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Parlez-vous le Jean-François Copé ?

Cette semaine, Jean-François Copé a pris sa plus belle plume pour rompre le silence et s’adresser aux militants de son parti, sans doute un peu perdus dans la socialomania actuelle. Variae s’est procuré un exemplaire de la missive et a décidé, dans un esprit de justice et d’équité républicaines, de la publier in extenso, pour rétablir l’équilibre du temps de parole sur ce blog qui sert beaucoup trop de tribune à de dangereuses idées gauchistes. Mais l’on n’entre pas aussi simplement dans le langage du lider maximo de l’UMP, qui recèle son lot de subtilités, d’équivoques, de métaphores et de faux-amis. Afin de faciliter la lecture de ce courrier et de le rendre accessible au plus grand nombre, Variae vous en propose, à titre gracieux, une traduction simultanée, en dessous du texte d’origine (en gras).

 

Chère Amie, Cher Ami,

 

Sarkozyste, sarkozyste,

 

Ne vous laissez pas impressionner par le battage médiatique autour des primaires PS et de ce prétendu élan. L’heure est au contraire à la mobilisation.

On prend cher médiatiquement, je ne vais même pas essayer de vous raconter l’inverse. Plus personne ne parle de nous, y en a que pour ces satanées primaires. S’il vous plait, faites quelque chose pour éviter qu’on se ramasse totalement. S’il vous plait. NE ME LAISSEZ PAS SEUL.

Avec quelques 2,5 millions de votants selon les dires du PS, la participation a été intéressante. Mais si on prend les 45 millions d’électeurs inscrits, à peine 5 électeurs sur 100 se sont déplacés pour voter aux primaires. A titre de comparaison, la braderie de Lille, chère à Martine Aubry, arrive à réunir chaque année 3 millions de visiteurs…

Le raz-de-marée dans les urnes dimanche dernier a dépassé nos pires craintes. On a fait tout ce qu’on a pu pour perturber leur organisation et faire peur aux électeurs, mais malgré tout dix fois plus de personnes se sont déplacées pour voter pour le candidat socialo que pour investir Sarko en 2007. A titre de comparaison, on n’a jamais été foutu d’attirer plus de 16 000 gogos sur les Créateurs de Possibles …

Ensuite, contrairement à ce qu’il nous a été martelé, le score entre Martine Aubry et François Hollande est beaucoup plus serré que pronostiqué. Cela laisse les jeux plus ouverts que prévu et avec un arbitre inattendu en la personne d’Arnaud Montebourg, qui se situe à gauche de la gauche. En clair, pour gagner la primaire socialiste, les deux finalistes devront reprendre à leur compte les thèmes développés par Arnaud Montebourg !

Ensuite, contrairement à ce qu’on avait espéré, on n’a pas échappé à un deuxième tour entre Aubry et Hollande et à une semaine de plus d’occupation de la télé et de la radio. Ces deux-là vont l’ouvrir encore plus que prévu et, « les merdes volant en escadrille » comme disait notre maître à tous le grand Jacquot, on doit aussi se taper Arnaud Montebourg, qui jacasse sur la « corruption du système sarkozyste ». En clair, d’ici la fin de la primaire socialiste (je ne sais pas si c’est singulier ou pluriel, alors dans le doute je mets une fois l’un et une fois l’autre), les deux finalistes devront cogner comme des sourds sur Sarko, Takkiédine et tout le reste pour faire plaisir aux dingues qui ont voté pour l’autre excité !

Dans quelques jours, nous aurons enfin un adversaire identifié qui devra donc assumer. Pour nous, cela va tout changer. Nous allons pouvoir mener la charge et lui demander des comptes, sur son projet pour la France et les Français et sur la façon dont il fera l’impossible synthèse entre les propositions contradictoires et irréalisables que nous avons entendues durant cette primaire et qui s’ajoutent déjà au programme irréaliste du PS adopté en mai.

Dans quelques jours, ils vont arrêter de s’engueuler entre eux. Pour nous, ça ne va rien arranger. J’ai bien réfléchi avec Juppé et Baroin, je ne vois rien d’autre à faire qu’essayer de trouver deux-trois propositions contradictoires pour montrer qu’ils ne sont pas d’accord sur tout. OK, on avait déjà essayé avec leur programme sans que ça marche, en mai dernier, mais si vous avez une meilleure idée, ben vous avez mon mail, hein !

Le PS se dévoile enfin, avec un projet qui sera à gauche toute (droit de vote des étrangers, emplois jeunes, emplois publics, explosion des dépenses et des impôts, démondialisation…).

En plus ils ratissent large : un coup je fais plaisir aux étrangers, un coup aux jeunes, un coup aux fonctionnaires, un coup à ceux qui aiment pas les riches, un coup aux déçus de la mondialisation …

Dans ce combat qui s’annonce, gauche contre droite, projet contre projet, j’ai besoin de vous, de votre mobilisation derrière nos valeurs et notre candidat Nicolas Sarkozy!

Devant cette branlée qui s’annonce, devant cette « bonne gauche que va se prendre la droite » comme diraient les rouges, devant ce Waterloo où on n’a même pas de projet à présenter (il fout quoi Le Maire ?), ne me lâchez pas, j’aimerais bien ne pas complètement me faire humilier par la faute de Balladur Junior !

La victoire en 2012 se construit maintenant. Allons-y ensemble ! Je compte sur vous !

Ca va quand même être dur de me présenter en 2017 si je me fais exploser en 2012. Et j’aime autant vous prévenir, je tomberai pas tout seul ! Je retiens vos noms !

Jean-François COPÉ

Un gars qui aimerait bien devenir président un jour QUAND MEME.

Traduction : Romain Pigenel.

Les mots de la politique (13) : gauche molle, gauche dure

Depuis dimanche soir, celles et ceux qui trouvent la politique en général trop compliquée, et la gauche incompréhensible dans ses innombrables nuances et subtilités, peuvent respirer : la question présidentielle de 2012 se résume finalement à une interrogation de physique ; choisir entre le dur, et le mou.

 

Il faut remercier Martine Aubry et son brillant entourage pour cette simplification salvatrice. Pour choisir votre candidat, pour trancher, donc, entre Martine et François Hollande, il vous suffit de l’attraper et de le tâter sans ménagement. Si votre doigt s’y enfonce sans résistance et se perd dans son élasticité, c’est que vous avez affaire à la mollesse hollandaise, à fuir à tout prix. Si au contraire vous vous heurtez à une solidité marmoréenne, c’est que vous avez touché le gros lot aubryste, à sélectionner sans perdre une seconde.

Hélas, tout le monde n’a pas la chance de pouvoir côtoyer les deux prétendants à l’investiture d’assez près pour procéder à cette palpation politique. Il faut donc recourir à d’autres signaux pour repérer et séparer le bon grain (dur) de l’ivraie (molle). Des chochottes.

La gauche molle, c’est celle qui prépare sa candidature à l’élection présidentielle depuis deux ans et qui trace son sillon avec régularité, partant des tréfonds des sondages pour finir par acquérir leur faveur et le statut critiqué de « favori ». La gauche dure, c’est celle qui hésite, soupèse, tergiverse, construit des pactes à 3 ou 4 proto-candidats pour paralyser les primaires, avant de se lancer au dernier moment.

La gauche molle, c’est celle qui tient le cap de l’union de la gauche quand elle dirige le PS, et qui se faire élire localement sur cette ligne. La gauche dure, c’est celle qui gagne un congrès sur le refus de l’alliance avec le MoDem tout en gouvernant, dans sa septentrionale capitale, avec le parti de centre droit.

La gauche molle, c’est celle qui réunit sans louvoyer les réformistes à gauche. La gauche dure, c’est celle qui s’apprêtait à soutenir la candidature du directeur sortant du FMI, et qui aujourd’hui s’époumone par la voix de son porte-parole sur les « marchés » et les « agences de notation ».

La gauche molle, c’est celle qui est soutenue par Robert Hue, ancien premier secrétaire du Parti Communiste Français. La gauche dure, c’est celle qui préface le livre-programme de Tony Blair.

La gauche molle, c’est celle qui a défini depuis le début un cap de campagne avec lequel on peut être d’accord, ou non – jeunesse, dialogue social, réforme fiscale. La gauche dure, c’est celle qui se découvre une nouvelle « priorité » à chaque sortie thématique, qui promet d’augmenter le budget de la culture quand elle parle aux artistes, d’augmenter le nombre de policiers quand elle parle de violence, d’engager plus de moyens pour l’éducation quand elle visite une école. Avant de critiquer l’irresponsabilité de la gauche molle quand cette dernière déclare vouloir créer des postes d’enseignants.

La gauche molle, c’est celle qui est en tête en Seine-Saint-Denis et dans la banlieue parisienne. La gauche dure, c’est celle qui s’impose chez les bobos parisiens.

La gauche molle, c’est celle qui dérange parce qu’elle rassemble. La gauche dure, c’est celle qui fait mine de promettre la lune avant l’élection, mais qui serrera les boulons une fois élue. Comme en 1984. La pièce est connue, et les têtes d’affiche sont toujours là.

L’affrontement entre gauche molle et gauche dure, c’est un peu Jaurès d’un côté, Guesde et Mollet de l’autre. Et si j’étais de la gauche dure – celle qui désigne une gauche molle – je finirais par me dire que c’est la gauche molle qui est dure, et la gauche dure qui est molle.

Heureusement que je suis de la gauche molle.

Romain Pigenel

Le lexique des mots de la politique (les durs, les mous, les autres), c’est ici.

Primaires, 7 premières leçons

PS, avec un « P » comme patron. Avec l’émergence à gauche de forces en partie nouvelles, bénéficiant de la sympathie des électeurs aux élections intermédiaires, et/ou portées par des personnalités charismatiques – EELV, Front de Gauche, NPA – on pouvait craindre une érosion sur le long terme du PS, accusé de faire partie du système qui avait mené à la crise. Le résultat – partiel et provisoire – des courses est pourtant sans appel. NPA décapité par les polémiques et le retrait de son porte-parole ; primaire à 33 000 personnes chez Europe Écologie ; désignation par l’appareil communiste de Jean-Luc Mélenchon comme candidat du Front de Gauche. On comparera ces faits démocratiques avec les millions de Français impliqués dans les primaires socialistes et radicales. L’espoir du peuple de gauche est toujours porté, dans l’hexagone, par le Parti socialiste et ses alliés.

Sondages outragés ! Sondages brisés ! Sondages martyrisés ! Mais sondages vérifiés ! Durant ces dernières semaines, la critique des sondages est devenue un sport national à gauche, pour des raisons légitimes mais aussi parfois avec exagération. Le résultat de dimanche vient pourtant les confirmer : Hollande autour de 40 et Aubry autour de 30, Montebourg et Royal qui suivent, puis Valls et Baylet. La seule petite surprise est l’ampleur du score de Montebourg, qui a peut-être bénéficié d’un switch d’électeurs de Ségolène et d’apports hors « socialosphère ». A noter que si l’écart Hollande-Aubry s’est quelque peu resserré par rapport à ce qui était attendu, les sondages n’ont jamais donné l’ancien premier secrétaire élu au premier tour.

La machine socialiste se porte bien, merci pour elle. On pouvait avoir des craintes quant à la faisabilité pratique des primaires, et quant à la capacité du parti socialiste à les porter. Les raisons ne manquaient pas : organiser une élection nationale mais sans le soutien de l’État ; un nombre de militants en baisse pour s’en occuper ; tout qui repose sur un seul parti (alors que dans les exemples américain et italien, c’était d’une certaine manière toute la gauche qui s’en chargeait) ; des doutes à dissiper sur l’honnêteté du scrutin, suite à l’épisode de Reims ; une faible visibilité sur la participation ; last but not least, l’absence de précédent en France. Toutes ces craintes ont été balayées par une journée dépourvue d’incidents notables. On va désormais entendre des commentaires blasés sur ce qui est, en vérité, un tour de force remarquable et qui était tout sauf gagné d’avance. Il faut féliciter Martine Aubry et sa direction, bien entendu, mais également François Hollande, car on a du mal à croire qu’un parti qui aurait réellement « fait pitié » il y a deux ans aurait été capable de se relever si vite pour organiser une élection de cette ampleur. Je l’ai constaté dans les bureaux de vote de mon quartier, tenus par un mixte de vieux militants et de « 20 euros » de 2006. Dimanche est d’abord la victoire des militants, qui sont le trésor du PS par temps calme comme par gros temps.

Social-démocratie et réformisme, le slogan du jour. Je suis toujours mal à l’aise avec ces deux termes, tant ils sont à la fois mal compris et souvent utilisés comme des critiques à gauche. C’est absurde : n’ayant vu personne, ni au PS ni même au Front de Gauche, prôner la révolution puis le communisme et l’économie planifiée, il faut en conclure que nous sommes tous des réformistes, de Valls à Mélenchon. Toujours est-il que dans l’éventail des candidatures, quatre se plaçaient nettement dans une optique social-démocrate assumée (Aubry, Baylet, Hollande, Valls), voire cinq si on ajoute le cas plus complexe de Ségolène Royal, tandis qu’une seule – celle d’Arnaud Montebourg – refusait le terme et lorgnait plus du côté de l’économie contrôlée. Le résultat est sans appel : 83% des sympathisants socialistes et radicaux valident le réformisme social-démocrate, ce qui est une donnée à garder en tête pour la suite, et surtout dans cette semaine où l’on entendra beaucoup parler de démondialisation.

L’UMP cire le banc. Je cite un tweet de mon ami Jacques Rosselin hier : « Victoire sur le plan de la com: la droite sur le banc de touche qui regarde à la TV un premier tour de présidentielle. Pardon de primaire. » Tout est dit. Quant aux i-riposteurs UMP de service qui viendront faire la fine bouche sur le nombre d’électeurs qui se sont déplacés, nous leur rappellerons que Nicolas Sarkozy a été désigné par 229 303 militants UMP en 2007, dans une procédure stalinienne à candidat unique. Dix fois plus d’électeurs se sont déplacés hier pour valider un processus démocratique à six candidats. Il y a d’ailleurs un détail qui ne trompe pas : alors qu’il y a quelques mois la position de l’UMP était « feu sur les primaires », il y a maintenant jusqu’à François Fillon pour les saluer. Une première bataille de perdue pour la majorité sortante.

Un appareil, ça pèse énormément. Est-ce vraiment un hasard si les deux candidats en tête sont respectivement ex-premier secrétaire et première secrétaire ? Et s’ils rassemblent à eux deux l’immense majorité des élus et « poids lourds » du parti ? Certes, la force va à la force et Manuel Valls eût-il été donné à 40% dans les sondages que plus d’un éléphant se serait rallié à son panache. Mais une vieille loi a été vérifiée : pas de présidentielle sans parti derrière soi. Le cas Aubry/Royal peut être médité à cette lumière. Si Martine Aubry n’avait pas gagné le parti à Reims dans les conditions que l’on sait, elle n’aurait jamais été candidate. Si Ségolène avait été investie première secrétaire, elle aurait gardé son courant uni derrière elle, et aurait pu se glisser dans la peau de la candidate naturelle, car s’étant déjà présentée et dirigeant le parti. Avec des si … Elles portent loin, les conséquences de la nuit de Reims.

Du rififi à la gauche du parti. Au sortir de Reims, Benoît Hamon est sacré nouveau patron de la gauche du PS, ayant rassemblé toutes ses composantes dans une motion – Un Monde d’Avance – ayant attiré à elle 18, 52% des suffrages. Au sortir du premier tour des primaires, le score de la gauche du parti n’a guère changé, mais le nom sur l’affiche est désormais celui d’Arnaud Montebourg. La courbe de la « caution rénovation » de Martine Aubry à Reims, qui avait même soutenu un temps Pierre Moscovici, a fini par croiser celle du porte-parole du PS. Ce dernier se retrouve à présent dans une situation inconfortable, perdu dans l’auberge espagnole aubryste avec des Michel Destot et autres DSKistes en déshérence que l’on imagine assez loin de ce que portait Un Monde d’Avance. Benoit Hamon paiera-t-il cher sa fidélité à Martine Aubry et sa non-candidature aux primaires ?

Romain Pigenel

Les rites de la politique (10) : la remontée du terrain

Il en va de la politique comme du sport : elle est d’une glorieuse incertitude. Et d’une incertitude perverse, qui plus est. Il y a l’incertitude sympathique, celle où globalement on ne sait rien, on est dans le brouillard, on tâtonne, et puis c’est tout. Et puis il y a l’incertitude politique qui résulte du brouillage d’une vraie certitude par une fausse certitude. Vous me suivez toujours ? Il y a donc la fausse certitude : celle des sondages qui, commandités par le Grand Capital™, ont pour seul objectif de vous soumettre à l’oligarchie, comme pourrait vous l’expliquer l’effarouché des sondages. Et il y a heureusement la vraie certitude : la certitude littéralement underground, qui parvient à vos oreilles grâce à la remontée du terrain.

 

Pour accéder à cette certitude, il vous faut vous mettre en contact avec un militant. Un vrai, un dur, un tatoué, pas un bureaucrate apparatchik qui ne descend jamais dans la rue. Le propre du militant est d’aller au contact de la vraie France, celle qui n’est jamais interrogée par les sondeurs et dont on ne soupçonne pas même l’existence dans les rédactions de la presse germanopratine. Investissant le terrain, il est capable de percer l’écume de l’opinion pour comprendre ce que veut vraiment le peuple.

Il est allé à la rencontre des gens sur les marchés, dans les Quartiers Populaires™ ; il a pénétré dans leur intimité par de patients et répétitifs porte-à-porte ; il a accompagné son candidat ou sa candidate lors de ses déplacements informels auprès de la France qui souffre, qui est aussi la France dynamique, celle où est stigmatisée une jeunesse pleine de potentiel et de talents, et qui est d’ailleurs l’avenir du pays. Il a conversé avec des citoyens coupés des élites et hermétiques aux sachants, avec des honnêtes gens imperméables à la dernière tendance passée en une de l’Express. Il a donné la parole à ceux qui ne l’ont jamais et écouté leur expression authentique. Et puis il s’en est retourné, plein d’usage et raison, apporter la bonne nouvelle au monde extérieur.

La bonne nouvelle ? Les sondages ont tort. Oh oui, vous dit-il avec un large sourire entendu, et on va avoir une grosse surprise le jour du vote ! Vous, vous ne pouvez pas vous en rendre compte, geek que vous êtes coincé derrière votre écran d’ordinateur, ou insider vous prélassant dans votre belle vie de bobo urbain, mais il se passe quelque chose sur le terrain. On n’avait plus vu ça depuis Mitterrand.

Sur les marchés ? C’était bien simple, il suffisait au militant de montrer le quart d’un bout d’un badge de soutien à son candidat pour que des badauds se jettent sur lui, lui disant que bien entendu, ils allaient voter pour lui, et lui demandant spontanément des tracts pour distribuer à leurs voisins. D’ailleurs ils n’avaient jamais vu d’autre militant, avant lui, venir leur parler. Et il fallait vraiment bien chercher, sur ce marché, pour trouver ne serait-ce qu’un olibrius mal luné pour esquisser, vaguement, la possibilité de choisir un autre candidat.

Les porte-à-porte ? Un triomphe. Dès que la rumeur de l’arrivée des militants se répandait dans les immeubles, c’était comme une fête des voisins qui s’improvisait : les habitants sortaient de chez eux en mettant leurs plus beaux habits, confectionnaient des affiches de soutien artisanales qu’ils accrochaient à leur fenêtre, et invitaient les militants à rester à manger, pour bien s’imprégner du message du candidat. La discussion avec eux était d’ailleurs fort significative : ils avaient à peine entendu parler des autres candidats, pensant l’un d’entre eux morts, l’autre en retraite, et ignorant tout simplement l’existence du troisième, pourtant très en vogue chez les médias aux ordres. Lorsque la conversation en venait à porter sur le programme du candidat soutenu par le militant, l’échange était simple et clair : oui, il n’y avait bien que ce programme pour répondre aux réelles préoccupations des vrais gens.

Le militant croise les remontées du terrain, les signaux faibles, pour construire une réelle image de l’opinion, à laquelle vous ne pouvez vous-même accéder, pas plus que les sondeurs prétendument scientifiques. Il a accès à des rapports des RG, que continuent à produire les RG alors que tout le monde croit naïvement qu’ils n’existent plus. Il observe les sondages-dont-vous-êtes-le-héros, le remplissage des meetings (de mémoire de militant, il ne les a jamais vus si remplis et si enthousiastes que pour son candidat), la tonalité des commentaires sur la presse en ligne (de mémoire de militant, ils n’ont jamais été aussi globalement positifs pour personne). Il peut aussi, bien entendu, sonder son entourage familial et amical, beaucoup plus représentatif que le vôtre.

Mais admettons – osez-vous prudemment – que le fameux jour J du vote, par une mécanique incompréhensible, son candidat ne se retrouve pas en tête, que faudrait-il en déduire ? Que les sondages auto-réalisateurs ont finalement produit leur effet, intoxiquant et manipulant le peuple, vous répond-il du tac au tac. C’est bien pour cela qu’il faudra sévèrement les réglementer, quand on reviendra au pouvoir.

Il est vraiment très fort, le militant.

Romain Pigenel

Pour vous y retrouver parmi les rites de la politique, flânez donc par ici.

Martine Aubreizh

C’est déjà un classique et un leitmotiv des débats télévisés pour les primaires socialistes : on sait qu’à chaque émission, il va y avoir le moment Aubry où, avec l’air satisfait de celle qui a préparé son coup pendant des heures, elle attaque François Hollande, essayant pataudement de montrer qu’une de ses propositions ne fonctionne pas. A la fin du troisième débat, mercredi soir, c’est l’engagement du favori des sondages sur la création de 60 000 postes dans l’Education nationale qui en a fait les frais, la maire de Lille en critiquant le coût – elle qui ne rechigne pas, par ailleurs, à réclamer des créations de postes de policiers. Bref. On pouvait s’attendre à une intervention sous cet angle ; mais j’ai été très étonné, en revanche, que Martine Aubry, dans son bref exposé consécutif, ne revienne pas sur son grand projet scolaire annoncé deux jours avant : l’apprentissage obligatoire du breton à l’école, en Bretagne, et des autres langues régionales, là où elles sont pratiquées.

Quand j’ai découvert cette information sur Facebook, j’ai d’abord cru à un canular. Mais la lecture de Ouest France a vite balayé cette éventualité. Martine Aubry, dans la semaine qui précède le premier tour de la primaire du PS, s’exprime clairement en faveur de l’enseignement du breton. Elle préconise même, là où une langue régionale est pratiquée, son enseignement presque obligatoire sous la forme d’un apprentissage français/langue régionale. La proposition de Martine Aubry est précise : cet enseignement sera la règle « sauf désaccord express des familles ».

Deux réactions. La première, sur l’ordre des priorités pédagogiques que suggère cette propositions. Alors que tout le monde s’accorde sur les problèmes croissants rencontrés par les jeunes pour maîtriser le Français, alors que l’on ne cesse par ailleurs de déplorer le retard des Français sur la pratique des langues étrangères les plus employées dans le monde (que ce soit l’Anglais ou celles des puissances émergentes), la candidate qui dit faire de l’école « sa priorité » préconise comme grande idée pédagogique la « recolonisation » linguistique forcée des langues régionales. Sans que ces langues soient effectivement pratiquées et défendues par l’immense majorité des populations concernées – on lira à ce sujet le témoignage de Nicolas du blog Partageons Mon Avis, qui se trouve être « d’origine bretonne ». Je serais d’ailleurs curieux de savoir comment Martine Aubry entend étendre son raisonnement au reste de la France. Imposera-t-on des cours d’occitan en Septimanie, en l’honneur de Georges Frêche ? Des cours de chti à Lille ? Des cours de patois dans le reste du pays ? Ou bien acceptera-t-on que dans certaines zones la pratique d’une langue régionale soit contrainte, et dans d’autres non, en rupture totale avec le principe d’égalité républicaine ? Et combien faudra-t-il que Martine Aubry recrute et forme d’enseignants pour mener à bien cette mission, elle qui rechigne à revenir sur les suppressions de postes de Nicolas Sarkozy ? On notera pour finir le caractère hypocrite de l’enseignement « obligatoire sauf désaccord express des familles » : la pression sociale, et la crainte de mettre les enfants à l’écart, poussera de facto l’immense majorité des familles concernées à ne pas refuser, même si elles ne sont pas spécialement ravies de voir leurs enfants perdre du temps à s’imprégner du folklore local.

Deuxième réaction : sur la portée idéologique de cette proposition. Je continue de lire Ouest France : Pour la maire de Lille, ce renforcement de l’identité régionale ne peut que renforcer la République. Et l’enjeu n’est pas seulement culturel. « Il est devenu évident qu’on défend mieux la République française quand on la vit dans son territoire, avec sa culture. Et c’est parce que je défends avec ardeur l’idéal républicain que je défends la diversité culturelle de la France et des Français ». Outre que je ne comprenne pas très bien en quoi le fait d’apprendre le breton vous rend plus républicain, je perçois ici les prémisses d’un tropisme identitaire et communautariste, où l’appartenance à la République n’est pas d’abord une affaire légale et d’adhésion à des principes, mais doit passer par la médiation d’un terroir d’origine que l’on devrait toujours traîner avec soi, telle la tortue sa carapace. Comment reprocher à l’UMP de parler de « préfets musulmans » si la gauche explique qu’il y a des « citoyens bretons » qui sont de bons citoyens car bretons ? Et par ailleurs, qu’est-ce que « son territoire » ? S’il me prend à moi, Lorrain expatrié à Paris, l’envie d’aller m’installer en Bretagne, est-ce que cette dernière devient alors mon territoire, et mes enfants des citoyens de culture bretonne, contraints d’apprendre le breton ? Cette logique n’a pas de limites : si dans un quartier breton le wolof est la langue maternelle majoritaire chez les habitants, pourquoi leur imposer l’apprentissage du breton, et non celui du wolof ? On est, pour faire bref, dans un paradigme d’assignation identitaire qui me semble malheureusement être en continuité avec ce que construit l’UMP depuis 2007.

Favoriser le pluralisme culturel, donner à chacun les moyens de s’approprier ou de se réapproprier sa culture d’origine est une bonne chose – si cela se fonde sur la liberté, le volontariat, et le respect de la complexité de l’identité humaine, qui fait qu’un Chinois vivant à Rennes peut se sentir plus breton que son voisin qui se prénomme Ronan et dont tous les ancêtres parlaient breton. Imposer des prismes identitaires régionaux, en revanche, ne favorise aucunement l’ouverture et l’universalisme. Et je crois que la première mission du prochain président (ou présidente) sera d’abord de réunir les Français, divisés pendant cinq ans, plutôt que ressusciter d’improbables chauvinismes.

Quelle mouche a donc piqué Martine Aubry lors de ce déplacement de campagne ? Un confrère blogueur me souffle qu’il s’agissait pour elle, dans la logique de sa campagne « de réseaux », de mobiliser les défenseurs de la langue bretonne en sa faveur. Si Paris vaut bien une messe, je ne crois pas que la République mérite un tel mess, comme diraient les Anglais. Il est visiblement grand temps, pour certain(e)s, que les primaires se terminent.

Romain Pigenel

A propos de @TousHollande et de son “retweet automatique”

Ce soir, les primaires vont connaître leur troisième débat. Lors de la précédente édition, la semaine dernière, une fonctionnalité du site TousHollande, pourtant déjà utilisée et largement commentée lors du lancement du site, a donné lieu à un buzz plutôt drôle (« les robots de François Hollande »), mais colportant néanmoins un certain nombre d’éléments erronés.

Tout part d’un article qui, s’il n’est pas factuellement trop inexact, prend bien soin d’accoler des mots-repoussoirs (« robots », « marchand de viagra », « spam », « zombie », « Jeunes Pop ») à une réalité qui n’a pas grand chose à voir avec eux. Dans un second temps, les partisans des autres candidats aux primaires rediffusent massivement l’information en poussant à leur tour des cries d’orfraie. Dans un troisième temps, la presse moins spécialisée se saisit de l’affaire, en copiant-collant les mots du premier article sans chercher (sauf exceptions notables) à en vérifier la pertinence, mais en convoquant au chevet du buzz des spécialistes en influence, agences de communication digitale et autres Docteurs Knock de l’internet social. Du téléphone arabe 2.0, ou comment la répétition d’erreurs, ou d’informations erronées, finit par devenir une vérité.

Rétablissons donc la vérité vraie, comme on dirait chez une autre candidate.

De quoi parle-t-on ? D’une application Twitter développée dans le cadre de la communauté de blogueurs et twittos TousHollande, qui regroupe les soutiens de François Hollande sur le web. Cette application – qui n’est qu’un élément parmi d’autres de ce site communautaire – permet aux twittos qui donnent leur accord, lors de leur inscription, de rediffuser automatiquement certains tweets de François Hollande, sélectionnés par son équipe de campagne de manière parcimonieuse et exceptionnelle (une grosse dizaine de tweets en un mois d’existence). On peut très bien s’inscrire sur TousHollande sans se connecter à cette application, qui est destinée au noyau dur des soutiens de François Hollande.

Cela n’a pas empêché quelques contre-vérités d’être énoncées et reprises sans vérification.

Première contre-vérité : ce serait une idée reprise à l’UMP. Les faits sont têtus : cette application a été développée au printemps 2011, et mise en ligne avec TousHollande le mercredi 31 août. Les premiers articles dont j’ai connaissance sur un système semblable créé par les Jeunes Pop datent eux du 6 septembre. En admettant que les articles sur l’UMP aient eux aussi eu du retard, on peut tout au plus conjecturer un développement parallèle.

Deuxième contre-vérité : il s’agirait de comptes twitter « robots », ce qui sous-entend qu’ils n’auraient aucune indépendance, voire qu’il s’agirait de comptes fantômes créés ad hoc. Là encore, on peut facilement vérifier l’inverse : tous les twittos inscrits sur TousHollande sont répertoriés de façon transparente sur le site, et correspondent à des individus réels qui tweetent par eux-mêmes.

Troisième contre-vérité : il s’agirait d’une fonctionnalité masquée jusque là, et utilisée à l’insu des twittos. Il suffit pourtant de lire les articles évoquant  TousHollande, début septembre, pour en entendre parler. Elle est en outre très clairement mentionnée au moment de s’inscrire sur le site. Et surtout, elle avait déjà été utilisée avant le débat de mercredi dernier.

Reste alors le débat de fond, sur le caractère légitime, ou non, d’un tel système. Le journaliste qui a lancé la polémique se lamente : « Le porte-à-porte numérique, travail artisanal que pourrait encourager Twitter devient un travail d’usine ». Il met le doigt, sans le savoir, sur le problème du militantisme numérique. Tout une partie de cette activité est, d’une certaine manière, robotique. Il suffit de regarder les comptes twitter des militants les plus investis (je me mets dans le lot) : pendant les moment d’intense focalisation (en particulier les débats), tous les soutiens d’un même candidat en viennent, de fait, à diffuser (pour partie au moins) la même information, à reprendre les mêmes mots. C’est logique : quand il le faut, on met son individualité dans sa poche pour diffuser la parole de son candidat. A partir de là, il est dans l’intérêt de tout le monde d’automatiser cette tâche. Dans l’intérêt du candidat, pour donner plus de visibilité et d’impact à des messages qu’il juge importants. Dans l’intérêt des militants, qui peuvent se décharger de la partie la moins personnelle de leur activité pour se concentrer sur d’autres opérations – et notamment des tweets – où ils peuvent mieux mettre en valeur leur créativité et leur inventivité.

Internet n’est pas une science exacte, et les campagnes politiques digitales sont un domaine tellement récent, et si peu défriché, qu’il est important de tester de nouvelles façons de procéder. Nous revendiquons ce caractère expérimental sur TousHollande. Une chose est sûre, l’Internet social devenant de masse, il n’est plus possible de compter sur la débrouille et la viralité spontanée pour diffuser une information au-delà du petit cercle des internautes les plus experts et les plus assidus. Faudrait-il toujours que les partis politiques aient un train technologique de retard ?

Romain Pigenel

Panique boursière chez Sarkozy & Sons

La scène se passe dans les bureaux d’une banque d’affaires, au 127ème étage d’une tour à Londres. John (trader) entre dans le bureau de Jim (trader), plongé dans la lecture des journaux du matin, l’air soucieux.

 

-          Alors, old boy, les nouvelles sont bonnes ?

-          [grognement indescriptible] Pas vraiment, non.

-          C’est encore ton stock de Sarkozy & Sons qui te donne des soucis …

-          On peut dire ça. Regarde le Libération de ce matin, la S&S n’est plus qu’à 32% de sa valeur initiale. Ces bloody bastards de Français la jouent à la baisse !

-          Hum, effectivement. Et sa note elle donne quoi ?

-          Pas plus brillant. Même Le Point l’a dégradée à un cran du défaut de paiement. Il n’y a plus que Le Figaro qui préserve le triple A, mais j’ai entendu dire que y a du conflit d’intérêt dans l’air, leur board est truffé d’actionnaires de la Sarkozy & Sons !

-          Et l’Express ?

-          Tu connais leur analyste, Chris Barber, il n’y a pas plus procyclique que cette canaille. Plus ça baisse, plus il les enfonce !

-          Holy shit. Tu n’essaies pas de revendre ?

-          Mais plus personne n’en veut ! Trop gros problèmes de stratégie et de gestion en interne. Trop de fusions-acquisitions mal gérées. Tu as vu l’état de la Copé & Fillon Chiraquian Assets depuis son rachat par la Sarkozy & Sons ? Complètement démonétisée ! Et je ne te parle même pas des produits toxiques qu’ils ont montés en grande quantité avec la Takkiedine Inc. et la Karachi Petroleum … Bref, je ne vois pas ce que j’aurais plus de mal à vendre que ces goddam actions françaises.

-          Ah ! Ça me rappelle ce vieux stock de la Central Bayrou Bank dont je n’arrive pas à me débarrasser depuis 2007 … Mais dis donc, j’ai entendu que la Borloo 2012 rachète massivement du Sarkozy & Sons depuis hier soir ?

-          Oui, une sorte de gentleman agreement avant fusion, si j’ai bien compris. Enfin tout ça n’est pas très clair, les marchés sont fébriles, ça peut partir dans tous les sens. Tu as vu le début de bulle sur la Juppé & Father, la semaine dernière ?

-          Tout à fait ! J’ai préféré ne pas acheter. Ça me rappelle une autre boîte du même genre, la Fabius TCE. Tout le monde en achetait en 2005 ! Ils avaient lancé un produit miracle, le « Plan Bé » comme disent les Froggys, qui s’est finalement avéré être une arnaque. J’entends encore les analystes qui t’expliquaient « tu peux acheter les yeux fermés, les fondamentaux sont sains » … On a vu ça.

[On entend soudain un bruit de bouchon qui saute suivi de grandes exclamations dans le bureau d’à côté]

-          By Jove, qu’est-ce que c’est encore ?

-          Oh, c’est ce petit son of the b… de Stuart. Tu te souviens comme on le chambrait quand il achetait de la United Correzian of Holland il y a deux ans ? Bon, et tu as vu le cours de cette action aujourd’hui ? Ah, si seulement on pouvait remonter le temps …

-          Elle est sur le marché primaire, c’est ça ?

-          Oui. Ça bouge pas mal là aussi. Y a ce holding bizarre, la Aubry – Générale du Nord, qui flotte. Heureusement que j’en ai pas acheté.

-          Ah bon ?

-          Rien n’est clair chez eux ! Déjà la fusion avec la Fabius TCE paraissait bien opaque, mais depuis qu’ils se sont séparés de leur branche import-export, la DSK Global Partners, c’est le flou le plus total sur leurs perspectives. Je discutais l’autre jour avec un analyste de la Attali Presidential, Inc. qui me disait que selon lui, ils devraient se reconcentrer sur leurs activités de gestion municipale et abandonner le marché primaire. Ce n’est pas leur métier.

-          Et il conseillait quoi sinon, à part acheter du UC Holland ?

-          De ne pas négliger la Fiduciaire Royale des Deux-Sèvres et la Montebourg-Bresse Fried Chicken Ltd (très offensive sur les marchés asiatiques). Leurs courbes pourraient bientôt croiser celle de la Aubry – Générale du Nord. Il me dit aussi de commencer à acheter de la Valls Private Equity, ça pourrait suivre une trajectoire à la United Correzian dans quelques années.

-          Sans doute ! Bon, allez, au travail. Tiens on m’a filé un bon tuyau : la Le Pen & Le Pen devrait prendre de la valeur dans les prochains mois, la Sarko & Sons s’apprête apparemment à en racheter en bonne quantité.

Romain Pigenel

Et votre candidat, il tweete ?

C’est une question récurrente, un marronnier en devenir, le Graal du journalisme web d’investigation. Ce responsable politique, là, il tweete, mais est-ce qu’il tweete vraiment tout seul ? L’élection présidentielle approchant, la question ponctue les articles consacrés aux stratégies Internet des candidats, quand elle ne constitue pas un sujet à part entière. Et s’il ne tweete pas lui-même, qui tweete, peut-on le rencontrer ? Dernièrement, alors que je discutais avec une journaliste de la campagne en ligne de François Hollande, la question se précisa encore : comment se fait-il que son compte tweete pendant les débats télévisés des primaires, alors qu’on ne le voit pas avec un appareil à la main ? N’est-ce pas étrange et perturbant pour les internautes ?

Des interrogations dont l’intérêt n’est peut-être pas tant la réponse qu’on peut y apporter, que ce qu’elles révèlent de croyances et d’attentes, tant à l’égard des responsables politiques que des médias sociaux.

Commençons par reprendre la question initiale. Au risque de décevoir, elle n’a tout simplement pas de sens. Comme d’ailleurs plus largement toutes les questions revenant à demander si tel ministre ou tel député fait telle ou telle chose, quoi que ce soit, tout seul. L’activité politique d’un grand élu est toujours une activité collective. Considérez qu’il y a, derrière chaque visage vu à la télévision, un ou des collaborateurs qui prennent en charge tout ou partie des activités attribuées à la personnalité en question. Ce qui ne veut pas dire non plus que cette dernière ne fasse rien : on parle d’un travail d’équipe, en synergie, avec l’élu en chef d’orchestre.

Cela se passe toujours comme cela, dans des proportions variables bien entendu, dès qu’on se rapproche du sommet des collectivités et a fortiori du sommet de l’État. Et tout homme politique qui vous assurerait le contraire – je pense notamment, pour revenir à notre sujet, aux quelques ministres et députés qui se sont taillés un franc succès sur Twitter avec des comptes à l’allure très personnelle – se moque de vous. Vous pourrez au moins lui reconnaître le mérite de bien s’entourer. Et c’est bien mieux comme ça : seriez-vous vraiment rassuré de savoir que votre président de la République passe des heures à liker et retweeter, plutôt que de s’occuper du sort du pays ?

Ce mode de travail, et cette organisation de l’action politique, ne datent pas de Twitter, ni d’hier d’ailleurs. Alors pourquoi cette insistance à remettre toujours sur le tapis la même question ? Parce que les médias sociaux entretiennent une ambiguïté particulière. Twitter, Facebook et leurs semblables sont censés lier et mettre en relation des individus à part entière. On voit même que c’est une tendance qui tend à se renforcer, avec l’insistance de Google Plus à bannir les pseudonymes et les fausses identités. C’est donc l’idée (ou l’illusion) de la relation sincère de personne à personne qui est mise en avant. A côté de cela, il y a bien sûr des marques ou des organisations présentes en tant que telles sur ces réseaux, et personne n’entretient de doute quant à la nature de leur présence. Mais les hommes et femmes politiques sont dans un entre-deux mal défini. Ils ont un statut mixte – et d’ailleurs pas toujours très clairement assumé par eux-mêmes : d’une part, il s’agit bien d’individus ; d’autre part, ils sont sur ces réseaux pour faire connaître leurs propositions, leur action, et le cas échéant se faire élire. C’est toute l’ambivalence homme public/homme privé, candidature/candidat, fonction/personne.

Certains comptes de responsables politique ont un contenu si pauvre ou adoptent un ton si désincarné que personne ne leur prête de nature personnelle. La situation est tout autre quand on découvre un compte où l’on a réellement l’impression que le député Chose ou la ministre Machin vous parle. On devrait se dire : c’est comme quand je reçois un courrier officiel de cet élu, il n’y est probablement pas pour rien, mais je ne peux pas dire avec certitude qu’il l’a écrit lui-même, et en vérité peu importe. Sauf qu’ici, l’illusion de relation interpersonnelle propre aux médias sociaux fonctionne à plein : on a envie de croire à une interaction directe, et on cherche à savoir si c’est le cas, ou si on doit être déçu. Ne serait-ce que parce que c’est toujours une marque de fierté d’être « ami » (ou « suivi par », etc.) avec quelqu’un de connu. Combien de fois n’ai-je pas entendu des gens se plaindre de suivre la page Facebook d’un grand élu de ma connaissance, et de ne pas être « amis » avec son profil personnel, qui a atteint, lui, la limite maximum de contacts ! Et que dire des innombrables messages reçus sur ce même profil et commençant par (ou se limitant à) « c’est vraiment vous qui tenez votre compte ? ». C’est comme cela : même les citoyens les plus avisés sont toujours, au fond, flattés d’être en relation avec une personnalité, et s’enquièrent dès lors soucieusement de la vérité et de l’authenticité de cette relation.

Il faudrait une fois pour toutes sortir de cette ambiguïté et considérer que les profils d’élus sur les réseaux sociaux, sauf mention contraire ou cas particulier, ne sont pas des profils d’individus comme les autres. Ils servent une fonction politique et sont le résultat d’un travail d’équipe. Les responsables politiques, de leur côté, devraient aussi arrêter de surjouer la comédie du c’est vraiment moi qui vous parle, avec photos de pianotage d’iPad ou de smartphone à l’appui. Il est plus honnête de reconnaître la nature collective de l’activité, et de faire sortir au grand jour ceux avec qui ils collaborent (comme cela commence à être le cas pour les « plumes » et autres « nègres »). Une fois que l’on aura abandonné ce « beau mensonge » du surhomme ou de la surfemme qui joue H-24 de l’iPhone tout en réglant des conflits planétaires, peut-être les internautes cesseront-ils, de leur côté, de s’étonner de voir un compte tweeter tout seul pendant que son propriétaire parle à la télévision.

Romain Pigenel

La grand-mère et les cailleras (fable métropolitaine)

Malgré son titre, ce billet relate des faits vécus.

La scène se passe il y a deux semaines, le samedi de la Techno Parade, à Paris. Je descends prendre le métro Place Monge, sur la ligne 7, qui relie, du sud au nord, Villejuif et Ivry à La Courneuve, en traversant Paris. La manifestation électronique s’est terminée cette année à Place d’Italie, soit à trois stations de celle où je descends, et je trouve donc en pénétrant dans la rame bondée une ambiance surchauffée, plutôt joyeuse, mais que l’on sent prête à déborder à tout moment. Parmi les passagers, une grande partie reviennent d’évidence de la Parade : se démarquant des usagers habituels de la ligne, des jeunes lookés teufeurs, vêtements colorés, boule à zéro ou cheveux en épis, et d’autres jeunes plus marqués cité, survêt’, baggy, casquette et grosses chaînes. Par petits groupes on s’interpelle bruyamment, on fait de grands gestes brusques, de ceux qui paraissent normaux à leurs auteurs mais suffisent à les marquer socialement, en quelques secondes, aux yeux du monde extérieur.

Une vieille dame monte à ma suite. Elle est accompagnée de sa fille, qui doit avoir la cinquantaine. Deux jeunes se lèvent immédiatement pour leur céder leur place. Au jeu des sept familles, on les classerait immédiatement dans la famille « caillera », le genre que l’on n’a pas intérêt à regarder avec trop d’insistance au risque que cela dérape rapidement. Ils se lèvent, donc, en ponctuant leur acte civique de force gesticulations et commentaires à haut volume sonore : « eh madame, on n’est pas des sauvages, hein, qu’est-ce que vous croyez ! ». La brutalité – volontaire, involontaire ? – de leur ton et de leur attitude appelle, en retour, la peur ou la réprobation. Et on imagine la réaction de la vieille dame : s’écraser sur son siège, regarder ailleurs, prier pour que cela cesse, tant ce qu’elle a sous ses yeux se connecte immédiatement avec des stéréotypes bien ancrés dans son esprit, et martelés quotidiennement dans son environnement médiatique.

Sauf que non. Rembobinez ! Cette dame – que j’appellerai (affectueusement) Mamie dans le métro, faute de connaître son prénom ou son nom – n’est pas coulée dans le moule standard. Elle ne détourne pas les yeux, bien au contraire. Elle fixe les deux jeunes avec un bon regard, plein de gentillesse, et ne cesse de les remercier. Comme si elle était outillée mentalement autrement que l’immense majorité de ses contemporains, comme si le bouton d’alerte ATTENTION – RACAILLES ne s’était pas soudainement allumé dans son esprit face à l’accumulation d’indices convergents. Vous êtes vraiment de bons jeunes hommes, continue-t-elle, face aux deux loulous que l’on sent, de leur côté, quelque peu interloqués. Peut-être essayaient-ils de susciter une réaction négative, comme pour racheter leur acte généreux de l’instant précédent et mieux se renfermer dans le stéréotype qui leur colle à la peau. Peut-être ne se rendent-ils compte de rien. Dans tous les cas, la réaction, totalement hors-cadre, de la bénéficiaire de leur bienfait change quelque chose en eux. Ils commencent alors à se livrer à un étonnant déballage, toujours à voix (très) haute, surpassant le bordel sonore qui règne par ailleurs dans la rame. Madame, on n’est pas des sauvages, personne nous respecte, ils nous traitent de racailles, les gens ils nous connaissent pas, ils sont moins intelligents que vous … Et Mamie dans le métro de leur répondre du tac au tac, restant sur sa lancée initiale : ils vous traitent de racailles ? Ah, mais c’est parce que vous êtes des jeunes dynamiques ! Ne vous laissez pas faire : ils sont jaloux de vous !

Pas une trace de peur, de méfiance, de clichés patiemment construits année après année, dans ses propos. Mamie dans le métro vient-elle d’une autre planète ? Ou est-elle d’une totale naïveté qui, face à d’autres interlocuteurs, lui aurait coûté de se faire brutalement agresser ? Le fait est qu’elle a brisé quelque chose, en ne répondant pas au stéréotype par un autre stéréotype. Un jeu qui aurait pu être écrit d’avance s’est d’un coup déplacé, soustrayant chacun au rôle que lui destine la société.

Quelques secondes, quelques minutes plus tard, cette scène hors du temps s’interrompt. Le métro vient lui-même de s’arrêter : une bagarre violente, nous apprend le conducteur par le système de sonorisation interne, vient d’éclater dans le premier wagon. Et effectivement je vois sur le quai des gens courir dans tous les sens, quelques uns couverts de taches de sang. Les portes s’ouvrent. Mamie dans le métro et sa fille s’esquivent et remontent vers la surface. Les deux cailleras sortent à leur tour, se dirigeant d’un pas vif vers le point chaud au bout du quai, peut-être pour s’en mêler. Le quotidien reprend ses droits.

Romain Pigenel

Avènement des primaires, mort des partis ?

Pour l’instant, et contrairement aux craintes que l’on pouvait avoir à leur égard, les primaires citoyennes sont un franc succès. Qui aurait pu affirmer avec confiance, il y a encore quelques mois, qu’elles pourraient attirer 5 millions de Français devant leur poste de télévision ? Qui aurait pu penser qu’elles résisteraient à l’injonction médiatique du clash et qu’elles deviendraient une démonstration d’unité de 6 personnalités de gauche, au moment où la sarkocratie se lézarde et se divise? Certes, l’organisation est encore loin d’être parfaite, et il faudra attendre l’épreuve des urnes – et le taux de participation – pour porter un jugement mieux étayé sur ce jeune processus, mais le spectre du bide ou du flop est déjà en bonne partie éloigné.

 

Pourtant – ou peut-être à cause de cela – on trouve un certain nombre de personnalités et de militants, à gauche, et plus précisément à ce qu’il convient d’appeler « la gauche de la gauche », pour critiquer durement le principe même des primaires. Leur argumentation, citant fréquemment un récent ouvrage de Rémi Lefebvre, est la suivante : oui, les primaires sont un processus d‘ouverture à la « société civile » ; mais elles ne seraient qu’une vague rustine sur un parti socialiste incapable autrement, faute de rénovation, d’attirer à lui le pays et notamment les classes populaires. Les primaires ne seraient donc qu’en apparence un succès politique : elles consacreraient en réalité au contraire la mort de la politique structurée, militante, « conscientisée », et l’avènement d’une vague démocratie d’opinion où les citoyens, mal informés, grossièrement au courant de quelques idées, vont valider dans les urnes socialistes le candidat choisi par les sondages ou par les médias.

Cette critique rejoint un certain nombre d’interrogations que j’ai déjà pu avoir sur Variae, notamment sur le rôle et la fonction des militants dans un parti donnant désormais la part belle aux sympathisants non encartés. Pour autant, elle a un défaut majeur : elle se conjugue au conditionnel hypothétique, et vit dans la nostalgie d’un militantisme n’ayant hélas existé, dans la période récente, que dans l’imagination que ceux qui le prônent et le défendent.

C’est en effet un beau conte qui nous est raconté ici : celui du militant politique formé, éduqué, ayant fait de l’engagement politique un choix de vie et ne prenant des décisions – notamment en matière de choix de candidat – qu’après mure et instruite réflexion. Ce militant, totalement rationnel, est arrivé là où il en est grâce à un long parcours personnel parsemé de collages d’ affiches et d’échelons politiques à gravir lentement ; il a enfin gagné le droit de payer sa cotisation et de choisir, honneur ultime, le candidat de son parti. Son bagage intellectuel et politique le protège des aléas de « l’opinion » et lui permet de décider en toute conscience et pleine responsabilité. Mieux encore, ce militant n’est pas isolé : il est membre d’un parti de masse, patiemment construit, regroupant des centaines de milliers de ses semblables et à même de faire basculer la société, contre la presse et les puissances d’argent.

Cette description vous a fait soupirer d’aise, voir verser une petite larme ? Bravo : vous êtes comme moi, un romantique de l’engagement militant. Mais la réalité a des raisons que le romantisme ne connait pas. La réalité : celle, en France, de partis politiques qui peinent à atteindre ne serait-ce que la barre fatidique des 200 000 militants, ou alors seulement au moment des campagnes présidentielles ; celle de la société de consommation et du virtuel, où les sollicitations sont nombreuses et où on trouve la colle à affiche décidément bien salissante ; celle, encore, de la méfiance envers la politique et de l’effondrement des grandes idéologies.

Face à ce constat, on peut, il est vrai, avoir deux types de réaction. La première : qu’à cela ne tienne, nageons à contre-courant et imposons notre logique ! Donc partis politiques fermés, exigeants, organisés verticalement et se méfiant de tout ce qui sort du schéma canonique de l’activisme militant. La seconde : soyons un peu plus rusés, ouvrons largement les écoutilles en nous pliant aux us et coutumes de l’époque, et laissons les gens venir à nous avant de les intégrer, éventuellement, dans un circuit militant plus traditionnel.

Peut-être la première option est-elle plus belle sur le papier. Mais je n’ai pas vu que les formations qui la prônent, comme le Parti de gauche ou les partis trotskystes, aient été capables de se transformer en partis de masse à la seule force de leurs petits bras. Plus problématique encore, la logique de l’élitisme militant ou de l’avant-garde éclairée du prolétariat (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit) ne connaît pas de limite ou de mesure : n’entendait-on pas Jean-Luc Mélenchon, en 2006, pester contre les honteux adhérents à 20 euros, parce qu’ils n’avaient pas fait assez d’efforts pour devenir militants ? A ce jeu-là, on se retrouve vite dans une logique malthusienne de cooptation et d’épuration, qui rend de facto inatteignable l’objectif rêvé du « parti de masse ».

A contrario, les primaires ne conduisent pas nécessairement à la dissolution des partis, bien au contraire, même. Je connais plus d’un ancien « 20 euros » de 2006 qui, profitant de la main tendue alors par le PS, et alors que rien ne l’y prédisposait, est devenu un militant parfaitement actif et intégré au sein du parti. La première édition des primaires citoyennes peut avoir le même effet, au centuple. Si ne serait-ce qu’un million de personnes y participait, elles augmenteraient déjà considérablement le nombre de Français en contact avec le Parti socialiste. Et il est aussi faux que méprisant de dire que celles et ceux qui vont voter les 9 et 16 octobre sont des moutons manipulés par les médias. Je n’appelle pas « moutons » les 5 millions de Français qui sont prêts à sacrifier une soirée pour suivre un débat pas forcément très glamour entre des candidats à l’investiture PS-PRG. Il se passe quelque chose avec ces primaires, chacun peut le voir, je crois, dans son entourage, et c’est peut-être bien cela qui dérange les déclinistes et les Cassandre, qui donnent parfois le sentiment de prôner l’élitisme militant pour mieux rester dans leur entre-soi confortable et rassurant.

Les primaires posent deux questions : comment redéfinir le rôle du militant « de plein droit », et comment transformer l’essai pour aider les participants au scrutin à franchir le pas d’un engagement plus suivi et régulier ? Mais le simple fait que l’on puisse poser ces questions est déjà le signe d’un bouleversement politique qui vaut la peine d’être assumé, et joué, jusqu’au bout.

Romain Pigenel