Tout District 9 pourrait se résumer à un paradoxe. Celui d’un projet, sur le papier, complètement farfelu – mélangeant camps de réfugiés, vaisseaux spatiaux, gangs nigérians et robots de combat de japanimation – qui parvient non seulement à prendre vie à l’écran, mais plus encore à donner assez de cohérence et de force à sa matière disparate pour marquer une nouvelle étape dans le film d’extra-terrestres et de science-fiction.

Tout commence par, et tourne autour de, une « invasion » extra-terrestre. Terme à prendre avec le recul et l’ironie que l’on accorde d’habitude aux discours nationalistes sur « l’invasion » des pays du Nord par les immigrés, puisque en lieu et place de monstres agressifs et conquérants, on découvre des créatures faméliques et désemparées, échouées sur Terre sans but apparent, et rapidement évacuées de leur aéronef par une noria d’hélicoptères de secours. Le décor est planté. Et la comparaison avec les immigrés clandestins n’est pas fortuite : c’est le principe même de District 9 que de raconter une histoire fantastique dans un environnement collant de près, explicitement ou par allusions, à la réalité sociale et politique de notre monde.
Neill Blomkamp, le réalisateur, fonctionne par plusieurs mouvements simultanés : puiser dans l’imagerie collective et les topoï des films de genre, détourner les uns et les autres, et filmer le tout en alternant fausses images d’interview, caméra embarquée, à l’épaule ou en hélicoptère, comme sur les chaînes d’information en temps réel, et enregistrement serré et nerveux comme dans les films d’action réalistes. Les poncifs de la science-fiction sont soigneusement déplacés : comme le souligne malicieusement la voix off au début du film, les extra-terrestres ne sont pas apparus « au-dessus de New York ou Chicago », mais dans le ciel de Johannesburg, ville symbolique de l’apartheid et des tensions interraciales. Le vaisseau spatial géant qui se positionne au-dessus de la ville peut bien rappeler ceux d’Independance Day, il ne crache pas un rayon destructeur, mais des extra-terrestres insectoïdes affamés. Cousins bavards des Arachnoïdes sanguinaires de Starship Troopers, bien éloignés des êtres mystérieux de Rencontre du 3ème Type, leur principale préoccupation semble être de se procurer du … pâté pour chat, pour lequel ils ont développé une « addiction », et d’autres nourritures terrestres moins recommandables dans les camps d’internement misérables – le District 9 du titre – où ils ont été parqués. Cette matière très geek (les armes hi-tech aux effets spectaculaires ne manquent pas à l’appel) et gentiment moquée se trouve plongée avec un sérieux total dans des images et problématiques immédiatement familières et contemporaines. La privatisation de la sécurité, le pouvoir grandissant des multinationales et les zones de non-droit livrées aux gangs et aux trafics (thématiques cyberpunk aujourd’hui rattrapées par la réalité). L’Afrique fantasmée des reportages façon M6 ou Envoyé Spécial, entre pauvreté et criminalité ; le terrorisme et les tensions sociales et interethniques ; les biotechnologies et la désacralisation du corps humain ; la télé-réalité, ou plutôt cette modalité de la réalité consistant à être tout le temps vue via le filtre des caméras de télévision, et auscultée par des experts (une sociologue, et même un entomologiste !) qui interviennent régulièrement, au cours du film, pour donneur leur lecture des événements. Et puis bien sûr – et c’est sans doute ce qui frappe le plus le spectateur français, à l’heure du Ministère de l’immigration et de l’identité nationale – l’hypocrisie totale du traitement censément humaniste et légaliste des étrangers indésirables – les extra-terrestres, qualifiés du doux sobriquet de « crevettes » par la population – qu’un plan gouvernemental, délégué à des sous-traitants privés, vise à reconduire en dehors des frontières de la métropole sud-africaine. Le tout dans le « respect de leurs droits », bien entendu – comprenez que des agents de médiation les contraignent à signer leur accord pour leur propre expulsion, accord extorqué via le chantage à la séparation familiale si besoin …
Un peu comme Lost dans le monde des séries, ce patchwork improbable, quelque part entre Nelson Mandela, James Cameron et RESF, réussit l’exploit de ressembler à autre chose qu’à une somme de clins d’œil et de citations grâce au soin apporté aux personnages principaux. En l’occurrence, deux anti-héros qui viennent prolonger la tradition hollywoodienne du couple de personnages mal assortis : l’un est un employé de bureau nigaud et manipulé, qui grandit en perdant son humanité (Kafka et La Mouche sont ici convoqués), l’autre un extra-terrestre papa-poule qui semble bien plus humain que la plupart des humains du film. Leur tandem apporte à la seconde partie de l’histoire une émotion inattendue, opposant le motif de l’amitié et du sacrifice interraciaux aux camps concentrationnaires qui évoquent aussi bien, on l’aura compris, l’internement des émigrés que l’Apartheid dans le contexte sud-africain (ne reproche-t-on pas au personnage se transformant en E.T. son caractère de « métis » ?).

Manipulant avec humour les ficelles de la culture mondialisée, traitant avec sérieux et délicatesse des thèmes improbables (l’amour filial entre aliens), District 9 parvient à la fois à renouveler le cinéma de science-fiction et à montrer avec justesse notre époque et nos obsessions. Et puisque le film se termine sur une fin ouverte – les aliens … aliénés, privés de la jouissance de leur moyen de transport intergalactique, sont toujours enfermés dans un camp de réfugiés – on peut suggérer à Blomkamp, dans l’hypothèse d’une suite, un nouveau motif à intégrer dans son shaker : la révolte des esclaves. Pour marier cette fois Spartacus, Spielberg et Steve Biko ?
Romain Pigenel









Etre et ne pas être (la voie de la sociale-ectoplasmie)
Ce lundi 22 juin fera date dans la vie politique française. Pas seulement à cause de l’acte de naissance, crypto-bonapartiste, d’un nouveau rite institutionnel, le discours présidentiel devant les parlementaires réduits au silence. On retiendra aussi cette date comme le jour où les socialistes ont brisé les lois de la physique, réussissant le tour de force d’être et de ne pas être à la fois.
La réforme permettant ce nouveau discours annuel, cette espèce de state of the union où le président, selon son entourage, « trace de nouveaux horizons » et évoque les moyens de préparer « la France de l’après-crise » – rien que ça – met les forces politiques d’opposition devant un choix à assumer. Ou bien considérer que cette réforme qui altère un peu plus encore notre démocratie parlementaire est une forfaiture, entérinée avec le soutien de groupes parlementaires de droite aux ordres, et que par conséquent la conscience politique commande de la boycotter, pour la renvoyer à ce qu’elle est. Ou considérer qu’en tant que défenseurs de République et de la loi, les parlementaires socialistes doivent aller à ce congrès, mais en utilisant alors le débat qui suit l’intervention présidentielle pour mener une offensive en règle contre la politique de l’Etat-UMP, profitant de l’attention médiatique consacrée à cet événement. Il y a du pour et du contre ces deux positions, mais elles peuvent toutes deux être défendues et relayées.
On connaît a contrario le (non-)choix opéré par les parlementaires socialistes. Venir écouter le président et se taire ; puis bouder le débat qui suit, « en signe de protestation ». Bel exploit digne du chat de Schrödinger, qui les voit donc à la fois être physiquement présents (quand cela est inutile de l’être) et absents (quand leur présence aurait au contraire eu un sens, et aurait pu se faire entendre). Etre et ne pas être. Cette position est non seulement complètement absurde, mais elle témoigne, qui plus est, d’une mécompréhension grave des mécanismes médiatiques. On ne retient pas le détail, mais l’image globale. En l’occurrence, celle de ces parlementaires muets, représentation de l’impuissance. Permettant à Jean-François Coppé de déclarer, après le discours, que les socialistes l’ont approuvé « puisqu’ils ne l’ont pas sifflé ».
Etre et ne pas être. Cet étrange état n’est en fait pas nouveau. Il caractérise même la vie du parti socialiste depuis plusieurs mois. Songeons à la succession des initiatives de Martine Aubry : contre-plan de relance, Printemps des libertés, pétition contre les heures supplémentaires, journée de mobilisation sur les services publics … Autant de justes intuitions sur le fond, autant, pourtant, d’échecs politiques. La faute à une sorte de déphasage permanent : le PS est là où il aurait dû être il y a quelques jours, là où il devrait être dans quelques jours, mais jamais right time, right place. Et quand arrive une échéance, il devient subitement transparent : Ségolène Royal évanescente durant la campagne des européennes, Martine Aubry absente dans sa présence à Solférino et à la tête du parti, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn très présents dans leur supposée absence. Rien n’est jamais absolument clair : on pourrait évoquer le cas Jack Lang, ni vraiment fidèle au PS, ni vraiment passé à l’ouverture. Que dire, si on remonte un peu plus loin encore, du congrès à la fois gagné et perdu par chacune des deux candidates au poste de premier secrétaire !
Il est faux de dire que le PS ne fait rien. Il fait – mais non pas quand il faut, et sans être pleinement dans le coup. Cette constante, et les ambigüités relevées ci-dessus, dessinent de fait un changement doctrinal (mais bien éloigné de celui qu’on espérait) : nous sommes entrés dans l’ère de la sociale-ectoplasmie, du socialisme d’ectoplasmes, du socialisme spectral. Même les bulletins de vote s’en ressentent, effectivement présents mais invisibles dans les derniers bureaux de vote. Et il y a jusqu’aux idées qui subissent ce régime, fourmillant dans les cercles proches du PS, de même que chez les militants, mais n’arrivant pas à émerger au niveau de la parole officielle du parti.
On a quelques petites idées sur la façon d’échapper à cette langueur mélancolique qui désoriente militants, sympathisants et électeurs. Renverser la table. Remettre en jeu le mandat de l’actuelle direction, en organisant un vote sur une vraie ligne politique. Frapper un grand coup sonore pour sortir tous ces fantômes, que nous sommes en train de devenir, de l’hypnose dans laquelle nous semblons piégés, comme paralysés par la chute approchant. Beaucoup de dirigeants en sont conscients. Qui assumera le premier cette responsabilité ?
Romain Pigenel