française. Pas seulement à cause de l’acte de naissance, crypto-bonapartiste, d’un nouveau rite institutionnel, le discours présidentiel devant les parlementaires réduits au silence. On retiendra aussi cette date comme le jour où les socialistes ont brisé les lois de la physique, réussissant le tour de force d’être et de ne pas être à la fois.

La réforme permettant ce nouveau discours annuel, cette espèce de state of the union où le président, selon son entourage, « trace de nouveaux horizons » et évoque les moyens de préparer « la France de l’après-crise » – rien que ça – met les forces politiques d’opposition devant un choix à assumer. Ou bien considérer que cette réforme qui altère un peu plus encore notre démocratie parlementaire est une forfaiture, entérinée avec le soutien de groupes parlementaires de droite aux ordres, et que par conséquent la conscience politique commande de la boycotter, pour la renvoyer à ce qu’elle est. Ou considérer qu’en tant que défenseurs de République et de la loi, les parlementaires socialistes doivent aller à ce congrès, mais en utilisant alors le débat qui suit l’intervention présidentielle pour mener une offensive en règle contre la politique de l’Etat-UMP, profitant de l’attention médiatique consacrée à cet événement. Il y a du pour et du contre ces deux positions, mais elles peuvent toutes deux être défendues et relayées.

On connaît a contrario le (non-)choix opéré par les parlementaires socialistes. Venir écouter le président et se taire ; puis bouder le débat qui suit, « en signe de protestation ». Bel exploit digne du chat de Schrödinger, qui les voit donc à la fois être physiquement présents (quand cela est inutile de l’être) et absents (quand leur présence aurait au contraire eu un sens, et aurait pu se faire entendre). Etre et ne pas être. Cette position est non seulement complètement absurde, mais elle témoigne, qui plus est, d’une mécompréhension grave des mécanismes médiatiques. On ne retient pas le détail, mais l’image globale. En l’occurrence, celle de ces parlementaires muets, représentation de l’impuissance. Permettant à Jean-François Coppé de déclarer, après le discours, que les socialistes l’ont approuvé « puisqu’ils ne l’ont pas sifflé ».

Etre et ne pas être. Cet étrange état n’est en fait pas nouveau. Il caractérise même la vie du parti socialiste depuis plusieurs mois. Songeons à la succession des initiatives de Martine Aubry : contre-plan de relance, Printemps des libertés, pétition contre les heures supplémentaires, journée de mobilisation sur les services publics … Autant de justes intuitions sur le fond, autant, pourtant, d’échecs politiques. La faute à une sorte de déphasage permanent : le PS est là où il aurait dû être il y a quelques jours, là où il devrait être dans quelques jours, mais jamais right time, right place. Et quand arrive une échéance, il devient subitement transparent : Ségolène Royal évanescente durant la campagne des européennes, Martine Aubry absente dans sa présence à Solférino et à la tête du parti, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn très présents dans leur supposée absence. Rien n’est jamais absolument clair : on pourrait évoquer le cas Jack Lang, ni vraiment fidèle au PS, ni vraiment passé à l’ouverture. Que dire, si on remonte un peu plus loin encore, du congrès à la fois gagné et perdu par chacune des deux candidates au poste de premier secrétaire !

Il est faux de dire que le PS ne fait rien. Il fait – mais non pas quand il faut, et sans être pleinement dans le coup. Cette constante, et les ambigüités relevées ci-dessus, dessinent de fait un changement doctrinal (mais bien éloigné de celui qu’on espérait) : nous sommes entrés dans l’ère de la sociale-ectoplasmie, du socialisme d’ectoplasmes, du socialisme spectral. Même les bulletins de vote s’en ressentent, effectivement présents mais invisibles dans les derniers bureaux de vote. Et il y a jusqu’aux idées qui subissent ce régime, fourmillant dans les cercles proches du PS, de même que chez les militants, mais n’arrivant pas à émerger au niveau de la parole officielle du parti.

On a quelques petites idées sur la façon d’échapper à cette langueur mélancolique qui désoriente militants, sympathisants et électeurs. Renverser la table. Remettre en jeu le mandat de l’actuelle direction, en organisant un vote sur une vraie ligne politique. Frapper un grand coup sonore pour sortir tous ces fantômes, que nous sommes en train de devenir, de l’hypnose dans laquelle nous semblons piégés, comme paralysés par la chute approchant. Beaucoup de dirigeants en sont conscients. Qui assumera le premier cette responsabilité ?

Romain Pigenel

La rénovation : « tous ensemble ! [mais derrière moi] ». Le cas Moscovici.

La rénovation, c’est facile, c’est pas cher, et ça peut rapporter gros, comme disait une publicité. Créneau d’autant plus vendeur que l’actuelle direction du PS a plus ou moins refusé de le préempter, se perdant, lors du Conseil national d’après-débâcle du mardi 9 juin, en de vagues propositions dilatoires, et évitant surtout de prendre immédiatement de grandes mesures susceptibles de produire un électrochoc salvateur.

La voie est donc libre pour les « rénovateurs », ces quadras/quinquas qui entendent tirer parti de leur (très relative) nouveauté – ou plus exactement de leur spécificité générationnelle – pour incarner une offre politique de profond renouvellement du parti socialiste. Soit. Passons sur les objections que l’on peut faire à ce serpent de mer (les alliances purement générationnelles fonctionnent rarement ; la rénovation n’est pas une affaire d’âge ou de posture, il y a des apparatchiks de 20 ans, et des esprits libres de 70 ans). Et voyons les actes concrets.

Justement, nous apprenions ce vendredi, par dépêche d’agence, que Pierre Moscovici ouvrait un site consacré aux primaires ouvertes. Intrigué je me rends à l’URL indiquée, découvrant un site réduit à un diaporama d’images de la campagne de Barack Obama, et à un texte signé par le seul député du Doubs. L’introduction est claire : « Nous voulons ouvrir les portes et les fenêtres du Parti socialiste en organisant une primaire ouverte pour désigner le candidat du PS à la prochaine élection présidentielle. ». On est d’accord. La suite, courte, reprend la doxa désormais bien établie au sujet de l’intérêt des primaires et de sa démonstration par la campagne d’Obama, dans une veine très proche du rapport de Terra Nova.

Voilà. C’est tout. Aucune interactivité, si ce n’est la possibilité de signer ledit texte, et les désormais traditionnels outils pour l’insérer dans les réseaux sociaux. Pas même un petit forum de discussion. Une simple pétition, en somme. Ah, j’oubliais un élément d’importance : ce site est intitulé www.primairesouvertes.fr.

Résumons-nous. Alors que la gauche française s’enfonce dans un marasme dont on peine à voir l’issue, Barack Obama bénéficie d’un fort transfert de sympathie des militants et sympathisants socialistes, et l’idée de primaires est dans tous les esprits. Martine Aubry ne saisit pas l’occasion de se positionner sur cette idée largement consensuelle lors de la grande messe du PS. On imagine alors ce qui germe dans l’esprit de l’ancien ministre des affaires européennes. « Eh les camarades, on va faire un bon coup ! Je vais prendre tout le monde de vitesse sur les primaires en déposant le nom de domaine et en lançant un site sur la question. Je vais aussi être le premier à lancer une pétition, que tout le monde signera puisque tout le monde est d’accord et que Martine n’a pas annoncé qu’elle allait consulter les militants. Comme ça les gens mal informés croiront que c’est mon idée à moi tout seul, et on va récolter un paquet d’adresses email pour ma liste de diffusion ! Et puis si ça marche, on dira que c’est moi qui ai imposé les primaires au PS. Bon faut aller à l’essentiel hein, faut donner du lourd, du rêve américain, alors on va mettre plein de photos de la campagne d’Obama, pas trop de texte, et un bon gros logo PS pour faire officiel. Quoi une partie participative ? Ca va pas non ? Trop difficile à gérer, on s’en fiche ! ».

La rénovation, avant le « procédural », comme dirait le camarade Bachelay, c’est une question de mentalité. Donc en finir avec le chacun pour soi, principale caractéristique des « enfants gâtés du mitterrandisme », comme dirait Julien Dray. En finir avec ce double langage permanent qui voit les mêmes fustiger à la tribune la dérive d’un parti socialiste rongé par les logiques de courants et d’écuries, pour se comporter, une fois rentrés dans leur fief, comme des corsaires ou des chefs de clique, à l’affût du bon coup de comm’, de la petite manœuvre qui leur permettra de prendre un pas d’avance sur leurs concurrents.

Revenons-en à l’initiative de Pierre Moscovici. Qu’il se dévoue pour mettre en place une pétition pour faire pression sur la direction du PS, pourquoi pas ? Mais alors, qu’il s’inscrive dans une démarche collective, qu’il s’associe à tous ceux – nombreux ! – qui ont pris position pour les primaires ouvertes, et notamment aux députés qui viennent de publier une tribune dans ce sens. Je dirais même plus : en achetant le nom de domaine « primairesouvertes », le député du Doubs se donne l’obligation morale de jouer collectif, tant il est clair qu’il n’a ni le primat, ni l’antériorité sur ce concept, défendu bien avant lui par Julien Dray et Ségolène Royal notamment. Que dirait-on s’il venait à l’esprit de quelqu’un de déposer la marque « socialisme du XXIème siècle » auprès de l’INPI, et d’acheter tous les noms de domaine afférents ?

Qu’on se le dise : on ne rénovera rien du tout avec ce genre de petits coups médiocres. Le bon fonctionnement d’une organisation politique ne tient pas tant à sa structure qu’à l’esprit, qu’à l’éthique militante qui y règne. Tant que les socialistes ne se seront pas collectivement amendés sur ce point, la refondation attendra.

Romain Pigenel

HADOPI, je te vois !

Invité ce matin par Marc-Olivier Fogiel sur Europe 1, Patrick Bruel, que l’on aime bien par ailleurs, est venu chanter le lamento du dispositif HADOPI, dont la partie coercitive (la coupure pure et simple d’Internet, sans passer par la case « justice ») a été retoquée par le Conseil constitutionnel. Alignant pour l’occasion une série d’affirmations pour le moins étonnantes, et témoignant d’une connaissance bien partielle (ou partiale ?) de la situation.

En bref : la décision du conseil est un « revers à l’ensemble de la profession », elle frappe une loi de « défense des auteurs et des créateurs », une loi « qui a plus valeur de symbole qu’efficacité sur le fond » [sic], en somme un simple « appel au civisme, à la conscience des gens », un système de « mise en demeure » sur lequel « beaucoup de travail a été fait pour qu’il ne soit pas trop coercitif » [re-sic].

Le piratage sur Internet ? C’est comme le type qui entre dans une boulangerie, prends un pain et part sans payer en disant au boulanger « pour un pain tu vas pas mourir ».

Trois sobres réflexions : (1) quelqu’un pourrait-il expliquer à Pat’ quels effets a sur le quidam « lambda » la privation complète de son accès Internet, dans la société et le monde du travail actuels ? (2) quelqu’un pourrait-il, de même, lui expliquer qu’à part Jésus-Christ, personne n’a encore trouvé le moyen de multiplier les pains de façon instantanée et avec une qualité de reproduction parfaite ? (3) quelqu’un, enfin, pourrait-il m’expliquer pourquoi un artiste intelligent et censément à la pointe du débat sur HADOPI est aussi mal informé sur le fond du dossier ?

Trouvant Nicolas Sarkozy, qui l’a reçu, « absolument remarquable » sur la gestion de ce dossier, le casseur de voix conclut en se disant « navré par la gauche », incapable d’aller « dans la même direction que tout le monde » sur ce type d’affaire. Camarade Bruel, ce matin, c’est plutôt toi qui nous navre.

Romain Pigenel