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500 millions de smartphones, et moi et moi et moi

En quoi l’usage d’un smartphone change-t-il la vie ? C’est la question lancée à la cantonade de la blogosphère par Nicolas du blog geek « Partageons l’addiction ». Question qui résonne d’autant plus chez moi que l’impact des nouvelles technologies sur l’organisation de la société, d’une part, et la façon dont les êtres humains se les approprient, d’autre part, sont deux interrogations personnelles de longue date et de long terme.

Je suis équipé d’un smartphone depuis maintenant un peu plus de 3 ans (successivement HTC Touch Dual, Blackberry Storm et désormais HTC Desire HD). La vraie rupture dans mon usage du téléphone s’est située dans cet avant/après acquisition du premier smartphone, le passage, dans un second temps, d’un modèle à un autre (plus performant) ne faisant qu’affirmer des tendances perceptibles dès le premier achat. Quelles tendances ?

Premièrement, une attitude différente face à l’information. De plus en plus, la norme de « consommation » de l’information (mails, mises à jour de sites ou de blogs, interactions sur les réseaux sociaux) me semble devenir la réception passive, en rupture avec un modèle dominant précédent où il fallait soi-même aller chercher les nouvelles informations. Certes, le flux RSS n’a pas été inventé par les smartphones ; mais l’habitude d’avoir un récepteur simple où sont concentrées toutes les alertes (nouveau message, nouveau commentaire sur Facebook, nouvel article sur tel ou tel journal en ligne …) contribue largement à enraciner cette paresse 2.0 selon laquelle on considère que l’information doit venir à soi, et non l’inverse. A moyen terme, je pense que les smartphones vont jouer un rôle déterminant dans le passage d’un internet de sites et de blogs à un internet de flux. Un smartphone, c’est un peu comme un lecteur/émetteur RSS que l’on aurait dans sa poche en permanence. Effet connexe, l’intermodalité : à force de recevoir toutes les alertes sur un seul écran, les différentes messageries et réseaux donnent l’impression de se fondre, et quand je reviens sur un PC fixe, j’ai tendance à chercher des moyens (comme Tweetdeck) de contrôler le plus de flux possible par une seule application. Autre effet connexe, l’addiction aux réseaux sociaux, qui prennent tout leur sens quand ils peuvent être alimentés et consultés en temps réel (et non pas seulement le soir quand on rentre chez soi par exemple).

Deuxièmement, l’irascibilité par rapport au temps. C’est encore une caractéristique générale du web amplifiée dans le cas particulier du smartphone. La disponibilité immédiate d’une information (message mail, recherche Google …) devient la norme. Le temps qu’il fallait autrefois pour atteindre un ordinateur à partir duquel on pouvait vivre dans l’immédiateté est désormais aboli : on a en permanence l’instantanéité du web dans sa poche. J’ai le sentiment que cela joue (à la baisse) sur la patience et la capacité de concentration. Du coup, il faut s’imposer des moments sans smartphone pour s’extirper de ce flux continu et infini de sollicitations.

Troisièmement, ce que j’appelle « l’effet clic ». Mon premier réflexe pour obtenir des informations sur les objets de mon environnement est de consulter les moyens mis à ma disposition par le smartphone (sites et applications spécialisées notamment). Dans un magasin : comparer les prix, chercher des renseignements sur un produit, demander l’avis d’un tiers par photo interposée … autant de fonctions désormais facilitées et transformées par ces appareils. On en vient à penser comme si tout l’environnement était cliquable – un objet = une question = une requête sur le smartphone. Pour cette raison je crois beaucoup à l’avenir des flashcodes.

Enfin quatrièmement, « l’effet-prothèse ». Le smartphone devenant un accompagnateur et un facilitateur permanents de notre vie cognitive, je me demande en quelle mesure on n’en vient pas à le considérer comme une extension de soi. L’appropriation des objets personnels est déjà une réalité en temps normal (des chaussures dans lesquelles on se sent « comme dans des chaussons », tel ou tel vêtement qui est comme une « seconde peau » …), mais elle est d’autant plus amplifiée dans ce cas que l’objet concerné constitue un élément essentiel de notre rapport au monde et à autrui (comme je le détaillais précédemment). Un peu comme une paire de lunettes, le téléphone est moins qu’une partie de notre corps (pour combien de temps encore ?) mais déjà (beaucoup) plus qu’un objet personnel banal. Même face à un ordinateur de salon objectivement plus confortable, il m’arrive de préférer utiliser le smartphone pour des opérations simples, comme s’il devenait plus naturel (ou naturel tout court). Il constitue une prothèse au plein sens du terme puisqu’il augmente considérablement, aussi longtemps que nous le portons sur nous, notre potentiel de connaissances et d’informations.

Pour reprendre ma distinction initiale, le smartphone ne me semble pas appartenir à la classe des artefacts technologiques qui se contentent de prolonger et améliorer/compléter/remplacer une innovation précédente (comme les tablettes tactiles par rapport aux smartphones, justement), mais bien à celle des objets qui transforment profondément le quotidien et la façon de vivre.

Romain Pigenel

Sont invités à répondre à cette chaîne CC, Dominique, Gabale, Laurent, Xapur, Philippe, La communication politique, MHPA, ValLeNain, Melclalex, Isabelle B, Gaël, Abadinte, Polluxe, Asclepieia, Corto et Seb Musset.

Enfoirés de blogueurs

Il y a un peu plus d’une semaine, j’ai reçu un mail des Restos du Coeur m’invitant à soutenir leur opération de collecte nationale les 4 et 5 mars prochains. Le mail – bientôt suivi par un second envoyé par une célèbre agence Internet me proposant de rencontrer en exclusivité, avec d’autres blogueurs, le président de l’association, puis par de nombreux billets relayant l’opération et m’incitant à en faire de même – m’explique que « pour chaque billet publié sur les Restos du Cœur, Danone et Carrefour s’engagent à offrir 10 Repas aux Restos du Cœur ». « L’an dernier, cette mobilisation des blogueurs avait permis d’offrir 16 675 repas. Vous étiez 1457 blogueurs à relayer l’opération. ». Le deal est donc simple : un peu de blabla sur l’opération, avec reprise obligatoire d’images du kit de communication mentionnant très clairement l’implication et la générosité (un simple billet de blog, dix repas offerts) de Carrefour et Danone.

Comment peut-on refuser de participer à une telle opération ? C’est facile et ça se fait depuis son fauteuil : délices du slacktivism. Le rappel des chiffres de l’an passé, façon Téléthon, joue en plein sur la mauvaise conscience du blogueur, tout étourdi de découvrir qu’il a le pouvoir, du bout de ses doigts, de nourrir des gens : on finit par penser que faute de billet, ce sont dix repas qui ne seront pas offerts. La sympathique proposition a tout de l’intimation morale, qui neutralise le libre arbitre et incite donc des blogueurs de gauche à pratiquer l’union sacrée avec la grande distribution et l’industrie agro-alimentaire, dont il y aurait pourtant bien des choses à dire, le temps d’une campagne caritative.

Je n’ai aucune naïveté ni aucun angélisme quant aux moyens nécessaires à une organisation telle que les Restos du Coeur pour faire son travail, pas plus que je dénie aux entreprises qui s’engagent en soutien le droit de le faire savoir. La charité pure n’existe pas et il est logique que Danone et Carrefour essaient de tirer profit de ce qu’ils peuvent faire dans le champ social, tout comme il est respectable que les Restos fassent feu de tout bois pour augmenter leur capacité d’accueil. Mais je ne peux m’empêcher de considérer que dans ce cas précis, on dépasse les bornes de l’acceptable du point de vue du compromis moral et politique. D’abord et contrairement à ce que dit la présentation de l’initiative, Danone et Carrefour « n’offrent » rien du tout : ils échangent des repas contre de la visibilité et du blanchiment moral sur la blogosphère française, ce qui est très différent. La blogosphère, majoritairement à gauche et souvent méfiante envers les grands groupes, met un instant son sens critique dans sa poche pour chanter de blog en blog les louanges des deux géants français : que demander de plus ? L’opération devient même d’autant plus intéressante pour eux qu’elle est relayée par des sites habituellement hostiles.

Probablement beaucoup de celles et ceux qui se prêtent à cette campagne sont-ils conscients de cette subtile manipulation, mais se disent qu’elle n’est pas si grave, surtout quand on la met en balance avec le bénéfice espéré – les fameux « dix repas offerts ». Peut-être même imaginent-ils jouer un bon tour aux deux entreprises en les forçant ainsi à débourser des deniers en faveur des Restos. Mais que vaut réellement cet engagement ? Un repas coûte un euro à l’association de Coluche. Dix repas engagent par conséquent Danone et Carrefour à hauteur de dix euros – ce qui est donc le prix « réel » du billet de blog. Payer 15 000 euros pour avoir 1500 blogs (dont des « influents », mais en l’occurrence c’est aussi l’effet de masse qui compte) qui disent du bien de soi, c’est finalement plutôt une bonne affaire, non ?

La blogosphère – politique en ce qui me concerne – est à mon sens trop précieuse comme espace démocratique et citoyen pour se prêter à ce type d’opération faussement gratuite et qui la dénature. Que les blogueurs qui en ont les moyens quittent plutôt un instant leur ordinateur pour faire un don en nature de coût équivalent aux Restos, ou même un don en ligne. Les autres peuvent réfléchir à des moyens d’utiliser leur influence online, aussi minime soit-elle, de façon inventive pour aider l’association sans passer par le truchement évitable d’entreprises qui ont beaucoup à se faire pardonner.

Romain Pigenel

It’s the secularism, stupid !

On l’a bien compris : pour deviner la pensée et la parole « empêchées », comme on dit, de DSK, il faut désormais surveiller de près le blog d’Anne Sinclair. Très « écoutée » de son mari, chargée d’entretenir le désir, elle pourrait bien devenir le porte-parole le plus clairement identifié du directeur du FMI. Et comme pour répondre coup pour coup aux attaques de la droite contre celui-ci, elle a justement publié lundi une note fustigeant l’annonce par l’UMP d’un grand débat sur l’Islam dans la perspective de 2012. Un débat ? Des « petits et vieux manèges », dans la lignée de l’identité nationale, de la burqa et du discours de Grenoble, une « volonté d’agiter des peurs en espérant dégonfler l’extrême droite et ressouder [la] droite » ; « remuer encore une fois cette trouble marmite […] jouer avec le feu ». Il n’y a pas de problème lié à l’Islam en France, et ce qui « alarme » véritablement les Français, c’est « les inégalités inacceptables, le chômage omniprésent, l’école en déroute, la santé en panne, l’Europe toute entière en crise ».

« It’s the economy, stupid ! ». On connaît bien le discours repris en filigrane dans ce billet : les vrais problèmes sont économiques (« inégalités », « chômage »), sociaux (« école », « santé »), et le reste ne serait que calembredaines superficielles, voies sans issue pour la gauche et manipulations nauséabondes de la droite. Toute la nébuleuse complexe des questions religieuses, identitaires, culturelles devrait être reléguée aux débats télévisés du samedi soir, pour se consacrer au dur, à l’infrastructurel, aux valeurs socialistes, éducation, emploi, protection sociale. Une fois ce « gros œuvre » traité par l’État, à la société de s’organiser comme bon lui semble. Anne Sinclair mi-marxisante, mi-libérale « sociétale » ? Il est vrai que sa hiérarchie des préoccupations n’est pas absurde : elle reflète à peu de choses près, par exemple, le dernier sondage TNS Sofres, que le staff DSK a (on imagine) regardé de près. Le sujet que l’on pourrait le plus rapprocher du débat UMP sur l’Islam, « l’intégration et les relations entre groupes sociaux », n’y arrive que 15ème. Cela dit, on peut se demander en quelle mesure une formulation aussi contournée a été réellement comprise des sondés. Surtout quand on se remémore une autre étude IFOP récente, dont le résultat, aussi inquiétant que consternant, a finalement été fort peu commenté, peut-être justement parce qu’il dérangeait. Effectuée en Allemagne et en France, elle révélait dans les deux pays un rejet des Musulmans (et une conviction de leur non-intégration) transcendant les clivages politiques, et particulièrement saillant dans les catégories populaires. Ces deux études ne sont pas contradictoires : elles disent simplement, mises bout à bout, que même si la confession de son voisin n’est pas la principale obsession au jour le jour du citoyen français, elle peut devenir un sujet hautement problématique quand elle finit par arriver sur la table.

Or c’est précisément dans la nature de la question confessionnelle, comme des autres questions identitaires/culturelles/« sociétales », que de surgir dans le débat par à-coups, via un fait divers dont la portée émotive et symbolique dépasse de loin l’importance quantitative. Le port de signe religieux “ostentatoire”, l’occupation d’une rue par des prières de groupe ou une tentative de baignade en burkini ne sont certes pas des événements du quotidien (hors contextes très particuliers) ; mais qu’ils viennent à passer devant les caméras des médias et alors ils prennent par contraste une importance d’autant plus forte, surtout qu’ils interrogent des principes fondamentaux (par définition, il n’y a de pas de petite entorse à un principe). Ce qui est vrai en temps normal se vérifie d’avantage encore dans les séquences d’hyper-attention que sont les campagnes présidentielles ; on se souvient, pour la problématique sécuritaire, l’ampleur qu’avaient eu et le rôle qu’avaient joué Papy Voise en 2002, et les émeutes de la gare du Nord en 2007. Si jamais un incident relatif à la pratique de l’Islam survient durant la campagne de 2012 – et il ne manquera pas d’y en avoir, provoqués s’il le faut, n’en doutons pas – il focalisera l’attention et aura valeur de test sur la fermeté et la justesse des principes, et des convictions, des différents candidats en lice. Malheur à celui ou celle qui étalera alors publiquement son désintérêt pour la question, ou sa confusion sur la réponse à apporter.

Puisqu’abcès il semble y avoir sur le sujet culturel et religieux de l’Islam, il faut le percer, et le plus tôt sera le mieux. Il ne suffit pas de se lamenter sur la désinformation ou l’immaturité du « peuple », de souligner que ceux qui critiquent nos concitoyens musulmans n’en ont peut-être aucun dans leur entourage, ou de tenter la méthode Coué et le catéchisme de masse sur l’air de « tout va très bien, madame la marquise ».  Fustiger la droite ou l’extrême-droite sans se prononcer sur le fond, comme on l’a vu lors de l’épisode de la rue Myrha en décembre dernier, est une attitude éminemment contre-productive. La première chose à faire est de prendre au sérieux et de respecter les Français qui éprouvent un malaise, et de discuter de façon ouverte et non polémique de ce qui leur pose problème. On notera à ce sujet l’ambivalence du papier d’Anne Sinclair, à vrai dire classique des démonstrations de ce type : d’un côté, on évacue le sujet religieux, mais de l’autre on lui reconnaît bien tacitement une existence puisque l’on parle de « jouer avec le feu » ou de « remuer encore une fois cette trouble marmite ». Il faudrait savoir : soit les Français sont fous, malléables et stupides et la droite peut leur mettre ce qu’elle veut dans la tête en lançant les débats ad hoc ; soit il y a bien un ressentiment problématique qui prospère dans l’ombre, ce « feu » ou cette « trouble marmite », et alors il me semble qu’il est politiquement suicidaire et irresponsable de faire l’autruche à son égard.

A partir de là, que faire ? Prendre les devants, clarifier la position de la gauche et commencer à imposer son propre cadrage idéologique du débat, qui ne peut bien sûr être en négatif sur l’Islam, comme le propose Sarkozy, mais doit se faire en positif sur la réaffirmation et l’interprétation contemporaine de la laïcité. Jusqu’à présent, les polémiques médiatiques ont surtout démontré la division et le manque de ligne claire du PS et de la gauche : candidate voilée qui clive au sein du NPA, votes disparates sur l’interdiction de la burqa, maires socialistes protestant contre l’implantation de Quick halal sans prise de parole du national, Benoît Hamon reprenant maladroitement la condamnation de Marine Le Pen sur les prières de rue plusieurs jours après elle, des élus comme Manuel Valls ou Daniel Vaillant défendant plus ou moins franchement le financement (in)direct des lieux de culte … On navigue à vue. C’est l’impréparation plus qu’on ne sait quelle malédiction ou « trouble marmite », pour reprendre l’expression sinclairienne, qui fait de ces épisodes des chausse-trappe pour la gauche. Et ils le seront de plus en plus, à chaque nouvel incident, et à chaque fois que l’UMP ou le FN retourneront le couteau dans la plaie, si une clarification n’a pas lieu. Le PS doit donc utiliser le temps qui lui reste pour organiser une convention de travail sur la laïcité et les principes de la République – dans les textes des conventions organisées jusque là, le terme n’est apparu que deux fois (dans la synthèse sur l’égalité), avec pour seule proposition de … mettre en place le service civique. On avance par ailleurs dans le même texte l’idée d’épurer les manuels scolaires des stéréotypes racistes. Chacun conviendra que c’est un peu court. Une convention permettrait de trancher les questions ouvertes et les interrogations factuelles (y a-t-il oui ou non assez de mosquées, par exemple ?) pour couper court aux fantasmes et aux approximations, de vérifier si la loi de 1905 permet encore de répondre à toutes les situations, de réfléchir à d’éventuels accommodements, de faire le bilan catastrophique du sarkozysme sur ce point, de souligner les contradictions de Marine Le Pen, et d’envoyer un signal fort au pays. Elle pourrait aussi être l’occasion de reposer calmement la question de l’identité nationale et de définir le fameux « vivre ensemble » socialiste, en interrogeant les concepts hautement problématiques de « diversité » et de « métissage », qui ne peuvent sérieusement être considérés comme un viatique suffisant pour répondre aux interrogations d’un pays doutant de lui-même et travaillé par des tensions ethniques et culturelles qui ne disent pas leur nom (Lagrange ou Guilly ont eu récemment le mérite de poser le débat sur ces sujets). Il s’agit ni plus ni moins que de repenser un projet national donnant une place à tous les citoyens de notre pays, sans les assigner à leur identité individuelle.

Que la droite s’empare la première d’un sujet ne devrait pas le marquer comme pestiféré et décourager la gauche de s’y attaquer, mais au contraire l’inciter à ne pas abandonner des terrains entiers du débat à ses adversaires. Nous avons chèrement payé ce genre d’erreur, dans le passé, au sujet de la sécurité. Assumer un débat permet de ne pas s’en laisser dicter les thèmes : Jean-Luc Mélenchon l’a apparemment bien compris ; et le PS ? Espérons que pour une fois DSK n’écoute pas sa compagne et ne s’enferme pas dans une myopie économico-centrée funeste pour sa famille politique.

Romain Pigenel

Aux fils de, la patrie reconnaissante

Quand on évoque le Paris pittoresque, on pense souvent à la butte Montmartre et à ses pentes améliepoulainesques ; le 5ème arrondissement et sa « montagne Sainte-Geneviève » n’ont pourtant rien à lui envier, et ont même le privilège de servir de conservatoire et de témoignage vivant de l’histoire politique récente de la ville. On l’oublie vite, mais Paris n’a pas toujours été associé à « Nuit blanche », « berges de Seine » et « vélib » dans les esprits : il fut un temps, pas si éloigné, où la capitale était la déclinaison microcosmique de l’Etat-RPR, avec les emblématiques Jacques Chirac et Jean Tibéri. Le deuxième est toujours là, intact, replié dans sa mairie d’arrondissement du Quartier Latin ; si l’on a de la chance, on peut même le croiser en liberté, de bon matin ou au crépuscule, patrouillant les rues flanqué de sa célèbre épouse. Depuis la funeste municipale de 2001 et l’auto-destruction de Philippe Seguin, on sait bien, à droite, que l’on ne fait rien à Paris contre le prince Jean. Les rumeurs envoient François Fillon, pour les prochaines législatives, dans la circonscription de ce dernier. Les mauvaises langues, quant à elles, ne peuvent s’empêcher de faire le lien entre ces rumeurs et la récente nomination de Dominique Tibéri – le fils de – en tant que, excusez du peu, contrôleur général économique et financier de première classe. Certains vont jusqu’à dire, en une de médias respectables, qu’il s’agirait de faire place nette pour le parachutage du premier ministre.

Tant mieux pour lui ? Oui mais voilà : ce poste au titre ronflant – et notamment destiné aux « fonctionnaires occupant ou ayant occupé un emploi de directeur général, de directeur ou de chef de service dans les services d’administration centrale placés sous l’autorité des ministres chargés de l’économie, du budget et de l’industrie, ainsi que les fonctionnaires occupant ou ayant occupé dans ces mêmes services un emploi de sous-directeur ou d’expert de haut niveau » – est attribué sur avis consultatif d’une commission. Commission qui en l’espèce a rendu un avis unanimement négatif, faisant même état de « l’absence de connaissances par l’intéressé des missions du corps et des compétences que requièrent ces fonctions ». Oups.

Là où les choses deviennent drôles – ou consternantes, c’est selon – c’est avec la question au gouvernement posée par le député socialiste Jean Mallot mercredi dernier. Reprenant les éléments résumés ci-dessus et initialement dévoilés par le Canard Enchaîné, il porte de très graves et directes accusations de népotisme à l’encontre du processus de nomination, et d’incompétence contre Tibéri Jr. C’est à François Baroin que revient la corvée de répondre, sous la mine sombre et fermée de François Fillon : premièrement, le corps de contrôle dont il est question a été créé par les socialistes et Laurent Fabius ; deuxièmement, ils en ont fait bénéficier des « familiers du pouvoir [de gauche] de l’époque » ; troisièmement, c’est la droite qui a travaillé à en améliorer l’encadrement et la transparence.

Pour qui sait lire entre les lignes (et on peut dire que l’écriture est grosse), ces propos, sans même discuter leur véracité, sont limpides : ils constituent purement et simplement un aveu et un discret lâchage de ceux qui ont organisé la nomination, et de celui qui en a profité. Jean Mallot parle clairement de favoritisme et d’inaptitude, François Baroin lui répond vous aussi, et plus que nous. On notera au passage qu’il inaugure ainsi un nouveau type de justification, variante sarkozyenne de la loi du talion : « si quelqu’un a déjà commis une turpitude, tu peux la réitérer, mais en faisant un peu plus attention ». Gageons qu’elle devrait connaître un beau succès devant les tribunaux.

La mairie du 5ème arrondissement a bien des charmes, dont celui de donner directement sur le Panthéon. Si un jour Dominique Tibéri y siège, peut-être devra-t-il changer l’inscription au fronton du bâtiment en vis-à-vis : Aux fils de, la patrie reconnaissante.

Romain Pigenel

Les mots de la politique (3) : « la gauche couscous » (dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es)

Christian Jacob fait partie d’une espèce politique typique du sarkozysme : la brute à front bas, le cogneur tête-brûlée dont la principale fonction est de salir et au bout du compte empêcher le débat. On a parfois comparé son prédécesseur Frédéric Lefebvre à ce que l’on nomme troll dans le jargon d’Internet : Jacob a prouvé qu’il méritait le même qualificatif en lançant une bordée de provocations grossières contre Dominique Strauss-Kahn lors d’une émission sur Radio J. Les primaires socialistes oublieraient les campagnes ; par ailleurs, DSK serait incapable d’incarner « l’image de la France, l’image de la France rurale, l’image de la France des terroirs et des territoires, celle qu’on aime bien ». Propos complétés par une attaque de Pierre Lellouche sur l’appartenance de DSK à la « gauche ultra-caviar ». On ressent un malaise immédiat en entendant ces mots, en soi banals chez les extrêmes, mais inhabituels dans la bouche de responsables de la droite de gouvernement. Et le malaise ne s’estompe pas, bien au contraire, lorsque l’on considère la réponse qu’y ont apportée les amis de DSK : crier à la stigmatisation de la judéité du directeur du FMI ; protester de sa proximité avec les classes populaires, saisies en une métonymie étonnante : le peuple, ce serait le « couscous », au point qu’il faudrait se revendiquer de la gauche couscous pour contrer l’accusation de gauche caviar. Indignation sincère, « bon » mot surprenant ; dans tous les cas, on a le sentiment d’une grande maladresse qui ne fait pas tant dérailler le débat que l’emmener sur des chemins dont on ne sait où ils nous conduiront.

Il y avait mille et une choses à rétorquer aux chiffons rouges agités par la droite pendant le week-end. Don’t feed the troll, dit-on sur Internet : ne rentrez pas dans son jeu, puisqu’il n’y respectera aucune règle, ne lui donnez pas de grain à moudre. En l’occurrence, refusez le double mensonge, la double réduction portée par Jacob et Lellouche, celle consistant à diviser les Français et à écraser chacun sur son identité individuelle. France des villes contre France des champs, bobos contre prolos, France contre monde extérieur. « La France qu’on aime bien » ? Moi Monsieur Jacob, j’aime toute la France, je la prends entière, et vous ? Avez-vous un problème avec les villes ? Déniez-vous aux « bobos » et aux citadins le droit de participer à la vie démocratique ? « La gauche ultra-caviar » ? Effectivement, je suis pour le caviar pour tous et non pour quelques-uns, c’est ce qui nous distingue. J’aime tous mes compatriotes et je ne me demande pas s’ils ont la même couleur de peau, le même parcours, ou les mêmes opinions politiques que moi pour avoir envie d’être à leur service et de présider à la destinée de notre pays. Je veux leur apporter la justice sociale et rétablir la République, ses principes, son souci de l’intérêt général. Je ne cherche pas à tout prix à ressembler à certains d’entre eux. C’est ce qui fait de moi un républicain et non le serviteur d’une clique.

A mille lieues de ce discours possible et selon moi souhaitable, le ping-pong qui a eu lieu – tu me dis terroir et France, je te réponds étranger et juif, tu me dis caviar, je te réponds couscous – accrédite l’existence d’une préoccupation commune, sous-jacente, et prête à jaillir comme le diable de sa boîte dès que les esprits s’échauffent : celle de l’identité comme vérité du politique. Dis-moi combien tu gagnes, dis-moi d’où tu parles, d’où tu viens, ce que tu manges, je te dirai qui tu es vraiment, par-delà tes discours et tes actes. C’est la négation du sujet politique : comme si chacun était sous le coup d’une assignation au domicile de sa confession, de sa couleur de peau, des groupes auxquels on le suspecte d’appartenir, et que cela était plus significatif que ce qu’il peut porter comme idées. Dominique Strauss-Kahn, icône lointaine et muette quant au débat national, est la cible idéale pour ce genre de dérive : il offre le spectacle bruyant de sa candidature silencieuse à toutes les interprétations, y compris les plus odieuses. Ceux de ses proches qui ont pris sa défense ont eu éminemment tort de se prêter à ce jeu. Aller sur le terrain de la dénonciation de l’antisémitisme quand les propos incriminés n’y font aucunement référence, de même que brandir le sacro-saint épouvantail des années 30, donne le sentiment d’une gêne sur cette question. Pourquoi déduire d’une critique sociale (DSK candidat des élites urbaines) une agression raciste ? Comme si DSK était d’abord juif avant d’être un homme politique, comme s’il devait s’en défendre, comme si toute attaque subie par lui devait être jugée à l’aune de cette identité. En outre, résumer une ville à un plat que l’on veut populaire – et ethnique ? – est tout aussi troublant : comme s’il fallait se cacher derrière « ses » Arabes pour excuser ce que l’on est, ou ce que l’on est supposé être ! « On mange plus de couscous à Sarcelles qu’à Neuilly », nous explique Jean-Christophe Cambadélis, comme si la semoule et les merguez étaient le talisman magique à opposer au caviar honni. Manger du couscous n’est pas une valeur en soi, aimer le caviar n’est pas une honte ; si la campagne n’est pas supérieure à la ville, le tajine ne vaut pas non plus mieux que le cassoulet. DSK pourrait bien habiter dans la ville la plus riche ou la plus blanche de France que cela ne devrait aucunement causer problème, ou mauvaise conscience, à l’homme de gauche qu’il est.

C’est cette tentation inepte, régressive, hypocrite et dangereuse de l’assignation identitaire qu’il fallait dénoncer, et non se livrer à une bataille rangée d’identités. Les candidats à l’Élysée ne doivent pas « incarner » autre chose que les principes de la République ; «l’incarnation de la France » ou « des terroirs » est toujours un mensonge. Au-delà de cet incident de parcours, je décèle pourtant cette tentation de l’identitaire dans de nombreuses interventions à gauche ; quand Martine Aubry fait l’éloge de la « France qu’on aime » (déjà !), quand Emmanuel Todd accuse Sarkozy de ne « pas être Français », quand on oppose au racisme l’exaltation de la « France métissée ». On ne répond pas aux fractures et aux communautarismes en y opposant d’autres fractures et d’autres communautarismes, en célébrant des identités contre d’autres, mais en se rangeant du côté de l’universel et du bien commun. Voie d’autant plus intéressante pour la gauche qu’elle répond aussi à la crise de la pratique UMPiste du pouvoir et au besoin de probité qui monte dans le pays.

Romain Pigenel

Les autres mots de la politique, c’est ici

Florence Cassez, boycott et blocage

Le boycott est décidément dans l’air du temps. Après les polémiques et arguties autour de celui des produits israéliens, c’est désormais l’année du Mexique qui est dans le viseur, pour punir la justice et le gouvernement mexicains de ne pas transiger sur le sort de Florence Cassez. Les parents de la jeune femme, comme MAM et Martine Aubry, ont défendu depuis quelques jours cette option pour répliquer à la décision de la Cour de cassation mexicaine. La principale intéressée, depuis sa geôle, a exprimé le souhait contraire, demandant qu’on utilise les festivités pour parler de son cas : elle a entièrement raison.

Je laisse de côté le fond de l’affaire, qui n’est à la vérité pas aisé à décrypter depuis la France. Tout le monde peut être d’accord sur le caractère inhumain et probablement exagéré d’une peine de 60 ans pour une culpabilité douteuse ; on sait gré au Ministère des Affaires étrangères de défendre, en outre, une compatriote dans la difficulté. Je remarque pour le reste que c’est l’indignation bien plus que la raison qui inspire les commentaires et les réactions ; on parle assez peu de la justice mexicaine, que l’on dit corrompue, et des raisons liées au contexte local qui pourraient expliquer sa sévérité (manipulation ou non ?), pas plus que l’on ne s’interroge sur la situation diplomatique voyant un pays faire pression sur la justice d’un autre pour protéger quelqu’un de coupable aux yeux de celle-ci. Florence Cassez (et c’est tant mieux pour elle) est rapidement devenue un objet émotionnel et médiatique, ce fin visage échevelé entraperçu derrière des barreaux, coupable d’avoir été amoureuse d’un voyou, perdue dans un lointain pays, aux mains des descendants du Sergent Garcia. Réminiscence de la captivité d’Ingrid Betancourt ? Sauf qu’ici l’identification joue à plein : Florence Cassez, c’est chacun de nous, c’est le séjour exotique à l’étranger qui tourne à Midnight Express. Gageons qu’elle deviendra aussi un des grands sujets humains/humanitaires de la présidentielle, si elle n’est pas libérée d’ici là : je suggère à ses parents, selon la coutume, d’écrire à tous les candidat(e)s pour leur demander ce qu’ils s’engagent à faire pour leur fille une fois élu(e). La boucle sera ainsi bouclée.

En attendant, c’est l’année du Mexique qui est en jeu. Ses organisateurs peuvent dans un premier temps remercier la polémique : sans elle, un très grand nombre de Français auraient sans doute fait couler le champagne le 31 décembre prochain sans se douter que l’année du Mexique serait en train de vivre ses dernières secondes. Son programme est sans surprise : des expositions spéciales, des rencontres, probablement une venue accrue de ressortissants Mexicains, intellectuels, artistes, tout au long de l’année. Si on laisse de côté la question de savoir si un appel au boycott de ces festivités est juste et proportionné, celui-ci serait-il au moins efficace ?

Il y a boycott et boycott. Le boycott pour la forme, qui a valeur de symbole d’indignation ; et le boycott qui fragilise réellement sa victime et influe donc sur sa conduite. En l’occurrence, on parle de boycotter non le Mexique, sa production économique, mais l’année du Mexique en France, ce qui est tout de même fort différent. Que l’on organise le refus d’utiliser le ciment Cemex ou de consommer la bière Corona aurait peut-être un impact économique s’il s’avère que la France en est un client important. Même dans ce cas, j’ai cependant quelques doutes sur les effets réels de cet impact : que des ouvriers mexicains soient mis au chômage technique ferait-il avancer la cause de Florence Cassez ? Mais on n’en est même pas là : ce qui est proposé avec forces gesticulations, c’est soit l’annulation des festivités en France, soit des mesures encore plus symboliques, comme l’évitement de celles-ci par les élus et divers officiels.

Disons-le franchement, ce serait inutile, voire contre-productif. Les seules victimes d’une telle annulation seraient les quelques Mexicains dont la venue était programmée, les publics qui auraient pu assister aux manifestations, les institutions françaises associées, et peut-être le Ministère du Tourisme mexicain, encore que je doute que les années officielles de tel ou tel pays aient un tel impact que leur annulation dissuade des millions de touristes potentiels. La décision ferait du bruit … en France principalement. Elle n’exercerait aucune pression gênante sur le Mexique et ne ferait que tendre les relations entre les deux pays.

Une comparaison me vient à l’esprit avec l’éternel dilemme des grèves lycéennes et étudiantes : faut-il bloquer les lycées ou universités occupés, c’est à dire condamner leur accès ? Les durs, les matadors répondent toujours oui. L’expérience prouve pourtant immanquablement le caractère aussi inefficace que nocif du blocage : il vide les établissements de grévistes et manifestants potentiels,  braque les modérés, et empêche le mouvement de se développer. C’est une logique de repli malthusien, pas de montée en puissance. La situation est exactement la même pour Florence Cassez. Bloquer, ou plutôt annuler l’année du Mexique, c’est se priver d’un vecteur de communication, agacer les Mexicains concernés (et aucunement mêlés à l’affaire judiciaire), et condamner le sujet même du Mexique (et donc de Cassez) à l’étouffement médiatique. Il en sera tout autrement si on utilise les festivités et événements prévus pour parler du cas Cassez, et témoigner aux Mexicains venant en France de la mobilisation de l’opinion nationale autour d’elle. Plutôt que fermer le site web officiel de l’année, y ajouter un portrait (avec décompte des jours de réclusion, ne lésinons pas sur le bettancourisme) de la détenue française. Entamer chaque rencontre par un rappel de son sort. Essayer d’amorcer un courant de sympathie dans l’opinion mexicaine. Associer et faire grandir, plutôt que couper et éteindre.

Je plains la prisonnière et ses parents : la présidentielle approchant, les moulinets et les tentatives de récupération de son cas vont devenir légion. Raison de plus pour espérer une amélioration rapide de sa situation.

Romain Pigenel

Si j’étais Martine Aubry …

Aussi artificiel et instrumentalisé qu’il soit, le nouveau rendez-vous désormais annuel entre Nicolas Sarkozy et « les Français », sous la forme d’un échange télévisé avec des panélistes triés sur le volet, constitue un moment important de la vie médiatique et politique – cela d’autant plus que l’élection présidentielle approche et que les tensions sont vives entre l’actuelle majorité et le pays. La question du traitement de l’événement, et des réactions à y apporter, est donc posée pour l’opposition.

Le « minimum syndical » consiste à apporter le démenti le plus rapidement possible, et idéalement en temps réel, à l’opération de communication que constitue d’abord l’émission (il suffit de jeter un œil à la composition du panel retenu). La gauche et notamment le PS prennent en charge cette opération de désintox/riposte, de façon participative cette année avec une veille citoyenne. C’est utile et nécessaire. En même temps, la valeur ajoutée de cette veille, prise isolément, est relativement faible : le travail d’analyse et de contre-offensive à la propagande umpiste est déjà largement pris en charge par la « gauchosphère » (et en particulier par des blogs-ressources tels que Sarkofrance, Slovar ou Intox2007). A la rigueur, il serait aussi efficace de réfléchir à un partage des tâches et à une co-animation avec ces blogueurs, s’ils le souhaitaient. Par ailleurs, les interventions faites dans le cadre de cet exercice – absolument nécessaire encore une fois – ont tendance à se perdre dans le bruit médiatique considérable que génère pareil événement, entre réactions politiques, commentaires journalistiques et échanges bouillonnants sur Internet et les réseaux sociaux. Enfin, pendant que se déroule ce petit jeu parole du Président vs. réactions et critiques de l’opposition, l’initiative reste à l’avantage du premier, qui peut faire passer des idées et propositions, tandis que la gauche gaspille en lui répondant du temps qui serait utile pour communiquer sur ses propres positions. Même le fait d’obtenir des passages au JT de 20H00 les jours suivants ne change pas radicalement cette donne, puisque l’on demandera encore, à ceux qui en bénéficient, de se positionner par rapport à ce qu’aura dit l’Elysée.

Il y aurait en revanche une opération intéressante à mener, pour répondre coup pour coup à l’intervention présidentielle tout en profitant de la focalisation de l’opinion et des médias sur cette dernière : organiser dans la foulée, assez rapidement, une contre-émission sur le même modèle autour d’un leader de l’opposition. Pour que cela ait un sens et apparaisse comme le pendant naturel du show sarkozien, le bon « client » pour une telle émission ne peut être qu’un candidat désigné à la présidentielle, ou un dirigeant de parti. Dans le contexte actuel, je pense à Martine Aubry, en tant que dirigeante de la principale force d’opposition – mais à défaut, un(e) candidat(e) aux primaires pourrait sans doute aussi s’en charger. Les socialistes se plaignent souvent du fait que l’on ne reprend pas leurs idées, pourtant nombreuses depuis les conventions thématiques de 2010 ; ce serait le moment ou jamais de prouver le contraire, en débattant avec un panel de Français, sélectionnés sur Internet, et en démontrant en quoi les lignes déjà définies du futur programme du PS pourraient répondre à leurs attentes et à leurs préoccupations. On pourrait rendre l’exercice plus piquant encore en intégrant dans le panel en question des « survivants » de la première émission de Sarkozy, il y a un an.

Inutile de quémander le soutien d’une chaîne de télévision : une émission enregistrée Rue de Solférino, diffusée en streaming et ensuite disponible par tranches au téléchargement, sur Internet, serait déjà suffisante. Elle permettrait de faire connaître de façon vivante, et en situation, les propositions socialistes (qui a l’envie, ou le temps, de lire de longs documents en ligne ?). Elle installerait déjà le duel à venir avec Nicolas Sarkozy, dont un des derniers atouts reste la division de ses adversaires (quand lui domine seul son camp). Elle parasiterait surtout la publicité faite à l’émission présidentielle en constituant un événement dans l’événement : les médias, dans leur reprise, pourraient titrer sur le choc frontal entre allocution présidentielle et allocution à venir, en réponse, de l’opposition. Ce qui serait infiniment plus intéressant et audible que des communiqués ou déclarations de porte-parole, compilées de façon confuse, dans les journaux, avec celles des autres responsables politiques et syndicaux.

Si j’étais Martine Aubry, je crois que je n’hésiterais pas une seconde.

Romain Pigenel

Comment réduire la différence entre représentation politique et population – réponse à Gabale

Comment améliorer la représentation de la société « réelle » dans la classe politique ? Reprenant les chiffres d’études sur l’origine sociale des élus publiés par l’Observatoire des Inégalités, le blogueur Gabale s’interroge sur la différence de structuration flagrante, en termes de classes sociales d’origine, entre population active et différentes catégories d’élus, le fossé tendant à s’élargir à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie des mandats. Le cas des ouvriers est remarquable : loin d’avoir disparu en France comme on l’imagine ou l’entend parfois (ils représentent en réalité 28% de la population active), ils seraient pour le coup quasiment invisibles parmi les élus, représentant 4% des conseillers municipaux, 1% des maires et … 0% des députés. On pourrait bien entendu étendre le constat à d’autres critères (ethniques …). D’où la question : que faire ?

Remarque liminaire : le constat et l’alerte ici émis sont désormais bien entrés dans le discours politique ambiant, du côté des commentateurs comme des acteurs. A gauche mais même à droite, la promotion de la diversité, ethnique beaucoup, sociale également (« et le handicap, et la jeunesse » ajoute l’écho), est aujourd’hui un classique des déclarations d’intention et des beaux idéaux qui mettent tout le monde d’accord. C’est d’autant plus remarquable que c’est une idée dont on pourrait pourtant discuter : après tout, pourquoi les élus devaient-ils nécessairement être à l’image de leurs électeurs, puisqu’ils sont issus du choix de ceux-ci ? C’est une chose de constater l’absence totale et donc anormale de certaines catégories de population dans la représentation locale ou nationale, et de vouloir y remédier ; c’est autre chose de pencher, comme on l’entend parfois, vers une logique de quotas, où tout ensemble ou liste de candidatures devrait être jugé à l’aune du respect d’une liste de critères mécaniques et donc quelque peu absurdes, visant surtout le politiquement correct (y a-t-on bien mis le Noir, le banlieusard, le paysan, l’handicapé, l’ouvrier de service ?). Au fond, tout repose sur l’ambigüité du concept de représentation politique. Mon représentant doit-il me ressembler ou porter mes idées ? Si on ne peut évidemment distinguer complètement les deux aspects, il est clair que leur confusion systématique, à l’inverse, sert toutes les démagogies et manipulations. Et c’est ainsi que l’on arrive à des polémiques stériles comme celles consistant à interroger le degré de « gauchitude » d’untel ou d’untel en fonction de sa richesse personnelle (faut-il être pauvre pour être de gauche ?). A côté de cette dérive qui conduit d’éminents élus à proclamer urbi et orbi leur amour des carottes râpées pour défendre leur street credibility et faire peuple, je n’épiloguerai pas sur les tentations communautaristes et les défenses ambigües de la statistique ethnique, autres manifestations de la revendication d’une symétrie « parfaite » entre population et élus. Disons qu’à un moment il faut faire un choix : considérer la République comme une recherche partagée d’un bien commun, ou comme une mosaïque de revendications et d’affirmations catégorielles et identitaires (au sens le plus large du terme).

Bien entendu, cette deuxième voie, que je réprouve pour ma part, sera d’autant plus tentante et défendue qu’il y aura une coupure flagrante entre population et élus. Qu’il y ait 15% d’ouvriers parmi les maires contre 28% dans la population ne choquerait (ou ne devrait choquer) personne ; c’est le 1% actuel qui est questionnant. Les revendications excessives dans le domaine des quotas sont la réponse directe, et logique, à l’homogénéité (voire endogamie) ressentie elle aussi comme excessive du côté des élus. Il faut agir pour réduire les écarts aberrants entre composition de la population et profil des élus, afin d’éviter de nourrir des demandes absurdes.

Dans cette perspective, renonçons à penser le problème comme une équation {tant de classes sociales et/ou minorités = tant de représentants}, et repérons plutôt quelles sont les populations « empêchées » d’accéder à un mandat d’élu, cherchons à comprendre la nature des obstacles auxquels elles sont confrontées, et travaillons à les réduire ou à les annuler. Ces obstacles sont autant imputables aux populations en question qu’aux partis qui restent, jusqu’à preuve du contraire, la principale voie d’accès à l’élection. On peut en citer quelques uns assez évidents : le manque d’entraînement à (ou de pratique de) la prise de parole en public ; le déficit de formation scolaire rendant inabordable la vie de parti, souvent très intellectualisée (à défaut d’être intellectuelle) ; le blocage psychologique (si je ne vois aucun ouvrier député, pourquoi moi, ouvrier, pourrais-je aspirer à cette fonction ?) ; le manque de temps à consacrer à l’activité au sein d’un parti, et l’incompatibilité horaire avec celle-ci ; l’éloignement ou la faible accessibilité des sections des partis politiques ; sans oublier le manque de lien avec les élus en place, puisqu’ils jouent encore un rôle déterminant dans la désignation (cooptation ?) des nouveaux élus.

Les partis politiques, s’ils entendent vraiment jouer un rôle d’organisateur de la vie démocratique, devraient chercher à amoindrir ces obstacles. Ce qui ne signifie ni lancer des opérations de communication démagogiques et d’affichage envers telle ou telle population, ni mettre en place des quotas réservés sur les listes de candidats – l’expérience montre que les quotas, quelle que soit la forme qu’ils prennent, finissent souvent par servir à placer des affidés des élus en place, en prétextant de leur appartenance à telle ou telle minorité quand cela peut servir. C’est sur un travail structurel de long terme qu’il faut investir. Quelques pistes : reconstruire de vraies politiques de formation au sein des partis, ne se limitant pas à quelques conférences pour se donner bonne conscience et pouvant même, pourquoi pas, être qualifiantes ; s’implanter dans les déserts politiques (à commencer par l’entreprise et le monde du travail – les statuts du Parti socialiste, par exemple, permettent la constitution de « sections d’entreprise » de plein droit, quasiment inexistantes pourtant dans le faits) ; penser de nouveaux espaces-temps de militantisme (autres que la sacro-sainte réunion à 20H00) ; ouvrir et rendre transparentes les conditions et les procédures de candidature à la candidature pour les différentes élections. Comme par hasard, c’est souvent l’échelon le plus opaque et le plus verrouillé des partis ; un échelon où l’on constate une vraie déperdition de « diversité » (sociale et professionnelle) entre la base militante et les candidats finalement désignés. Les partis politiques, à gauche du moins, sont souvent plus divers et moins homogènes qu’on le pense, quand on considère leurs militants ; ils accouchent cependant de générations d’élus confirmant les statistiques rappelés plus haut. C’est donc qu’une partie importante du problème réside dans la capacité et la volonté (ou non) des partis à organiser l’ouverture de leurs candidatures à l’ensemble de leurs propres militants.

Il existe des mécanismes simples pour améliorer cela, sans recourir au fait du prince ni aux quotas. Pour les élections à scrutin de liste (régionales, européennes notamment), qui représentent souvent un bon moyen de mettre le pied à l’étrier à de nouveaux élus, je suis favorable à ce que les partis introduisent, pour constituer lesdites listes, le principe du vote classant en leur sein. Différentes méthodes existent dans ce domaine, celle de Borda est intéressante : elle consiste à laisser les militants sélectionner, parmi les candidats à la candidature, leurs favoris, puis les classer sur les places disponibles. Par exemple si 30 candidats se présentent pour une liste de 20 places, on choisit 20 candidats par ordre décroissant de préférence. La liste finale est ensuite forgée à partir de la moyenne des votes. Pour que cette opération se déroule sérieusement, elle nécessite un temps de campagne interne pour permettre aux différents candidats de se présenter et de se faire connaître - ce qui est une très bonne chose. Il y a toutes les raisons de penser que ce type de procédure accoucherait de listes de candidats plus diverses (au sens fort, et non cosmétique, du terme) et plus renouvelées, que celles constituées par des processus descendants ou très marginalement démocratiques.

On ne décrétera pas la diversification et la dés-homogénéisation du personnel politique, sauf à se satisfaire de mesures d’affichage dissimulant la continuation du même système, un peu maquillé pour faire taire les critiques. Les partis doivent entreprendre un travail en profondeur non pas simplement d’ouverture (ce qui veut tout et rien dire), mais de ré-ancrage sur le terrain et de « ré-armement » politique des populations dont ils se sont parfois coupés. Les élites politiques actuelles regagneraient ainsi en intrication avec le pays ce qu’elles perdraient, ou craindraient de perdre, en pouvoir.

Romain Pigenel

 

Marc Vasseur, La Rénovitude, Abadinte, Romain Blachier, Juan, Dagrouik, Stef, Yann, Nicolas, Seb Musset, DedalusJuju, Melclalex, Vallenain, DPP, GdeC, Elmone, Homer, Loudl, Dadavidov, El Camino, et l’oiseau sont également conviés à participer à cette chaîne.

Papy boom, brain crash

C’est une couverture que l’on sent fière d’elle-même. Réunies à la une du mensuel papier de Rue89, trois vedettes de la pensée contestataire médiatique : Stéphane Hessel évidemment, du sommet de ses ventes d’Indignez-vous ; Edgar Morin, chantre de « l’autre voie » et de la « pensée complexe » (ou l’inverse) ; Susan George enfin, sans actualité brûlante, mais venant apporter une touche féminine à ce trio dont on met en avant l’âge respectable, autant que la dignité militante (« 258 ans de réflexion, toujours révoltés »). Trois index pointés vers le lecteur, et un titre au masochisme enthousiaste : « Ils nous réveillent ! ».

Je ne sais pas à qui s’adresse ce « nous » ; si tant est que nous ayons besoin d’être « réveillés », et qu’il faille compter sur ces Jules & Jim de l’altermondialisme pour le faire, alors on peut sincèrement se demander qui dort encore, tant on a vu, lu, et entendu jusqu’à l’épuisement les trois vénérables indignés durant les derniers mois, les dernières semaines. Présents sur tous les fronts, à la radio, dans les librairies, dans la bouche de Nicolas Sarkozy, en soutien à Martine Aubry, chez Ségolène Royal, en manif’ devant le Panthéon. Rarement la « révolte » a été si majoritaire et omniprésente, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, quand Rue89 nous explique par ailleurs que cette auguste génération des Hessel et autres Albert Jacquard s’inquiète de « l’apathie ambiante ».

Apathie ? Je vois plus autour de moi une marmite qui bout sous son couvercle qu’une masse de citoyens lobotomisés, qui attendraient que des messies viennent les aiguillonner. Mais admettons. La production intellectuelle de ces aînés est-elle en mesure de changer la donne ? La lecture des interviews croisées dans ce numéro de Rue89 est édifiante. Hessel : « Il faut sortir du carcan de l’économie néolibérale et financiarisée […] Il faut écouter les gens […] et non pas leur dire, comme font les idéologues : voilà ce que tu dois faire ». Morin ? « Nous continuons à penser que la croissance va résoudre tous les maux alors que la croissance infinie et accélérée nous projette dans un monde fini qui la rendrait impossible […] Il faut conjuguer optimisme et pessimisme. C’est cela la pensée complexe ». George ? « Les gens pensent peut-être que leurs dirigeants sont en train de sauver la Grèce ou l’Espagne. C’est complètement faux, ils sont en train de sauver les banques […] On pourrait encourager [les riches] à être plus verts que leur voisin plutôt qu’à se concurrencer sur le montant de leur fortune ». Rien à retirer, rien à contester. Tout cela est pétri de bonnes intentions ; c’est la récitation du bréviaire moyen en 2010 de tout homme ou femme de gauche, et même au-delà : qui n’a pas, dans l’après-2008, dénoncé la finance, le tout-croissance, la course au profit ? Sans doute peut-on même trouver des discours de Sarkozy plus radicaux que les écrits de notre trio à ce sujet. Leurs propositions d’action ne sont pas plus révolutionnaires ou originales : remplacer les manifestations par des happenings, s’engager dans l’économie sociale et solidaire, se mettre à l’agriculture bio … Autant d’idées et de possibilités déjà là, déjà présentes, déjà mises en œuvre pour certaines, sans que cela n’ait ébranlé l’ordre des choses ou contribué à mobiliser massivement la société. Pourquoi alors ce matraquage médiatique s’évertuant à nous présenter comme les nouveaux révolutionnaires et modèles à suivre les tenants d’un discours convenu et facile, oscillant entre culpabilisation sourde (t’es-tu bien indigné aujourd’hui ?) et perspectives aussi floues qu’éloignées (la politique de civilisation) ?

Voilà une formidable machine à donner légitimité et magistère incontournable à ce qui ne mériterait logiquement que quelques minutes d’attention. Qui peut critiquer d’honorables vieillards qui appellent à protéger Roms et sans-papiers ? Qui peut se sentir digne de, ne serait-ce que nuancer ou relativiser l’importance du propos de deux Résistants – puisque l’on nous rappelle à chaque fois lourdement leur implication dans la Seconde Guerre mondiale (par ici les points Godwin !), comme si elle était finalement la mesure ultime et indépassable de toute valeur ? On ne peut que cliquer sur « j’aime » ou se taire, comme sur Facebook. Et on s’astreint donc à écouter ce que l’on sait déjà, comme si faute de bien savoir que faire on s’inventait un grand-père (une grand-mère) de substitution, nous culpabilisant et nous donnant bonne conscience à la fois. Nous tirant les oreilles sans vraiment nous bousculer. Après les vieux cons, les vieux bons, donneurs de leçons bienveillants, consensuels, et inopérants. Porteurs d’une pensée plate qui sous couvert de radicalité aligne les gentilles évidences et qui, à force de combattre « le système », n’affronte rien de précis. Une pensée finalement très abstraite, qui ne dit que peu de choses des problèmes politiques concrets auxquels on se heurte quand on veut faire un peu plus qu’acheter du café issu du commerce équitable ou en appeler à la « biosphère », et qu’on se demande comment, au hasard, créer de l’emploi, actualiser la laïcité ou réformer la fiscalité. Mais quelle meilleure voie vers le succès et l’unanimité que celle consistant à éviter les questions qui fâchent ou fatiguent ?

Que l’on remette toujours sur la table l’âge de ces glorieux aînés, comme un argument d’autorité qui ne dit pas son nom, est un détail intéressant. Il y a quelque chose de frappant sur la photo de couverture de Rue 89 : elle montre sans atténuation ni photoshopage excessif des personnes faisant leur âge, taches sur la peau, rougie et desséchée. On est loin des deux images caricaturales habituelles de la vieillesse, d’une part l’artificialité botox-lifting-UV façon barrage contre le temps, et d’autre part le tabou de la dégénérescence physique et mentale. L’engouement pour Hessel et ses compères, c’est un peu la version radical chic de cette pub pour Evian qui nous montrait des seniors effectuant un ballet aquatique : une image attrayante et valorisante d’un vieillissement bavard et cabotin, qui répond sans doute au moins autant à notre peur de l’âge et de la mort qu’à une « indignation » latente.

Il n’en reste pas moins révélateur que la gauche médiatique et politique ne se trouve pas de meilleures ni de plus jeunes idoles. Troquer Marx, Jaurès et Trotsky contre l’indignation et l’écologie new age ? Si on ajoute à cela l’engouement, pour la présidentielle, pour une candidature incertaine, exilée outre-Atlantique et au programme inconnu, on obtient un paysage inquiétant : comment affronter le futur en regardant en arrière et en se nourrissant de fantasmes ? Effectivement, il serait temps de se réveiller.

Romain Pigenel

Risque de la démocratie, certitude de la dictature

L’ébullition qui, partant de la Tunisie, secoue aujourd’hui l’Égypte sur ses bases (en attendant peut-être d’autres pays)  interroge doublement les démocrates, les progressistes, et la gauche en particulier. Premier doute : faut-il se mêler de ce qui se passe dans ces pays, au nom d’un droit d’ingérence démocratique, ou agir avec plus de prudence (et s’abstenir de soutenir un débouché plus précis que l’exigence de démocratie en général), au nom du respect de la souveraineté des pays étrangers, et du refus de ce qui pourrait ressembler à du colonialisme ou du paternalisme ? Deuxième doute : faut-il pousser à fond en faveur des soulèvements, et réclamer que table rase soit faite, quoi qu’il puisse en surgir ensuite, ou au contraire se soucier de l’après, et mettre dans la balance le pouvoir en place, mal que l’on connaît, avec les maux peut-être pires encore qui pourraient lui succéder ? La démocratie vaut-elle le risque de l’islamisme radical – puisque c’est de cette crainte qu’il s’agit – et donc de sa propre négation ?

Deux tensions : universalisme contre souverainisme, morale des principes contre morale des conséquences. On comprend pourquoi la gauche semble discrète et timide, si ce n’est prudente, depuis le début de ces révoltes. A l’instar d’un Jean-Luc Mélenchon condamnant l’empressement de Jeannette Bougrab à demander le départ de Moubarak, et se livrant à une bien complexe casuistique (« Le militant que je suis dit à Moubarak ‘dégage!’; si j’étais le président de la République, je me garderais bien de tenir un tel discours à l’égard d’un autre peuple souverain et libre »). Au bout du compte, ces deux tensions se rejoignent et se résument à un débat sur le sens d’une formule qui met toute le monde d’accord – le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La démocratie doit-elle être défendue dans l’absolu et jusqu’au bout, ou au contraire être soumise à des considérations de souveraineté, et évaluée à l’aune des risques qu’elle ouvre – dans le cas présent, celui de l’islamisme ?

 

 

Ceux qui se réclament plutôt d’une approche que l’on qualifiera de conséquentialiste – se méfier de la révolution pour ce qu’elle peut entraîner derrière elle – le font au nom d’un plus grand souci du concret. Naïfs Occidentaux, nous nous réjouirions, tout à notre eurocentrisme, de voir des dictatures renversées, sans imaginer que cela va entraîner de bien pires régressions, pour le droit des femmes notamment. On se souvient d’articles sur le « miracle tunisien » sous Ben Ali : la Tunisie pays opprimé certes, mais dont les citoyennes ne se voient pas contraintes d’arborer le voile. Outre le fait que ce raisonnement se fonde sur une appréciation de risques (non d’une fatalité inexorable) et que le spectre d’une révolution à l’iranienne, dont on ne connaît finalement qu’un exemple dans la région, n’a rien de certain, on peut se demander de quel droit, et en faveur de qui, des hommes et des femmes étrangers et extérieurs à ces pays peuvent juger ainsi de leur avenir. Que redoute-t-on quand on redoute une « dérive islamiste » ? Premièrement, une menace globale qui nous toucherait tous, le développement d’une forme de fondamentalisme politico-religieux considéré comme hostile aux pays occidentaux et à ce qu’ils représentent. Deuxièmement, une menace plus locale, la déstabilisation de la région et la mise en danger, par exemple, d’Israël. Troisièmement, qu’un régime contraire à nos principes (de laïcité, de mixité …) soit imposé, au bout du compte, aux Egyptiens. Disons-le franchement, les deux premières considérations n’ont pas à entrer en ligne de compte si l’on se soucie vraiment du sort des Egyptiens pour eux-mêmes. Reste donc la troisième considération. De deux choses l’une : soit la mise en place d’un Islam politique dur à la tête du pays se fait via un coup de force contre la volonté générale, et alors c’est un retour à la dictature, et à la case départ ; soit cela se fait par la voix des urnes, et alors c’est simplement le résultat de la démocratie, qu’il nous plaise ou non. Mais veut-on vraiment reconnaître la volonté populaire pour ce qu’elle est ?

 

Peut-être à tort, j’ai cru discerner dans le rendu des événements plusieurs biais réguliers servant plus ou moins consciemment à diminuer ce fait massif, rare, et donc difficile à appréhender : ces révoltes qui tournent en révolutions sont d’abord possibles grâce à la mobilisation effective d’individus de chair et de sang, qui descendent dans la rue au risque de vraies balles et d’une vraie mort. Je me méfie en cela des comptes-rendus enthousiastes d’une « révolution Internet » (ce seraient Twitter et Facebook qui auraient rendu possible ce qui se passe aujourd’hui), ou de leur version conspirationniste-wikileakienne (« c’est le lâchage par les Etats-Unis qui a permis les soulèvements »). Si ces facteurs ont évidemment joué un rôle, leur mise en avant permet aussi de reléguer le peuple à un second rôle et de poser moins nettement la question de son droit à s’auto-déterminer. La limitation de ce droit au nom d’un risque d’issue malheureuse est par ailleurs extrêmement douteuse. Suspend-on la démocratie en Europe quand on voit la nouvelle-extrême droite progresser dans les sondages ? Faut-il introniser Nicolas Sarkozy caudillo pour faire barrage à Marine Le Pen ?

 

La crainte de la démocratie est une peur de l’incertain, soulignant le pire pour effacer la chance du mieux. On peut se demander en quelle mesure elle ne se fonde pas également sur l’idée insidieuse qu’il y aurait des peuples mûrs, et d’autres non, pour la démocratie. L’idée que le risque de la démocratie est acceptable en Europe, car porté par des citoyens responsables – les récents événements hongrois devraient pourtant nous inciter à plus de modestie – mais qu’il y aurait d’autres peuples, Arabes notamment, qui ne pourraient y accéder que par un lent processus de transition, guidé par des tuteurs (armée, despotes plus ou moins éclairés) les préservant, malgré eux, de dérives condamnables à nos yeux. Outre le fait que l’on se demande sur quelles données concrètes repose ce type de jugement, il en vient à violer un universalisme – celui de l’égalité des êtres humains et de leur droit à la liberté – au nom d’un autre universalisme – celui de nos valeurs que nous voudrions voir triompher. Pense-t-on sérieusement que c’est la meilleure façon d’aider le développement de ces dernières ? Est-ce logique, pour défendre de grands idéaux, de craindre une situation pouvant voir leur réalisation comme leur défaite, et de cultiver la nostalgie d’un état antérieur, la dictature, où ils étaient de fait (et par principe) inatteignables ?

 

Il faut choisir entre une vision de stratège et de diplomate (avec un regard de surplomb et des calculs incertains), passant par-dessus les peuples pour penser un « intérêt général » très discutable, et une conception plus respectueuse de l’individu. Entre la certitude d’une situation intenable, la dictature ; et le risque, l’imprévisibilité de la démocratie, qui lui sont consubstantiels.

 

On en revient au bout du compte à la première des deux tensions que je signalais au départ : une fois sa religion faite, si j’ose dire, comment agir concrètement ? N’y a-t-il pas pour le coup un fossé infranchissable entre l’envie d’aider des voisins à se libérer, et la reconnaissance de leur souveraineté comme principe fondamental ? C’est ici pour la gauche qu’est posée la question de l’internationalisme. On n’épiloguera pas sur l’état de déréliction de l’Internationale socialiste, incapable d’apparaître comme un acteur audible et efficace dans la crise financière mondiale, comme de purger ses rangs des dirigeants politiques autoritaires mis récemment sous les projecteurs de l’actualité. Sans appeler aussi solennellement que vainement, de l’extérieur, à soutenir telle ou telle option politique, les partis de gauche pourraient intervenir, sur le terrain, en soutien de leurs homologues, faciliter le rétablissement de contacts normaux entre les pays, aider par la base au développement de projets conjoints (économiques, sociaux, culturels) pour fortifier les nations fraichement débarrassées de l’ordre ancien. Il ne s’agit pas d’ordonner autoritairement la mise en œuvre des idées que nous défendons, mais d’accepter que leur défense passe par le respect du jeu démocratique local (re)naissant. Pour faire en sorte que l’on passe du risque, à la certitude, de la démocratie.

 

Romain Pigenel