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Les mots de la politique (16) : l’UMP veut “éclairer le chemin”

Un slogan est un slogan. Ni plus, ni moins – et c’est déjà beaucoup. Celui que l’UMP est en train d’installer sous la houlette de Jean-François Copé mérite donc toute notre attention. « Nous souhaitons éclairer le chemin pour les années qui viennent », a-t-il déclaré ce mercredi à son point presse du jour. Éclairer le chemin : une expression sans doute soigneusement choisie, puisque le patron de l’UMP l’a déjà utilisée il y a une semaine, lors du mémorable et baroque show télévisé consacré au programme socialiste.

 

Première impression : une fois de plus, la droite s’aventure dans des contrées lexicales étonnantes, et moins proches des canons de la politique que de ceux de la spiritualité. Une fois de plus car j’avais déjà fait ce constat, cet été, au sujet de l’insistance du président et de sa majorité à mettre en avant le terme de « règle d’or », qui me semblait teinté de connotations morales et religieuses. Ici, c’est encore plus net, avec un renvoi assez transparent, me semble-t-il, aux notions d’illumination, de vérité, et de trajectoire de vie au sens spirituel du terme. Une rapide recherche Google sur l’expression confirme ce sentiment : on trouve dans les premières réponses un ouvrage sur la franc-maçonnerie, un article sur les scouts malgaches, un site canadien consacré à la santé mentale, ou encore un autre ouvrage sur la formation des chrétiens. Autant le recours à ce champ de références pouvait paraître habile avec la règle d’or, autant je suis ici perplexe sur les effets recherchés et attendus. Il y a au minimum matière à plaisanterie (« Le sentier lumineux »), et, au pire, des questions sur les inspirateurs d’une telle formule.

 

Deuxième niveau de lecture, un peu moins subjectif. Cette expression constitue, quand on y songe, un petit bouleversement dans la phraséologie UMP, et sarkozyste en particulier. Oubliés les impératifs de changement, de réforme, de transformation : J.F. Copé nous propose ici de mettre un peu de lumière sur le chemin que nous parcourons. Après les députés-godillots et le parti-croupion, le parti-lampion ? On sous-entend qu’il existe un cours des choses qui s’impose à nous – le propre d’un chemin est qu’on l’emprunte sans l’avoir soi-même dessiné – et on réduit le rôle d’un parti, même plus à opérer des changements à la marge, mais à apporter sa lumière sur les événements (notion obscure s’il en est : est-ce apporter un peu de réconfort, un peu d’explication, autre chose encore ?). Un supplément d’âme, en somme. Lapsus ? C’est en tout cas à ma connaissance un cas très rare, dans le monde politique, d’aveu de renoncement à agir sur le réel. On notera que c’est cohérent avec la dimension spirituelle et religieuse dont je parlais précédemment : l’idée qu’il faut se changer soi-même, plus que l’ordre du monde, est souvent au cœur des mystiques. Cohérent aussi avec l’objectif du « 0 euros de dépense publique supplémentaire », qui n’indique pas, c’est le moins que l’on puisse dire, un grand volontarisme politique.

 

Il y a pour moi, enfin, une notion qui se dégage fortement de ce slogan : la passivité. La passivité crépusculaire, impuissante, et désemparée, d’un parti en bout de course avec un candidat fragilisé. Peut-être d’ailleurs est-ce l’inconscient (et l’état d’esprit actuel) des patrons du parti présidentiel qui a parlé, malgré eux. Une passivité teintée d’incompréhension et de manque de maîtrise sur les événements, comme le montrent les propos de Copé : « certes nous vivons une crise très importante, mais aussi une mutation de notre société. Il y aura un avant et un après la crise avec une transformation de nos habitudes de vie et de notre modèle de développement qui doivent être vu comme des opportunités ». Peut-on imaginer plus vague ? Le chemin (vers où, vers quoi ?), une mutation (laquelle ?), une transformation (laquelle ?) … des termes aussi forts qu’indéfinis dans leur contenu.

 

Après l’omniprésident, le guide spirituel ? Même pas : un guide montrerait le chemin et ne se contenterait pas de l’éclairer. Les agences de communication ne devraient pas tarder à se presser au portillon de l’Élysée : il y a du pain sur la planche.

 

Romain Pigenel

De l’éclairage sur les autres mots de la politique ici.

Les mots de la politique (15) : (le point) Fukushima

Ça m’est tombé dessus comme ça, alors que je n’avais rien demandé. « Ah, il est absent cette semaine, il est parti à Fukushima », me dit-on il y a quelques jours d’un collègue militant écologiste. Enfin, « me dit-on », le mot est faible. Je devrais peut-être plutôt dire : me glisse-t-on avec gravité et avec une lueur respectueuse dans les yeux. Donc ça y est, dans le bagage standard de l’activiste vert, il va falloir remplacer le camping dans le Larzac par la douche aux UV hardcore, l’immersion au sens fort du terme en terrain irradié ? Une investigation sociologique plus serrée le confirmera (ou non). Mais en attendant, la tendance fait recette puisque Eva Joly, bergère en chef d’EELV, rentre justement de la ville japonaise sinistrée, pleine d’usage et raison, et en tout cas, de conseils pour François Hollande. « Lorsqu’on a vu ce que j’ai vu à Fukushima, on ne peut pas ne pas comprendre qu’il faut sortir du nucléaire (…) J’inviterai François Hollande à venir avec moi voir les paysages si splendides de cette région, les terres agricoles impropres à l’usage humain pour les 30 ans à venir. C’est insupportable ! »

On sent bien, à la lecture de ces quelques mots, que l’on assiste à l’émergence d’un concept majeur, après lequel plus rien ne sera pareil. Il faut bien lui donner un nom ; je le baptise, en mon âme et conscience, le point Fukushima, défini de la façon suivante :

 

Premièrement. J’appelle point Fukushima, le seuil de dégradation d’une conversation atteint lors de l’utilisation du terme Fukushima (ainsi que de tout produit dérivé : photo, hashtag, mug …) pour atomiser, pardon, terrasser son adversaire.

 

Deuxièmement. Le point Fukushima peut ressembler au point Godwin (usage, fonction, effet sur la qualité du débat), mais il n’est pas le point Godwin. Une personne peut à la rigueur atteindre le point Godwin et le point Fukushima en une seule phrase, mais les exemples attestés sont rares et le demeureront sans doute (hypothèse d’école : « Ceux qui refusent de tirer les conclusions de Fukushima refusaient aussi de comprendre ce qui allait se passer en 39 »).

 

Troisièmement. Quand le point Fukushima est atteint (effet des radiations ?), les arguments rationnels cessent de fonctionner et les affects prennent le dessus. Celui qui dit « insupportable ! » le plus fort a gagné.

 

Quatrièmement. Celui qui atteint le point Fukushima divise le monde en deux : les lobbyistes-pro-nucléaires-aveugles-à-l’apocalypse-qui-s’annonce-et-les-idiots-utiles-qui-servent-leurs-intérêts, et les gentils écologistes. Corollaire : toute personne esquissant prudemment la question du comment sortir du nucléaire, à la place du pour/contre le nucléaire, est immédiatement suspectée, jugée et condamnée comme membre des lobbyistes-pro-nucléaires-aveugles-à-l’apocalypse-qui-s’annonce-et-des-idiots-utiles-qui-servent-leurs-intérêts. Toute résistance sera vaine.

 

Cinquièmement. Celui ou celle qui atteint le point Fukushima gagne le droit d’abolir l’espace et le temps. C’est automatique. Fukushima c’est arrivé ici, c’est arrivé là, ça peut arriver près de chez toi. Sur votre tête d’(irra)diable pèse tout le risque d’une explosion de centrale nucléaire. Vous qui vivez/travaillez/partez en vacances/passez une fois par an/avez une arrière-grande tante qui vit/êtes né à côté d’une centrale nucléaire, que diriez-vous si elle finissait comme à Fukushima, hein ? Corollaire : toute tentative d’argumenter sur des différences technologiques entre centrales japonaises et françaises permet de vous identifier comme un sbire des lobbyistes-pro-nucléaires-aveugles-à-l’apocalypse-qui-s’annonce-et-des-idiots-utiles-qui-servent-leurs-intérêts.

 

Sixièmement. Le connaisseur averti distinguera le point Fukushima simple du point Fukushima premium. Le point Fukushima premium est atteint lorsque l’on peut se prévaloir d’être allé à Fukushima et que l’on demande à son contradicteur, la voix lourde de reproche, s’il est allé lui-même à Fukushima. Certains initiés parlent également d’un point Fukushima épique, ou epic Fukushima point, qui ne serait accordé que dans le cas très particulier où l’on peut se prévaloir d’être allé à Fukushima ET où l’on propose d’y retourner à son contradicteur, en l’emmenant cette fois-ci, pour qu’il comprenne combien « c’est insupportable ».

 

Septièmement. Nul ne peut se prévaloir de connaître et de maîtriser tous les aspects du point Fukushima. Son usage va probablement proliférer dans les prochains mois, en proportion inverse du nombre de jours restant avant le premier tour de l’élection présidentielle.

 

En attendant, j’ai l’honneur et le plaisir de remettre à Eva Joly :

 

UN POINT

FUKUSHIMA

 

Qu’elle en fasse bon usage.

Romain Pigenel

 

S’il vous reste quelques minutes avant l’apocalypse, jetez un coup d’œil aux autres mots de la politique.

Rachida Dati, la dernière des sarkozystes

S’il ne devait en rester qu’un.

(« qu’une », en l’occurrence)

S’il ne devait rester qu’une seule personne, un dernier grognard (le féminin n’est pas très heureux, ici), pour entretenir la flamme qui s’est levée en mai 2007, aujourd’hui vacillante.

 

S’il ne devait subsister qu’une seule gardienne du temple, une dernière vestale, quand Morano se sera arrêtée de danser, quand Hortefeux sera rentré chez lui, en Auvergne, ouvrir une couscousserie, quand Guaino se sera retiré de la vie politique pour se consacrer à son maître-ouvrage – « C’était Sarkozy ».

 

S’il fallait compter sur une ultime fidèle pour faire barrage de son corps aux crachats qui ne manqueront pas de tomber sur la personne de l’omniprésident,  quand l’UMP ne sera plus, quand l’heure de « l’inventaire » à droite aura sonné, quand Copé y consacrera un show télévisé, ce serait, ce sera elle : Rachida.

 

Rachida Dati. Aujourd’hui huée, moquée, bafouée, mais aujourd’hui déjà incarnation et rempart du sarkozysme dans ce qu’il eut de plus beau, de plus grand, de plus fort.

 

Rachida Dati, lit-on dans les gazettes du jour, « n’a pas aimé que François Fillon fasse ses adieux à la Sarthe et se prépare à se présenter, lors des prochaines législatives l’an prochain, dans sa circonscription, le VIIe arrondissement à Paris ». Le lecteur distrait qui s’arrêterait à cet incipit pourrait n’y voir qu’une énième et banale histoire de rivalité personnelle. Mais la lecture des propos de Rachida révèle tout autre chose : l’ancienne Garde des Sceaux ne combat pas d’abord pour une place, mais pour une certaine idée de la France. Celle pour laquelle votèrent une majorité de Français il y a presque cinq ans.

 

Rachida Dati rue dans les brancards. « Il faut dire les choses. La première, c’est qu’il [François Fillon] a dit à des ténors de la majorité qu’il allait être battu dans la Sarthe. Il a dit : “Moi je veux une circonscription sans électeurs et acquise à la droite”, c’est facile. Quel mépris pour la démocratie et pour les électeurs ! »

« … Je veux une République irréprochable. Le Président de la République c’est l’homme de la Nation. Ce n’est pas l’homme d’un parti, ce n’est pas l’homme d’un clan … »

 

Rachida Dati dénonce. « Il a le pouvoir, il a les moyens, il a reçu Jean Tiberi et il a fait recruter son fils au ministère des Finances à un poste contre l’avis du ministère des Finances, et alors que nous réduisons le nombre de fonctionnaires. Il a reçu les élus les uns après les autres pour leur proposer des postes et des tas d’autres choses. […] Il vient de recruter quand même à Matignon une personne pour se charger de sa campagne pour Paris. […] Il a embauché quelqu’un du Conseil de Paris pour effectivement suivre les affaires parisiennes pour son implantation dans Paris. Moi, je n’ai pas les même moyens, je n’ai pas le même pouvoir. »

« … Je veux donner à chacun sa chance. Je veux être le président de tous les Français. Je veux que les nominations soient irréprochables … »

 

Rachida Dati accuse. « Vous savez, François Fillon, c’est le Premier ministre de la France. Ben moi, je suis choquée qu’au lieu de s’occuper des Français et de leurs difficultés, d’aller sur le terrain, [...] il est en Corée, au Japon [...]. C’est bien d’aller parler aux Coréens, c’est mieux de s’occuper des Français, surtout en ce moment. Je suis choquée qu’il soit plus préoccupé par son avenir personnel. »

« … Je veux que les ministres (…) rendent des comptes. Qu’ils s’engagent sur des résultats … »

 

Rachida Dati s’accroche. « Je suis candidate aux législatives ». Elle l’élue patiemment implantée à Paris, contre le chasseur-parachutiste sarthois.

« … Je veux changer la pratique de la République : plus de sincérité, plus de proximité, plus d’humilité, plus d’authenticité … ».

 

Honnêtement : Rachida en 2011, n’est-ce pas Nicolas en 2007 ?

 

Alors – et là je m’adresse à notre Président – Nicolas, ne courbe pas la tête. Malgré les sondages, les affaires, les incertitudes de l’autre côté de la Méditerranée, la crise, et les négociations de marchand de tapis avec Angela. Tu as enfanté un idéal qui survivra à ta non-réélection, un idéal qui inspirera les jeunes générations politiques à venir, et qui sera défendu, même, contre toi et tes proches si jamais tu y faillis. Le sarkozysme originel, celui de mai 2007, brille dans les yeux de la courageuse Dati. N’est-ce pas la plus belle récompense pour un responsable politique ?

 

Romain Pigenel

Les mots de la politique (14) : la carrure

Écouter parler Claude Guéant, c’est un peu assister à un cours d’anatomie, ou se promener dans la galerie de l’évolution au Muséum d’histoire naturelle. « François Hollande n’a pas la carrure […] pas d’épine dorsale. Il ne suffit pas d’être élu de Corrèze pour avoir la stature de Jacques Chirac ». Le dog(u)e de la place Beauvau, psalmodiant le lai du sarkozysme avec la constance d’un moulin (à prières, ou à paroles, on tranchera) a l’œil perçant : il distingue, sous l’épaisse couche de paroles, de vêtements et de peau des adversaires de son président, l’ossature, et la dissèque avec l’assurance d’un croque-mort.

 

La carrure, « largeur du dos à l’endroit des épaules ». On cherche donc un président aux épaules larges, ou plus exactement éloignées les unes de l’autre. Une sorte de cube compact, sur laquelle viendront peser tous les malheurs du pays. Mais attention, on veut aussi de la stature, « hauteur de la taille d’une personne ». Il va donc falloir allonger un peu notre cube, qui du coup se parallélépipédise. Nous voilà en quête d’un container, d’une barrique, aux armatures renforcées, avec une bonne « épine dorsale ».

 

Une masse. Rigide, hérissée d’une épine. Tel serait donc l’imaginaire du sarkozysme en cette fin de mandat. Le tirailleur en perpétuelle guerre de mouvement s’est progressivement ralenti, pour finir à l’arrêt, statufié, calcifié, fossilisé, misant sur sa masse ramassée pour tenir le coup sous l’orage, les sondages, les dérapages. Un univers quasi-carcéral, tout d’horizontales (carrure) et de verticales (stature), comme une case dans laquelle on invite les Français à venir se réfugier une fois encore, pour affronter la crise.

 

Guéant n’a pas dû lire La Fontaine. Ou plutôt, il a du s’arrêter en cours de route, aux forfanteries du chêne à l’égard du roseau. « Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ; / Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau. / Le moindre vent, qui d’aventure / Fait rider la face de l’eau / Vous oblige à baisser la tête : / Cependant que mon front, au Caucase pareil, / Non content d’arrêter les rayons du soleil, / Brave l’effort de la tempête ». Eût-il prolongé sa lecture qu’il s’en serait peut-être inquiété : « Votre compassion, lui répondit l’Arbuste, / Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci. / Les vents me sont moins qu’à vous redoutables. / Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici / Contre leurs coups épouvantables / Résisté sans courber le dos ; / Mais attendons la fin. ». Et là arrive le redoublement de la crise (la totale, genre explosion de la dette et perte du AAA) : « Comme il disait ces mots, / Du bout de l’horizon accourt avec furie / Le plus terrible des enfants / Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. / L’Arbre tient bon ; le Roseau plie. / Le vent redouble ses efforts, / Et fait si bien qu’il déracine / Celui de qui la tête au Ciel était voisine ». Fin de l’histoire, par K.O.

 

Voilà donc un peu le drame du président sortant, réduit à une argumentation de résistance, réduit à expliquer qu’il faut le réélire car il est le sortant, car il est là, car il a traversé les crises et les polémiques. Persévérer dans son être serait sa principale qualité. Et son défaut : car tel le chêne, il est posé là, raidi sur sa posture, arrivé au bout de ses ruptures, de ses mensonges et de ses promesses non tenues. Condamné à faire marteler par ses sbires des éléments de langage en bois massif, à se crisper sur ce qu’il est (ou plutôt sur ce à quoi il est réduit), à ânonner ses promesses d’ordre, de sécurité, de pouvoir d’achat.

 

Laissons donc à l’omniprésident la carrure, le carré, inflexible face à la demande populaire au point de s’être coupé du peuple. Et substituons lui la qualité du roseau, qui dialogue avec l’environnement extérieur pour mieux tenir sa ligne. Qui ne s’enferme pas dans un quitte ou double autiste – « je ne céderai rien, jusqu’à être balayé, je ne céderai pas devant les manifestants des retraites, je maintiendrai mon obsession sur l’identité nationale, je n’en ferai qu’à ma tête avec l’éducation nationale ».

 

La qualité du roseau : on pourrait l’appeler la courbure. Donc on se demandera maintenant si un candidat à la magistrature suprême a, non pas la carrure, mais la courbure nécessaire pour prétendre au poste. Saura-t-il être ce qu’il est tout en écoutant la population, saura-t-il composer avec le contexte, saura-t-il mettre les formes, les arrondis, aux décisions difficiles qu’il prendra, ou cherchera-t-il au contraire le choc, la division, la rupture d’avec les Français, qui viennent se briser sur ses arrêtes ? Au sortir de cinq interminables années de carrure sarkozyste, le besoin est grand de courbure – qui s’appelle aussi normalité.

 

Romain Pigenel

 

Les mots de la politique continuent ici.

Quart d’heure médiatique

Ces derniers jours, on a pu me voir ou m’entendre sévir …

… chez les sympathiques geeks politiques du podcast Poligeek (ça ne s’invente pas), pour une longue discussion autour des primaires et de leur arrivée en France …

A écouter ici

… sur le site consacré à l’élection présidentielle 2012 de France Télévisions, pour amorcer le bilan des primaires sur le web …

A lire ici

… et enfin sur Public Senat dans l’émission “La politique c’est net” de Caroline Deschamps, toujours à propos de l’aspect web des primaires.

A visionner ici

Bonne écoute, lecture ou visionnage !

Romain Pigenel

Agence d’idées (3) : des concepts d’émission pour l’UMP

Alors que les médias français respirent enfin, après d’interminables semaines d’occupation de leurs programmes par les primaires bolchéviques, la majorité présidentielle dispose d’une considérable cagnotte de temps d’antenne à exploiter. Elle a commencé à l’utiliser à fort bon escient avec une émission de décryptage très réussie, mardi, sur les mensonges des socialo-communistes. Le format choisi, celui d’un hybride original entre Téléachat et Téléthon, a suscité l’enthousiasme des Internautes au point d’en faire le premier mot-clé utilisé en France sur Twitter (dommage cependant qu’ils aient utilisé un assez vulgaire #UMPanique – UMP pas niqué – il faudrait peut-être songer à créer une haute autorité pour réguler les hashtags, que l’on appellerait la HASHTOPI). Cependant, il reste encore beaucoup de temps de passage dans les médias à utiliser, et la répétition de la même formule risque de provoquer une certaine lassitude. Le think tank Variae a donc fouillé dans ses archives audiovisuelles pour proposer à l’UMP 6 formats d’émission, afin de maintenir et renforcer son contact avec le peuple.

 

(1) « Tout le monde veut prendre sa place »

C’est encore Wikipedia qui parle le mieux de l’émission de Nagui : « Six candidats jouent, en répondant à des questions de culture générale, pour devenir le challenger du jour et affronter, en fin d’émission, le champion en titre, dans le but de lui prendre sa place ». Les primaires ont été un grand succès à gauche et font envie à droite : mais il est impensable d’en organiser à l’UMP, tant le parti a déjà un bon candidat, très aimé des Français, en la personne du président sortant. Organiser cette émission (avec Nicolas Sarkozy, François Fillon, Alain Juppé …) permettrait de sublimer le désir de primaires du peuple de droite, tout en mettant en avant les nombreux talents de l’UMP.

Titre suggéré : « Personne veut perdre sa place »

Remarque : on veillera à éliminer toutes les questions sur la culture élitiste des bobos de gauche, type Princesse de Clèves ou Zadig & Voltaire.

 

(2) « Rendez-vous en terre inconnue »

Dans cette émission du service public, un pipole est emmené « vers une destination inconnue, à la rencontre d’un peuple inconnu ». Le concept – qui donne lieu à d’émouvantes rencontres humaines – pourrait être décliné pour permettre à notre président, accompagné d’un de ses proches, de renouer le contact avec les populations qui le jugent trop éloigné d’elles. On pourrait commencer par un épisode-pilote, en compagnie de Brice Hortefeux, chez les Auvergnats de Barbès.

Titre suggéré : « Rendez-vous en terrain perdu »

Remarque : l’agence Variae a déjà un deuxième numéro dans ses cartons, avec Alain Marleix, chez les Coréens nationaux de la rue Montgallet.

 

(3) « Descente de police »

Au cœur des très proto-sarkozystes années 80, Thierry Ardisson mettait en scène des interviews coup-de-poing où il débarquait chez son invité et le soumettait à un interrogatoire musclé. L’UMP pourrait reprendre le concept avec comme animateurs les très punchy Frédéric Lefebvre et Christian Jacob, qui passeraient à la question un militant gauchiste pour lui faire cracher le morceau des mensonges socialo-trotskystes.

Titre suggéré : « Descente chez un socialiste »

Remarque : le format risque de réveiller des troubles post-traumatiques chez certains UMPistes. Prudence donc.

 

(4) « Avis de recherche »

Superbe concept porté par un chouchou sarkozyste – Patrick Sabatier – qui déclarait sagacement à ce sujet il y a peu qu’il avait inventé « Facebook avant l’heure ». On reconstitue dans une ambiance conviviale le parcours de l’invité en convoquant des anciennes connaissances perdues de vue. En l’occurrence, on pourrait retracer la montée triomphale vers le pouvoir et la gloire de Nicolas Sarkozy en invitant des personnes qui ont compté pour lui, comme Edouard Balladur, Robert Bourgi, Ziad Takieddine ou Liliane Bettencourt.

Titre suggéré : « Mandat d’amener »

Remarque : l’anosognosie chiraquienne étant peut-être contagieuse, il y a un risque que notre président ne souvienne plus les avoir rencontrés.

 

(5) Une émission de call tv

La call tv (ou « télé-tirelire ») est un concept d’émission à forte valeur ajoutée, tout à fait dans l’esprit de la « politique de civilisation » appelée de ses souhaits par notre président. Elle présente en outre l’avantage, entre deux interventions pleines de sens, d’inciter les téléspectateurs à appeler un numéro surtaxé. Ce qui pourrait s’avérer plus qu’utile pour le financement de campagne – surtout que le stock des très lucratifs et très recherchés t-shirts « Balladur ‘95 » est malheureusement épuisé.

Titre suggéré : « UMPay »

Remarque : penser à récupérer les fadettes des téléspectateurs qui regardent sans appeler. On ne sait jamais.

 

(6) « L’amour en danger »

Le début des années 90, les reality shows, Jacques Pradel au top et Nicolas Sarkozy en route vers les cimes du balladurisme. Des couples traversant une passe difficile vont alors se confier sur le plateau de TF1, la chaîne du sens, pour tenter de reconstruire leur relation dans la plus parfaite intimité. Notre président a lui aussi des relations distendues avec nombre de personnalités sans lesquelles on voit mal comment il pourrait être réélu : Rachida Dati, Rama Yade, Martin Hirsch, Dominique de Villepin … Il pourrait les rencontrer un à un, en plusieurs épisodes, pour recoller les morceaux.

Titre suggéré : « Le deuxième tour en danger »

Remarque : Jean-Pierre Raffarin, qui a subi plusieurs cycles de ruptures et de réconciliation avec notre président, est tout indiqué pour animer.

 

Romain Pigenel

 

Retrouvez toutes les contributions du think tank Variae ici.

La convention sur le projet PS, ou le naufrage de l’UMP

C’est l’histoire d’une machine exemplaire, citée comme un modèle de réussite politique lors de la dernière élection présidentielle, qui subit un long et apparemment inexorable démembrement, jusqu’au non-sens. Que n’avait-on pas entendu – à raison – sur les mérites de l’UMP, parti unique présidentiel, capable à la fois de rassembler largement un camp politique et de servir de bras armé plus qu’efficace au candidat puis président Sarkozy ! C’était l’époque de la mise au pas par le maire de Neuilly, de sa cérémonie d’investiture grandiose, des conventions du projet sous l’égide de la redoutée Emmanuelle Mignon. Aujourd’hui, le parti, aux mains d’un ex-opposant du locataire de l’Elysée, organise une convention … sur le projet du Parti socialiste. Parfaite métaphore du chemin parcouru – en descendant – depuis 4 ans.

A quoi tenait la force de Nicolas Sarkozy lors de la dernière élection ? Premièrement, à sa capacité à imposer son « agenda » politique et ses concepts-slogans (le travailler plus pour gagner plus en premier lieu), forçant commentateurs et adversaires politiques à faire la course derrière lui et à se positionner en réaction. Deuxièmement, au tour de force réalisé en unifiant derrière sa bannière toutes les droites, du centre à la droite dure. Ce double siphonage – partidaire sur sa « gauche », avec le dépeçage de l’ex-UDF entre MoDem et Nouveau Centre, et idéologique sur sa droite, avec le captation d’une partie des voix FN – reposait sur un alliage programmatique complexe, citant les grands anciens du socialisme et parlant en même temps « d’immigration et d’identité nationale ». Cette posture d’équilibriste, sorte de synthèse jaurésienne à la sauce UMP, n’aura pas tenu le choc de l’exercice du pouvoir. La non-réalisation de la promesse économique et sociale d’une part, la dérive sur des thématiques de plus en plus droitières (identité nationale, hystérie sécuritaire sans mesures concrètes, Roms …) d’autre part ont progressivement écartelé puis disloqué l’impossible consensus. Implacable mécanique qui, partant de la placardisation précoce des ministres d’ouverture, débouche aujourd’hui sur la reconstitution de mouvements idéologiquement distincts à droite, « Droite populaire » contre « Droite humaniste ».

Ce morcellement du camp sarkozyste rend beaucoup plus délicate l’élaboration d’un projet présidentiel, déjà rendue périlleuse par le bilan très négatif du sortant. Jean-François Copé et ses troupes se retrouvent donc les bras ballants, et réduits, pour ne pas disparaître des écrans radars, à se transformer en commentateurs caricaturaux et un brin obsessionnels des idées socialistes. Car de leur côté, les primaires citoyennes ont mis un certain nombre de propositions et de concepts forts sur la table, de la démondialisation montebourgeoise au contrat de générations de François Hollande. S’il serait sans doute exagéré de dire que la primaire a construit une victoire culturelle et idéologique de la gauche, elle a au minimum contribué à façonner le débat autour des positions des candidats. Ce qui est déjà beaucoup, quand on se rappelle de quelle période omniprésidentielle on sort.

Ce contexte explique l’étrange convention organisée ce jour. Mais il ne la justifie pas. Car c’est à un interminable et ubuesque spectacle que nous avons assisté, le ban et l’arrière-ban des élus (et apparatchiks plus obscurs de l’UMP) se succédant à la tribune pour exp(l)oser une à une les propositions socialistes, avec le nom du parti honni en grosses lettres dans leur dos. Exercice aussi improbable que fastidieux, mélange baroque entre talk show et émission caritative avec « compteur des dons » en arrière-plan, qui a déchaîné les quolibets des internautes au point de faire monter le hashtag moqueur #UMPanique au premier rang des tendances françaises sur le réseau. Mais par-delà la bizarrerie de la mise en scène, le procédé en lui-même constitue une grossière erreur tactique. Il met la droite, sans bilan ni projet, en position de (mauvais) parti d’opposition. Il remet aussi une pièce dans le jukebox : en attaquant le PS et son candidat sur leur projet, il va appeler en retour des demandes de réactions de socialistes par les médias, et donc un nouveau tour de piste médiatique pour la gauche et ses idées. Le piège des primaires se referme une fois de plus sur la majorité présidentielle.

Maintenant, que faire ? Organiser des grands débats ? On se souvient sans doute, à droite, du calvaire de celui sur l’identité nationale. Lancer des mots d’ordre qui font mouche ? Il faudra trouver un peu mieux que le « éclairer le chemin » quasi-mystique tenté ce soir par Copé. Multiplier les boules puantes ? L’UMP collectionne les affaires comme autant de boulets. La route de la présidentielle est encore longue, mais elle démarre sous de bien sombres nuages pour l’UMP.

Romain Pigenel

#Primaires : ne pas gaspiller la force citoyenne

Une première page de 2012 s’est donc tournée dimanche soir, avec de belles images d’unité qui viennent démentir les espoirs de la droite et mettre du baume au cœur de tous ceux qui comptent sur les socialistes pour mai prochain. François Hollande et le PS ont devant eux quelques heures d’état de grâce médiatique, qui devront être mises à profit par les uns pour goûter leur succès, par les autres pour se consoler, par tous pour mettre en ordre de bataille le parti, désormais couronné d’un candidat indiscutable. Quelques heures – pas beaucoup plus. Déjà la droite cogne dur, lançant une campagne pour abîmer et salir son adversaire n°1.  La compétition avec les autres forces de gauche va s’ouvrir. On sait combien le monde médiatique, par ailleurs, est versatile et capable de se retourner contre le PS, encensé et chouchouté pour ses primaires ces dernières semaines. Sans parler enfin de la composante essentielle de l’équation : le « peuple de gauche », superstar discrète de dimanche, et qui a désormais un rôle central à jouer. Pour peu qu’on veuille bien le lui donner.

 

Peuple de gauche, peuple des primaires, millions de Français qui se sont déplacés, dimanche après dimanche, pour participer au scrutin et renforcer les candidats. Ils étaient auparavant cette matière invisible entourant comme un halo le parti socialiste, cible première mais insaisissable de ses campagnes ; ils se sont durant deux week-end affichés et comptés, devenant de facto un acteur à part entière de la bataille de 2012. Leurs motivations sont sans aucun doute extrêmement diverses, et leur degré d’engagement fortement variable. Sympathisant socialiste pur sucre ? Homme ou femme aux convictions de gauche, mais sans étiquette ? Militants du Front de Gauche ou de EELV venu peser sur le résultat ? Activiste UMP pratiquant un vote tactique ? Français de droite modérée voulant en finir avec Sarkozy ? Probablement un peu de tout ça : mais personne ne croira que la participation de plus de 2,8 millions au soir du deuxième tour ne traduit pas une poussée significative autour de la nébuleuse socialiste et social-démocrate, et une adhésion en conséquence.

Qu’avons-nous vu dans les bureaux de vote ? D’abord, tout un peuple invisible « sortir de sa tanière », particulièrement dans des villes ou arrondissements gouvernés par la droite, comme celui où j’habite. Des voisins, des connaissances visuelles, des personnes que l’on n’aurait jamais soupçonnés d’être du même bord que soi (terrible pesanteur des clichés), ou même de s’intéresser à la politique, viennent voter, parfois timidement, parfois ravis et étonnés de découvrir d’autres coming out, et laissent leur contact pour être tenus au courant de la suite des opérations. Ils s’enquièrent, inquiets, de l’évolution du taux de participation. Ils donnent une première fois un euro – ou plus, assez souvent – et redonnent encore spontanément au deuxième tour, alors que rien ne les y oblige. Nous qui tenons les bureaux de vote, nous entendons souvent ces mots revenir – « c’est pour la cause, on ne gagnera pas contre Sarko sans moyens, il faut mettre ce qu’il faut pour battre la droite ». Nous découvrons aussi un degré de connaissance et d’intérêt surprenant pour la chose politique : bien loin d’un peuple de moutons qui viendrait voter au gré des sondages – comme l’en accuse parfois l’extrême-gauche – ce sont des Français conscientisés, souvent très au fait des candidatures, du fonctionnement des primaires, qui demandent après la charte des valeurs de gauche ou s’inquiètent de ne pas avoir fait telle ou telle opération de vote dont ils avaient pris connaissance sur le site officiel. Cela confirme ce que j’ai déjà écrit à de nombreuses reprises sur ce blog : le cœur des primaires, ce n’est pas le choix du candidat, c’est la politisation de la société et la polarisation du débat publique.

Tout cela a fonctionné à merveille, avec bien entendu des limites qu’il conviendra d’analyser (notamment en ce qui concerne la sociologie des votants). Une question est désormais brulante : que faire de cette force qui s’est « levée », comme dirait Ségolène, de cette force citoyenne qui n’est pas venue simplement mettre une pièce dans la machine à candidat, mais qui s’est mobilisée pour son camp ?

Le PS et ses alliés ont trouvé là, à mon sens, le sésame de 2012, l’arme populaire qui peut lui permettre de contrebalancer la puissance financière, médiatique (malgré tout) et institutionnelle d’une droite qui ne reculera devant rien pour préserver ses prérogatives. Encore faut-il réfléchir aux moyens de la mettre en mouvement. Il ne suffira pas de quelques mails de mobilisation pour appuyer telle ou telle action de campagne, ou demander de diffuser telle ou telle information. Il ne faudra pas non plus trop tarder pour recontacter et associer ces sympathisants, pour ne pas laisser retomber l’intérêt soulevé par les débats des dernières semaines. Il faudra, enfin, réfléchir à la forme à donner sur le terrain à cette mobilisation. Des comités de soutien sur tout le territoire, adossés aux sections du PS et avec une articulation claire à celles-ci (chose sur laquelle nous avions sans doute pêché en 2006-2007). Sur le web, une fédération et une mise en synergie de ceux, au sein de la fameuse « gauchosphère », qui sont déjà surmotivés pour aider le PS dans son combat face à la droite et l’extrême-droite.

Au fond, c’est la question de l’organisation du PS qui est reposée. Ces primaires peuvent être, comme je le disais il y a quelques semaines, l’occasion de son ouverture et de sa revivification, et non sa mort comme le prédisent quelques esprits chagrins. Mais ce sujet doit être mis sur la table tout de suite, au risque, sinon, de voir les vieux réflexes reprendre le dessus, et celles et ceux qui ont contribué au succès des primaires retourner se fondre dans la masse de la population, et revenir à leur statut d’électeur invisible. Les prochaines heures, les prochains jours seront déterminants.

Romain Pigenel

Primaires : une cinquième colonne #EELV ?

Rien n’aura décidément été épargné aux primaires, dans cette semaine d’entre-deux-tours où chaque journée, voire demi-journée, apporte son lot de rebondissements. Après le feuilleton des ralliements successifs à François Hollande, après la campagne en dénigrement de Martine Aubry contre la prétendue « gauche molle », après le psychodrame autour du « système » et de son appartenance – ou non – au lexique du Front National, nous avons, pour finir, droit à la charge-kamikaze des supplétifs Europe Écologie, tuniques bleues (enfin, vertes) au secours de la première secrétaire socialiste en détresse.

Donc, apprend-on sur Facebook, dans Marianne ou encore dans Politis, une division verte, sorte de Brigades internationales de l’aubrysme regroupant personnalités plus ou moins connues (Bové, Lipietz, Baupin, Voynet) et élus de terrain, a vaillamment décidé de venir gonfler le tas de bulletins « MA » dans les urnes dimanche. Les seconds se sont fendus d’un manifeste : « Nous sommes des militant-e-s et élu-e-s écologistes et à ce titre,bien sûr, nous soutenons sans ambiguïté la candidature d’Eva Joly et voterons pour elle au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 ». Mais : « Or, parce qu’elle a été nettement la plus claire sur des sujets qui sont, pour nous écologistes, cruciaux [...] nous irons dimanche 16 octobre voter pour Martine Aubry et invitons les écologistes à faire de même ».

Passons sur cette première rupture du contrat moral des primaires, consistant à y prendre part sans s’engager à soutenir leur vainqueur au premier tour des présidentielles. La chose pourrait être faite en douce, elle est ici crânement assumée. Admettons.

Plus problématique est la manière de procéder, et de se présenter. On ne parle pas ici d’un vote personnel, en tant que citoyen, dans le secret de l’isoloir, mais bien d’un geste politique fait publiquement sous l’étiquette d’Europe Écologie, d’une part, et engageant tout une famille politique à en faire de même, d’autre part, puisqu’il en est appelé aux « écologistes ». Plus encore, l’action prend la forme du chantage à l’union ultérieure : « C’est à notre sens, la clé d’un accord programmatique solide et de qualité entre EELV et le PS ».

A la lecture de cette très étonnante missive, une question m’est immédiatement venue à l’esprit, la même que je posais à notre camarade Mélenchon il y a quelques semaines. Si les primaires socialistes et radicales sont si importantes, si les uns et les autres ressentent le besoin d’y peser en tant que parti, pourquoi ne pas avoir accepté de les co-organiser, pour bâtir dès le premier tour une candidature unitaire de toute la gauche, rejetant toute la pression et le danger de la division sur la droite ?

On est, encore et toujours, dans ce que j’appelai alors « les primaires fromage et dessert » : d’abord je pèse sur leur résultat, puis je me soustraie à leur logique de rassemblement pour faire mon petit tour de piste en mai prochain, avant de rejoindre in fine un gouvernement d’union si la gauche se retrouve au pouvoir.

A partir de là, trois interrogations.

Amis écologistes qui vous prononcez publiquement pour Martine, que ferez-vous si François est désigné dimanche ?

Amis écologistes, qu’auriez-vous dit si des fractions du PS s’étaient livrées au même exercice lors de vos propres primaires, volant par exemple au secours de Nicolas Hulot ? N’auriez-vous pas crié à l’insupportable ingérence d’un parti hégémonique ?

Amis socialistes, radicaux, et citoyens de toutes tendances qui êtes venus voter dimanche 9 et qui reviendrez – je l’espère – dimanche 16, vous laisserez-vous déposséder de votre vote par des manœuvres d’appareil bien étonnantes, de la part de qui prétend incarner la nouvelle politique ?

Ces interrogations n’appellent en fait qu’une réponse : une participation massive, demain, dans tous les bureaux de votes.

Romain Pigenel

Primaires, le sens du deuxième tour

Dans les moments de vérité, il faut savoir aller à l’essentiel, sans se perdre dans l’accessoire.

 

Le Parti socialiste a décidé, conjointement avec le PRG, d’organiser des primaires ouvertes pour associer le maximum de Français au choix de son candidat, et enclencher une dynamique politique dans la société. Ces deux objectifs ont été pleinement atteints une première fois dimanche dernier : la participation du premier tour a dépassé toutes les prévisions ; quant à la dynamique, elle se vérifie, par-delà le nombre de votants, à la place qu’ont pris les débats des primaires dans l’actualité, passionnant les Français au point d’éclipser le reste de l’actualité politique, et d’occasionner des audiences étonnantes pour les chaînes de télévision programmant les confrontations entre candidats.

C’est un premier acquis, capital, qu’il faut absolument préserver et même renforcer dimanche prochain. Le sort de l’élection « réelle », en mai, en dépend.

Les primaires ont bien entendu un autre but, plus évident : choisir un candidat parmi les six initialement en lice. Là encore, le premier tour a plutôt bien fonctionné, détachant nettement deux candidatures, et donnant un avantage de près de 10 points à l’une d’entre elles. A partir de là, les données du problème étaient claires : il incombait au candidat arrivé largement en tête de mettre en œuvre les conditions du rassemblement, pour réunifier les socialistes en vue de l’après-deuxième tour. François Hollande a tenu cette ligne dès son premier discours dimanche soir, et de leur côté, Manuel Valls, Jean-Michel Baylet, Ségolène Royal et Arnaud Montebourg ont successivement apporté leur contribution au rassemblement, dans la transparence des motivations et sans marchandage d’arrière-cuisine.

Martine Aubry a choisi une autre voie. Elle avait toute légitimité à maintenir sa candidature et jouer sa chance jusqu’au bout, vu son score : mais, peut-être mal conseillée, peut-être emportée par sa fougue, elle a soudainement durci sa campagne, montant en gamme dans la brutalité des attaques, de plus en plus personnelles, de moins en moins politiques, allant jusqu’à s’attirer les remontrances de la pourtant bien docile Haute Autorité des Primaires. Ce faisant, elle a mis en danger l’édifice des primaires, d’une part, mais elle s’est surtout, d’autre part, trompée d’élection.

Le second tour des primaires n’est pas le second tour de 2012. Il ne s’agit pas d’une lutte à mort entre deux familles politiques et deux visions opposées du destin de la France. Il s’agit du choix du meilleur des socialistes et radicaux de gauche pour animer notre famille politique et la mener à la bataille contre la droite, à partir d’un projet commun et adopté par tous les protagonistes avant l’été.

En voulant faire croire qu’il y a un schisme irréconciliable qui traverse la famille socialiste (entre « durs » ou « forts » et « mous »), en accusant son concurrent de maux rédhibitoires, en prenant, pour être clair, le risque d’handicaper gravement le – possible – futur candidat de la gauche, Martine Aubry a montré à la fois une étonnante méconnaissance des enjeux présents, et un manque de hauteur de vue décevant. Elle s’est trompée de combat et trompée de cible. Elle a mis en danger l’édifice des primaires qu’elle a pourtant contribué à construire.

Son comportement de ces derniers jours apporte finalement une réponse nette à la question des primaires : qui est le ou la meilleur(e) pour rassembler les socialistes, puis la gauche, puis les Français ? Les faits sont têtus : François Hollande a unifié 4 candidatures avec la sienne, Martine Aubry aucune. François Hollande a multiplié les gestes en direction de ceux qui l’ont rejoint, Martine Aubry a multiplié les petites phrases, les éléments de langage qui abiment, les coups de poignard qui laissent des cicatrices.

Dans les moments de vérité, aller à l’essentiel, sans se perdre dans l’accessoire. L’essentiel : construire une candidature forte qui soit la cerise sur le gâteau des primaires. Pour balayer l’accessoire dans lequel nous nous engluons tous ces derniers jours, je mettrai dimanche un bulletin François Hollande dans l’urne. Pour qu’il soit désigné avec la plus forte majorité possible, et pour voir la photo d’un homme de gauche dans toutes les mairies à l’été 2012.

Romain Pigenel