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Philosophie, passer la seconde

Depuis quelques semaines et les annonces de Luc Chatel sur la question, le monde de la philosophie débat vivement de l’introduction de la discipline avant la classe de terminale, en première et en seconde, pour mettre un terme à ce curieux privilège qui fait d’elle la seule matière cardinale à être découverte, étudiée et préparée pour le baccalauréat … l’année de celui-ci. Dernière contribution en date, celle de Michel Fichant dans le Monde, le spécialiste de philosophie classique défendant l’intérêt et la possibilité d’un enseignement plus précoce de la discipline ; avant lui, on a pu lire d’autres plaidoyers, soit dans le sens (contraire) de l’impossibilité de la chose, soit dans le sens du doute – cartésien bien sûr – sur l’effectivité de l’annonce ministérielle, à un moment où on allège plutôt programmes et exigences. Il est vrai que le discours tenu à l’UNESCO à l’occasion de la journée mondiale de la philosophie n’est pas sans ambivalence ; tout en rappelant de façon quelque peu grandiloquente la nécessité de ce champ du savoir, il propose d’étendre le domaine de l’étude de cette discipline par des biais indirects – participation des professeurs de philosophie à l’éducation civique, aux modules interdisciplinaires, voire aux heures de soutien individuel.

Pourquoi enseigner la philosophie plus précocement, à part pour augmenter le nombre de postes aux concours d’enseignement, et endiguer la propagation botulienne ? On peut bien sûr lister les arguments proprement scolaires, largement détaillés par les tribunes signalées précédemment, et au premier rang d’entre eux la nécessité de décondenser un enseignement dont la présentation et l’acquisition en une seule année relèvent de l’impossibilité pratique, voire du mépris pour la matière. Mais il est plus intéressant de regarder également les facteurs extérieurs qui font de cette nécessité une urgence.

« Jamais sans doute le monde n’a eu autant besoin de philosophie », explique le discours lu par le ministre de l’Education Nationale, citant « la puissance de la raison, la richesse de la rencontre, l’humilité du doute » comme des atouts essentiels pour lutter contre « le repli sur soi et les préjugés identitaires » d’une « mondialisation qui inquiète ». En somme, la philosophie serait donc une sorte de baume agissant sur les plaies d’un monde agité par les conflits, les divisions, les conflits religieux et culturels, etc. Ces exhortations belles comme l’Antique, et qui font de la discipline socratique une sorte de supplément d’âme, dévolu aux grandes questions existentielles (le même discours cite Montaigne la définissant comme un « apprendre à vivre »), sont finalement confirmées par les propositions ministérielles : on voit le philosophe comme celui qui vient délivrer un surcroit de connaissance, en tant que moraliste (l’éducation civique), discoureur sur le beau (l’interdisciplinarité avec l’art ou la littérature), ou figure fantasmée de celui qui apprend à apprendre (le soutien individuel).

Tous ces clichés ont une part de vérité, comme tous les clichés. La toile de fond dessinée par le ministre pour expliquer l’utilité actuelle de la philosophie n’est pas non plus fausse, mais pèche par généralité et naïveté : il n’est pas certain que l’étude de Kant ou de Platon suffise à rétablir la concorde internationale. En revanche, elle peut, si elle est faite sérieusement, donner des outils d’analyse et de compréhension du nouveau (dés)ordre mondial.

L’actualité récente a en effet ceci de marquant qu’elle tend à ressembler à une litanie d’intitulés de dissertation. La controverse sur Wikileaks installe dans la presse une polémique sur la transparence et la dictature de celle-ci. Les concepts d’islamisation – donc de mélange culturel – et de laïcité sont devenus des serpents de mer récurrents, resurgissant à l’occasion des « affaires » sur le voile, la nourriture halal dans les fast food ou plus dernièrement encore sur l’occupation de l’espace public par des prières collectives. Les réseaux sociaux invitent à s’interroger sur la notion d’amitié, vieux sujet de réflexion des philosophes soudain réactivé à un moment où l’on peut « devenir ami » avec son préfet. Des discussions que l’on aurait jadis crues réservées à des cafés-philo – sur la limitation des salaires et des profits (n’est pas-t-on allé rechercher la chrématistique d’Aristote pour penser la crise !) ou le matérialisme, sur l’exemplarité des sportifs aux salaires « indécents » – accèdent soudain au devant de la scène. Et que dire du vocabulaire et des discours politiques, qui empruntent directement à la philosophie dans une logique de « quête de sens » (la « politique de civilisation » prise à Edgar Morin par Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, le care, prélevé sans traduction, à tous les sens du terme, par Martine Aubry dans la philosophie contemporaine), ou instrumentalisent son abstraction pour servir leurs intérêts (le débat sur « l’identité nationale » voulu par Sarkozy et mené par les … préfets) ou donner du liant à leurs programmes (« l’ordre juste » cher à Ségolène Royal) ? Sans oublier les principes « de précaution » ou de « responsabilité » envers les générations futures, le « droit à l’oubli », la remise en question de la « propriété intellectuelle » à l’ère de la duplication numérique, etc. Questions fort concrètes puisque susceptibles d’être au centre des prochaines élections nationales, et donc déterminantes (en partie au moins) pour le vote des électeurs.

Cette “philosophisation” du débat ne doit rien au hasard. L’époque actuelle a ceci de particulier qu’elle est une époque de bouleversements et de changements paradigmatiques, dans tous les domaines et de façon accélérée. On a évoqué Wikileaks et Facebook : il est évident que les évolutions radicales subies et portées par Internet durant les 5 dernières années ont des impacts encore difficilement mesurables, mais considérables, sur l’organisation à long terme des relations sociales ou de la transmission de l’information. Les biotechnologies (voir notamment le cas de la gestation pour autrui), l’écologie et la prise de conscience accrue des risques climatiques, les ajustements parfois complexes des démocraties occidentales dans un monde dont elles ne sont plus le seul centre économique, et avec des sociétés « métissées » à assumer ; autant de facteurs qui se combinent aujourd’hui pour obliger la situation globale à être pensée à nouveaux frais, ce qui est précisément une tâche pour laquelle la philosophie a son utilité, de par son approche radicale des problèmes et des questions. Tant qu’une société roule sur des rails convenus et balisés, les savoirs régionaux et les disciplines spécialisées peuvent largement se suffire à eux-mêmes. Dans des périodes plus extraordinaires, où se conjuguent et se renforcent changements sociaux, économiques, culturels, technologiques, l’intérêt d’une matière plus généraliste et transversale se fait sentir. Rien ne laisse penser qu’un nouvel équilibre civilisationnel sera rapidement trouvé ; il est donc de la responsabilité des dirigeants d’armer les futurs citoyens pour affronter un tel monde dans la durée. Et cela autant pour penser ces changements que pour savoir se comporter dans le monde façonné par ceux-ci – exemple parmi d’autres, avec Internet la question n’est plus tant celle de l’accès difficile au savoir, que celle du tri à effectuer dans des connaissances immédiatement et abondamment disponibles : ce qui renvoie aux capacités de discrimination et d’évaluation portées par l’approche philosophique.

Au fond, et si Luc Chatel croit vraiment au « besoin de philosophie » inédit qu’il mentionne dans son discours, ce besoin conditionne la forme que doit prendre l’enseignement précoce préconisé : non pas un saupoudrage faisant du philosophe une sorte d’auxiliaire de vie intellectuelle, à mi chemin entre coach, psychologue et conférencier-consultant, mais un véritable enseignement en trois ans, conçu pour former des citoyens critiques et à l’esprit mobile.

Romain Pigenel

Prières sur la chaussée, politiques à la rue

Marine Le Pen a beau rompre avec un certain nombre de tropismes du FN de son père, elle n’en conserve pas moins le sens de la formule scandaleuse qui polarise l’attention et crée instantanément le débat médiatique. « Il y a quinze ans on a eu le voile, il y avait de plus en plus de voiles. Puis il y a eu la burqa, il y a eu de plus en plus de burqa. Et puis il y a eu des prières sur la voie publique [...] maintenant il y a dix ou quinze endroits où de manière régulière un certain nombre de personnes viennent pour accaparer les territoires [...] s’il s’agit de parler d’occupation, on pourrait en parler, pour le coup, parce que ça c’est une occupation du territoire […] Certes y’a pas de blindés, y’a pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même et elle pèse sur les habitants ». Propos tenus lors d’un meeting vendredi soir, puis confirmés à l’AFP le lendemain : « un certain nombre de territoires, de plus en plus nombreux, sont soumis à des lois religieuses qui se substituent aux lois de la République. Oui, il y a occupation et il y a occupation illégale. ».

Il faut bien lire ce que dit la peut-être future présidente du FN. Son propos se compose de deux parties distinctes : une affirmation factuelle, bien que vague (« dix ou quinze endroits », « un certain nombre », « de plus en plus nombreux »), sur la pratique de la prière sur la voie publique par des Musulmans en France ; une comparaison, dans un deuxième temps, avec une occupation militaire, et plus précisément (dans le discours de vendredi) avec la Seconde Guerre mondiale. Si la première partie appelle un traitement rationnel (y a-t-il oui ou non multiplication de prières « sauvages » dans la rue, pour quelle raison, que faut-il en penser, etc.), la seconde vise au contraire à faire dérailler le débat et à partir dans l’outrance et la polémique. Il n’y a de fait rien à dire d’intéressant de la comparaison avec l’occupation allemande ; comme les saillies qui ont fait la réputation de Frédéric Lefebvre, cette comparaison a pour unique fonction d’attirer l’attention sur la prise de parole de Marine Le Pen, et de déclencher un concert de condamnations outrées qui désignent d’une part la conseillère régionale comme la seule opposante à la classe politique traditionnelle, et qui d’autre part évitent de s’interroger sur la partie factuelle de la déclaration – la seule, pourtant, qui compte. Il est fondamentalement inutile et contre-productif de s’indigner d’une comparaison bouffonne et godwinesque, qui tire même sa légitimité des condamnations solennelles qu’elle génère ; il est en revanche fondamental de répondre à l’affirmation factuelle à laquelle elle fait écran. Et c’est ici que le bât blesse terriblement, dans les réactions des autres responsables politiques.

Ces réactions, pour ce dont la presse et l’AFP rendent compte, sont édifiantes. Une seule personne – Patrick Menucci – répond directement à la question de la prière dans la rue, en expliquant comment, dans le cas marseillais qu’il connaît bien, elle est la conséquence d’un manque évident de mosquées eu égard au nombre de Musulmans. Partout ailleurs, c’est un concours d’indignations vertueuses qui prévaut, avec un degré de vague, d’approximation et d’appel à l’histoire qui fait parfaitement écho à la seconde partie du propos de Marine Le Pen (comme elle le cherchait sans doute). « Vrai visage de l’extrême droite française » pour Benoit Hamon, volonté d’attiser « les peurs et les haines » et d’utiliser « les ressorts racistes », « l’irrationnel haineux et la crainte de l’invasion » pour Cécile Duflot, « discours fascisant, raciste et négationniste » habituel du FN pour Pierre Laurent ; Martine Aubry est « choquée », et Jean-François Copé se fait généalogiste : « Marine Le Pen, c’est son père! Il faut arrêter de se mentir, c’est exactement la même personnalité que celle de son père ».

Toutes ces interventions – pour autant qu’elles n’ont pas été tronquées, ce qui est toujours possible – ont un point commun : elles ne se prononcent pas sur le fait même de la prière dans la rue. Ce faisant, elles accréditent implicitement l’idée qu’il s’agit d’un phénomène répandu (ou du moins suffisamment important pour devenir un objet politique), mais dont la simple discussion est taboue. Pire encore, en opposant ensuite à la comparaison sur l’occupation le fait que les « grands-parents » (sic) de ces pratiquants ont libéré la France pendant que les prédécesseurs du FN se perdaient dans la collaboration, ils donnent le sentiment de justifier et défendre cette prière de rue, alors même que des élus de gauche directement concernés, comme Daniel Vaillant, reconnaissent sa nature problématique – pour l’espace public comme pour les Musulmans eux-mêmes – et cherchent à y apporter des solutions. On laissera de côté, enfin, les amalgames douteux qui surgissent maladroitement dans ces prises de position, Musulmans, Arabes, tirailleurs sénégalais d’hier et d’aujourd’hui ne semblant plus constituer qu’une seule grande famille indifférenciée dans la stigmatisation des uns et la commisération des autres.

Que ressort-il de cette cacophonie, au bout du compte, pour l’électeur peu informé écoutant les échanges ? Que dans « certains endroits », on occupe la rue pour prier ; que personne ne nie ni ne questionne l’ampleur du problème ; mais qu’en revanche il n’est pas vraiment possible d’en discuter, son évocation par Marine Le Pen déclenchant un haro général contre le « racisme » et le « retour de la bête immonde ». Comme si on ne pouvait être rétif à des manifestations religieuses sur la voie publique, sans être islamophobe. Comme si tout cela était normal et acceptable, mais sans pour autant prendre la peine de l’expliquer et de le démontrer. La fille de son père a tendu un piège grossier dans lequel ses adversaires ont sauté à pieds-joints, commentant l’insignifiant, laissant de côté l’essentiel, et lui donnant un énorme écho.

L’attitude brouillonne et fébrile de la classe politique face à Marine Le Pen rappelle un peu celle de la gauche face à Nicolas Sarkozy sur la sécurité. Face à ces stratégies de provocation et d’occupation du terrain médiatique, il est essentiel de refuser la polémique et de revenir à la sobriété des faits. Les échecs sur le long terme de Nicolas Sarkozy en matière d’insécurité, démontrés notamment par les chiffres des violences envers les personnes, sont plus parlants que toutes les comparaisons que l’on pourra faire avec Vichy. De même, il est fondamental d’aller chercher Marine Le Pen sur le terrain de la vérification de ses affirmations-choc, qui sont souvent fausses ou lacunaires (elle a ainsi affirmé que la fabrication de nourriture halal est réservée aux Musulmans). En l’occurrence, il aurait été très utile de discuter sérieusement du fond de la question, de souligner que l’on parle quand même d’un micro-phénomène, de réaffirmer quelques principes simples sur la neutralité de l’espace public, pour ne pas laisser la laïcité au FN, et de pointer le manque de lieux de culte – rappel qui dégonfle facilement les accusations d’occupation volontaire. Mais de cela il n’a pas, ou trop peu, été question. Combien de points l’héritière de son père a-t-elle encore marqués dans l’opinion ?

Romain Pigenel

Le Drucker-étalon

Un « Vivement Dimanche » consacré à Marine Le Pen ? Perspective – horrifique pour les uns, légitime pour les autres – qui revient désormais régulièrement dans l’actualité, et vient d’être à nouveau activée par un coup de gueule très calculé de la principale intéressée. La récurrence de la question en dit bien assez sur son caractère symbolique, voire fantasmatique. Pourquoi se focaliser sur cette émission en particulier ?

Cette interrogation renvoie à la fois au statut de ce programme télévisé, et à l’opération politique qu’est en train d’accomplir Marine Le Pen. Sur fond de renouvellement général des extrêmes-droites européennes, et – dans le cas français – de changement de direction au Front National, Marine Le Pen a entrepris une réorientation de la vieille formation de son père sur des thématiques sociales, populistes et moralistes, dans un apparent souci des « petites gens » et un rejet des provocations ouvertement racistes et antisémites paternelles. Des propos rapportés d’un récent déplacement militant en Hérault traduisent cette petite révolution, en rupture claire avec la vieille extrême-droite façon Gollnisch : « Je suis opposée à voir revenir dans le FN des groupuscules radicaux, caricaturaux, anachroniques. Entre les catholiques, les pétainistes et les obsédés de la Shoah, ça ne me paraît pas cohérent. Le FN ne servira pas de caisse de résonance à leurs obsessions ». C’en est donc (pour le moment) fini de l’ambiguïté de son père, savamment entretenue par les débordements verbaux qui furent sa marque de fabrique. A ce passage du Rubicon idéologique s’ajoute l’affirmation d’une volonté de normalisation et de recentrage, si l’on peut dire, des champs de compétence et d’expertise du parti : « Je pense avoir réussi, en 10 ans, à proposer un programme économique et social qui attire une nouvelle frange d’électeurs. Ceux-là ont pensé pendant longtemps que notre programme se résumait à la lutte contre l’immigration et l’insécurité ». Ce profil particulier, sorte de symétrique de Nicolas Sarkozy (chacun fait un mouvement en direction de l’électorat de l’autre, tout en affirmant l’impossibilité d’un accord), séduit un nombre important de Français à en croire les derniers sondages, et pose un vrai problème au reste de la classe politique et médiatique. La mise en place d’un cordon-sanitaire pour isoler le FN de Jean-Marie Le Pen avait été jusque là grandement facilitée par le jeu permanent de celui-ci avec des individus, et des idées, directement reliés au fascisme et au racisme. Tout en criant à la diabolisation, Le Pen-père offrait en réalité régulièrement à ses adversaires les moyens d’organiser et de crédibiliser celle-ci. Mais quand ces travers facilement condamnables sont non seulement abandonnés, mais mêmes explicitement dénoncés, que reste-t-il des clivages autrefois évidents ? Au fond, qu’est-ce qui différencie Marine Le Pen des élus de la « droite populaire » sarkozyste ?

On imagine la fille de son père pleinement consciente de cette nouvelle donne, et des contradictions qu’elle peut favoriser dans le traitement médiatique et politique de son parti. Si Marine Le Pen bénéficie d’un accès normal aux émissions télévisées politiques, il y a un secteur qui résiste jusqu’alors mieux au clan Le Pen : celui de l’infotainment sous toutes ses formes, de ces programmes hybrides rassemblant sur un même plateau personnalités politiques, sportifs, chanteurs, people, et interrogeant sur le même plan et sans nettes différences de traitement ces diverses catégories d’individus. Dans le PAF actuel, deux animateurs sont emblématiques de cette tendance – Laurent Ruquier et Michel Drucker – deux animateurs qui, justement, ont explicitement déclaré ne pas vouloir accueillir les Le Pen, fille y compris, sur leur plateau. Or ces émissions, et tout particulièrement celle de Michel Drucker, sont progressivement devenues le passage obligé pour tout ce qui compte en politique. Tout ce qui compte … et pas Marine Le Pen ? Sur la foi de sa filiation avec son père, alors même qu’elle dénonce désormais une partie importante de ce qui rendait ce dernier infréquentable ?

On arrive ici au cœur de la contradiction que je signalais plus haut. C’est le droit de Michel Drucker comme de Laurent Ruquier de limiter le champ de leurs invités en fonction de leurs convictions personnelles, encore que leur manque ou absence de justification rationnelle de ce choix contribue à un certain malaise. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’une raison plus profonde motive leur position. Leurs émissions, chacune avec ses spécificités, ne sont tout simplement pas adaptées à un véritable débat politique. Or recevoir le Front National, et ses théories simplistes mais frappantes, par exemple, sur le lien entre immigration et chômage, exige une absolue rigueur et une capacité à prendre le temps de décortiquer, questionner, expliquer, pour ne pas transformer cette invitation en une tribune pure et simple. C’est exactement ce que ne permettent pas ces émissions, et moins encore Vivement Dimanche, tout entière tournée vers la mise en valeur de l’invité et l’évitement méticuleux de son discours politique (autrement que sous la forme de grands principes vagues). En vérité, ce mélange des genres (que l’on qualifiera de pipolitique) est toujours problématique, mais son caractère contestable n’apparaît clairement que dans le cas extrême d’invités extrémistes. D’où un sentiment d’arbitraire : après tout, pourquoi refuserait-on à une Le Pen « dépétainisée » ce qu’on accorde sans broncher à un Jean-Luc Mélenchon, une Ségolène Royal ou un Jean-Louis Borloo ?

Parce que Michel Drucker est à la fois le mètre-étalon de la notoriété de ses invités, et du traitement apolitique des personnalités politiques – appelons-le le Drucker-étalon – il est très profitable pour Marine Le Pen de mettre le doigt et d’appuyer sur ces ambiguïtés non assumées, et d’orchestrer avec le pilier de France 2 une confrontation médiatique. Enfoncer le couteau dans la plaie, celle de la dérive radicale de la droite sarkozyste, de moins en moins distincte d’un FN new look, celle de la pipolisation du débat public. Pour éviter ces impasses, encore faudrait-il que les Drucker et autres Ruquier explicitent et discutent au grand jour les critères de l’acceptable en matière politique, dans la France d’ aujourd’hui, de même que les effets et la nature profonds de leurs émissions. On en est bien loin.

Romain Pigenel

Information régionale, propagande gouvernementale : la paille et la poutre ?

Peut-on décapiter la direction d’une collectivité territoriale, élue avec une large avance sur ses adversaires politiques, à partir de l’interprétation d’une campagne de communication institutionnelle ? C’est la question qui est posée par les derniers développements d’un recours examiné par le Conseil d’État sur la réélection de Jean-Paul Huchon à la tête de la région Ile-de-France par un responsable des jeunes UMP et de l’ex-UNI. En septembre 2009, la région renouvelle une campagne d’information sur le développement des transports franciliens. Sous le slogan « La région fait grandir vos transports », elle présente de façon factuelle les nouveaux services et nouvelles lignes déjà mis en place, ou en passe de l’être. On jugera sur pièce : il est question de la région comme collectivité, sur le ton sobre et légèrement impersonnel propre à ce type de communication institutionnelle. Bien évidemment, pas de référence au président qui s’apprête à remettre son mandat en jeu, ni même à la majorité politique qu’il représente.

Ici survient le code électoral. « A partir du premier jour du sixième mois précédant le mois auquel aura lieu l’élection, aucune campagne de promotion publicitaire des réalisations ou de la gestion d’une collectivité ne peut être organisée sur le territoire des collectivités intéressées par le scrutin. ». Ce qui, en l’occurrence, est lu et appliqué par le rapporteur du conseil d’État de la façon suivante, à l’opposé de ce qu’avait préalablement tranché la commission des comptes de campagne : « Cette opération ne peut être regardée comme neutre dans le contexte de l’élection », car la campagne des régionales s’est « concentrée sur la question des transports ». L’opération de communication dont il est ici question serait donc une publicité discrète pour les sortants, la mention « Région Ile de France » pointant implicitement vers eux. Cette interprétation engage plusieurs réflexions ; quant à la distinction entre communication informationnelle et propagande, quant à l’effectivité de la propagande, et quant à la réglementation qu’il faut imposer à celle-ci.

Sur la distinction entre information et propagande d’abord. On peut me semble-t-il distinguer entre plusieurs cas de figure. D’un côté, les campagnes relevant strictement de l’information d’intérêt public, notamment de mise en garde ou de promotion de bonnes pratiques dans le domaine de la santé. Elles ne désignent pas spécifiquement des mesures ou des programmes initiés par le gouvernement. A l’autre extrême, on trouve les campagnes électorales au plan strict, et affirmées comme telles. Entre les deux s’étend la zone grise de la communication sur les initiatives et réalisations gouvernementales, couvrant un large spectre, de l’information factuelle – catégorie dans laquelle semble se ranger la campagne francilienne sur les transports – à des présentations beaucoup plus construites voire biaisées, comme la campagne nationale sur le pouvoir d’achat lancée par Fillon et Sarkozy en 2008. Dans cette opération, on mettait en avant un concept orienté – le pouvoir d’achat – qui faisait directement écho à la campagne de Sarkozy en 2007 (« travailler plus pour gagner plus », la valorisation du consumérisme, etc.), et on dépassait donc la stricte démonstration du respect des engagements électoraux, pour aller sur le terrain du martèlement d’un slogan et d’un montage idéologique. Dans cette catégorie aussi peut être rangée la récente campagne sur le plan gouvernemental de « sauvetage » des retraites, sur fond de dramatisation (« nous devons sauver nos retraites ») et d’informations floues (« le gouvernement proposera des solutions », « les règles changeront au fur et à mesure et non pas du jour au lendemain », « un effort supplémentaire sera demandé aux hauts revenus »), voire de promesses n’engageant que ceux qui y croient (« ne pas baisser les retraites […] demain »). Il est évident, dans ce cas, que le but n’est pas tant de délivrer une information précise sur le cœur de la réforme réelle, que de calmer des inquiétudes et le mécontentement perçus dans le pays.

Chacun jugera de la différence entre ces dernières opérations et celle que l’on accuse, aujourd’hui, d’être de l’ordre de la publicité électorale déguisée. On pourra toujours nous rétorquer que celles-ci échappent mécaniquement à la sanction, du fait de leur antériorité à la plage temporelle durant laquelle la loi interdit les communications institutionnelles litigieuses. Mais justement, ce délai a-t-il réellement un sens ? Sans doute une campagne publicitaire bien menée à proximité d’une élection peut-elle permettre de décrocher des voix ; mais il serait absurde de nier l’effet de campagnes menées hors périodes électorales, et servant néanmoins à relancer régulièrement la propagande en faveur du gouvernement, et donc à travailler l’opinion sur le long terme. Les deux exemples cités ci-dessus sont frappants : ils servent explicitement, l’un à se faire pardonner des déçus de 2007, l’autre à gagner une bataille d’opinion largement considérée comme le premier round de 2012. Ne sont-ils pas beaucoup plus questionnants du point de vue du fonctionnement de notre République et de l’usage des deniers publics ?

Surtout que l’on peut s’interroger sur les gains électoraux qui auraient été indûment tirés de la communication régionale de novembre dernier. On sait l’écart de voix avec lequel a été élu Jean-Paul Huchon ; la question des transports, quant à elle, a été largement posée pendant toute la campagne, et le ras-le-bol des usagers suffisamment mis et remis sur la table pour que l’on ne puisse pas dire que le débat ait été étouffé. Plus encore, autant on peut comprendre combien une information biaisée sur les retraites, par exemple, peut tromper le grand nombre de Français qui touchent déjà une pension (et ne sont pas concernés directement par la réforme), ou ceux qui (trop jeunes) ne sont pas encore prêts d’y songer, autant les transports concernent directement le ressenti quotidien de la population. Pense-t-on sincèrement que des affiches pourraient suffire à « retourner » des électeurs/usagers mécontents, et subissant chaque jour les causes de ce mécontentement ? Alors qu’en même temps, et sous couvert de réflexion sur le Grand Paris, l’Élysée intervient, jusque tard dans la campagne, en offensive sur la même question ?

La question de la limite entre information légitime sur les politiques menées, et propagande partisane éclairant de façon favorable la réalité, mérite d’être posée, mais autrement que sur le ré-arbitrage sur tapis vert d’une élection gagnée sans contestation.

Romain Pigenel

Royal Flush

Celles et ceux qui ont un jour travaillé avec ou milité pour Ségolène Royal vous le diront : sa principale caractéristique, c’est l’imprévisibilité. Une imprévisibilité au sens radical du terme : être capable d’alterner sans raison apparente le pire et le meilleur, de sentir des bons coups comme de les faire tourner au vinaigre, de faire, sans connotation négative, n’importe quoi – c’est-à-dire d’agir en dépit des convenances, des ça ne se fait pas et des attendus. Comme par exemple : se battre à mort pour la tête du parti socialiste ; puis retisser bout par bout une relation « apaisée » avec son actuelle direction, au point de s’inviter dans un pacte/pack grand-guignolesque ; donner tous les gages de loyauté possibles à la première secrétaire ; tout cela pour, enfin, la désavouer brutalement, alors que cette dernière vient de réaffirmer l’accord des « grands candidats » pour la primaire socialiste, en annonçant sa propre candidature.

C’est ce qu’on appelle faire événement. Y a-t-il eu beaucoup d’épisodes récents de la vie du parti socialiste qui ont donné lieu à une « alerte info SFR », reçue par les abonnés de l’opérateur téléphonique ? Détail parmi d’autres qui en dit long sur la capacité d’impact médiatique de la présidente du Poitou-Charentes. Dans la dramaturgie des (pré)primaires socialistes, Ségolène Royal apporte sa contribution toute particulière. Ce n’est pas une simple candidature de plus ; c’est, en vrac, l’acte 2 et la revanche de 2007 ; la suite du sanglant congrès de Reims ; tout un cortège d’histoires et de souvenirs, depuis le pas de deux avec Bayrou jusqu’aux excuses envers l’Afrique, en passant par le frigidaire et les menaces de poursuites en justice contre le parti socialiste. Un cortège bigarré, alternant épisodes scabreux, rocambolesques et historiques, qui stimule forcément plus la machine politico-médiatique que les affrontements d’appareil autour de textes programmatiques sur l’égalité réelle. Ségolène Royal, en bien comme en mal, est un des quelques responsables politiques, avec Nicolas Sarkozy, dont la vie et les actes trouvent un écho dans tout le spectre de la presse et des médias, des titres people aux revues savantes ; son entrée dans la danse, après le remaniement ministériel, marque tacitement le début des choses sérieuses pour 2012.

Mais la nature événementielle de cette déclaration de candidature ne se résume ni ne se réduit à des questions d’audimat et d’impact médiatique, dont on jugera plus précisément dans les prochaines semaines. Elle tient aussi et d’abord au sens qu’elle a, et aux effets qu’on peut prévoir, à gauche et dans le camp socialiste en particulier. Quelles étaient la situation et les dynamiques à l’œuvre jusqu’à présent ? Premièrement, une opposition entre gauche de gouvernement (PS, Europe Écologie–Les Verts) et gauche populiste, « fromage qui pue », incarnée par un Mélenchon mettant même mal à l’aise ses alliés communistes. Deuxièmement, un différentiel entre nouvelles formations jeunes et/ou rénovées (Europe Écologie–Les Verts, voire Parti de Gauche) et partis plus anciens (dont le PS). Troisièmement, un clivage, plus interne au PS, entre Cassandre rigoristes – Hollande, Valls, Moscovici, Collomb – et néokeynésiens rétifs à la contrainte – Hamon et les défenseurs du texte Égalité réelle. Quatrièmement, et toujours au sein du PS, un hiatus commode entre « grands candidats » putatifs, s’efforçant de calmer le jeu et de garder le contrôle sur les primaires, et outsiders plus pressés d’en découdre. De ces lignes de partage découlait la situation incertaine que l’on connaît, avec une gauche hésitant sur l’attitude à adopter face à la droite dure, et un PS s’endormant dans un faux rythme et des débats sans issue (calendrier électoral, dispute transformateurs vs. réalistes, nécessité ou non d’attendre l’homme providentiel du FMI).

La sortie du bois de Ségolène Royal vient chambouler ce paysage ronronnant pour une raison très simple : la proposition et le positionnement politiques qu’elle représente ne se laissent pas contenir dans les clivages mentionnés ci-dessus. Issue du cœur de l’establishment politique – l’ENA et la mitterrandie – elle a cependant régulièrement été taxée de populisme depuis 2006, pour des idées que reniait même alors Mélenchon – les jurys populaires – ou des formulations douteuses récurrentes dans son discours, comme l’opposition entre peuple et « sachants ». Hiérarque socialiste de longue date, elle n’en a pas moins incarné la possible rénovation du PS lors de son dernier congrès, et a même mis en œuvre le dépassement de ce dernier avec le mouvement Désirs d’Avenir. Prudente dans ses positions budgétaires et économiques lors de la dernière présidentielle – l’idée d’un redéploiement de l’appareil d’État comme condition de toute politique de réforme, la prise en compte de la dette, la défense du marché comme milieu naturel – elle est également capable de parler avec une crédibilité certaine pour « les petites gens » et contre le « système ». Quant au quatrième clivage, entre types de candidatures, elle le fait voler en éclat par sa déclaration ; ni actuelle patronne du PS, ni ex-premier secrétaire peinant à refaire surface ; ni sauveur d’outre-Atlantique, ni « Obama de la Bresse » ; pas vraiment en position de force au sein de l’appareil socialiste, mais néanmoins dernière candidate à la présidentielle. Autant d’ambigüités qui singularisent cette entrée en lice, qui pourrait bien sérieusement rebattre les cartes, quelle que soit son issue finale.

Car on ne voit pas comment la lente hâte avec laquelle se dessinaient les événements au sein du PS pourrait ne pas s’en trouver perturbée. Les primaires ne se limitent plus à un tour de chauffe entre candidatures de témoignage ; les appels à l’unité et au travail de fond tombent à plat ; le pacte qui avait fait tant jaser n’est plus la saine entente de tous les poids lourds socialistes, mais se trouve rabaissé à la continuation de l’accord « carpes et lapins » du congrès de Reims ; enfin et surtout, les postures d’attente et de temporisation deviennent fort complexes à tenir, au risque de perdre rapidement beaucoup de terrain. En mal comme en bien, en somme, Royal vient avec ce coup de poker de donner un brutal coup d’accélérateur à la partie de 2012. Faites vos jeux !

Romain Pigenel

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir une femme journaliste

On n’est jamais si sûr qu’une idée ou une idéologie a imprégné en profondeur une société, que quand elle en vient à se transformer en une pure et simple évidence, que plus personne n’ose ou ne songe à questionner. Exemple parmi d’autres : dans le cadre de la moralisation des rapports entre médias et politique, il semble désormais y avoir une règle automatique, dérivée de la fameuse « jurisprudence Anne Sinclair », selon laquelle tout(e) journaliste dont le (la) conjoint(e) est une personnalité politique dotée de hautes responsabilités, devrait être mis(e), ou se mettre, sur la touche. Les cas d’application de cette règle étaient jusqu’ici limités à quelques configurations particulières, du type « ministre en exercice + journaliste TV de premier plan » ; la décision d’I>Télé ce jour d’évacuer de l’antenne Audrey Pulvar, coupable de relation sentimentale officieuse avec Arnaud Montebourg – lui-même inculpé, si l’on peut dire, de candidature à la candidature socialiste – marque un net durcissement de cette réglementation tacite, qui change à la fois de degré et de nature.

Que dit I>Télé ? « Nous avons préféré arrêter l’émission [d'Audrey Pulvar] pour éviter toute forme de suspicion. J’ai une confiance totale en Audrey, son impartialité n’est pas remise en cause. Je pense que cela [poursuivre la présentation de l’émission] n’aurait pas été confortable pour elle, face à certains invités […] C’est une mesure de prudence, d’éthique et de déontologie. A partir du moment où le rendez-vous Audrey Pulvar Soir est tourné vers la politique, il était difficile de maintenir l’émission avec une journaliste compagne d’un candidat déclaré à l’élection présidentielle ». Prudence, éthique, déontologie : les mots magiques sont lâchés. Pensez donc : dans une ère du soupçon médiatique, où les relations incestueuses et douteuses des organes de presse avec le(s) pouvoir(s) sont systématiquement dénoncées par une partie de l’opinion et de la classe politique, à une époque où les Schneidermann et autres Pierre Carles peuvent sévir en toute liberté sur Internet pour dénoncer les petits arrangements entre amis, l’affirmation d’une moralité à tout épreuve, et toute initiative permettant d’en attester, vaut plus cher que de belles pages de publicité bien remplies d’annonceurs. Il s’agit de rétablir la confiance du lectorat envers une presse et des médias qui, il est vrai, ont un don certain pour la mettre à rude épreuve. Mieux encore, invoquer ces valeurs éthiques permet d’empêcher tout débat, toute discussion sur leur emploi : si le débarquement d’Audrey Pulvar a été largement mentionné dans les médias, il semble pour le moment, à une seule exception près, tétaniser les commentateurs et le monde politique et médiatique.

Mais parce que l’éthique et la morale sont précisément devenues des valeurs d’affichage très bankable, voire un simple fond de commerce pour certains responsables politiques à qui elles tiennent lieu de programme ou d’idées, il est capital de s’arrêter un instant et de faire preuve d’une prudente circonspection quand ces termes sont prononcés, ou, pire, brandis en étendard. On commencera par remarquer une certaine dissonance dans les explications de la chaîne d’information, qui d’un côté parle de déontologie, et de l’autre affirme que l’impartialité de la journaliste n’est pas en cause ; il s’agirait juste de prévenir son potentiel inconfort, en cas d’interviews d’autres candidats. La placardisation comme mesure d’agrément ? Plus remarquable encore, alors que la jurisprudence Sinclair s’appliquait à des responsables de premier plan en exercice, on reproche ici à Montebourg une virtuelle accession à la fonction présidentielle, doublement virtuelle même, puisque le Monsieur Rénovation du PS n’est pas encore candidat, mais candidat à la candidature via les primaires. Autre virtualité encore, celle de la relation entre les deux pipoles, qui n’est même pas de l’ordre du mariage, mais du concubinage (?) supposé. Mais admettons. Admettons qu’I>Télé se soit décidé à atteindre des niveaux de zèle inédits (Valérie Trierweiler doit avoir quelques sueurs froides), au nom de l’éthique, de la déontologie et de la morale ; cette décision, et celles du même acabit qui la suivront à n’en pas douter, vont-elles réellement dans le sens d’un assainissement de la vie médiatico-publique ?

De même que le populisme se caractérise par sa référence quasi mystique à un peuple indéfini, le moralisme s’identifie par son appel à une morale (ou déontologie, éthique, etc.) entendue comme évidente, mais jamais détaillée, et qui ne connaît d’autre loi que celle du toujours plus – celui qui tape le plus fort sur la table, ou qui crie le plus bruyamment au loup, est plus moral que son voisin. Le rationnel s’incline alors devant l’émotionnel et les apparences. Appliquons à l’éviction d’Audrey Pulvar. La liaison sentimentale et reconnue entre responsable politique et journaliste est-elle contraire à l’éthique ? La suspicion est celle d’un biais dans le traitement de l’information, à savoir – on suppose – qu’il faudrait craindre que Madame donne un éclairage trop favorable à Monsieur, ou au contraire attaque et piège les adversaires de Monsieur quand elle les interviewe. Si c’est bien ce doute qui nourrit les jurisprudences à répétition, alors elles sont d’une grande naïveté. On peut même leur opposer une analyse inverse : Madame étant connue comme liée à Monsieur (les mises à l’écart opérées jusqu’ici n’ont eu pour victimes que des liaisons (re)connues), il est évident que l’attention des spectateurs est démultipliée sur son traitement de l’information, et encore plus quand l’information concerne Monsieur. Qui pourrait croire Anne Sinclair ou Audrey Pulvar assez sottes pour tordre manifestement, au vu et au su de centaines de milliers de téléspectateurs, leur journal télévisé en faveur de leur conjoint ? On pourrait même dire qu’une fois ce genre de liaisons rendues publiques, elles sont complètement neutralisées ; à la rigueur, on peut s’attendre alors à ce que les conjoint(e)s journalistes exagèrent même dans le sens inverse, pour donner des gages d’impartialité (la chose s’est déjà vue avec Estelle Denis sur M6, lors de la piteuse sortie des Bleus à l’Euro 2008, au sujet de Raymond Domenech). Ce qui ronge le journalisme, ce sont ses éventuels rapports occultes avec les pouvoirs (politique, économique, etc.) ; ceux-ci ne se limitent nullement à des histoires de cœur ou de coucheries, et sont tout autant (si ce n’est plus) opérants. En outre, il est absurde d’attendre des journalistes  (êtres humains parmi d’autres) qu’ils soient absolument indépendants et impartiaux, vierges de toute influence ou de toute appartenance à des réseaux ; l’objectivité n’est pas l’absence de déterminations subjectives, mais au contraire l’honnêteté quant à ces déterminations. Ou pour dire les choses plus simplement, l’essentiel n’est pas de vérifier si un journaliste a des inclinations personnelles (qu’elles soient idéologiques, sentimentales, politiques …), mais de savoir s’il les camoufle pour donner une fausse impression de neutralité, ou s’il les assume honnêtement.

Si l’on considère froidement ces éléments, on peut en venir à voir l’acte d’I>Télé non plus comme une décision courageuse ou exemplaire, mais comme une manipulation médiatique soigneusement orchestrée, à but autopromotionnel. Quand la chaîne d’information évince une journaliste en vue au nom de l’éthique, elle dit subliminalement deux choses ; d’une part, regardez comme je respecte la déontologie ; d’autre part, ne voyez pas de relations d’influence entre pouvoir et médias ailleurs que dans cette configuration conjugale, qui reste tout de même exceptionnelle. Un coup, je me mets en valeur, un autre coup, je m’exonère. Chapeau les artistes !

Il est donc essentiel de discuter cette décision, plutôt que de se limiter à quelques timides réserves exprimées par les principaux intéressés. Et d’appeler les choses par leur nom. La morale n’est pas l’affichage de la morale ; on peut comprendre que la vision d’un président de la République (ou d’un ministre important) interviewé par son conjoint peut perturber les citoyens, sans remettre en cause la qualité de l’information elle-même – mais alors, disons-le simplement, et n’allons pas parler de déontologie et d’éthique, qui sont tout autre chose. Quelques vraies questions de déontologie, au contraire : qui finance I>Télé, et comment ? Quelle liberté est accordée par la chaîne à ses journalistes, quel degré de contrôle éditorial ? En quelle mesure fait-elle un vrai travail d’information et non seulement de commentaire superficiel de l’écume de l’actualité ? Pourquoi a-t-elle donné une tribune régulière à Robert Ménard, qui vient apporter un contrepoint que l’on qualifiera de douteux, pour rester poli, aux journaux télévisés de la chaîne ? Enfin, qu’est-ce qui est le moins déontologique, une (tiens !) journaliste noire (re-tiens !) maquée à un très hypothétique candidat à l’Élysée, ou le fait de s’engager dans la course au populisme rance avec un super-Zemmour conspirationniste ?

Romain Pigenel

Les mots de la politique (1) : « retrouver sa liberté »

Matignon est un enfer ; c’est entendu. Tout le monde compatit désormais, en France, à l’âpreté de la mission de chef de gouvernement. Mais il est un calvaire moins connu, que le remaniement light a permis de dévoiler depuis ce week-end : celui des prisons ministérielles. Oui, maroquin rime moins avec baldaquin qu’avec pantin ou mannequin. Le citoyen attentif a ainsi eu l’occasion d’entendre, avec une régularité défiant celle des éléments de langage dans la bouche d’un Dominique Paillé, un même mot revenir dans les réactions de tous les recalés de Fillon 3 : la liberté.

Là où l’opinion un brin malveillante, et projetant peut-être ses propres tares, ne lit que rancœur et aigreur, le sentiment qui anime d’abord la charrette des licenciés est un soulagement qui n’est pas sans évoquer – toutes proportions gardées bien entendu – Ingrid Bettancourt échappant aux FARC, ou Aung San Suu Kyi quittant son domicile. Bockel ? « La Gauche moderne [son parti] va désormais être très libre au sein de la majorité de faire vivre l’esprit de la réforme juste ». Rama ? « Je retrouve ma pleine et entière liberté de parole et d’action au service de mes nouveaux engagements ». Fadela ? « Aujourd’hui, le temps militant commence. C’est en femme libre que je continue à me battre pour la République et les valeurs qui m’animent, les valeurs de justice, d’égalité, de fraternité et de laïcité ». Borloo, qui vient pourtant de rater Matignon d’un doigt ? « Je préfère (…) retrouver ma liberté de proposition et de parole ». Quant à Hervé Morin, c’est son porte-parole qui nous apprend qu’il « récupérera sa liberté d’action et pourra alors mener un travail de fond efficace », grâce à son éviction.

Il est toujours gênant d’analyser froidement des déclarations qui sont d’abord l’expression d’une émotion intime. Mais qu’apprenons-nous ? Qu’être ministre, c’est être privé de sa « liberté d’action » comme de sa « liberté de parole ». On s’imagine d’ordinaire qu’homo apparatchikus apparatchikus, ivre de pouvoir, se bat à mort avec ses semblables pour intégrer une équipe ministérielle ; que dans les périodes précédant un remaniement, les téléphones chauffent à blanc à force d’harceler l’Elysée et Matignon pour se placer et décrocher un strapontin, aussi modeste soit-il. Il n’en est donc rien : l’entrée en ministère, et même en secrétariat d’Etat, est avant tout un sacrifice et – n’ayons pas peur des mots – une aliénation au sens propre du terme. Une aliénation qui s’étend même, nous l’apprenons avec Bockel, au parti d’origine du malheureux élu. On devient ministre pour apprendre à abandonner ses « valeurs », ses engagements, toute illusion sur la liberté d’action, dans un mélange de masochisme et d’honneur républicain. Pour apprendre à se taire ou à ne pas dire ce qu’on pense. Pire, le ministère est aussi l’expérience de l’inefficacité et de la superficialité, puisque comme le révèle l’entourage d’Hervé Morin, c’est seulement une fois éjecté du commandement de nos armées qu’il « pourra alors mener un travail de fond efficace », enfin.

Cette révélation nous engage à reconsidérer avec un œil neuf le bilan et la responsabilité des ministres. Ne dites plus « untel a été mauvais » : untel n’a simplement pas pu s’exprimer, du fait de son état de ministre. Les malheureux candidats désignés d’office déposent, quand ils entrent en fonction, toute capacité d’initiative personnelle, qu’ils « retrouve[ront] » bien entendu lors de leur retour à la vie civile. La politique charterienne d’Hortefeux puis de Besson ? Probablement conçue et appliquée comme dans un état second par ces messieurs. La réforme des retraites menée à la schlague par Woerth ? Il l’aurait co-élaborée de bout en bout, lui en aurait-on laissé le choix, avec les travailleurs. Le plan banlieue d’Amara ? Sans aucun doute ardemment souhaité par la « militante » lors de sa nomination, mais envolé ensuite avec sa liberté de « femme ». On comprend mieux également les malheurs de Rama Yade, dénonçant sincèrement le train de vie des Bleus tout en étant obligée – satanée contrainte ministérielle – de dormir elle-même dans un hôtel de luxe en Afrique du Sud, au mépris de sa volonté.

L’histoire ne dit pas quelle est cette force perverse qui paralyse les ministres, et qu’ils n’osent pas nommer directement, se contentant de la décrire en creux par l’évocation de la liberté retrouvée. Cruel paradoxe de la politique : sans responsabilité, on est libre d’agir et de penser ; en poste, on se perd, on s’annihile. Si Morin et consorts n’avaient pas été au gouvernement, ils auraient été d’excellents ministres.

Si vous croisez un jour un ministre en exercice, ne vous fiez pas à son allure conquérante, à son pas pressé ou à l’essaim de collaborateurs et de journalistes qui bourdonnent autour de lui : tentez d’accrocher son regard. Vous y trouverez comme une petite flamme triste, un appel à l’aide muet derrière les barreaux de son costume rayé ou de son tailleur. Libérez les ministres !

Romain Pigenel

La politique expliquée par les mots c’est ici.

Il est plus facile pour un Chrétien …

Le tintamarre médiatique organisé autour de l’accueil de réfugiés irakiens chrétiens, largement commenté et accompagné par Eric Besson, ne peut qu’attiser la curiosité de l’observateur attentif de la vie publique française. Depuis 2007, le discours de l’Elysée et des deux emblématiques ministres de l’immigration et de l’identité nationale – Brice Hortefeux puis Eric Besson – a été tout aussi clair que leurs pratiques : affirmation d’une part, d’un besoin de rigueur et de maîtrise sur les flux migratoires (d’où la gestion avec une poigne de fer des affaires de sans-papiers), et d’autre part d’une générosité parallèle sur les demandes d’asile ; politique de durcissement et de fermeture des frontières, dans les faits, pour une catégorie de migrants comme pour l’autre. Si on peine à se souvenir d’épisodes valant preuve de la « générosité » vantée par Eric Besson, il n’y a pas besoin de faire un gros effort de mémoire pour retrouver pléthore de cas médiatisés d’intransigeance féroce et d’arguties juridiques à l’encontre de demandeurs d’asile, sans parler de tous les dossiers anonymes sur lesquels se battent les associations spécialisées. Ni de la loi Besson.

Dans ce contexte et avec ce passif, la grande attention portée à la situation des Chrétiens d’Irak (d)étonne. On ne peut évidemment que se réjouir du zèle dont ils bénéficient ; ce qui est plus questionnant rétrospectivement, en revanche, est la froideur (litote) avec laquelle ont été traitées d’autres demandes antérieures, relatives à des Afghans ou à des Kurdes notamment.

Il faut donc écouter très attentivement les explications données par Besson. « Avec cette décision, la France est fidèle à sa tradition républicaine de l’asile, et à son héritage de solidarité avec les minorités religieuses présentes en Orient depuis deux millénaires ». Le ministre de l’identité nationale est tout à fait explicite : ce n’est pas simplement la tradition du droit d’asile qui joue en faveur des malheureux Irakiens – et heureusement pour eux, au vu de la manière dont ladite tradition est respectée sous l’ère Sarkozy – mais également une tradition de solidarité avec des minorités religieuses. En l’occurrence, le pluriel est bien exagéré ; chacun a bien compris que c’est de minorités chrétiennes qu’il s’agit, et que cette caractéristique n’est sans doute pas étrangère à la qualité de leur accueil et à sa mise en scène.

Si l’on accepte par ailleurs comme hypothèse que Nicolas Sarkozy est désormais entré en pré-campagne pour sa réélection et que toutes les décisions prises et abondamment relayées par ses ministres sont pensées dans cette perspective, cette séquence peut se comprendre sous un jour nouveau. Quel est le message passé à l’opinion ? Tout d’abord, qu’une certaine humanité est possible dans le traitement sarkozien des étrangers, dans le cadre très particulier du droit d’asile ; ceci pour rattraper le traitement estival des Roms qui avaient pour seul bagage, il est vrai, leur réputation de voleurs et de mendiants, et échappaient donc plus facilement au statut de victimes. Parallèlement, c’est un message qui est envoyé aux Chrétiens, électorat que l’on dit très ébranlé à la fois par la dérive bling-bling et par l’épisode des Roms : le couple Sarkozy-Besson est capable de charité, ou mieux encore, de charité envers les Chrétiens. Mais cette sorte d’exclusivité de la charité peut aussi se comprendre de façon plus large.

Car il ne faut jamais oublier que depuis 2007, immigration et identité nationale sont intimement liées dans l’idéologie sarkozyste et dans le fonctionnement même du ministère dédié. Le grand débat sur l’identité nationale avait pour but de révéler celle de la France, notamment en s’appuyant sur l’histoire du pays, histoire qui doit, aux yeux du candidat comme du président de la République, assumer complètement sa part religieuse. Nicolas Sarkozy est même allé plus loin, reprenant à plusieurs reprises à son compte l’idée de racines chrétiennes de la France : « Ce fut une erreur de tourner le dos à notre passé et de renier d’une certaine façon des racines qui sont évidentes […] il suffit de survoler la France pour voir ce long manteau d’églises » ; « Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes […] La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes ».

Alors qu’Eric Besson met au cœur de son ministère la transformation des immigrés en bons Français , et que les polémiques à répétition sur la burqa, la polygamie ou les violences ont démontré combien on attend de ceux-ci qu’ils donnent sans cesse des preuves de leur bonne intégration (sous peine d’être expulsés du corps national), le fait que l’on s’apprête à accueillir sans difficulté les malheureux Irakiens non pas au titre de leur malheur en soi, mais à celui de leur condition de minorité chrétienne conduit à la déduction suivante : dignes d’être accueillis parce que bons Français en puissance, bons Français parce que Chrétiens, et donc compatibles avec notre identité nationale, qui ne se limite pas à des lois mais intègre des valeurs et une histoire, et en son sein – on le suppose – les fameuses racines chrétiennes.

D’un côté, les polygames musulmans dont on étudie la dénaturalisation, de l’autre les Chrétiens martyrs dont on favorise l’acceptation. La distinction tacite est claire et à même de séduire tous ceux, au-delà de l’électorat chrétien, qui aiment penser la nation en termes substantialistes : les Chrétiens du Moyen-Orient ont beaucoup en commun avec nous, les Kurdes un peu moins, les Afghans encore moins, surtout quand l’actualité de leur pays se complexifie et qu’il n’est plus si évident que l’on puisse opposer gentils Afghans opprimés et méchants oppresseurs talibans.

Donner des gages d’humanité, rassurer les Chrétiens et illustrer de façon subliminale une conception de l’identité nationale qui a fait ses preuves, électoralement parlant : charité bien ordonnée, après tout, commence par soi-même. Une maxime biblique légèrement modifiée pourrait peut-être être ajoutée au frontispice du ministère de l’immigration : il est plus facile pour un Chrétien de passer par le chas d’une aiguille – nos frontières bien étanches – que pour tout autre demandeur d’asile.

Romain Pigenel

Jean-Luc, vous aimez les chiens ?

Mélenchon vs. Drucker : c’est ce qu’on appelle une affiche. Quoi de plus éloignés, voire opposés, que le Georges Marchais de l’ère des subprimes (« Qu’ils s’en aillent tous ! ») et le confident quelque peu doucereux des pipoles (« Vivement dimanche ! ») ? Affiche buzzée et présentée comme telle par les deux intéressés, le premier expliquant qu’il a dû braver les mises en garde de ses amis pour participer au « vaisseau amiral du divertissement dépolitisant », quand le second relate que ses coulisses n’ont « jamais été aussi remplies de journalistes ». D’où de grandes interrogations existentielles avant de se plonger dans cette rencontre au sommet : l’ami des chiens va-t-il échapper à l’aboyeur public n°1 ? Face à l’animateur de Champs Elysées, celui du Front de Gauche va-t-il s’adoucir ou au contraire affirmer son « caractère », comme on dit pour le fromage ? Le « peuple » est-il soluble dans le people ?

Les amis de « Jean-Luc » n’ont pas tort : l’émission de Michel Drucker occupe une place singulière dans le PAF. Elle reste finalement un des quelques rendez-vous imposés pour les hommes politiques en campagne, ne serait-ce que parce qu’elle constitue peut-être la seule émission à forte audience entièrement dédiée à un seul invité. Elle contribue ainsi activement à la représentation médiatique de la politique et, il faut bien l’avouer, à la dévitalisation de celle-ci. On vient d’abord chez Drucker pour présenter son parcours personnel, ses amis d’enfance, ses goûts artistiques, sans débattre de rien ni se confronter à d’autres responsables politiques ; le fond politique, justement, quand il y en a, prend la forme d’une actualité livresque (plus exactement, la présentation d’une couverture à l’écran) ou des réponses aux quelques questions de Claude Sérillon et Jean-Pierre Coffe ( !). Entre le velours rouge des sièges et la voix ouatée d’un Drucker tout en tact et discrétion, on vient s’émouvoir, dans une ambiance cotonneuse de dimanche après-midi, sur des photos d’enfance, écouter chanter en chorale la femme d’un premier ministre (Raffarin) ou compatir avec Ségolène Royal de la « bigamie » dont elle a été la victime. Michel Drucker a beau être un « homme gentil », comme le déclare Mélenchon en guise d’introduction, il n’en reste pas moins l’animateur d’une entreprise hebdomadaire de transgression entre vie publique et vie privée, et d’anecdotisation du politique ; et si une de ses qualités, comme le dit là encore le tribun du Parti de Gauche, est de « laisser parler les gens », comment en profitent concrètement ses invités – et en l’occurrence, le grand pourfendeur des journalistes « à petite cervelle » et de la pipolisation du débat politique ? Entrer dans le cockpit de l’avion médiatique, oui, mais pour le détourner dans quelle direction ?

La séance commence curieusement : Mélenchon affirme d’abord qu’il a accepté l’invitation pour corriger son image. Soit. Et c’est précisément d’image, d’aura, de réputation qu’il s’agit d’entrée de jeu. Mélenchon ? « Une vie d’engagement ». Re-soit. Arrive un copain d’école, éducateur spécialisé, qui décrit un jeune Mélenchon déjà exceptionnel, délégué de classe et tribun lycéen, avant de quitter le plateau sur un appel à la retraite à 60 ans. Puis on évoque le passé d’enseignant du député européen – « Écoutez le philosophe, Drucker ! » – avant d’illustrer un extrait de Laurel & Hardy d’une sentence définitive (« le rire a une valeur subversive […] libératoire ») et d’expliquer que si Hollande n’est pas vraiment drôle (« le schtroumpf hilare »), Royal, Aubry et DSK ne le sont pas du tout, mais Marie-George Buffet si, vraiment. On apprend ensuite que « Méluche » a un autre copain qui va en manif’ « en bicyclette » ; qu’il aime le cirque, le théâtre de rue, la chanson engagée, Francis Cabrel et la diversité (« nous sommes un seul peuple ») ; qu’il a écrit lui-même ses « onze livres » ; et que « le peuple », justement, c’est « cette grande majorité qui doit se plier à l’ordre ». Suivront une intervention d’une puissante sagacité de Clémentine Autain (c’est la « gauche de gauche, pas pasteurisée », « la gauche qui bouge encore », et d’ailleurs Mélenchon est toujours « à la recherche de jeunes vraiment de gauche ») ; un hommage à l’opéra, qui le « bouleverse », mais dont il profite peu car « il passe son temps en réunions » politiques ; une dénonciation sur fond de guitare manouche de « l’ambiance abominable contre les gens du voyage » ; une évocation d’un anniversaire qui compte pour lui, le 21 janvier, celui de « la mort de Louis XVI » et enfin un vibrant appel à la « révolution citoyenne », car il faut « vivre dignement », sans « cupidité » ni « accumulation ».

La mécanique est parfaitement huilée, et donne une irrépressible envie d’écouter un album de Zebda en mangeant une merguez-frites sur le coin d’un zinc. On sort néanmoins de ce rituel dominical avec un doute – qu’a-t-on vraiment entendu, appris, en plusieurs heures de compagnonnage télévisuel ? Au fond, une seule chose, martelée imperturbablement minute après minute : Jean-Luc Mélenchon est de gauche, mieux, il est la gauche, jusqu’au bout des ongles. Toutes les cases sont consciencieusement cochées, le parcours aussi impeccable qu’édifiant, les amis, les goûts anti-bling bling, le langage, les accents radicaux (« il faut abattre le capitalisme […] je ne suis pas dans une promenade de santé, je suis en lutte […] je recommande de lire Marx »), et bien sûr le Parti – « de gauche », comme il se doit. Tout est là pour faire gauche. Et le contenu ? Il faut attendre la deuxième partie de l’émission, et les pourtant bien sages questions de Coffe et Sérillon, pour enfin aller – un peu – sur le fond. On n’est pas déçu : imposition à 100% de tout revenu au-delà de 30 000 euros mensuels, multiplication des référendums, rapprochement stratégique avec la Chine contre « l’impérialisme militaire américain ». Carton plein ! Et que le pauvre Sérillon s’avise de tenter une légère remarque sur l’agressivité peut-être outrancière de l’ex-socialiste contre les journalistes, ou sur l’absence de toute condamnation de la dictature chinoise dans son livre, et c’est alors un numéro bien rôdé qui s’enclenche – « vous êtes pétris de corporatisme […] c’est du Maurras 2010 » … C’est que Mélenchon, « homme de gauche », est forcément avec « les cadreurs et les techniciens » plutôt qu’avec les journalistes aux ordres. Tout coule, d’évidence en évidence, en éludant toute complexité. Quod erat demonstrandum : Saint-Jean-Bouche-d’Or a bouclé son tour de piste.

N’en déplaise à ceux qui fustigent, le nez pincé, son archaïsme, Jean-Luc Mélenchon est terriblement moderne. Un homme parfaitement de son temps. Il a compris que ces médias qu’il dénigre – à raison – ne fonctionnent que sur l’apparence, la suggestion, le stéréotype, et qu’il suffit de bien jouer son rôle pour faire du bruit, en choisissant judicieusement son émission. Drucker est en l’occurrence un choix habile ; un espace télévisuel où il n’y a aucune chance qu’on lui oppose des questions vraiment gênantes ou un interlocuteur à sa mesure. Il peut donc agiter en toute impunité son sabre en mousse et promener sa panoplie très étudiée de « gauche non pasteurisée », aussi minutieusement marketée et conçue que ces chanteurs préfabriqués que façonnent les maisons de disques pour conquérir un public ciblé. On pourrait croire qu’un militant se réclamant de la gauche émancipatrice a à cœur d’utiliser un espace aussi populaire et libre que celui de Michel Drucker pour faire passer quelques idées fortes, réalistes, utiles ; mais il s’accommode finalement très bien d’un parlez moi de moi, y a qu’ça qui m’intéresse dont il ne tolérerait pas le millième chez un journaliste politique. Exercice qui lui permet, cerise sur le gâteau, de venir décerner des certificats de gauche à l’animateur l’interrogeant anxieusement, à plusieurs reprises, sur son ressenti sur le déroulé de l’émission.

Le succès grandissant de cette gauche chromo et nostalgique, recyclant un folklore pseudo-ouvriériste coupé de la réalité et de la diversité des classes populaires réelles, devrait interroger les responsables politiques se revendiquant d’un progressisme plus moderne. C’est leur silence et leur confusion qui ouvrent la voie à des discours revenant à la simplicité – fût-elle feinte ou trompeuse – et à des marqueurs clairement identifiables. Dans un climat général de régression chaotique, il est toujours plus rassurant de se raccrocher à une madeleine de Proust au goût prononcé, qu’à un plat expérimental et au fumet peu affirmé. Au risque de déguster une bonne soupe à la grimace dans un peu moins de deux ans.

Romain Pigenel

Projet, avec un P comme patchwork

« Les conditions objectives d’une défaite de Sarkozy sont réunies ». Phrase, à la fois banale et frappante, dont la paternité revient à François Hollande. Si l’idée est désormais dans l’air du temps et dans le langage de la gauche, sa formulation est étonnante : elle suggère que toute la question de 2012 se concentre sur la personne du président de la République, sur son échec ou son succès, qui seraient fonction d’une série de variables – état de l’économie, santé sociale, opinion … et « projet de la gauche », bien entendu. Une « condition objective », parmi d’autres ; comme si le sarkozysme était une force naturelle, impérieuse, sur laquelle on ne pourrait avoir de prise que dans une conjonction heureuse de conditions favorables.

Un autre constat est pourtant désormais tout autant monnaie courante au PS et à gauche : l’antisarkozysme ne suffit pas, il faut autre chose, un projet, une vision pour la France, une bataille idéologique, un rapport de force, un clivage gauche-droite. On ne saurait mieux dire. Pour autant, ces efforts verbaux sont-ils suivis d’effets ? On peut en douter ; il suffit de faire un test rapide, demander à un sympathisant de décrire l’orientation générale du PS, ou, question plus simple, une mesure forte portée par le même parti. Mon expérience personnelle en ce domaine est quasi systématique : si mes interlocuteurs reconnaissent sans difficultés le travail d’opposition mené par le parti socialiste, ils peinent beaucoup plus à décrire son positionnement, ou à rendre compte d’un axe marquant de son discours qui ne soit pas négatif – abolir le bouclier fiscal, lutter contre l’élévation de l’âge de la retraite, etc.

Et pourtant, le PS parle, produit, écrit, d’abondance même. Les députés et responsables multiplient les notes à la Fondation Jean Jaurès ou à Terra Nova. Le Laboratoire des Idées produit de copieuses synthèses qui viennent nourrir les tout aussi copieux textes du projet pour 2012, validé tranche par tranche depuis le printemps. Le texte sur « l’égalité réelle », en phase terminale d’élaboration, est un bon exemple : un feu d’artifice consciencieux de mesures en tous genres, depuis le service public de la petite enfance jusqu’au « bouclier rural » (!), en passant par l’allocation autonomie pour les jeunes. Des idées, des propositions, des segments de programme présentés comme sérieux et crédibles. Tel était aussi le contre-projet socialiste sur les retraites : deux pages, dans sa version courte, d’explication, de pédagogie, de subtil équilibre entre retraite à la carte, taxation de la finance, défense des 60 ans et aide à l’emploi des séniors.

Abondance de biens (intellectuels) ne nuit pas ? A voir. Tant que tout le monde est arque-bouté en contre, le patchwork tient, à défaut d’être très lisible. Mais qu’une brebis égarée oublie un instant le « devoir d’unité », et alors la confusion, et le doute, se font jour. C’était le cas sur les retraites, où un billet sur le blog d’un élu du courant Hamon-Emmanuelli a suffi à déclencher une phase de flottement aussi symptomatique que problématique, sur le sens réel du maintien claironné par le PS de la retraite à 60 ans (A taux plein ? Fortement réduite ?). On a ainsi le sentiment que cette profusion d’écrits, de propositions, d’idées, a au moins deux fonctions et effets ; donner une image de sérieux, donc ; mais aussi noyer dans la masse la diversité, pas vraiment résolue, d’un parti qui cherche son identité, après – enfonçons quelques portes ouvertes – la « fin des idéologies », la chute du mur de Berlin et la crise du capitalisme financier.

Encore convient-il de définir la nature de cette diversité. Elle ne correspond plus à des affrontements clairs entre lignes politiques fermes, « sociaux-démocrates » contre « socialistes de gauche », « libéraux » contre « républicains », « productivistes » contre « écologistes », mais à de complexes (et parfois confuses) variations individuelles. Certes, des aspects de ces conflits originels subsistent, ou sont instrumentalisés pour justifier telle posture ou telle candidature à la primaire. Mais sur le fond, les anciennes digues ont assez largement cédé : le « juste-échange » symbolise une sorte de paix des braves autour du protectionnisme ; tout le monde s’est converti à la critique de la mondialisation financiarisée, autrefois apanage des altermondialistes ; la défense des services publics – même dans le texte dirigé par Benoit Hamon – se fait « sans fétichisme » et en affirmant la nécessité de leur « individualisation ». Pour autant, ces compromis mous sont plus le résultat de la dégénérescence des anciennes identités de courant que d’une vraie adhésion positive à un nouvelle ligne générale socialiste ; en conséquence, ils n’ont pas de stabilité, sont peu prégnants dans l’opinion, et génèrent d’innombrables tangages à la moindre occasion – comme sur les retraites.

Une question fondamentale est donc posée : le parti socialiste (et plus largement la social-démocratie) a-t-il encore une identité, autre que son histoire et l’inertie de son puissant appareil d’élus ? Quel est le sens contemporain d’un concept et d’une doctrine nés dans une situation historique, économique, sociale et technologique en vérité fort différente ? Pourra-t-on indéfiniment lui administrer rustines, appendices et autres greenwashing de circonstance, sans réfléchir au sens et à la cohérence de l’ensemble ?

Cette difficulté idéologique globale est aggravée par une organisation partidaire bancale issue du dernier congrès. Le Congrès de Reims, c’est la victoire de la candidate d’une motion minoritaire (et sans identité très marquée), portée par un ensemble hétéroclite de forces avec lesquelles il faut composer à tous les moments de la vie du parti, de même qu’avec les vaincus de l’époque. Ce mode de travail se reflète directement sur les textes des conventions du projet, chacune étant confiée à un des quatre courants issus de Reims, et chacune reproduisant ensuite en son sein ce mode de fonctionnement choral, et la recherche systématique du moyen terme ! Comment s’étonner alors du résultat lui-même complètement rhapsodique : une convention sur le social sous le signe de « l’égalité », une autre sur l’économie louchant du côté du développement vert et de la « croissance autrement », une autre encore sur l’international prenant une posture réaliste … On ne repère aisément ni fil conducteur, ni concept unificateur (le care de Martine Aubry n’est décliné nulle part), ni analyse commune de l’état de la société, ni grand discours structurant sur le futur souhaité par la gauche ; inversement, ces textes ne se présentent pas non plus comme des boîtes à idées, et aucun « remue-méninges » militant n’a précédé leur élaboration, ce qui limite d’autant plus leur appropriation par les adhérents du parti. On renvoie, pour leur genèse, au fait que le contact a été rétabli avec « les intellectuels et les experts » ; lesquels ? Dans quelle perspective, suivant quels critères de sélection ? A force de raccrocher au petit bonheur idées d’experts, mesures d’inspiration politique, et concepts dans l’air du temps, on en arrive même parfois à d’étranges contradictions : ainsi le dernier texte parvient-il, à quelques lignes de distance, à commencer par dénoncer la stigmatisation de la jeunesse, pour ensuite préconiser le service civique obligatoire, qui revient pourtant à sanctionner le manque de civisme des mêmes jeunes !

Tout se passe comme si on misait secrètement sur une martingale, un coup de bluff au dernier moment pour emporter le tout et restituer une identité et une cohérence hésitantes – soit une candidature providentielle, soit l’effondrement de Nicolas Sarkozy et un puissant vote « contre » en faveur du premier parti de l’opposition. En attendant les bien tardives primaires qui pourraient apporter cette solution, il faudra encore, des mois durant, faire avec cette discrète cacophonie, qui participe sans doute à la faible confiance des Français dans la capacité de l’opposition à faire mieux que la droite. Le ou la candidat(e) qui sera ultimement désigné(e) devra ensuite, en quelques mois, rattraper le temps perdu sur ce point, tout en menant campagne face à la droite. 2007, deuxième ?

Romain Pigenel