Skip to content

Retraites : pour une votation citoyenne

Parfois les bons mots dépassent l’intention de leur auteur. C’est que je me disais en entendant Harlem Désir, en début de semaine, expliquer que François Fillon, qui se rêvait en Churchill en s’adressant à la nation, n’était en réalité qu’au niveau de Margaret Thatcher. La comparaison sous-entendue portait, manifestement, sur le décalage entre un grand homme d’Etat et une Première ministre réputée avoir brutalement libéralisé la Grande-Bretagne, aux dépens de ses concitoyens les plus fragiles. Mais elle pouvait également s’interpréter comme un présage plus sombre. Margaret Thatcher, c’est aussi la briseuse des grèves et du syndicalisme britannique. Et on sent bien, dans le moment présent, que quelque chose de semblable se joue dans notre pays, avec un Président et un gouvernement dont la ligne dure ne tient pas du bluff, mais bien de la volonté de réussir une épreuve de force avec le pays, quel qu’en soit le coût humain et social.

C’est un bras de fer qui est engagé sur les retraites, mais un bras de fer aux allures de course contre la montre. Le pari fait par le gouvernement sur le temps est double : d’une part, miser sur une désunion du mouvement social, et sur le fait que seuls les plus radicaux sont prêts à s’engager dans un mouvement long ; d’autre part, espérer que le vote de la réforme, une fois complètement entériné, ôte dans l’opinion à la fois toute utilité et toute légitimité à la protestation.

Jusqu’à présent, le premier pari a été étonnamment perdu. Le front syndical et politique résiste, malgré les rumeurs propagées notamment par Le Figaro ces derniers jours. En revanche, il est certain que le vote définitif de la réforme sera plus problématique pour le mouvement. Un scénario à la CPE – vote, puis neutralisation de la loi sous le seul effet des manifestations persistantes – n’est pas tellement probable, pour la simple et bonne raison que Nicolas Sarkozy n’est pas Jacques Chirac, et qu’il a déjà amplement démontré que le souci de la cohésion nationale ne prime absolument pas, chez lui, les intérêts personnels et électoralistes. Il faut donc imaginer d’autres façons de continuer la mobilisation, pas nécessairement en substitution, mais en complément et en renforcement des manifestations.

La gauche politique et syndicale a justement mis en place, avec succès, un type de mobilisation original l’an dernier : la votation citoyenne sur la privatisation de la poste. On se souvient comment l’initiative avait été un succès – près de 10 000 lieux de vote en France, cogérés par les différentes organisations, et peut-être 2 millions de votants – alors même que l’expérience était inédite, et visait un sujet certes prégnant pour nombre de Français, mais incontestablement moins que ne le sont les retraites. Bien entendu, le résultat d’un tel vote n’a pas de valeur juridique, et ne remplace pas le vrai référendum que réclament plusieurs responsables politiques et syndicaux, mais il contribue à maintenir la pression sur un gouvernement légiférant contre la volonté générale, et présenterait en outre plusieurs avantages dans la situation présente.

Premièrement, il permettrait de prouver l’ampleur de la désapprobation populaire pour l’actuel projet de réforme. Les sondages se suivent et se ressemblent : Nicolas Sarkozy et François Fillon ne réunissent pas une majorité de Français derrière leur plan, bien au contraire. Mais le gouvernement a beau jeu de soutenir que les manifestants, aussi nombreux soient-ils, ne représentent qu’une minorité agissante et radicalisée, et que la majorité silencieuse qui ne sort pas dans la rue soutient le projet UMP. Une votation citoyenne, a contrario, permettrait de traduire concrètement ce qu’indiquent les sondages, et donnerait l’occasion à tous les Français qui sont opposés à la réforme – mais ne peuvent ou ne veulent faire grève et manifester – d’exprimer leur position simplement et rapidement.

Deuxièmement, l’organisation d’une grande votation donnerait l’occasion d’inverser la tendance actuelle, encouragée par le gouvernement et la presse de droite – la tendance qui va dans le sens d’une radicalisation du mouvement et surtout de l’image du mouvement, sur fond de casse (parfois douteuse) et de blocages. Alors que la phraséologie officielle se délecte désormais quotidiennement de la condamnation des « casseurs » et de la « prise en otage » des honnêtes citoyens, l’organisation du scrutin populaire que refuse le pouvoir permettrait de montrer clairement qui est responsable et respectueux de la démocratie, et qui ne l’est pas. Les forces mobilisées actuellement sur les seuls lieux occupés, et trajets de manifestation, pourraient s’installer et se montrer sur l’ensemble de l’espace public, invitant la population à se prononcer, et faisant parallèlement de la pédagogie sur la réforme gouvernementale et ses conséquences réelles.

Troisièmement, on pourrait alors opposer un vote à un autre vote, et non des manifestations à un vote. La position du gouvernement est enviable : elle est celle de la légitimité institutionnelle et formelle, face à une opposition qui manifeste et perturbe la bonne marche du pays. Sur le long terme, l’opinion préfère l’ordre, fût-il injuste, à la chienlit – c’est le calcul de l’Elysée. Avec l’organisation d’une votation, on revient sur le terrain de l’expression citoyenne et républicaine, d’autant plus légitime que la majorité fait tout pour saboter le débat parlementaire, à l’Assemblée déjà et désormais au Sénat.

Une votation citoyenne sur les retraites ne suffira, à elle seule, ni à faire fléchir le gouvernement, ni à imposer un référendum en bonne et due forme ; mais elle peut constituer un puissant adjuvant à la forme prise actuellement par le mouvement social, lui offrir un second souffle, et surtout donner une nouvelle ampleur, et une nouvelle visibilité, à la mobilisation des Français contre cette réforme qu’ils rejettent majoritairement. L’opposition politique et syndicale a à l’heure actuelle toutes les cartes en mains pour faire d’une telle initiative un succès : les effectifs militants, les sondages favorables, et le contre-exemple du passage en force parlementaire du gouvernement. Qu’attend-on pour couvrir le territoire de bureaux de vote, et poser aux citoyens une question très simple : êtes-vous satisfaits de la réforme des retraites, ou souhaitez-vous qu’elle soit remise à plat et soumise à une vraie négociation avec les partenaires sociaux ?

Romain Pigenel

Mediapart et les manifestations, ou comment « penser contre soi-même »

Alors que la gauche est tout entière arque-boutée contre le projet sarkozyste de réforme des retraites, alors que l’opinion la soutient largement et que des voix s’élèvent même au centre et à droite pour soutenir ce front de résistance quasi inédit, plus d’un internaute a probablement failli lâcher son iPad ou tomber de sa chaise en découvrant un article de Mediapart, paru entre les deux manifestations de la semaine dernière, et très sobrement intitulé : « le chiffre qui fâche ». Le chiffre – celui du nombre réel de manifestants à battre le pavé, chiffre qui serait, non pas égal à celui annoncé par les syndicalistes, non pas voisin d’une moyenne entre estimation syndicale et estimation préfectorale, pas même – non ! – approché par le seul comptage policier, mais bel et bien inférieur à ce dernier. Oui, vous avez bien lu : Mediapart, le fléau des Woerth et autres Bettencourt, a renvoyé dos à dos cégétistes et RG comme de vulgaires affabulateurs, tous coupables de sur-gonfler le nombre réel des manifestants.

« Nos chiffres? Ils vont en surprendre plus d’un. Mardi, Mediapart a comptabilisé à Paris environ 76.000 manifestants ». Contre, précisent les journalistes, « 89.000 côté police, 330.000 côté syndicats ». Que les syndicalistes magouillent les chiffres à la hausse, passe encore, mais que la préfecture leur donne un coup de main, qu’est-ce à dire ? Faut-il croire qu’un Nicolas Sarkozy magnanime a décidé, dans une réunion secrète, d’accorder aux organisations quelques milliers de mécontents en plus, histoire de ne pas trop les ridiculiser ? « Face à la radicalisation du mouvement, peut-être était-il de l’intérêt des pouvoirs publics de concéder aux syndicats une victoire symbolique… » Faut-il remercier Mediapart d’avoir mis à jour un odieux complot de plus ?

Un esprit curieux, tenté d’ouvrir le capot de cette étude, y trouvera quelques indications méthodologiques instructives. « A l’aide de compteurs à main [...], nous avons compté les manifestants quasiment un par un. Dans l’équipe bleue (parcours sud), deux personnes comptaient en même temps, et nous faisions la moyenne des deux compteurs toutes les 10 minutes environ. Dans l’équipe rouge, une seule personne comptait mais une autre vérifiait en cas de besoin. Cette méthode est, grosso modo, celle qu’utilise la police ». On remarquera qu’au passage est discrètement légitimée la méthode de comptage de la police, et, un peu plus loin, décrédibilisée celle des syndicats : « Il faut dire que la méthode syndicale exagère mécaniquement l’affluence ». Pourquoi pas – et de fait, les chiffres Mediapart sont assez proches de ceux de la préfecture – mais c’est un biais certain par rapport à la présentation générale de l’article, qui semblait de prime abord renvoyer dos à dos maréchaussée et organisations syndicales. Passons ; après tout, une expertise de terrain peut bien aboutir à la validation d’une méthode plutôt qu’une autre. Sauf que … les auteurs de l’article dénient tout caractère d’expertise, justement, à leur travail. « Disons-le tout de suite: notre résultat n’a rien de scientifique. Il s’agit d’une estimation, réalisée avec les moyens limités dont nous disposons à Mediapart, et qui ne saurait être comparée à aucune autre, puisque nous n’avions fait ce type de comptage auparavant. Il ne s’agit pas là de donner raison à un camp ou à un autre ». Et plus loin : Mediapart ne veut pas « jouer les arbitres », a travaillé « artisanalement », avec une méthode « loin d’être idéale ». A force de lire à la chaîne formulations hypothétiques, conditionnels, et précautions plus qu’oratoires, le lecteur finit par s’interroger : qu’y a-t-il d’indubitablement avéré dans ce papier, à part la présence de manifestants, et de journalistes-compteurs de Mediapart sur le parcours de ceux-ci ? Plus largement, pourquoi mener un travail de déconstruction – incertaine – des dires syndicaux, qualifiés d’exagérés et d’extrapolés, dans un contexte où le gouvernement a justement tout à gagner à revoir à la baisse le nombre de manifestants ?

Selon l’article, tout part du constat – banal – des écarts entre chiffres syndicaux et préfectoraux, qualifiés de « pantalonnade »; mais là où le commun des mortels voit, au plus, un motif d’amusement et range ces combats de chiffres dans le folklore mouvementiste, juste à côté des batailles rangées entre étudiants et CRS, la rédaction du média participatif trouve un étonnant prétexte à indignation. « A Mediapart, cette guerre des chiffres récurrente a exaspéré une partie de la rédaction. Peut-on tolérer ces écarts immenses dans une grande démocratie? Connaître le nombre de manifestants, n’est-ce pas une information cruciale? ». Albert Londres doit en frémir dans sa tombe. On insiste en conclusion : « [la principale leçon], c’est que la France, qui se veut un grand pays démocratique, aurait tout intérêt de se doter enfin de méthodes plus professionnelles de comptage. Cela n’éviterait certainement pas les polémiques. Mais éviterait que le débat social ne se focalise sur cette ridicule guerre des chiffres ». C’est bien connu, depuis des semaines et des mois, rien n’a été dit sur les retraites que les chiffres des manifestants, aucun argument n’a été échangé ; que l’on mette simplement en place une Haute autorité indépendante de comptage, et l’on sortira notre « démocratie sociale » de son « état déplorable ». Ah, mais réplique alors un lecteur attentif, tout ceci est bien étrange, puisque le même article affirme, quelques lignes plus haut, qu’il faut au contraire « se désintoxiquer de cette addiction aux chiffres des manifestants, qui n’ont qu’un intérêt très relatif » ! Étrange, effectivement. Résumons : premièrement, Mediapart a publié des chiffres-choc, censés démystifier affabulations syndicales et policières (« Syndicats, police, tout le monde ment »)… mais ces chiffres sont sans valeur objective et comparative ; deuxièmement, il est d’abord fondamental pour la « démocratie » de bien compter les manifestants, mais finalement, c’est inutile et « ridicule ».

Et si cet article « qui fâche » était guidé par autre chose que le seul souci de la vérité et de la sauvegarde de la démocratie ? En trois ans d’existence, Mediapart s’est taillé une solide réputation : celle d’un média participatif, de gauche, à l’avant-garde de l’antisarkozysme. Oui mais voilà, cela ne peut suffire au maître des lieux, le camarade Plenel, héraut français du journalisme d’investigation, du journalisme « apporteur de nouvelles qui dérangent », du journalisme dont « le travail n’est pas le commentaire, ni l’opinion, mais l’enquête », comme il l’expliquait doctement dans un numéro de l’émission Médiapolis où étaient abordées les limites, justement, de l’investigation auto-proclamée. « J’ai dérangé la gauche sous la gauche, je dérangerai la droite sous la droite ». En résumé, le journalisme comme un contre-pouvoir, voire comme un pouvoir parmi d’autres dans une démocratie bien réglée. Pour prétendre à ce rang, il faut nager dans d’autres eaux que celles de « l’opinion » ou du « commentaire » anti-sarkozyste ; comme l’écrivait le même Plenel dans un texte intitulé Le style du Monde en 2002, « Être au service de l’information signifie que l’on ne saurait hiérarchiser l’actualité en fonction de nos propres préjugés : il nous faut accepter de traiter ce qui nous dérange, nous bouscule ou nous choque, ne pas déformer ou omettre des faits selon nos intimes convictions, (…) apprendre à penser contre soi- même ». Déranger pour asseoir son pouvoir, penser contre soi-même : même artificiellement s’il le faut, en prenant le risque de susciter une polémique aussi inutile que fortement préjudiciable à la gauche dans un moment politique et social crucial.

Parce que malgré toutes leurs circonvolutions, les auteurs du papier en question, et le rédacteur en chef qui en assume la publication, savent très bien ce qui en sera retenu ; que Mediapart a organisé une enquête de terrain, et, dans un sublime effort d’impartialité, a pensé contre son camp, sans tenir compte des intérêts de celui-ci. On dira, pour paraphraser La Rochefoucauld, que surjouer le désintéressement, c’est vouloir se faire louer deux fois ; et en l’occurrence, on notera que le journal en ligne a bien choisi sa cible, en s’attaquant (comme on l’a vu) à un élément folklorique et reconnu comme tel, sans assumer totalement d’ailleurs la portée de son attaque, qui se nie elle-même dans le texte. Sur le fond, l’article est d’autant moins légitime qu’il n’apporte rien de neuf ou de vraiment pertinent ; la vraie question n’a jamais été celle du nombre exact de manifestants, mais de l’ensemble des signaux du mécontentement populaire, qui sont d’ordres fort différents (l’avis de mes voisins, les idées les plus reprises sur les blogs, les sondages, la composition des cortèges, le nombre et la qualité des grévistes …). Personne ne doute plus de la réalité de ce mécontentement dans le contexte actuel, pas même les ministres ; le papier de Mediapart le sait bien, lui qui fait simplement mine d’ouvrir un débat méthodologique, tout en prenant en fait la forme et les attributs d’un scoop, en espérant créer un buzz. Pour mieux accréditer l’idée selon laquelle le journal de Plenel serait, naturellement, au-dessus de la mêlée, des attachements partisans et autres turpitudes humaines.

Revendiquer et feindre une mythique indépendance, sans vraiment informer, et sur le dos du mouvement social ? Chacun appréciera. Du style du Monde à celui de Mediapart, ah que les vieux réflexes ont la vie dure !

Romain Pigenel

Dormez jeunesse !

« Irresponsable ! ». L’élément de langage est sur toutes les lèvres umpistes, et s’adresse à la Némésis du président de la République, et accessoirement première secrétaire intérimaire du parti socialiste, j’ai nommé Ségolène Royal. Irresponsable, donc, d’avoir jugé favorablement le fait que la jeunesse – en particulier lycéenne – descende dans la rue contre les retraites. « A 15 ans, à 16 ans, je pense en effet que les jeunes sont responsables et savent pourquoi ils descendent dans la rue. Je leur demande d’ailleurs de descendre dans la rue, mais de façon très pacifique ».

De quoi déclencher un tir de barrage évoquant le bon vieux temps du procès en folie et en incompétence de la campagne de 2007. Eric Besson s’en étoufferait presque : « démagogique […] irresponsable […] hallucinante […] mais qu’est-ce que ça veut dire ? ». Oui d’ailleurs, irresponsable, admettons, mais pourquoi ? C’est que la majorité présidentielle, peut-être inspirée par le care socialiste, a le souci de la jeunesse et de sa sécurité. Nadine Morano s’inquiète de la « mise en danger » des adolescents, dont les « regroupements spontanés » peuvent dégénérer vite ; et puis il ne faudrait pas qu’ils oublient la loi, et le fait que le blocage des lycées est « totalement interdit ». Jean-Christophe Lagarde, quant à lui, rappelle la jeunesse à son autocentrisme : il n’y aucune raison qu’elle manifeste contre une loi qui ne la concerna pas directement, puisque les adolescents d’aujourd’hui ne seront en retraite que « dans 49 ou 50 ans ». Et puis le jeune a autre chose à faire que de s’encombrer de politique : comme le souligne Michèle Alliot-Marie, manifester, c’est « sécher les cours », alors que l’on est « dans une période d’examens, juste avant la Toussaint ». Mieux vaut perdre deux ans de retraite qu’un point de moyenne ! Bref, et comme l’a déclaré Nicolas Sarkozy lors d’un déjeuner avec les députés Nouveau Centre, on ne peut pas « demander sérieusement à des enfants de 16 ans de manifester. » Dormez, jeunesse, et n’écoutez pas les irresponsables gauchistes qui vous exposent, en bref, aux foudres de la loi, aux violences urbaines, et à des points en moins sur votre copie.

Il faut se mettre à la place du jeune. On l’imagine plein de bonne volonté et tout prêt à suivre les conseils bienveillants de ces tutélaires figures ministérielles. Mais admettons que le jeune ait un peu de mémoire et que, tout à son désir de bien faire, il essaie aussi de suivre ce qu’ont dit ou conseillé les mêmes, il y a quelques mois, voire quelques semaines ?

Le jeune de 16 ans voudrait bien, pour faire plaisir à son président, se comporter et se considérer comme un « enfant », rester sagement à l’école puis rentrer chez lui goûter et faire ses devoirs. Mais dans le même temps, il se souvient que le sénateur Serge Dassault, dans la chaleur de l’été sécuritaire, et à la suite du fameux discours présidentiel de Grenoble, avait justement proposé de baisser la majorité pénale à 16 ans. Initiative isolé d’un franc-tireur ? Certes non, puisque cette idée avait déjà émergé dans la campagne présidentielle d’un certain … Nicolas Sarkozy, en 2007 : « Est-ce que vous pensez vraiment que la femme qui a été brûlée vive dans un bus à Marseille en a quelque chose à faire que son agresseur soit un mineur de 16 ans ? ». Là, le jeune ne comprend plus : quand il s’agit de prendre position sur un sujet de société, il est encore un « enfant » (donc étymologiquement quelqu’un qui n’a pas la parole) ; mais quand il s’agit d’actes répréhensibles, il devient soudainement un adulte, pour lequel les portes du pénitencier ne sont pas prêtes de se refermer ?

La République, la citoyenneté, n’est-ce pas pourtant les devoirs, mais aussi les droits ? Le jeune est bien embarrassé, ne sachant plus à quel Sarkozy se vouer, celui de 2007 ou celui de 2010. D’autres souvenirs lui reviennent alors et ne font qu’ajouter à sa confusion. La même UMP a tenté à plusieurs reprises de mettre les jeunes – ou plutôt les « enfants », selon la terminologie présidentielle – au travail, de plus en plus tôt. C’était « l’apprentissage junior », du temps du CPE, mesure inscrite dans la fameuse loi « égalité des chances » et permettant, si l’on peut dire, à des jeunes de 14 ans de commencer leur insertion professionnelle. Puis lui succéda le DIMA, ou « Initiation aux métiers de l’alternance », repoussant cette entrée précoce dans la vie active à … 15 ans. De tout cela faut-il déduire que le Sarkozy pré-2010 était favorable au travail des … enfants ? Le jeune, tiré à hue et à dia par ces messages contradictoires, ne peut pas s’empêcher de faire le lien avec la bienveillante mise en garde de Nadine Morano sur les dangers des « attroupements spontanés » : à tout prendre, n’y a-t-il pas plus de risques d’être victime d’un accident du travail à 15 ans, que d’avoir des soucis en allant manifester avec ses copains, à 16 ans ou plus, dans un cortège encadré par des organisations et leurs services d’ordre ?

Le jeune est décidément plein de bonne volonté, mais néanmoins coriace. Esprit de contradiction, quand tu nous tiens ! Tenez : quand il entend la PEEP se désoler de voir des responsables politiques l’appeler à manifester et lui inculquer la culture de la « désobéissance », il se souvient d’un temps pas si lointain où ce satané président de la République – toujours lui – avait décidé d’imposer à l’école la lecture de la lettre d’adieu de Guy Môquet, mort à 16 ans d’avoir justement désobéi à l’ordre ambiant. « Point Godwin ! » rétorquera probablement le chœur des porte-parole UMP ; résister au nazisme, ce n’est pas protester contre une réforme des retraites. Le jeune veut bien leur concéder cela. Mais, puisque l’on parle de civisme, il se souvient également qu’une des marottes présidentielles, soutenue par l’inénarrable Martin Hirsch, est justement l’instauration d’un service civique ; et en faisant une rapide recherche sur Google (le jeune aime bien Internet), il retrouve même ce passage des vœux de Nicolas Sarkozy au monde associatif, en janvier dernier : expliquant que le service civique lui tient « particulièrement à cœur », le président précise qu’il s’agit « pour les jeunes d’une chance unique de s’engager, de s’approprier pleinement les valeurs de notre pays, de ne pas être seulement spectateurs mais acteurs du monde qui est en train de se construire ». Et pour notre société ? « C’est un moyen de renforcer la cohésion sociale, en associant toutes les générations au service de la communauté ». Tiens, se dit le jeune, n’est pas justement ce que je ferais en manifestant au sujet de la réforme des retraites : m’engager, ne pas être un spectateur mais un acteur, m’associer aux autres générations ? Il faudrait savoir : si je fais cela dans le cadre du service civique présidentiel, je suis un bon Français ; si je prends l’initiative de le faire plus tôt et de mon propre chef, je suis un « irresponsable », manipulé par la gauche et les syndicats !

Le jeune a beau être plein de bonne volonté et de bienveillance envers son président de la République, il commence à être rongé par le doute. Et si le problème, c’était justement qu’il se prenne en mains lui-même, et qu’il n’attende pas que l’Etat-UMP lui explique comment être un individu civique, responsable, et soucieux du « monde qui est en train de se construire » – ou plutôt que l’on est en train de lui construire ? Et si le sénateur Marini disait tout haut ce que ses collègues de majorité pensent tout bas, à savoir que ce qui est inacceptable, c’est que pèsent sur la direction de la France « des comités d’étudiants et de salariés ou de syndicalistes », bref qu’il existe une démocratie vivante dans notre pays ?

Finalement Alliot-Marie a raison : ce jeune, il ferait mieux de se taire et de retourner faire ses devoirs.

Romain Pigenel

Martin Hirsch 3.0

Parfois, on tombe littéralement sur un texte éblouissant. Éblouissant non par son brio, mais par sa capacité à dire très simplement tout d’une situation ou d’un moment. C’est ainsi que je découvris avant-hier un papier publié dans le France Soir du vendredi 1er octobre et sobrement intitulé : Martin Hirsch retourne à gauche. « Le président de l’Agence du Service Civique […] s’apprête à rejoindre les rangs de la gauche », nous explique-t-on ; d’abord rallié à la « Sarkozie », il aurait « repris sa liberté », avant d’être contacté « par Olivier Ferrand, le président Fondateur de Terra Nova – le laboratoire d’idées du PS ». Magnanime, l’ex-haut-commissaire sarkozyste aurait alors « donné son accord pour participer à la réflexion sur le projet présidentiel de la gauche ». Sa tâche ? Penser la « méthodologie » de la « réforme en France ». C’est que, explique alors le président-fondateur de l’organisation, la Gaule n’est pas « un pays où on ne peut pas réformer » ; il faut juste prendre le temps de « respecter le temps de la négociation », rechercher le « consensus », tenir « compte des procédures ». Moyennant ce respect minimal des rituels autochtones, on doit bien pouvoir faire progresser la modernité dans ce pays d’incorrigibles passéistes. Martin Hirsch, fils prodigue de retour, y veillera.

Cette brève de presse a été reprise telle quelle sur le site du think tank; on suppose qu’il la valide donc plus ou moins. On peut du reste être heureux que le papier soit signé par France Soir ; eût-il été l’œuvre de Terra Nova que les choses auraient été dites moins nettement, avec diplomatie ; on se serait probablement félicité de l’apport d’un authentique démocrate, progressiste, à la riche expérience gouvernementale et associative. Point de fioritures de ce genre dans le quotidien vespéral, en revanche : Hirsch était à droite, revient « dans l’orbite de la gauche », et va y prêcher l’art de la réforme.

Reprenons. Que sait-on, en somme ? Une personnalité a participé, avec d’autres, à l’ouverture sarkozyste entamée en 2007. Cette ouverture n’était aucunement une politique généreuse d’association de toutes les forces du pays, mais bel et bien une stratégie, assumée comme telle, de rupture du président avec son image trop à droite, de désarticulation de la gauche politique, et de brouillage des lignes partisanes et idéologiques. Faire triompher la confusion pour mieux asseoir l’omniprésidence. Celles et ceux qui, classés – à tort ou à raison – à gauche, ont accepté de participer à cette opération savaient pleinement ce qu’ils faisaient ; l’enrobage qu’ils purent en donner (par exemple, expliquer qu’ils venaient pour appliquer une politique précise et améliorer la marche du pays) ne changeait, et ne change toujours rien, aux conséquences de leur transgression.

Cette participation active à l’entreprise sarkozyste est donc un fait objectif, qui n’a rien à voir avec le succès ou non des politiques menées par les ministres (et assimilés) d’ouverture. Mais parlons à présent de la réalité de leur action. On laissera de côté, par pudeur, les gesticulations de Bernard Kouchner, ministre-marionnette au Quai d’Orsay, de même que le « plan Marshall des banlieues » de Fadela Amara que l’on attend toujours. Le dada de Martin Hirsch, le RSA, passe a contrario pour une grande idée progressiste, qu’il avait d’ailleurs vendue à tous les candidats de la présidentielle 2007. Hirsch serait donc parvenu à faire adopter une politique de gauche, en corsaire, par la majorité UMP. C’est éminemment discutable ; beaucoup de sociologues et d’économistes (on citera par exemple Serge Paugam ou Jean Gadrey) font remarquer qu’en permettant aux travailleurs pauvres de cumuler indemnités et petit salaire, la mesure ne fait qu’encourager l’existence d’un travail précaire et/ou à temps partiel, de « miettes de travail » ; le RSA, c’est aussi la pérennisation d’un précariat, que la gauche devrait logiquement avoir à cœur de combattre. Tout ceci est à débattre ; mais la petite musique que certains essaient de nous jouer, celle d’un Hirsch social-démocrate fructueusement infiltré « en Sarkozie », doit au moins être écoutée avec circonspection.

Et voilà maintenant notre brave Hirsch de retour « à gauche ». On notera d’abord que la journaliste de France Soir manie avec dextérité l’ellipse et la métonymie ; sa formulation suppose, tout à la fois, que Martin Hirsch vient « de la gauche » ; que Terra Nova est l’incarnation « de la gauche » ; et que réciproquement toute personne y travaillant est, par définition, « de gauche ». A titre personnel, n’étant pas doté de la capacité de sonder les reins et les cœurs, j’ai beaucoup de mal à déterminer qui est un homme de droite, qui est un homme de gauche ; ce que je vois simplement, ce sont des actes. Et dans ce cas, le parcours d’un individu issu d’une association humaniste, qui accepte de rejoindre un gouvernement classé « très à droite », qui s’en extirpe au bon moment, puis revient se placer dans un cercle de réflexion social-démocrate considéré comme proche des dirigeants du PS, et des présidentiables en particulier. Peut-être Martin Hirsch a-t-il, en son for intérieur, toujours été « de gauche » ; peut-être a-t-il toujours été « de droite » ; peut-être est-il successivement d’un bord puis de l’autre, les jours pairs puis impairs ; qui peut le savoir ? Personne à part lui ; et toute affirmation du contraire, expliquant en un raccourci saisissant qu’il « rejoint les rangs de la gauche » parce qu’il intègre Terra Nova, peut être lue comme une tentative d’empêcher la réflexion sur la trajectoire pour le moins zigzagante, et visiblement indexée sur le cours de l’opinion, de l’ancien patron d’Emmaüs. Cette réflexion serait pourtant intéressante à mener : pourquoi Martin Hirsch échapperait-il à l’opprobre qui a marqué tous les transfuges du sarkozysme ? Qu’il revienne sur ses choix, c’est une chose ; mais qu’il soit capable, en quelques mois, de passer de grand commis d’une des principales mesures du mandat présidentiel, à tête pensante du « projet de la gauche », n’y a-t-il pas comme un problème ? Qu’est-ce que cela nous dit de l’organisation de gauche qui l’accueille en son sein ? Tolérerait-on la même chose d’un Eric Besson ou d’une Fadela Amara, voire d’un Bernard Kouchner, pourtant bénéficiaire de toutes les indulgences dans sa famille politique d’origine ? La question elle-même est semble-t-il taboue : on devrait accepter comme une chance doublée d’une tranquille évidence le retour de ce Martin Guerre de l’énarchie compassionnelle.

On peut alors se demander si Martin Hirsch n’a pas une particularité justifiant implicitement son traitement de faveur. On lui trouve bien une particularité qui le distingue, et elle est suggérée par le groupe de travail sur la méthodologie de la réforme qu’on le prie de diriger ; le lointain successeur de l’abbé Pierre est le représentant d’une caste bien française, celle des techniciens de la politique, les technocrates. C’est d’ailleurs dans ce cadre que se place en partie Terra Nova, organisation de fast thinking se proposant, en plus de rénover la social-démocratie, de « trouver des solutions politiques innovantes […] opérationnelles ». Nous voilà très clairement dans une conception technique de la politique, à mille lieues des déclarations de meeting sur « la bataille des idées » ou « la politique de civilisation » ; une conception considérant la politique comme une série de problèmes comptables et organisationnels que l’on peut facilement résoudre, si l’on a les bons outils, utilisés selon des protocoles adéquats. Ainsi, il ne faut pas dire que Nicolas Sarkozy n’a pas réformé la France dans le bon sens, voire plus grossièrement qu’il l’a réformée … à droite ; il faudrait dire qu’il l’a mal réformée, sans respecter le manuel d’utilisateur, en quelque sorte – manuel que Martin Hirsch va rédiger avec son groupe de travail. Des individus comme Martin Hirsch entendent mettre en œuvre des mesures qui dépassent les orientations partisanes des gouvernements et des majorités qu’ils traversent ; des mesures qui répondent aux “vrais problèmes” de la France, par-delà le clivage droite-gauche. CQFD. On remarquera au passage que l’Institut Montaigne, pas spécialement « de gauche », a organisé un groupe de réflexion sur un thème très proche. On comprend en définitive pourquoi les allers-retours du haut commissaire n’émeuvent pas plus que cela ; ils deviennent paradoxalement la preuve même de la qualité d’un tel grand serviteur de l’Etat, qui, dixit France Soir, ne sort pas du gouvernement de son plein gré, mais « retrouve sa liberté », comme s’il était entré dans son haut commissariat contraint et forcé par la raison d’Etat et l’intérêt général. Quand Martin Hirsch sera « à gauche », il sera du bon côté ; quand il fera l’ouverture, ce sera pour y mener de bonnes politiques malgré tout. Et inversement. Imparable. On se remémorera les dossiers Attali, Jouyet et Rocard pour d’autres exemples du même ordre.

Ce qui nous reconduit au point de départ. Brillant, le papier de France Soir l’est parce qu’il dépeint simplement,  et involontairement, quelques grands maux d’une partie de la gauche. Son incapacité à gérer intelligemment la stratégie Sarkozy ; sa désorientation et sa désorganisation idéologiques, maquillées en ouverture … d’esprit ; ses difficultés à assumer une identité propre ; sa relation trouble avec  un type de  régime politique – la technocratie – qui ne peut qu’engendrer déceptions et rancœurs dans son électorat, parce qu’il nie finalement la possibilité même d’un clivage politique. Comment affirmer d’un côté qu’il faut désormais renverser la table, tout en confiant d’un autre côté la rénovation du “logiciel” – cet horrible mot qui en dit long – à des transfuges  du camp adverse ? En les faisant, plus encore, travailler sur des problématiques propres à ce camp – la France irréformable, ou difficile à réformer ? Quitte à pratiquer nous aussi l’ouverture et la triangulation, autant reprendre à Sarkozy sa seule bonne idée : la rupture.

Romain Pigenel

Quand le PS chante l’international

Cette fois, c’est la bonne. « Traditionnellement, la politique internationale n’a joué qu’un faible rôle dans l’élection présidentielle française. Il devrait en aller autrement en 2012 ». Du moins est-ce là ce qu’avance dans son préambule le texte du PS sur les questions internationales et européennes, soumis à l’examen des militants ce jour puis à la validation définitive par ses instances la semaine prochaine. Que les Français s’intéressent, au hasard, à la circulation des biens ou aux délocalisations, personne n’en doute ; mais qu’ils trouvent de quoi répondre à leurs interrogations dans la production de cette troisième convention du projet socialiste, c’est un tout autre problème.

Curieux objet en effet que ce texte touffu, plutôt que dense, de 20 pages. Alors que le premier parti d’opposition évoque par ailleurs « la bataille des idées » et « l’hégémonie idéologique », il commence par parler ici pendant deux pages de l’échec de la politique de Nicolas Sarkozy, avant d’y revenir fréquemment dans le corps du document, comme s’il était impossible de construire un projet sans se référer à l’omni-président. Plus problématique, on se demande rapidement pour quel lecteur ce document a été écrit. De par son statut d’assise du futur programme présidentiel, il est censé parler, au minimum, aux militants, et plus largement, on peut l’espérer, aux sympathisants de gauche. Ce qui impliquerait d’adopter le point de vue d’un citoyen français ; donc de donner plus de poids et d’espace aux problèmes le concernant directement, d’une part, et d’autre part de faire un effort de présentation et de pédagogie pour les questions relevant moins de son quotidien. Nulle préoccupation de ce type ici : on découvre un texte écrit comme de surplomb, commençant par parler de réforme de l’ONU, enchaînant les commentaires scolaires sur l’état du monde, et n’abordant que dans un second temps les sujets que l’on imagine plus brûlants pour les futurs électeurs, protectionnisme ou immigration notamment. Cet ensemble donne le sentiment de viser avant tout à « faire sérieux », plutôt qu’à s’adresser au peuple de gauche et à sa composante socialiste – qui aura probablement eu toutes les peines du monde à se l’approprier en quelques maigres semaines de débat. On remarquera au passage qu’outre l’ordre et la hiérarchie de ce projet, c’est sa répartition quantitative qui est étonnante : est-il logique, pour prolonger notre exemple précédent, de consacrer plus d’une page à l’ONU quand l’immigration n’en occupe pas même la moitié ?

Le lecteur faisant néanmoins l’effort d’entrer dans cette longue dissertation de relations internationales n’est pas au bout de ses peines, ni de ses surprises. Il devra affronter de longs passages catastrophistes, expliquant, Realpolitik oblige, que nous vivons dans un monde « dur et compliqué », aux « risques de déstabilisation […] nombreux et massifs » ; passer outre l’omniprésent dialecte technocratique, qui se délecte de « multilatéralisme » et autres « instruments de gouvernance mondiale » ; survivre aux quasi raffarinades (« France ouverte, oui, France offerte, non ») ; ne pas se formaliser des multiples envolées lyriques qui, hasard ou coïncidence, ont tendance à proliférer dans les parties du texte apportant le moins de propositions concrètes (« la compétition engagée pour attirer les élites du Sud n’a d’égale que la hauteur des murs [sic], nombreux et meurtriers, qui sont élevés pour stopper ceux […] qui n’ont que leurs bras à offrir »). Trop souvent, les propositions, justement, se limitent à des vœux pieux ou à des déclarations d’intention ; ainsi sur le terrorisme, qui justifierait le « développement d’un dispositif moderne de protection du territoire » (lequel, différant en quoi des moyens actuels ?), « tout en respectant le droit » (comment ?) ; ou encore sur la « recherche pharmaceutique », qui doit « profiter à tous », sans que « la logique du profit » ne prenne le pas « sur l’exigence de solidarité » avec les pays en voie de développement. On est bien sûr rassuré de constater que le PS ne se réjouit pas des pandémies sévissant dans le Tiers Monde ; on aurait juste aimé savoir, plus précisément, comment atteindre concrètement ces nobles objectifs. A d’autres moments encore, une piste est suggérée, mais prudemment laissée dans le flou du fait de son caractère sensible. Ainsi sur les flux migratoires, dont l’Europe « a besoin », et qui doivent être « régulés, maîtrisés, concertés avec les pays d’émigration » : introduit-on en fait l’idée de quotas ? Si ce n’est pas le cas, que faire concrètement face à l’immigration économique, celle qui n’entre ni dans le cadre du « trafic de personnes », ni dans celui du « droit d’asile » ? Troisième type de passages problématiques enfin, ceux qui passent très vite sur une proposition pourtant éminemment complexe et discutable, comme celle de favoriser la constitution des « champions industriels continentaux » – on souhaite bien du plaisir aux PME/PMI, aux travailleurs et aux consommateurs pour négocier avec de tels monstres organisationnels …

De ce patchwork inégal se détachent malgré tout des axes intéressants, comme celui du combat sur les normes et de sa traduction le « juste-échange », que l’on qualifiera pour faire vite de protectionnisme intelligent et progressiste. Ce qui fait d’autant plus regretter le manque de cohérence de l’ensemble, qui aurait largement gagné à se recentrer sur quelques lignes fortes, plutôt que de se rêver en encyclopédie Tout L’Univers sans toujours en avoir les moyens. Cette question de forme et d’organisation, qui est tout sauf accessoire, renvoie ultimement au mode de composition des textes des conventions du projet. Ils se situent dans un entre-deux inconfortable entre contribution du parti et programme du candidat. Les candidats, on peut le deviner, ne feront que ce que bon leur semble de ces éléments de projets, et mettront leurs équipes au travail sur des propositions plus concrètes. Personne n’étant dupe de ce futur proche, il aurait été intéressant de véritablement penser les présentes contributions comme des banques d’idées pour nourrir le débat des primaires, de solliciter largement les militants pour un vaste remue-méninges. C’est exactement l’inverse qui a eu lieu, toute la rédaction – et la majorité de la procédure d’amendement – de ces textes étant dévolue aux seuls courants, ou plus exactement à ce qu’il en reste, à savoir leurs « cadres » respectifs. Comment s’étonner, dès lors, de la participation étique des adhérents aux votes de validation ? Ayant peu – ou pas – associé les militants, recevant du coup un écho plus que modeste dans le pays, ces éléments de projet seront d’autant moins contraignants pour les candidats.

Il est encore temps de changer de méthode et d’ambition pour la prochaine et dernière convention, particulièrement cruciale puisque consacrée à l’égalité des chances. En attendant, chacun méditera sur l’évolution qui conduit d’un participatif peut-être excessif ou pas toujours bien maîtrisé en 2007, à une organisation essentiellement bureaucratique de la réflexion en 2010.

Romain Pigenel

Les primaires de confirmation ont déjà commencé

Si l’importance d’un responsable politique se mesure à l’aune des réactions en chaîne provoquées par ses prises de parole, alors Claude Bartolone peut être fier de lui. Il aura suffi de quelques phrases lâchées à l’antenne de France Inter vendredi, puis réitérées dans Libération ce lundi, pour déclencher une tempête dans le bocal socialiste. Le plus étonnant étant, en vérité, que le député et président du Conseil général de Seine-Saint-Denis n’a fait que rappeler des éléments qui sont tout sauf nouveaux ; qu’il existe une sorte d’accord de cartel entre DSK, Aubry et Fabius pour neutraliser les primaires PS ; que, comme ce dernier l’avait déjà suggéré en début d’année, on peut envisager que ces primaires, pour lesquelles ont voté les adhérents socialistes, prennent finalement la forme de « primaires de confirmation ». Terme dont on ne voit pas très bien, ou peut-être au contraire trop bien, ce qu’il recouvre : un processus de désignation du candidat à la présidentielle non pas approfondi et compétitif, comme le prêchaient Ferrand et Montebourg, mais aboutissant à une sorte d’onction par les masses populaires  (et les apparatchiks) d’un responsable politique s’imposant « naturellement » à tous (les autres candidats à la candidature s’écartant alors, on le suppose, tout aussi « naturellement »). A dire vrai, Claude Bartolone a fait un peu plus que répéter ce que lui et d’autres susurraient depuis des mois ; il a clairement expliqué que les primaires votées par les militants PS avaient été conçues à une époque où aucun responsable socialiste ne se détachait du peloton, et que dans le contexte actuel, écrasé par la stature sondagière de DSK et Martine Aubry, ce système était de facto caduque. Il n’en a donc pas fallu plus pour déchaîner les socialistes ne partageant pas ce constat ; militants s’estimant bernés, candidats de second rang réduits au rôle de sparring partners, responsables ayant tenté avec plus ou moins de succès de faire des primaires leur marque de fabrique. Et des groupes de se constituer sur la CooPol pour exiger le respect de la parole donnée (et votée), et des discussions enflammées de se répandre sur Facebook pour opposer un ardent no pasaran à la perspective de nouvelles fraudes électorales dans le parti de Jaurès.

Car c’est l’analyse générale : la suggestion de Bartolone, pas vraiment démentie par Martine Aubry et Laurent Fabius, serait comme le signe avant-coureur d’une manipulation à venir, un Reims tome II façon « Le retour des fraudeurs à la chaussette », servant à replanter le couteau dans le dos de Ségolène Royal et autres François Hollande. Cette lecture des événements futurs, même si elle ne peut être a priori écartée, rate à mon sens l’essentiel. L’essentiel : c’est à dire que les primaires « de confirmation », quoi que cela signifie exactement, ne sont pas une menace prochaine, une perversion de saines primaires qu’il s’agirait à tout prix d’éviter ; les primaires de confirmation, le PS est déjà dedans, et même depuis décembre 2008 pour être précis.

Les primaires de confirmation commencent quand un congrès socialiste, manifestement entaché de fraudes incontestables, étalées et assumées au vu et au su du pays entier, est néanmoins validé avec l’aval du premier secrétaire sortant, qui aujourd’hui se débat du mauvais côté du manche – celui des minoritaires. Ces primaires commencent quand une majorité hétéroclite, rassemblée par le seul souci de bloquer Ségolène Royal, réunissant, comme on en plaisantait à l’époque, de « Démocratie et Socialisme » (Gérard Filoche) à « Socialisme et Démocratie » (DSK), arrive à imposer par la force qu’un ex æquo objectif se transforme en victoire de justesse. Le camp des perdants – Ségolène Royal et ses soutiens – a sans doute eu les meilleurs raisons du monde, à commencer par la sauvegarde du parti socialiste, de s’incliner ; mais il n’en reste pas moins que celui qui baisse le premier le pavillon, dans ce type d’affrontement total, accepte de facto une petite mort qui le pousse irrémédiablement dans le camp des vaincus et des dominés. On remarquera au passage que la « motion E » n’a pas survécu à cette reddition initiale, alors que la majorité-patchwork de la première secrétaire se maintient aujourd’hui encore.

Les primaires de confirmation continuent quand quelques mois à peine après un tel conflit, les dirigeants de la (grosse) minorité acceptent d’intégrer la direction du PS, au nom de l’unité, et sans réellement exiger de rediscuter de la ligne du parti. Quand ils ne demandent pas la démission de la première secrétaire après la cinglante défaite des élections européennes, contribuant concrètement à son maintien en place à un moment où elle était pourtant très affaiblie.

Les primaires de confirmation entrent dans le vif du sujet quand toutes et tous acceptent le principe d’un long tunnel de conventions thématiques sous l’autorité de la première secrétaire, débouchant sur des textes incolores et inodores; des textes censés constituer l’armature du renouveau intellectuel du parti, mais ne parvenant pas à faire se déplacer plus de 30% des militants pour les valider. Les primaires de confirmation, c’est tout spécialement le mode de constitution de ces textes, consensuel, forcément consensuel, tant et si bien qu’on n’en propose qu’une seule version au vote, pour obtenir des plébiscites soviétiques. C’est quand on fabrique des textes tellement délavés et inoffensifs (le matérialisme, c’est pas bien, le juste échange, la parité et le droit d’asile, c’est bien) que personne ne peut vraiment être contre; c’est quand celles et ceux qui espèrent jouer un rôle aux primaires les laissent passer sans rien dire, se disant qu’ils gardent justement leurs billes programmatiques pour ces primaires. Les primaires de confirmation, c’est aussi quand il y a, pour le coup, un vrai clivage sur un des ces textes – au sujet du calendrier des primaires, trop courtes, trop tardives – et que les candidats qui en pâtiront le plus – de ce calendrier – protestent un peu, pour la forme, puis s’inclinent. Comme ils l’ont finalement toujours fait depuis décembre 2008.

Les primaires de confirmation, c’est ce qui prend forme quand un nombre croissant de militants, lassés – qui peut les en blâmer ? – de la gauche qui rime avec égos, disputes, moi-je, candidatures de tous à tout, vocations présidentielles naissant lors du rasage matinal, se disent que le bon vieux système du premier secrétaire-candidat, c’est pas si mal. C’est quand les mêmes militants et sympathisants, souhaitant de tout leur cœur la défaite de la droite, viennent à se dire : pourquoi chercher plus loin que l’évidence martelée depuis des mois par SOFRES, IFOP et autres Viavoice ? C’est quand des socialistes, naïvement ou non, s’arrêtent et se demandent : pourquoi faudrait-il à nouveau nous diviser et nous battre comme des chiffonniers, à quelques mois de l’élection, alors que celle-ci nous tend les bras ? Pourquoi ne pas suivre tranquillement le cours de l’unité ?

Les primaires de confirmation, ce n’est à bien y réfléchir que peu de choses. C’est l’idée que celui qui tient l’appareil d’un parti tient sa destinée électorale, sauf accident de parcours type TCE. C’est le principe de l’arroseur arrosé, ou comment des « carpes et lapins » qui savent apprendre de leurs échecs passés retournent l’arme des sondages contre celle qui les domina naguère. C’est également le principe du baiser de l’araignée, appliqué à cette rivale dangereuse, que l’on cajole et intègre pour mieux la neutraliser, avec qui on s’étonne par téléphone des propos de Claude Bartolone sans les démentir formellement par ailleurs. Les primaires de confirmation, c’est enfin une mise en application de la méthode Coué : à force de répéter une idée énorme – l’idée que les primaires tant claironnées, dont l’annonce a sauvé Martine Aubry à la rentrée 2009, ne se dérouleront pas comme prévu – elle finit par s’imposer dans les esprits, même les plus récalcitrants. Aujourd’hui on envoie les porte-flingues porter la bonne parole à une opinion (encore) hostile ; demain suivront, à n’en pas douter, les pétitions d’élus et de militants appelant à l’unité, à la raison, à la mise en berne des ambitions démesurées. Et elles feront leur petit effet. L’Élysée vaut bien d’avaler quelques couleuvres, non ?

Les primaires de confirmation ne sont donc pas devant nous : elles ont été préparées, installées, appelées dès le lendemain de Reims, même par les responsables qui aujourd’hui crient à la forfaiture, se réveillant un peu tard. Trop tard ? C’est toute la question des prochains mois.

Romain Pigenel

Le trading pour les nuls

On trouve parfois de jolies perles dans les mails publicitaires qui s’échouent dans l’anti-spam. Échantillon pêché il y a quelques jours : « Initiez-vous au Trading, votre formation sans frais ». Plutôt amusant dans le climat d’opprobre général qui entoure la profession. Plus surprenant est en revanche l’expéditeur dudit courriel : Libération. « Liberation.fr a sélectionné pour vous cette offre : Devenez un Trader Professionnel ! ». Suit la photo d’une sémillante jeune femme en tailleur, cheveux sagement tirés en arrière, en surimpression sur un planisphère. Que faut-il en conclure ? Grâce au trading, le monde vous appartient ? Merci Libé pour le tuyau ?


Depuis la crise des subprimes, le trader fait figure d’antéchrist. On en a tout dit, leur soif insensée de profit, leur culture de l’exploit financier testostéroné, leur faible santé mentale, encouragée par une formation poussant dangereusement à l’abstraction. Le dernier et le plus horrible avatar du capitalisme « financiarisé ». Alors pourquoi une telle annonce envoyée par Libération ? Libération, dont le patron et éditorialiste s’acharnait sur les banques au moment où elles étaient à genoux, gravant le portrait à l’acide des capitalistes honnis ? « Comme des fourmis hors de la fourmilière renversée, ils courent en tous sens dans une noire panique, se réunissant la nuit dans des bureaux vides, appelant maman Etat au secours avec des cris déchirants ou bien ourdissant, tels de farouches bolcheviks, la nationalisation soudaine des plus grandes banques de la planète ». On ne donnait pas alors cher de la peau d’un banquier ou, pire, d’un trader s’égarant par mégarde du côté du bureau de Laurent Joffrin. « Après avoir joué à la roulette des années avec l’argent des autres, les parieurs irresponsables doivent, à leur tour, passer à la caisse ». Sus aux spéculateurs ! Au revoir l’empire du fric, bonjour la société du « bonheur », thème des rencontres Libé à Rennes en mars dernier : « ces Rencontres s’avèrent nécessaires car elles se présentent comme un laboratoire d’imagination d’un bonheur collectif, où l’économie ne serait pas la sainte boussole ». Un bonheur « post-consumériste », explique-t-on alors sous la férule de Badiou, à qui la rédaction en chef d’un numéro du quotidien est d’ailleurs confiée début 2009. Qu’elles paraissent loin les critiques bien connues contre le social-traitre Joffrin !

D’autant plus grande est ma surprise à la lecture de la réclame « sélectionnée pour [moi] » par Libération. On me propose de recevoir un « kit de trading pro » qui m’expliquera « le fonctionnement du marché le plus lucratif au monde ». En plus d’une « formation gratuite », on me fait miroiter un « bonus de 30% » sur mon « premier dépôt ». Enfin, cerise sur le gâteau, un guide doit me permettre « d’apprendre de nombreuses stratégies, afin de réaliser rapidement des profits ».

L’incompréhension est totale. S’agit-il d’une fausse publicité envoyée pour tester la solidité idéologique des lecteurs de Libération ? D’un private joke entre gens de gauche, tous conscients de l’ignominie capitaliste ? Faute de preuves dans ce sens, j’en viens à admettre l’hypothèse d’une réelle publicité. Angoisse. Perplexité. Malaise. Ignorant les arcanes du placement de réclame, j’en suis réduit aux conjectures. Peut-être Laurent Joffrin ignore-t-il la nature des publicités envoyées au nom de son journal ? Ce serait inquiétant. Peut-être l’annonceur a-t-il découvert que 90% des wannabe-traders lisent Libé ? Ce serait étonnant. Ou peut-être l’annonceur et/ou Laurent Joffrin pensent-ils qu’au fond, malgré les discours, les postures, les effets de mode, l’auto-censure militante, malgré, en somme, l’air du temps, le lecteur de Libération entretient un rapport plus complexe à ces saintes horreurs – l’argent, le profit, la réussite matérielle – que la doxa ambiante ne le laisse penser, à l’âge du care et des partis de gauche cherchant à définir un nouveau modèle de société.

Martine Aubry l’a dit : 2012 se gagnera sur les valeurs. A l’écouter elle, mais d’autres aussi (et non des moindres, comme Cécile Duflot), cette question des valeurs a un axe particulièrement saillant : le combat contre le bling bling, concept tentaculaire englobant en gros tout ce qui est a trait au matérialisme, au consumérisme, à la quête de la réussite financière et matérielle. Les « valeurs », c’est la guerre contre la figure sociale que Sarkozy a mis en avant : le parvenu, celui qui s’élève par l’argent (pour l’argent) et qui l’affiche sans honte. Quant au contre-modèle, par-delà ses composantes classiques à gauche (égalité, justice), il incorpore clairement une mise à distance de la réussite matérielle, faisant l’éloge du «bien-être contre le tout avoir ». Cette formule, que l’on aurait d’habitude cherché du côté du rayon « développement personnel » ou « philosophies et spiritualités » à la FNAC, s’épanouit désormais gaiement dans le projet économique et social du PS.

Cette tendance unanime laisse quelque peu perplexe. On pourra y voir la traduction de l’ambition intellectuelle de la gauche, qui, loin de se contenter d’obscures mesures techniques, propose désormais de transformer en profondeur la société, les modes de vie, l’éthique de notre pays. Exeunt les débats « techno » sur la réforme de la fiscalité ou la ré-industrialisation ; non, ce qu’attendent les masses populaires, c’est qu’on leur offre des contre-modèles à suivre, incarnations d’une vie sobre, économe, vertueuse, troquant le caviar contre le pilpil ou le quinoa – soutenables et solidaires, comme il se doit.

Cette promotion d’une frugalité heureuse laisse malgré tout une impression étrange. On a beau ne pas aimer la personnalisation du débat et des arguments, on ne peut s’empêcher de constater que ses promoteurs sont rarement dans le besoin, matériel ou financier ; quelques mauvaises langues pourraient même y voir le discours tenu par un individu repus à une assemblée affamée. « Nous qui avons bien profité, nous pouvons vous le dire : ça n’en vaut pas vraiment la peine. Restez pauvres, mais dignes. Nous vous y aiderons ». Comment passe-t-on de la redistribution des richesses à la redistribution de la sagesse ? Assez difficilement, à en voire le genre de publicité qui transite par la mailing list de Libération ; mais ce n’est pas le seul indice de ce que nous appellerons une certaine dualité, pour rester poli. Les abonnés au NouvelObs.com se voient proposer chaque semaine de participer à des jeux pour gagner, étonnamment, non des livres ou des stages de bénévole dans le monde associatif, mais voyages aux États-Unis, iPads, lecteurs Bluray et autres scories du matérialisme échevelé et de la « société de l’avoir […] qui valorise le consommateur-roi, tout-puissant et frustré », comme on dit au PS. Next, le supplément trendy de Libération, fait son miel de la mode, du design, de l’automobile et des dernières frasques de Pharell Williams ou Lady Gaga. Bling, bling, bling. Chacun pourra continuer la liste avec des exemples piochés autour de lui.

A trop rêver d’une « politique de civilisation » qui permettrait de gagner la « bataille des idées », on peut se demander en quelle mesure la gauche n’en vient pas à perdre de vue le monde tel qu’il est, et à parler à un électorat limité, sinon inexistant. Le risque est simple : celui d’une gauche triste et hypocrite, qui, poussée dans l’extrémité inverse par le contre-modèle lui-même extrême qu’est le sarkozysme, finisse par tout miser sur une moralisation des comportements, faisant passer au second plan la redistribution des richesses. Une gauche paternaliste et donneuse de leçons qui préfère expliquer que la consommation est une aliénation, plutôt que d’en donner les moyens à ceux qui ne les ont pas ;  qui dénonce (à raison) les crédits revolving, sans chercher à augmenter les salaires; qui appelle chacun à culpabiliser sur son bilan carbone, et qui part en vacances aux Maldives. Une gauche qui fustige Kerviel … et se rêve, au détour d’une pub, en trader à la City.

Car on peut très bien imaginer une société « moralisée », même au plan économique, qui n’en reste pas moins profondément inégale. On peut limiter les bonus des traders et les salaires des patrons sans casser la fatalité de la reproduction sociale. On peut améliorer les conditions de travail sans donner plus de pouvoir aux employés dans l’entreprise. On peut définir à la place des gens leur bonheur, travailler à une cosmétique des comportements, sans toucher aux équilibres fondamentaux de la société. On peut, aussi, perdre une fois de plus face à un candidat qui promet, sans complexe, de gagner plus. C’est un choix.

Romain Pigenel

Sarkozy, de Guy Môquet à Guy Hoquet

A moins de deux ans de l’élection présidentielle, et avec la forte probabilité de sa nouvelle candidature, chaque geste de Nicolas Sarkozy peut et doit être analysé comme un acte de campagne. La furia sécuritaire visait à rassurer et ramener au bercail ses électeurs populaires et frontistes de 2007 ; la réforme des retraites est un clin d’œil appuyé aux actuels retraités, aux assureurs privés, aux milieux financiers et au MEDEF. Dans ce contexte très politique, la déclaration présidentielle en début de semaine sur le renforcement du prêt à taux 0 pour les « primo-accédants » à la propriété est passée un peu inaperçue, noyée dans le brouhaha médiatique sur la réforme des retraites et les Roms. Cette décision, qui relance et réoriente la partie immobilière de la loi TEPA dans le sens d’une incitation à devenir propriétaire, mérite pourtant notre attention.

Pourquoi considérer que dans la conjoncture économique actuelle, l’augmentation du nombre de propriétaires immobiliers demeure une priorité nationale ? Dans son projet de 2007, Nicolas Sarkozy exposait simplement ses vues : « Mon premier projet en matière de logement est de faire de la France un pays de propriétaires, car la propriété est un élément de stabilité de la République, de la démocratie et de la nation ». Il ne reculait pour cela devant rien, mettant même dans son programme le développement des crédits hypothécaires, quelques mois avant la crise que l’on sait. Si l’image du propriétaire comme stabilisateur de la « nation » est fort ancienne, elle est aussi un marqueur idéologique fort chez les conservateurs et libéraux contemporains. Margaret Thatcher, pour ne citer qu’elle, porta clairement comme objectif politique la transformation du Royaume-Uni en pays de petits propriétaires, avec l’idée, également classique dans sa famille de pensée, qu’il fallait encourager les locataires de logements sociaux à les racheter à leurs bailleurs (privatiser le logement social, donc). Et ces volontés ne sont pas sans écho dans la population. Dans une période de crise, il est évident que la possession d’un petit patrimoine immobilier est un élément rassurant pour les citoyens les moins fortunés. On peut d’ailleurs se rappeler que même Ségolène Royal proposait, dans son pacte présidentiel, l’aide au rachat des logements sociaux par leurs occupants.

Par-delà les choix idéologiques et les motivations conjoncturelles (ou plus structurelles) de telle ou telle catégorie de Français, l’incitation à l’achat immobilier à crédit, soutenu par l’État, est-elle une bonne chose pour lui – tout particulièrement en période de tensions budgétaires ? On peut en douter ; une telle politique pousse des ménages potentiellement fragiles à s’endetter ; elle détourne de la consommation courante des sommes d’argent considérables ; elle risque de refaire monter les prix de l’immobilier ; enfin, elle ponctionne sur les finances publiques des revenus qui seraient probablement plus utiles pour augmenter l’offre de logements sociaux, ou de logements décents pour les étudiants.

Être bénéfique pour le pays est une chose ; être bénéfique pour la droite et pour Nicolas Sarkozy en est une autre. La promotion de l’accession à la propriété a un effet collatéral tout à fait intéressant pour l’actuel président et futur candidat. Elle opère une transformation sur une partie de l’électorat, classes moyennes voire populaires, qui, en passant de locataires à propriétaires, font plus que changer de statut. Les intérêts d’un propriétaire et d’un locataire ne sont pas les mêmes. Un propriétaire a des réflexes patrimoniaux qui le conduisent à être moins favorable à l’imposition du patrimoine, bien sûr, mais également à la fiscalité sur la succession. Or cette dernière fiscalité est prépondérante dans un programme de gauche qui souhaite agir efficacement contre la reproduction des inégalités. Exemple qui peut être élargi au rapport à la fiscalité en son ensemble – ce n’est pas un hasard si une des trois tables rondes du prochain congrès de l’Union Nationale de la Propriété Immobilière (où sont annoncées des personnalités politiquement aussi « diverses » que Dominique de Villepin, Nicolas Sarkozy ou Christine Boutin …) a pour thème « l’allégement du fardeau fiscal », en collaboration avec les fameux Contribuables et Associés.

L’idéologie rejoint donc des intérêts tout à fait concrets. Nicolas Sarkozy travaille à se construire une clientèle électorale dormante, qui ne votera sans doute pas automatiquement pour lui, mais qui pourrait, disons, être peu favorable à une gauche claironnant qu’elle va augmenter la pression fiscale, notamment sur les détenteurs d’un patrimoine. Or c’est précisément ce que le Parti socialiste, tous candidats putatifs confondus, semble se préparer à faire – à raison. Combien de précieuses voix perdues au passage, dans un scrutin qui pourrait bien se jouer au couteau ?

La gauche pourrait défendre un modèle alternatif, à dominante locative, favorisant la mobilité (tant géographique que sociale) des Français, tranchant avec la culture de « l’investissement dans la pierre ». Un difficile combat idéologique en perspective, dans un pays dont ¾ des habitants se rêvent en propriétaires de leur home sweet home.

Romain Pigenel

La loi contre la science ?

Les faits sont simples, et quelque peu répétitifs. Un citoyen français ayant contesté l’existence des chambres à gaz est condamné et emprisonné, conformément à la loi. Une pétition est lancée pour prendre sa défense au nom de la liberté d’expression ; la signent quelques personnalités plus ou moins connues, plus ou moins douteuses, et parmi elles le linguiste altermondialiste Noam Chomsky, qui n’en est pas à sa première intervention de ce type.

On pourrait juger le débat inutile tant la liste des signataires de ladite pétition parle pour elle-même, tant aussi le sujet semble ressassé. Mais d’une part, la signature de Chomsky, très apprécié dans une certaine gauche, ne manque sans doute pas de générer quelques doutes et interrogations ; d’autre part, les annonces récentes sur la concrétisation du projet de « Maison de l’Histoire de France » du président de la République, censée renforcer l’identité nationale, risquent de remettre sur la table les polémiques sur la liberté de l’histoire face au pouvoir politique. Liberté que mettraient à mal tant les initiatives gouvernementales imposant telle ou telle lecture de l’histoire, que la loi interdisant le négationnisme.

Revenons aux textes. La pétition signée par Chomsky attaque successivement sur deux points : « la liberté d’expression au niveau de ses principes », un des « principes fondamentaux de la République française » ; la « vérité historique », dans la définition de laquelle « la loi n’a pas à intervenir » – « dans un État libre, cette fonction est celle des historiens ». Même si les deux positions se rejoignent, elles correspondent à deux niveaux d’explication différents : dans le premier cas, le droit de tout individu à penser et proférer ce qu’il veut ; dans le second, l’autorité indépendante d’une communauté scientifique sur son domaine d’étude, à savoir celle des historiens sur l’histoire. Dans les deux cas, on peut distinguer encore deux nuances : la tendance libertaire/libérale pure, défendant au nom du principe de liberté le droit inaliénable à penser et parler ; la tendance, ensuite, que l’on qualifiera de rationaliste, et qui ajoute à ce droit un pari – celui que par le libre exercice de la pensée bien mené, les bonnes idées et les « vérités vraies » chasseront les mensonges et les erreurs, et que c’est seulement ainsi que les premières triompheront réellement.

La culture française, à la différence peut-être de celle outre-Atlantique, étant naturellement assez étrangère si ce n’est rétive à la version « libertaire » de l’argument – l’existence même de la loi Gayssot et de ses suites le prouve – c’est surtout la deuxième version, celle du pari rationaliste, qui nous intéresse. Il repose au fond sur une optique tout autant libérale : une main invisible de la raison finirait par faire triompher les idées justes (comprendre : celles qui sont fondées en raison, démontrées, en cohérence avec les faits) contre les mauvaises. Toute interférence serait inutile, et même néfaste ; déclinée concrètement, cette idée conduit à dire, par exemple, que le fait de punir et d’interdire des propos racistes empêchera le débat permettant de les déconstruire, et les aidera au contraire à fleurir à l’ombre et au silence.

Pour autant, nous n’avons pas plus de preuves d’existence de cette main invisible de la raison que de son homologue bien connu, celle, fantasmée, du marché. Au contraire même, on peut trouver pléthore d’exemples – les génocides, et la Seconde Guerre mondiale notamment – où c’est au contraire une formidable puissance de déraison qui l’a emporté ; bien loin de tendre au bout du compte vers un état apaisé et rationnel de l’opinion, la totale liberté des idées débouche sur des résultats a priori imprévisibles, le meilleur comme le pire. Dans cette économie des idées on trouve aussi des monopoles, des cartels, des campagnes médiatiques qui vont contre la logique ou le rationnel. Et il est somme toute assez étrange qu’une personnalité comme Chomsky, souvent perçue comme un pourfendeur de l’ultralibéralisme, puisse en venir à prêcher pour la doctrine inverse en matière de débat intellectuel. Aveuglement sur ce point, mais aussi naïveté sur la nature réelle des « idées » ou de la « pensée » dont il s’agirait de défendre à tout prix la liberté. Les révisionnistes et autres négationnistes ne sont pas d’innocents libres-penseurs, qui s’interrogeraient sur la réalité de l’holocauste comme d’autres sur la taille de l’univers ou la vie après la mort. Leur agressivité, leur recherche de la polémique et du scandale médiatique prouve au contraire que seuls les intéressent les effets de leurs prétendues idées ; ils sont les premiers à se soustraire à l’exercice serein et idéalisé de la raison.

Un républicain, un homme de gauche, et plus largement toute personne en désaccord avec une politique rimant avec un total laisser-faire ne peuvent donc qu’approuver, à mon sens, l’idée selon laquelle une certaine régulation des idées est souhaitable. Celle-ci n’a pas à être monstrueusement contraignante ou déterminante ; il lui suffit de tracer le cadre normatif de ce qui est absolument inacceptable en démocratie. La négation des génocides (qui encore une fois, n’est jamais une simple idée lancée en l’air pour la beauté du débat, mais bien un clin d’œil en direction d’autres idées directement offensives envers telle ou telle population) en semble un exemple acceptable, comme tout discours appelant à la haine entre les citoyens. C’est simplement une manière pour la République de se défendre elle-même (son intégrité), ainsi que ses citoyens.

Le même raisonnement me semble valoir pour le cas particulier de la communauté spécifique. L’historien Gérard Noiriel et ses collègues du Comité de Vigilance pour les Usages de l’Histoire ont raison de rappeler, contre les défenseurs de l’absolue liberté scientifique, deux points fondamentaux. D’une part il y a une différence entre interdire la défense de thèses extrêmes, jetant les citoyens les uns contre les autres, et imposer une certaine vision positive de l’histoire comme l’a tenté l’UMP sur le « rôle positif de la colonisation ». Forcer une interprétation, c’est effectivement se substituer aux historiens ; mais écarter des interprétations possibles, incitant à la haine, qui ne reposent sur rien, et qui sont de facto rejetées par l’écrasante majorité des historiens (la négation de la solution finale par exemple), c’est simplement faire respecter le pacte républicain. D’autre part, et c’est un point fondamental, les historiens ne sont pas les seuls et exclusifs gardiens de la mémoire nationale. Les citoyens et leurs représentants élus ont aussi leur mot à dire sur ce point. J’ajouterais pour ma part que postuler l’absolue indépendance de la science par rapport à la politique est quelque chose d’éminemment problématique et discutable. Oui, nous avons tous à l’esprit la mise sous tutelle des scientifiques dans les dictatures, la biologie officielle façon Lyssenko, etc. Mais sorti de ces exemples godwinesques, il n’en reste pas moins que les représentants élus du peuple – dans une démocratie pleine et entière – ont une légitimité qui est au moins comparable à celle des scientifiques, pour juger du bien fondé de programmes de recherche ou de thèses ayant un impact direct sur le débat public et sur la vie du plus grand nombre. Cela vaut pour les OGM comme pour les élucubrations historiques ou philosophiques. Osons également ajouter, pour conclure, que le même débat mérite au moins d’être posé pour toutes les autres sphères (journalisme, justice) qui se battent pour leur totale indépendance (ou leur accession au rang de 4ème, 5ème pouvoir).

Romain Pigenel

Pécresse, prépas : entre pragmatisme et pourrissement

Attendue depuis un certain temps, la « nouvelle » est tombée vendredi dernier : le concours des Écoles Normales Supérieures, débouché attitré des classes préparatoires littéraires (hypokhâgne et khâgne), permettra désormais de candidater également à un large ensemble d’autres établissements, écoles de commerce et Instituts d’Études Politiques notamment. Ce processus, qui prolonge et dépasse celui de rapprochement entre les Écoles Normales Supérieures elles-mêmes, vise, nous dit-on, à offrir plus de débouchés aux élèves de classes préparatoires littéraires et à revaloriser la filière littéraire « dès le lycée ». Mais il risque aussi d’avoir un certain nombre d’effets non négligeables sur la physionomie de l’enseignement supérieur en France.

Revenons d’abord à la problématique de départ. Celle des (hypo)khâgnes est simple : classes tout entières tournées vers l’accession aux Écoles Normales Supérieures, et s’appliquant à faire vivre leurs élèves dans le culte de ces dernières, elles ont pour paradoxale propriété de n’accorder qu’un accès ridiculement restreint à ces mêmes écoles (eu égard à la masse des candidats). Les ENS éliminent environ 95% des khâgneux se présentant à leur concours (sans compter celles et ceux qui abandonnent en cours de route). Cette dure loi de la jungle s’applique à toutes les classes préparatoires, mais là où scientifiques et « commerciaux » peuvent, s’ils ratent HEC ou Polytechnique, accrocher une école moins prestigieuse, mais toujours valorisante professionnellement – et rester dans le circuit prépa-école – les khâgneux ont comme seule alternative l’ENS, ou la petite mort symbolique qu’est l’échec au concours, et la sortie de cette filière prestigieuse. Bien entendu, leur vie ne s’arrête pas là ; une bonne partie des candidats continuent leur cursus en faculté de lettres et sciences humaines, et décrochent (assez, mais de moins en moins) facilement concours d’enseignement et financements de recherche ; d’autres s’engagent dans des voies parallèles, IEP et écoles de commerce par exemple. Oui mais voilà. Le maître-étalon ultime restant l’ENS, et le processus de sadisation/motivation façon Full Metal Jacket opéré pendant deux ans faisant son effet – charge de travail intensive, notation brutale, compétition permanente – un préparationnaire ratant l’intégration garde souvent un arrière-goût amer, celui de l’échec avec un grand E. Sans parler de la honte (!) ressentie dans le cas d’un passage en école de commerce, perçu, à tort ou à raison, comme une sorte de petite trahison envers Deleuze et Lucrèce.

La description du système ne serait pas complète si on omettait de mentionner que la grande majorité des préparationnaires ne se font pas d’illusion sur leur capacité à décrocher une des ENS, et s’inscrivent en hypokhâgne pour s’y bâtir une « solide culture générale littéraire », comme on dit dans les brochures de L’Étudiant ou de l’ONISEP. Leur objectif : décrocher plus facilement une agrégation, et/ou éviter les premiers cycles littéraires des universités, fantasmés comme des lieux de perdition et de glandouille où un « bon élève » ne peut que se gâcher. Cette résignation ou ce réalisme initial n’empêchent pas, une fois pris dans la mécanique de la prépa, de se prendre à rêver un peu à l’ENS, et surtout d’être jugé en permanence selon les standards de cette dernière. Tout ceci donne en définitive un tableau assez étrange : dans les quelques classes préparatoires parisiennes qui trustent l’immense majorité des places au concours se joue une sorte de Ligue 1 de la khâgne, avec des ENS que l’on sait à portée, et donc une compétition redoublée : dans le reste des prépas, un climat irréel, avec des professeurs de qualité tentant de faire vivre la possibilité non pas d’une île, mais d’une intégration, et des bataillons d’élèves oscillant entre résignation et sentiment d’absurde. Ajoutons que les politiques démagogiques et à courte vue, soutenues à droite comme à gauche, de multiplication des classes préparatoires n’arrangent en rien cette situation.

Au regard de ces considérations, l’annonce de Valérie Pécresse se justifie et semble s’inscrire dans un pragmatisme de bon aloi. Le fait de candidater à d’autres écoles (ESC tout spécialement) se banalisera et ne passera plus pour une déchéance intellectuelle, si ce n’est morale. Les prépas littéraires de province gagneront en attractivité, le moral des khâgneux remontera, et ils auront la perspective joyeuse d’échapper au spectre bien connu du « premier de l’agrèg’, thèse brillante, qui a terminé (sic) comme conseiller au rayon photo de la FNAC faute de débouchés » pour entamer une brillante carrière dans l’administration ou le conseil en stratégie, là où leur « solide culture générale » et leur « capacité de rédaction » seront des atouts face à des diplômés de filières plus classiques et « trop formatés ».

Mais au-delà de l’intérêt immédiat et supposé des individus, on peut s’interroger sur le sens plus général de cette évolution. En premier lieu, on peut fortement douter de la « revalorisation » attendue des filières littéraires. Le système hypokhâgne-khâgne n’a jamais été dévalorisé ; c’est le moment du lycée qui pose problème. Or d’une part nombre de bons élèves passaient déjà sciemment par un bac S avant de se laisser le choix d’intégrer une prépa littéraire, et d’autre part la perspective de l’hypokhâgne participait déjà à défendre en soi l’intérêt de passer un bac L. Il me semble que c’est plutôt le culte bien français des mathématiques qui joue comme déterminant (quand on est un élève sérieux, on fait des maths, et réciproquement), et que l’avant-bac et le post-bac sont assez clairement distingués à ce regard. Mais ce n’est qu’un détail. Le problème plus fondamental est le signal donné quant à l’enseignement supérieure en son ensemble. Faire en sorte que tout préparationnaire puisse accéder à une école, quelle qu’elle soit, même à une modeste ESC de province, c’est dire en creux que l’université n’est décidément plus fréquentable. Dans le système actuel, il était entendu et en définitive plutôt accepté que la majeure partie des khâgneux retournaient à l’université une fois le concours passé (et raté), et continuaient ensuite un cursus facilité par rapport aux étudiants issus d’une formation purement universitaire. Désormais, l’évitement des premiers cycles universitaires (ancien DEUG, actuelle Licence) rendu possible par la prépa s’étendra également au niveau Master, et risque, quoi qu’on puisse dire par ailleurs sur les rapprochements entre universités et grandes écoles, de détourner un fort contingent de (bons) étudiants des concours d’enseignants et surtout de la recherche en lettres et sciences humaines. On me fera sans doute cyniquement remarquer que c’est plutôt une bonne chose, vu le rétrécissement continu des postes et des possibilités de carrière dans ces voies. Là encore, du point de vue de l’intérêt des individus, on ne peut qu’acquiescer. Mais que traduit-elle, cette transformation, des choix politiques à l’œuvre ? Alors que la droite entonne à l’envi le discours unanimiste sur « l’économie de la connaissance », et explique que puisque l’on ne peut pas produire des voitures ou des vêtements compétitifs, il faut miser sur la matière grise, on construit concrètement un système qui produira plus de contrôleurs de gestion ou de communicants, et moins de chercheurs. Il serait intéressant d’entendre Valérie Pécresse sur ce point. Reste par ailleurs la question, plus que jamais pendante, de la bicéphalie de notre enseignement supérieur. S’il faut à tout prix préserver les meilleurs étudiants de l’enfer de la fac, si, comme je le lisais dans un article sur cette réforme, on pourra envisager d’ajouter « quelques master sélectifs » à ce concours commun, ne faudrait-il pas être désormais honnête et expliquer officiellement que l’université n’est plus qu’une voie de seconde zone, et déconseiller formellement aux élèves talentueux de terminale de s’y engager, si ce n’est en droit ou en médecine ?

Cette transformation du concours des ENS a le goût et l’odeur d’une rustine appliquée sur un système que l’on préfère laisser lentement se décomposer, plutôt que d’aborder franchement les questions qui fâchent (mérite réel de la formation en classe prépa puis en école, sélection, financement des études, numerus clausus …). Certains loueront le pragmatisme de Valérie Pécresse. D’autres liront dans ses décisions une forme au mieux de résignation, au pire de renforcement cynique d’un système à deux vitesses qui ne dit pas son nom.

Romain Pigenel