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Ronald Mc Halal

La France culinaire a peur. L’hydre islamique a décidé d’étendre son emprise jusque dans nos assiettes, en colonisant intégralement certains restaurants Quick, désormais dédiés à la restauration halal. Faut-il dénoncer comme Eric Zemmour « l’alliance du marché et du minaret », la « mise à mal de notre art de vivre », ou au contraire continuer à se baffrer sans réserve de frites-mayonnaise et de giants dégoulinants, fussent-ils certifiés par la mosquée locale ?

Difficile, tout d’abord, de ne pas être sensible à l’ironie de la situation. Bien qu’étant née au plat pays avant d’être reprise en mains par des capitaux français, l’autre grande chaîne de hamburger-restaurants est avant tout le véhicule d’une culture fast food tout américaine, qu’il était (et reste généralement) de bon ton de fustiger par le terme de malbouffe. Big Mac, Giant et autres Whooper : l’anti-France du goût. Aujourd’hui pourtant, le débat médiatique s’enflamme autour de la possible invasion de cette institution yankee par le menaçant halal. N’est-ce pas parce que Quick fait finalement un peu partie du patrimoine national ? Premier motif de réjouissance donc, l’identité nationale est moins figée qu’on pourrait le penser, et est capable d’assimiler sans difficulté des cultures d’abord violemment décriées. Les esprits les plus patriotes feront sans doute remarquer que les restaurants Quick, qu’ils soient belges, français ou américains, restent malgré tout dans la culture occidentale, et que ce qui se joue avec leur halalisation est bien plus grave que le démontage de quelques macdo par José Bové ; on serait passé de querelles de clocher sur fond d’altermondialisme, à une transposition pure et simple du choc des civilisations sur notre plateau-repas. La marée verte triomphera-t-elle des potatoes tricolores ?

A part la sempiternelle accusation de communautarisme, le principal argument des opposants aux Quick halal est que le tout-halal, imposé par des contraintes techniques, priverait le client de la possibilité de choisir, et qu’on lui imposerait donc une nourriture à dimension religieuse. Là encore, cette idée révèle la place qu’occupe réellement ou symboliquement la restauration rapide dans notre pays. Le consommateur a toujours un choix : celui de ne pas aller chez Quick. Quick ne détient pas le monopole des hamburgers, et n’est pas non plus un restaurant d’Etat qui constituerait un passage obligé pour tout citoyen (que la Caisse des Dépôts en soit actionnaire est un autre problème). Les campagnes officielles sur la consommation journalière de fruits et de légumes, ou sur la nécessité de limiter graisses, sucres et sédentarité, nous laisseraient même penser que la République déconseille de fréquenter les fast foods. Pourquoi alors invoquer cet argument d’un choix impossible, d’une privation inacceptable de liberté, culinaire ou de conscience ? Cette position est d’autant plus étrange que la situation, en soi, n’est pas nouvelle. Il existe déjà des restaurants halal ou kasher, et on n’a pas vu que les uns ou les autres intervenaient pour leur imposer d’ajouter à leur carte des plats qui ne soient ni halal, ni kasher. Le développement de cuisines exotiques ou « fusion » a été une forte tendance des 30 dernières années : kebab, sushis et nouilles chinoises ont intégré l’alimentation de base de nombre de Français. Pourquoi l’introduction d’une nourriture indiscernable, si ce n’est par des rites ayant présidé à son élaboration, deviendrait-elle une évolution inacceptable ?

La nourriture halal n’est pas le voile islamique. Non seulement elle ne constitue pas un signe religieux ostentatoire, mais plus important encore, elle ne peut être interprétée comme porteuse de valeurs opposées à la République. Elle n’implique pas une inégalité entre l’homme et la femme. Elle peut, du reste, être diffusée à l’insu de ses consommateurs. Un restaurateur pourrait en servir à ses clients sans qu’ils s’en rendent compte. Est-ce pire que de servir des plats congelés et non préparés en cuisine, sans l’annoncer à la clientèle ? On pourrait même dire que sa valeur religieuse est entièrement relative : elle n’est pas plus spécifique, à la bouche d’un non-musulman, que ne serait un plat béni par le curé du coin au palais d’un non-chrétien. Le problème qu’elle constitue – si problème il y a – est donc plus de l’ordre du symbolique et du fantasmatique que du rationnel.

La France est-elle prête à accepter le caractère profondément mouvant et évolutif de son « identité culturelle », quel que soit le sens que l’on donne à ce concept bien vague ? Ce qui se joue, dans ce refus de voir une chaîne de restauration privée proposer une nouvelle offre pour une nouvelle clientèle, c’est la crispation paradoxale d’un pays qui accueille la population musulmane la plus intégrée d’Europe et qui persiste malgré tout à projeter sur elle toutes sortes de craintes et de préjugés. Ce qui se joue ici, c’est également la conception moderne de la laïcité et de l’intégration. L’intégration ne peut être la simple assimilation d’une « communauté » par une autre ; elle implique toujours un chemin partagé et des évolutions de part et d’autre. Quick met à sa carte du halal, mais attire ainsi une clientèle qui évitait auparavant cette chaîne de restaurant à la fois bien américaine et tellement française. Les Musulmans qui mangeront chez Quick entreront encore plus de plain-pied dans la communauté culinaire nationale, n’en déplaise à Eric Zemmour. C’est précisément par ce type de banalisation que l’on sortira progressivement des arrière-pensées et des clichés qui finissent, eux, par creuser de vrais fossés.

Romain Pigenel

Wikileaks, mini-site mais il fuite le maximum

C’est une histoire digne d’un épisode de Jason Bourne ou d’un roman d’espionnage cyberpunk. Un hacker génial, fils de babas australiens, conçoit une forteresse numérique pour exposer, à la vue de tous, les cadavres des placards des gouvernements, des multinationales, des sectes, etc. Son credo ? La nécessité démocratique de rendre disponible toute l’information aux journalistes mais également à toute la population, de façon incensurable. Si le gouvernement est vraiment fait par et pour le peuple, alors il n’y a aucune raison de penser que des documents « internes » doivent échapper au regard du peuple, explique-t-on ainsi dans la présentation du site. Le but est d’assurer l’éthique par la transparence et la surveillance généralisée. Poussant ainsi à son paroxysme la logique des ONG, Wikileaks postule que c’est en étant soumis au regard non seulement de ses propres citoyens, mais aussi de tous les habitants de la planète, qu’un gouvernement peut être vraiment contraint à un comportement irréprochable. Sont donc aussi bien visées les dictatures en tant que telles que les démocraties, comme l’ont prouvé les révélations à répétition du site sur les actions de l’armée américaine. Ou comment, par une subtile ironie, le « droit d’ingérence » humanitaire de l’Occident sur le reste du monde se trouve démultiplié et étendu à l’ensemble des pays du globe, les uns par rapport aux autres.

Une telle entreprise, par-delà ses justifications, a scénaristiquement tout pour plaire. C’est David contre Goliath, c’est la guerre michaelmoorienne contre le méchant Oncle Sam (qui semble finalement plus visé que les « dictatures »), c’est la promesse de révélations permanentes, dans un monde hanté par les théories révisionnistes sur le 11 septembre ou le réchauffement climatique. Wikileaks se trouve ainsi à la rencontre du principe de publicité érigé en garantie de la démocratie – vieille idée kantienne – et du principe du soupçon consubstantiel à la crise – bien contemporaine – de la démocratie représentative et des grandes autorités, intellectuelles et politiques. En s’en remettant à la sagesse des foules, Wikileaks postule que la soumission d’un document à la sagacité de millions d’internautes sera plus sûre et efficace que son examen et son analyse par « quelques universitaires ».

C’est là toute l’ambivalence de Wikileaks, qui oscille entre exigence démocratique, dénonciation populiste des élites (ou plus exactement de toute forme d’encadrement) et dictature de la transparence. La publication récente par le site de documents internes du procès Dutroux a provoqué l’émoi en Belgique, et constitue un « cas pratique » moins manichéen, et moins orienté, que les divulgations de documents militaires américains. Quel respect du secret de l’instruction, de l’intimité des victimes et des témoins, et surtout de la chose jugée ? L’existence même de procédures (notamment judiciaires), en démocratie, ne relève pas d’une volonté systématique de tromper la population ou de lui soustraire des informations capitales, mais au contraire de garantir l’équité de traitement et de ne pas livrer n’importe qui, n’importe comment, à la vindicte publique et au tribunal de l’opinion (qui, si elle n’est pas forcément irrationnelle, n’est pas non plus toujours guidée par une vertu de sagesse collective). Autre problème, il y a une historicité de la vérité juridique. Quand un jugement a été rendu à partir d’un corpus de preuves et de témoignages, ce jugement établit une conclusion définitive sur ce même corpus – du moins jusqu’à réouverture du dossier par une autre procédure légale. On n’imagine pas qu’une fois un crime ou un délit récents jugés, tout un chacun puisse ensuite reprendre les éléments internes de l’enquête et répéter ad libitum, dans son coin, l’instruction du dossier, et condamner ou au contraire innocenter les uns et les autres. C’est pourtant ce que propose Wikileaks, en mettant en ligne des documents juridiques intermédiaires relevant d’affaires déjà closes, et en indiquant benoitement que chaque partie peut librement les commenter et les analyser ! Au bout de cette logique, il y a une conception ultra-libertaire de la vie publique, et la remise en cause de toute autorité. C’est une option respectable, mais qui va au-delà de la mission première affichée par le site, l’amélioration de « l’éthique » politique et le soutien aux dissidents. Une option, surtout, qui n’est pas assumée intégralement, puisqu’il existe bien une autorité interne à Wikileaks, celle de Julian Assange et de ses proches, qui ont la haute main sur la publication, ou non, des documents. Qui contrôlera ceux qui se targuent d’être les garants de la démocratie de la transparence ? Qui surveillera les surveillants ? Qui a donné mandat à un groupe d’individus pour agir, de l’extérieur, sur l’ordre public de pays souverains, ou la sécurité de leurs ressortissants ?

Difficile enfin de ne pas voir combien Wikileaks entre en résonance avec une tendance plus large des mœurs contemporaines : la généralisation d’une idéologie du voyeurisme et de l’exhibitionnisme, pour laquelle l’idée même de l’existence d’un domaine réservé, caché, intime, est insupportable et a priori douteuse. L’idéologie d’une époque où un député en est réduit à publier sur son blog sa facture de coiffeur pour prouver qu’il dépense bien l’argent public, d’une époque où l’on ressort les notes de travail qu’un écrivain avait refusé de publier de son vivant, d’une époque où triomphent la real tv et la diffusion en temps réel, sans interruption, de la vie d’un individu. Tout fait est susceptible d’être rendu public, sans filtre ni mise en perspective d’aucune sorte, qui constitueraient autant d’entraves à la vérité. L’affaire de la correspondance des climatologues sur le réchauffement de la planète (elle aussi portée par Wikileaks) est tout à fait symptomatique de ce climat intellectuel : on jette en pâture des emails privés en partant du principe qu’ils sont signifiants car privés, et sans considérer que ce caractère privé (et donc relâché) peut expliquer certains propos ou formulations troublants.

Il serait trop simple de réduire Wikileaks à un jugement moral, soit repaire vertueux de courageux activistes, soit nid d’anarchistes menaçant la tranquillité publique. Ce site est surtout et d’abord la manifestation très concrète d’un changement de paradigme dans le rapport privé/public, et d’un décalage entre possibilités techniques et normes sociales. Les démocraties doivent sérieusement se saisir de ces questions, au risque d’être minées par des phénomènes potentiellement tout autant ravageurs que la corruption dénoncée par Assange et les siens.

Romain Pigenel

Jusqu’ici, tout va bien

Enterré, Sarkozy ? C’est la chanson qu’entonne la presse depuis quelques temps. Forcément, une telle ritournelle fait plaisir aux militants de gauche, plus habitués à lire des critiques sur l’archaïsme, la division, le manque de projet ou de « leadership » de leur camp. Alors quand les mouches médiatiques changent un peu d’âne …

Les sondages sombres pour la majorité se multiplient, tout comme les candidatures au sein de l’opposition. Alors qu’il y a un an le ton était plutôt à la recherche de convergences, il ne passe aujourd’hui plus un jour sans que n’apparaisse une nouvelle possibilité de candidature. Europe Écologie a intronisé Eva Joly avec tambours et trompettes, tandis que d’autres réclament des primaires vertes ; au PS, on compte pour l’instant en candidats putatifs DSK, Ségolène Royal, Martine Aubry, François Hollande, Manuel Valls, Pierre Moscovici, Gérard Collomb, George Frêche et désormais Jean-Louis Bianco; on ne voit pas pourquoi un tel fourmillement ne se reproduirait pas à la gauche de la gauche (Jean-Luc Mélenchon trépigne sur son blog), et j’ai reçu hier, signe qui ne trompe pas, une déclaration de candidature d’un militant par la CooPol. Après l’adhésion, va-t-on instaurer la candidature à 20 euros ? C’est une évidence : l’approche du pactole présidentiel, qui semble désormais à portée de main (4 candidats socialistes sont donnés en mesure de battre l’actuel président de la République), libère les ambitions et les individualités. Et si c’était justement cela, l’ultime piège de Sarkozy sur la route de 2012 ?

Nicolas Sarkozy garde un atout précieux dans sa manche : il est le seul à disposer d’une quasi hégémonie sur son camp politique. La situation à droite est simple : mis à part le FN, il n’y a pas d’alternative partidaire à l’UMP et à ses formations associées. La nébuleuse « républicaine » (Dupont-Aignan, Villepin) dispose certes d’un capital-sympathie et d’une forte présence médiatique, mais il ne semble pas qu’elle puisse à court ou moyen terme constituer une force aussi gênante pour l’UMP que peut l’être, par exemple, Europe Écologie pour le PS. Il lui manque une élection intermédiaire pour s’installer, des élus, et surtout une identité politique suffisamment clivante; François Bayrou, partant lui aussi d’une position d’outsider, avait fait un parfait hold-up à la présidentielle, certes, mais en s’appuyant sur un parti alors fort (l’UDF) et en trustant un positionnement (le centre) ; or il est difficile de dire ou de démontrer que l’UMP est en rupture complète avec un héritage gaullo-républicain dont Dominique de Villepin serait le seul défenseur – surtout quand elle vole au secours de Jacques Chirac. Nicolas Sarkozy s’apprête donc à faire campagne quasiment seul à droite, avec qui plus est un statut de président sortant, fortement légitimant. Il sera intéressant de voir, en outre, si l’étoile villepiniste ne commencera pas à se ternir quand ses sympathisants subiront la pression psychologique d’être le seul obstacle, à droite, au maintien de leur camp au pouvoir.

A gauche en revanche, il y aura compétition. Et une compétition, pour reprendre un terme à la mode, aussi « décomplexée » que les sondages seront au beau fixe. Avec un Sarkozy en posture de looser, et une gauche donnée gagnante à tous les coups, risque même de s’installer l’idée, insidieusement, que le vrai enjeu n’est plus de battre le patron de l’UMP, mais de savoir qui à gauche ira se tenir sous l’arbre pour être à la chute du fruit tout mûr de l’Elysée. La sortie d’Eva Joly sur la mise en examen de DSK donne un petit échantillon de ce à quoi on pourrait s’attendre comme amabilités entre équipes de campagne, porte-paroles et militants. Cela a été dit lors de leur université de rentrée : les Verts n’entendent pas leur candidature comme un geste de témoignage. On aura donc droit, des mois durant, au mitraillage en règle des candidats de gauche par leur propre camp ; jusqu’à l’automne 2011 au sein du seul PS, merci les primaires tardives ; jusqu’au jour de l’élection dans l’ensemble de la gauche, merci les cavaliers seuls. Le tout pouvant être aggravé par les individualités en lice : on n’ose imaginer la teneur des interventions d’un Jean-Luc Mélenchon, par exemple, en cas de candidature DSK pour le PS.

Et encore ne parle-t-on pas du programme. Dans la conjoncture actuelle, la succession d’affaires et le sécuritarisme musclé ont fait le jeu d’un antisarkozysme unanime, mais se situant d’abord sur le terrain des « principes » et de la « morale ». Il est facile de se mettre d’accord sur la condamnation des conflits d’intérêts ou des stigmatisations ethniques. Ça l’est déjà un peu moins sur les retraites, où l’on sent bien un flottement, chez certains, au sujet de l’âge légal à 60 ans. Qu’en sera-t-il quand on abordera l’Europe, la croissance/décroissance, le nucléaire ou encore le protectionnisme ?

En bref, on peut imaginer un scénario catastrophe où la gauche et l’opposition se trainent pendant deux ans dans d’interminables affrontements, procès d’intention, échanges de petites phrases – sans oublier un éventuel congrès du PS en cas de démission d’une Martine Aubry candidate – pendant que Nicolas Sarkozy « bétonne » son camp et construit un projet présidentiel sans réelle dissonance dans sa famille politique. C’est d’ailleurs ce qu’il a commencé à faire. Les sondages récents, souvent dramatisés dans leur présentation, montrent d’abord un Sarkozy qui entame une remontée auprès des catégories populaires, des professions intermédiaires et des sympathisants du Front National, et qui assoit sa domination sur le vote sénior. Le sondage de ce jour sur les démantèlements des camps de Roms est de même à prendre avec un peu de recul : je trouve inquiétant, pour ma part, qu’après plusieurs semaines de tir de barrage ininterrompu de la gauche, du centre, d’une frange de la droite, de l’Eglise Catholique et de la presse progressiste, une majorité relative de Français persiste à soutenir le chef d’Etat. Contre la quasi intégralité, donc, des leaders d’opinion du pays. Sarkozy entend probablement rattacher un à un les wagons à son train. La séquence sécuritaire visait les catégories de population citées plus haut ; le clivage « frontal » avec la gauche sur les retraites permettra de rattraper ses cadres et professions supérieures. On peut d’ores et déjà prévoir un geste envers les Catholiques, et surtout une continuation ultérieure de l’ouverture (lors du prochain remaniement ?), une fois son électorat classique rassuré. Bien sûr, quand toutes ces composantes auront été remobilisées, il restera peu de voix à récupérer entre un premier et un second tour. Mais une gauche ayant passé des semaines ou des mois à s’étriller peut pâtir de votes plus fragmentés que prévus au premier tour, et de transferts de voix moins larges, au second, que ceux qui apparaissent dans le sondage du Nouvel Observateur.

Et si les sondages mirobolants de cette fin d’été soufflaient donc d’abord aux différents partis de la gauche et de l’opposition l’idée de travailler, le plus tôt possible, à une unité précoce, et à un nombre réduit de candidatures face à celle du président sortant ? Si réellement la nature du pouvoir sarkozyste appelle un sursaut national et un arc républicain, alors il serait grand temps de mettre dans sa poche les intérêts partisans et de rassembler cette gauche que les Français disent vouloir voir gagner. Il y a un an, des initiatives dans ce sens avait été lancées. Il y a peu encore, Daniel Cohn Bendit soumettait l’idée d’une candidature unique en échange d’accords sur les législatives. Il n’est pas trop tard pour travailler à l’élaboration de ces primaires de toute la gauche qui seraient la meilleure façon de ne pas rater la belle fenêtre de tir qui s’ouvre en cette rentrée.

Romain Pigenel

La gauche Godwin

Les annonces sécuritaires de Nicolas Sarkozy, un projet « inédit depuis les Nazis ». Les effets de manche sur le retrait de nationalité pour les délinquants ? Du « racisme d’Etat », « très [sic] fasciste ». Les provocations de Nadine Morano au sujet de leurs enfants ? « Une sorte de racisme officiel », à comparer « aux années 30 » durant lesquels « on désignait les Juifs comme les causes de nos propres malheurs ». Qui sont les auteurs de ces propos caractérisés par un hitlerocentrisme quelque peu obsessionnel ? Trois responsables de premier rang de la gauche ; respectivement et dans l’ordre, un ancien premier ministre, Michel Rocard, une présidentiable, Eva Joly, et le chargé de la rénovation du Parti Socialiste, Arnaud Montebourg. On pourrait y ajouter la contribution de Jean-Christophe Cambadélis quelques mois auparavant, au sujet d’Eric Besson.

Faut-il prendre le maquis ? On n’a pas encore vu l’UMP se constituer en milice et marcher sur l’Assemblée, Brice Hortefeux, pourtant connu pour ses dérapages faciles sur le sujet, théoriser l’infériorité d’une race par rapport à une autre, organiser le placardage d’affiches dénonçant les Roms ou affréter des convois pour les envoyer à la torture ou à la mort. On peut encore critiquer le gouvernement publiquement. Et il n’y a pas de raison objective de penser que l’on est en route pour une telle situation, sauf à partir dans des spéculations délirantes. Ce que l’on observe, c’est la continuation d’une politique menée de longue date par la droite : l’expulsion des étrangers, avec dans ce cas précis l’exploitation cynique de la mauvaise réputation de la population ciblée. Traiter de nazis ceux qui forcent les portes des églises pour y déloger des sans-papiers ou qui rasent les camps de gens du voyage n’apporte rien à l’analyse de la situation ; on n’a jamais remarqué non plus que cela avait pour vertu de déclencher des insurrections populaires. Tout ce qui reste de ces indignations en pilote automatique, c’est le sentiment d’une vaste confusion où tout se mélange, Hortefeux, l’Apartheid, le IIIème Reich, Sarkozy. Plus rien n’a de sens ; que l’on n’aille pas condamner Dieudonné, ensuite, quand il vient faire son « Heil Israël » à la télévision, ou l’UMP quand elle défend Woerth en comparant Mediapart à la presse d’extrême-droite. Après tout, pourquoi la reductio ad Hitlerum serait-elle l’apanage de la gauche ?

Le jargon geek a donné un nom à cette tendance : la loi de Godwin. Toute discussion en ligne finirait fatalement par aboutir, à mesure que les esprits s’échauffent, et que la qualité des échanges baisse, à des accusations mutuelles de nazisme, de fascisme ou de stalinisme. Appliquée à la politique et au débat public, cette loi est ravageuse. Elle réduit les interventions de l’opposition, prisme médiatique aidant, à des indignations caricaturales, même quand autre chose de plus intéressant est dit. Ainsi quand le secrétaire national à la sécurité du PS parle dans un communiqué des baisses d’effectifs de la police tout en comparant un nom d’unité créée par Hortefeux à des forces paramilitaires pétainistes, c’est la deuxième partie du propos – inutile – qui est reprise. A force, c’est l’antiracisme lui-même qui est dévalué et dévoyé, faisant le miel des néoconservateurs type Eric Zemmour qui le fustigent comme tyrannique et coupé de toute réalité.

L’indignation, sincère ou non, justifiée ou non, n’est pas un discours politique. Un responsable politique, comme son nom l’indique, doit être capable au contraire de la dépasser, surtout quand ses adversaires la recherchent par des provocations pour brouiller le débat et éviter qu’on parle de la réalité du terrain, qui leur est ô combien défavorable. L’indignation ne parle en outre qu’aux Français déjà convaincus. Que pense, a contrario, quelqu’un qui n’a pas les moyens de partir en vacances cet été et qui observe que l’on donne plusieurs centaines d’euros à une famille rom pour quitter le territoire, étant entendu qu’elle y reviendra vite ? C’est ça, le « nazisme » ou le « fascisme » ? Sans pédagogie, le militantisme de perpétuelle indignation peut couper la gauche de son électorat. C’est évidemment ce que recherche la droite.

Le problème posé pour les partis d’opposition n’est pas celui de la qualification morale de ce que fait le gouvernement. Les associations, les églises, la « société civile » s’en chargent fort bien. Ce qu’on attend de l’opposition, c’est qu’elle recadre les faits : qu’elle explique que la focalisation sur les Roms est une diversion organisée, que par conséquent elle n’entrera pas dans cette polémique, mais qu’elle demande des comptes sur la réduction des effectifs de police, l’empilement législatif, les refus d’installation de commissariat, etc. Qu’elle rappelle aussi que toutes les zones d’ombre n’ont pas été éclaircies sur l’affaire Woerth. Enfin, qu’elle fasse chorus dans ce sens, que les uns n’attaquent pas l’UMP sur ses résultats pendant que les autres dissertent sur les  « stigmatisations scandaleuses » ou la « dérive anti-républicaine » ; une des rares banderilles vraiment plantées sur le dos de Nicolas Sarkozy, la dénonciation du bouclier fiscal, l’a été grâce à l’obstination de l’ensemble des élus de gauche à la marteler envers et contre tout, des semaines et des mois durant. Il n’y a pas de raison de croire que le même résultat ne puisse être obtenu pour l’insécurité.

Si l’opposition ne se tient pas à cette discipline, elle se fera « balader », d’indignation en indignation, à la traîne de Nicolas Sarkozy, qui n’aura aucune peine à lui imposer son agenda – toujours avec un coup d’avance. Et c’est ainsi que plutôt que de se concentrer sur la grande manifestation pour la défense des retraites, la gauche improvise une manifestation contre la politique sécuritaire du gouvernement … On imagine déjà sans peine comment les trolls de service de l’UMP, Lefebvre, Morano et autres Paillé, s’en donneront à cœur de joie pour expliquer que la gauche manifeste contre la sécurité.

Une dernière réflexion. A force de dépeindre Hortefeux en Oberführer et Sarkozy en Grand Satan, on leur confère une sorte de légitimité, d’aura de force méphistophélique. C’est leur faire un grand honneur : en vérité, ce qui qualifie le mieux ce gouvernement, c’est l’échec, l’absurdité, le mensonge et l’impuissance. Ségolène Royal a ainsi judicieusement fait remarquer qu’il fallait arrêter de qualifier Sarkozy de sécuritaire, puisqu’il n’assure en rien la sécurité. Cela vaut pour tout. La dramatisation vaut prise au sérieux, et donc légitimation. Il est grand temps au contraire d’emprunter le registre de l’ironie et du mépris.

Romain Pigenel

Sarkozy, dealer de sécurité

Brice Hortefeux est content : l’expulsion de masse des Roms a commencé. A grands frais (avions, prime de retour) on les renvoie vers la Bulgarie ou la Roumanie ; et pourtant, citoyens européens, ils pourront ensuite revenir en toute légalité en France, peut-être même plus nombreux. Absurde rocher de Sisyphe que le gouvernement sera donc conduit à repousser une fois de plus, dans un futur proche, en haut de la colline. Cette mécanique de mouvement perpétuel n’est pas limitée à la « question des gens du voyage », comme on dit à l’Élysée. On la voit aussi à l’œuvre dans le déploiement et redéploiement des forces de police, qui par d’habiles tours de passe-passe arrivent à progresser dans certaines zones sous le feu des médias, tout en voyant leur nombre globalement régresser, en dépit des discours. Et que dire des déclarations triomphantes sur la progression du taux d’élucidation des affaires par la police, quand à l’autre bout de la chaîne un système carcéral et judiciaire à bout de souffle, et financièrement exsangue, s’avère incapable de faire purger leurs peines à tous les délinquants ?

C’est en fait tout l’édifice sécuritaire sarkozyste, mis en place depuis 2002, qui est caractérisé par ce mode de fonctionnement circulaire et voué, non pas à la répétition des mêmes incidents, mais bien plutôt à une aggravation constante de la situation, à mesure que les gouvernements successifs donnent de plus en plus de la voix sans jamais disposer des moyens de leurs rodomontades. Les commentateurs de gauche tirent de ce bilan le constat d’un échec de Nicolas Sarkozy sur la sécurité. Et s’il s’agissait en réalité d’un système extrêmement pernicieux, sciemment assumé et dirigé ?

Notre époque, cela a souvent été dit, est marquée par toutes sortes de peurs. Liées aux incertitudes économiques, sociales, environnementales, et bien entendu à l’insécurité proprement dite. La peur est un affect puissant, dont le terrain des violences est un lieu privilégié d’expression, mais qui ne s’y limite pas. Comme tout affect, elle peut d’une part contribuer à faire déraisonner la société, et elle se satisfait d’autre part de réponses sur le vif, violentes et brutales. Le taux d’approbation au discours sécuritaire de Grenoble du président, même chez les sympathisants de gauche dans un premier temps, témoigne de la capacité de cette peur à transcender les clivages politiques et à rassembler le pays derrière un individu à l’image d’homme à poigne.

Dans cette optique, et dans une perspective parfaitement cynique de conservation du pouvoir, Nicolas Sarkozy n’a pas d’intérêt objectif à régler une bonne fois pour toutes le problème de l’insécurité, à supposer que ce soit possible, où à prendre le genre de mesures qui permettraient du moins de le combattre dans la durée. Maintenir un contingent de violence endurcie dans la société, des zones de non-droit qui explosent de temps à autre, peut même constituer une solution de repli lors de passes politiques difficiles – au hasard, lors d’un scandale entachant un membre central du gouvernement, ou pour attaquer des collectivités territoriales où la gauche est très forte. L’incapacité de cette dernière à assumer franchement une position offensive sur cette thématique rend l’équation encore plus profitable. Les violences, qui n’ont pas attendu l’été 2010 pour exploser dans notre société, faut-il le rappeler, peuvent être convoquées à l’envi pour faire une démonstration de force désormais bien rodée, se nourrissant de la peur ambiante et des complexes et pudeurs de la gauche.

Le processus n’est pas sans rappeler le fonctionnement des dealers auxquels Nicolas Sarkozy et ses ministres déclarent régulièrement la guerre. Les Français, mus par la peur que j’évoquais plus haut, ressentent un besoin quotidien ou périodique (selon leur exposition réelle aux violences) de sécurité, que le président vient régulièrement combler par ses discours martiaux et par ses mesures d’affichage conçues pour frapper les esprits. Mais comme les solutions apportées ne sont pas pérennes ni même efficaces, elles ne soulagent en rien ce besoin de sécurité au-delà de la satisfaction immédiate. Pire, comme les stupéfiants, elles aggravent en réalité l’état du « consommateur » et ne font que l’entraîner dans une spirale infernale. On fait mine de traiter les symptômes, tout en renforçant les causes profondes. Les dernières propositions de l’UMP – celle du gouvernement sur la punition des parents de délinquants ou sur les privations d’allocations familiales, celle de Serge Dassault sur un abaissement de la majorité pénale – en sont la parfaite illustration. Pense-t-on que c’est en déstabilisant plus encore les cellules familiales des jeunes à problèmes, ou en envoyant s’endurcir en prison (s’ils trouvent une place !) les jeunes délinquants que l’on améliorera durablement la situation ? La réponse est dans la question.

Le succès de ce système de complicité objective entre la droite et l’insécurité est logique : la peur se vit dans l’instant, et ignore le recul nécessaire pour juger de la réussite et de l’efficacité d’une politique. La peur exige d’être apaisée dans l’immédiat, c’est tout. La logique médiatique se satisfaisant aussi de cet horizon temporel très limité, l’Élysée et Matignon sont tranquilles : l’inefficacité sur le long terme de leurs choix en matière de sécurité ne peut tout simplement pas apparaître. C’est donc précisément sur ce point que l’opposition doit porter l’offensive. Pas (ou pas seulement) sur le terrain de l’humanisme effarouché, qui pèse peu face à la peur immédiate, encore moins sur celui des invectives (confere le « délinquant constitutionnel » façon Plenel) mais bien sur celui de la restitution du temps long. Il faut reprendre patiemment l’empilement de lois, d’effets d’annonce, mais aussi de décisions ayant entrainé une aggravation de la situation. Prendre Estrosi au pied de la lettre et créer un observatoire de la sûreté nationale, qui surveillerait au fil des mois  les agissements et les résultats de la majorité. Imposer en somme un arrêt sur image à ce mouvement perpétuel qui se nourrit de lui-même, et ramener la politique du coup de menton permanent à des faits simples : temps passé au pouvoir, moyens alloués, promesses, résultats. Dépassionner le débat pour désengorger la peur, casser le cercle infernal de l’addiction, et remettre un peu de bon sens dans cet été sécuritaire qui risque bien d’être indien.

Romain Pigenel

Ce que pourrait faire le PS sur l’insécurité

L’offensive sécuritaire menée par Nicolas Sarkozy ne laisse pas beaucoup de doute, la campagne du second mandat a déjà commencé. Les bénéfices attendus sont probablement multiples : sortir par le haut du désastreux épisode Woerth-Bettencourt ; rebâtir l’image d’homme à poigne et de premier flic de France du président ; reconquérir l’électorat frontiste considéré comme perdu depuis 2007 ; last but not least, piéger l’opposition. Car malgré les efforts de personnalités socialistes comme Julien Dray, ou Ségolène Royal pendant sa campagne présidentielle, la thématique de la sécurité et des violences reste un terrain difficile pour la gauche, où elle peine paradoxalement, malgré ses réussites sur le terrain, malgré l’échec des solutions proposées par la droite depuis 8 ans, à conquérir un magistère public et à tenir un discours offensif et cohérent.

Les prochains jours diront si l’Élysée tirera ou non les fruits de sa stratégie dans l’opinion. Mais une chose est sûre, le dernier objectif – la paralysie de l’opposition – est déjà en partie atteint. Il suffit d’observer les différentes réactions de la gauche depuis le début des événements de Grenoble, et notamment après le point d’orgue du discours présidentiel tenu dans la même ville. Premier type de réactions, le chœur des démocrates scandalisés, qui crient au crypto-fascisme, à la République en danger, au retour aux années 30. Aussi fondée que puisse être l’indignation face au jeu dangereux de la majorité avec la nationalité et les stéréotypes racistes, elle a pour principal effet de faire parler l’opposition de tout, sauf de solutions à l’insécurité, et donc de nourrir la caricature des gauchistes-laxistes angéliques, plus prompts à excuser les violences qu’à protéger leurs victimes. Deuxième type de réactions, celles des pragmatiques, comme le principal intéressé des récents incidents, Michel Destot, comme André Vallini ou encore François Rebsamen. Soucieux d’afficher leur volonté de prendre l’insécurité à bras-le-corps, ils tombent dans l’excès inverse, la présentant comme un problème dépassant le clivage droite-gauche, et nécessitant une grande réflexion nationale, voire un Grenelle. Là encore, aussi sensée que puisse être cette analyse, force est de constater que non seulement la droite n’a aucun scrupule à instrumentaliser les violences contre la gauche (et que toute perspective de débat honnête est vouée à l’échec), mais que plus encore il existe bien un clivage droite-gauche sur ce sujet, ne serait-ce qu’au sujet de l’usage de la police dans les quartiers (police de proximité ou envoi de CRS quand la situation devient incontrôlable ?). Troisième type de réactions, les « on ne nous la fait pas ». Autrement dit une sorte de méta-discours sur la situation, consistant à disserter sur le fait que Sarkozy construit un rideau de fumée, pour détourner l’attention des affaires ou de l’échec de son mandat. Tout ceci est encore absolument vrai : mais on attend moins de l’opposition une fonction de commentateur politique que la production d’un projet alternatif.

On sent bien que chacun de ces discours contient sa part de légitimité ou d’efficacité, mais qu’il manque encore une approche qui les combine et les dépasse. Une telle approche devrait absolument prendre en compte plusieurs paramètres.

Premièrement, l’amalgame Sarkozy-FN omet de tenir compte du détail et de l’habileté de la rhétorique sarkozienne. Chaque sortie du président ou de son entourage sur la sécurité répond à un événement à forte portée symbolique, et qui a probablement marqué voire traumatisé le pays. Le discours sur les Roms suit une attaque à visage découvert, en plein jour, d’une gendarmerie. Le discours grenoblois suit des émeutes violentes provoquées non par la mort d’un innocent, mais d’un braqueur, ainsi que l’information largement relayée de « contrats » circulant sur les policiers responsables de sa mort. Nous sommes donc à chaque fois dans une logique de loi du talion qui incarne une certaine forme de justice. Bien sûr, cette « justice » n’en est pas une aux oreilles de progressistes et à plus forte raison de militants de gauche ; mais rien ne dit qu’il en est de même pour l’électorat de droite, ou pour des citoyens moins engagés politiquement. En conséquence, dénoncer le fascisme rampant sans pédagogie supplémentaire, ni contre-propositions solides, revient en quelque sorte à dénoncer la justice, sans proposer une autre forme d’ordre républicain à la place.

Deuxièmement, toute proposition n’est pas adaptée à toute situation. Depuis quelques semaines, l’insécurité vit médiatiquement au rythme de faits-divers aussi horribles que réguliers, là où en 2002 le fameux Papy Voise était justement d’autant plus important qu’il était unique. Agressions dans les parcs d’attractions, policiers systématiquement pris pour cible, viol sur une plage … L’actualité ressemble à la une du Nouveau Détective. Ces incidents sanglants provoquent une émotion instantanée et appellent une réponse qui, au moins pour partie, tienne compte de cette instantanéité. Le déploiement annoncé avec un langage martial de lourds effectifs policiers sur le lieu du crime répond à cette attente. En revanche, expliquer que l’on va effecteur un travail de longue haleine sur le contexte social, éducatif, économique … donne à l’inverse le sentiment d’un laxisme et d’une absence de réponse au traumatisme immédiat. Ce n’est pas une question de logique ou de raison – tout le monde peut comprendre, en prenant le temps de la réflexion, que l’envoi du GIGN à chaque émeute n’est pas une solution durable – mais d’émotion. Or toutes ces agressions largement reprises dans les médias jouent sur l’émotion. A ne pas le prendre en compte, ou à simplement le dénoncer avec les méta-discours que j’évoquais plus haut, la gauche se tire une balle dans le pied.

Troisièmement, le retour au passé n’est pas un projet. Les responsables socialistes aiment à rappeler combien la police de proximité de l’époque Jospin aurait empêché les dérives actuelles. C’est sans doute au moins en partie vrai, et cette forme de police fonde notre identité en matière de sécurité. Mais on ne peut pas se contenter de chanter les louanges d’une époque révolue, à l’issue de laquelle, faut-il le rappeler, nous avons été sanctionnés par notre propre électorat. Il faut « reformater » cette proposition, et surtout l’accompagner d’autres mesures inventives et à même de frapper l’opinion, comme celles de Ségolène Royal en 2006 sur les jeunes délinquants, qui avaient contribué à forger son image positive.

Ces paramètres étant pris en compte, l’opposition et le PS, qui en est le parti le plus crédible sur les questions de sécurité, pourraient repartir à l’offensive et faire de ce thème un terrain difficile pour Sarkozy. Quelques initiatives simples nous permettraient de reprendre la main. Réaliser et distribuer massivement à la rentrée de septembre un document compilant le vrai bilan de Sarkozy sur la sécurité ; inflation législative, baisses des moyens et des effectifs sur le terrain … En bref, montrer que c’est lui qui est laxiste, lui qui parle plus qu’il n’agit, et mettre en regard un plan socialiste contre les violences. L’infographie réalisée au sujet de Grenoble montre la voie, mais doit être étendue à l’ensemble de la politique du ministre de l’Intérieur puis président. S’interdire parallèlement d’employer à longueur de communiqués des termes comme « ignoble », « stigmatiser », et autres « bafouer l’humanisme », qui se perdent dans le brouhaha ambiant sans convaincre personne. Un reportage vidéo interviewant les maires et élus socialistes obtenant de vrais résultats sur le terrain pourrait être simultanément diffusé sur Internet. Enfin, montrer que la sécurité est devenue une vraie priorité pour le PS, en lui attribuant dans la vie interne du parti, non pas un « forum des idées », petit colloque de spécialistes, mais une vraie convention nationale associant tous les militants, comme celles qui ont déjà eu lieu sur l’économie et la rénovation. L’angle en serait simple : « la sécurité, un bien républicain pour tous », à la différence du traitement qu’en fait l’UMP, qui abandonne les plus pauvres et privatise progressivement ce secteur.

Le Parti socialiste détient probablement entre ses mains tous les éléments pour faire de la sécurité un axe de combat victorieux contre Sarkozy. Mais la plus grande réussite de ce dernier est probablement, pour le moment, de faire déraisonner et d’anesthésier le premier parti de l’opposition, et de le pousser à se réduire à sa caricature de rassemblement de bobos “droitsdelhommistes”. Trop souvent entend-on encore dans les réunions de section que “la sécurité est un thème de droite et qu’on ne gagne pas là-dessus”. L’heure est venue d’oublier une bonne fois pour toutes ce complexe d’infériorité.

Romain Pigenel

Le « Club DSK » : autopsie d’une non-information

Misère du journalisme politique. A défaut de privilégier l’analyse, la prospective, ou l’investigation, il se réduit mécaniquement à une chasse aux scoops, aux buzz, quitte à les fabriquer au besoin, et à se réduire au rôle de chronique quotidienne de l’insignifiance. Son pain quotidien est alors fait de confidences de responsables politiques, de considérations pseudo-tactiques sur la tambouille interne des partis, et de supputations interminables sur la candidature d’untel ou d’untel à tel ou tel poste. Quand « untel » s’appelle DSK, et quand « tel poste » n’est autre que l’Élysée, on tient un des plus beaux marronniers de ce journalisme politique. Y va, y va pas ?

Forcément, quand un « Club DSK » se crée, notre ami journaliste se dit qu’il a touché le jackpot. ENFIN, une preuve, quelque chose se met en mouvement en strausskahnie ! Le Figaro, apparemment premier journal à signaler ledit club, parle de sa découverte comme d’une « révélation », quand 20 Minutes titre sur le « mystérieux » Club DSK. Ambiance Club … des 5 garantie. Très vite toute la presse embraye, selon des modalités différentes : à la suite du Figaro, le NouvelObs, La Dépêche ou le Télégramme reprennent sans recherche plus poussée l’annonce de la création du club ; L’Express, Libé, Le Point ou encore Le Parisien ajoutent quant à eux une touche de piment, en s’interrogeant sur l’identité du fondateur du club, ou en donnant la parole à des responsables dskistes lui déniant toute légitimité officielle.

Tient-on là le feuilleton politique de l’été ? Mis face à cette information, nos amis journalistes devraient avoir (et ont eu en partie pour certains d’entre eux) le réflexe d’aller voir précisément de quoi il retourne, le degré de sérieux de l’initiative, le poids réel en terme de militants ou de sympathisants, etc. L’identité du responsable a rapidement été mise au jour, ainsi que le nombre de membres du club selon lui (un millier). La recherche s’arrête là. Les différents articles reprennent ensuite à peu près tous le même canevas : cette initiative n’a pas le soutien du « canal historique » des strausskahniens du PS, Christophe Borgel la critique même ouvertement ; son initiateur est un ancien du MoDem. Rendez-vous est enfin donné, en conclusion, à l’Université d’été du PS à La Rochelle, où le Club DSK est censé se dévoiler.

On aurait pourtant pu pousser un peu plus loin l’investigation. Observer le nombre pour le moins modeste de « followers » du compte Twitter du club, ainsi que de celui de son mouvement de jeunesse (!) ; voir comment les deux comptes s’entre-twittent avec celui du fondateur du club ; remarquer le peu de contacts du club sur la CooPol, le réseau social PS, et sur FaceBook. Noter la quasi-absence de contenus originaux sur le site du club, qui fonctionne comme une revue de presse web ; découvrir, en cherchant un peu, que le patron du Club DSK est lié à deux autres sites/associations (Association Grand Paris et Planète Verte) fonctionnant exactement sur le même principe (et reprenant pour l’un des deux le même site que le Club) : je repère une idée à la mode ; je lance une organisation fantomatique et ne coûtant rien (merci Internet) pour me positionner dessus avant tout le monde ; j’essaie de m’imposer auprès des médias comme un interlocuteur essentiel sur le sujet, et de faire venir à moi des sympathisants de cette cause.

Ayant constaté cela, ayant ensuite vu que la personne en question est non seulement un ancien du MoDem, mais a également tenté sa chance aux régionales sur les listes de l’Alliance Écologiste Indépendante ; ayant enfin vérifié qu’aucun responsable strausskahnien sérieux n’est pour le moment de la partie, Monsieur Journaliste devrait en toute logique se dire : « Je suis face à une démarche probablement opportuniste, faite pour m’intoxiquer, et qui pour le moment ne pèse rien de plus que ce que j’en dirai ; je ne peux pas exclure que cette démarche prenne et qu’un mouvement spontané de citoyens pro-DSK se développe en France ; mais je vais attendre que cela arrive pour en parler, parce qu’il y a quand même des sujets plus importants ».

C’est vrai qu’il y a des sujets plus importants, même sur DSK ; par exemple, enquêter sur la réalité de sa reprise en mains sociale-démocrate du FMI. Nul besoin d’être grand clerc pour deviner que la question sera au cœur d’un éventuel retour de DSK en France, que ses soutiens à gauche le présenteront comme le grand régulateur de l’économie mondiale, quand les autres essaieront de le dépeindre comme l’affameur des Grecs et des Roumains. Monsieur Journaliste serait très utile, alors, pour remettre un peu de rationalité dans une discussion qui a toutes les chances de virer à la foire d’empoigne sanglante. Encore faut-il, pour cela, que Monsieur Journaliste ait préparé le sujet en amont.

Oui mais voilà. Ceci demanderait du temps, du travail, probablement de l’argent, et ne règlerait pas le problème du buzz à trouver quotidiennement. Donc Monsieur Journaliste décide malgré tout de « sortir » l’information sur le pseudo-club, en la rehaussant au besoin d’un petit écrin de mystère comme on l’a vu précédemment. Intéressant aussi est l’angle choisi par plusieurs titres, celui du « Club DSK dirigé par un ancien du MoDem ». Pourquoi cet axe de lecture, et pas celui consistant à présenter le fondateur du Club comme un ancien de l’Alliance Écologiste Indépendante, ou tout simplement comme un citoyen indépendant ? Parce que cette lecture permet de (ré)activer deux des serpents de mer les plus explosifs de l’actualité socialiste : la candidature DSK, donc, mais aussi le spectre de l’alliance au centre avec le MoDem, ingrédient aussi principal que fictif du psychodrame de Reims. « L’organisation de campagne de Strauss fondée et dirigée par un ancien bayrouiste, ça c’est du scoop mon gars ! » Joli chiffon rouge à même d’attiser d’interminables débats qui ont toujours leur petit succès.

Ce petit épisode médiatique, fondamentalement anecdotique, est malgré tout révélateur de ce à quoi on peut s’attendre pour les deux prochaines années. Focalisation des médias sur les personnes, les alliances, les cuisines internes, les anecdotes « savoureuses », avec comme cache-misère quelques grands débats passionnants du type « DSK, social-libéral ou social-démocrate ? ». Je peux aussi, cher lecteur, t’annoncer en exclusivité les gros titres de la même presse au lendemain de l’élection : « L’abstention, le grand vainqueur ».

Romain Pigenel

Qui a peur du grand méchant web ?

Cataclysme dans l’Internet politique : Jean-François Kahn suspend son jeune blog. La raison ? « La violence des échanges, la rémanence des querelles personnelles, la banalisation de l’injure » dans les commentaires de son site, qu’il espérait, convoquant Levinas, être un lieu d’échange et de progrès intellectuel partagé, entrouvrant les « portes du Paradis ». Il y gagne le droit à un hommage funéraire et à un rappel pressant de Sarkofrance. Tous n’ont pas eu cette chance. Patrick Sébastien avait lui aussi tiré sa révérence il y a peu, mais sans susciter autre chose qu’indifférence ou quolibets (alors que son réseau social avait plus d’abonnés que ceux des grands partis politiques français). Il faut dire qu’il a la malchance de s’appeler Patrick Sébastien. Quant à la sortie de Séguela sur le même sujet, elle lui avait une fois de plus attiré les foudres de la blogosphère.

Alors quoi, faut-il finalement se convertir à la dénonciation de l’Internet-poubelle, cet eldorado rêvé en agora moderne, qui ne se révèlerait être qu’un déversoir à mauvaises pulsions, un défouloir aux aigreurs de notre époque ? Bruno Roger-Petit notamment écrit clairement ce que beaucoup pensent : la France qu’exhibe Internet, c’est la France dégénérée de Nicolas Sarkozy – « inculture générale, immaturité politique collective, déshumanisation progressive ». O tempora, o mores ! Et de citer un paradis perdu, celui du bistrot de village, où un débat respectueux et productif se produisait régulièrement.

Le thème de la condamnation d’Internet n’est ni neuf, ni lié à un courant politique, comme le montre le rappel effectué en début de billet (on aurait pu ajouter Frédéric Lefebvre à la liste, pour le versant extrême de celle-ci). Il n’est pas illégitime mais se fonde sur deux malentendus. Le premier est la légende dorée, technophile, du web, qui essayait dès les balbutiements du réseau de nous le présenter comme le parangon de la démocratie et du partage de la connaissance, quand sites pornographiques, blogs conspirationnistes sur le 11 septembre et autres LOLtoshop ont toujours constitué une bonne part de sa substantifique moelle. C’est bien connu : à grands espoirs, grandes déceptions. Deuxième malentendu, sur le paradigme à utiliser pour comprendre Internet. Nouveau média ? Nouvel espace politique ? Nouveau café du commerce, comme le postulent Guy Birenbaum ou, sous un angle plus négatif, Bruno Roger-Petit ? Toutes ces comparaisons ont un défaut majeur : elles essaient de comprendre du neuf avec de l’ancien. Si le web est le nouveau bistrot, alors oui, incontestablement, les bistrots (admettons que l’on souscrive au portrait très favorable que fait BRP de ceux de jadis) sont devenus infréquentables : haine raciste, jalousie, diffamation sous pseudonyme, colportage de rumeurs sous la protection de l’anonymat. Un concentré de médiocrité humaine, à vous dégoûter de votre verre de rouge, et à décourager des personnalités au cuir aussi tanné qu’un JFK ou un Patrick Sébastien. Et dans ce cas, oui encore, le pessimisme et la misanthropie s’imposent : nous vivons dans une triste époque.

Seulement voilà. Il y a trois spécificités inédites d’Internet, qui interdisent de le concevoir selon des canons anciens. Première spécificité : avec Internet, tout possesseur d’une connexion réseau peut écrire ce qu’il a sur le cœur ou dans la tête, alors même qu’auparavant, seule une infime minorité de Français avaient accès à des tribunes écrites et publiques. Il n’est donc pas possible de vérifier si le niveau ambiant s’est réellement dégradé : la comparaison a aussi peu de sens que celle consistant à mettre en regard le niveau scolaire et universitaire national avant et après la massification des années 1960. Pour la première fois, on peut lire ce que pense ou dit par derrière Monsieur-tout-le-monde en temps normal. Deuxième spécificité : vous ne savez jamais, sur le web, qui vous avez « en face » de vous. Qui sont les « trolls » et autres « crétins » qui hantent les commentaires des blogs et des journaux en ligne ? Français anonymes qui viennent vider leur sac ? Militants politiques opérant sous pseudonyme pour influencer les fils de commentaires ? Esprits pervers multipliant les identités numériques pour semer le trouble ou assouvir leur lubie, ou leur haine de telle ou telle personnalité ? Impossible de savoir. Et c’est d’une impossibilité structurelle qu’il s’agit, simplement limitable par la traque et l’identification des adresses IP. Il faut s’y faire, le prendre avec philosophie et humour, et discerner le bon grain – il y en a toujours – de l’ivraie dans la masse des commentaires. Troisième spécificité, consécutive : il n’y a pas d’identité ou d’isomorphie entre les commentateurs et le peuple français « réel ». Peut-être que des centaines d’internautes intelligents lisent un article mais refusent de le commenter, ne trouvant rien à ajouter, ou par timidité. Peut-être que tel prédicateur déchaîné est in real life un personnage « profil bas » et effacé, qui utilise Internet comme un défouloir discret. On ne peut pas savoir, et c’est, encore une fois, consubstantiel de cette réalité virtuelle.

Internet, c’est la foule ; Internet est un théâtre ; Internet est un espace de désinhibition et donc, parfois, de « lâchage » (lynchage) insensé ou de « pétage de plombs ». C’est comme cela et il faut s’y faire. A défaut d’accepter cet état de fait, à défaut de le considérer comme un ensemble de conditions nécessaires à partir desquelles construire sa présence sur la toile, on pourra longtemps encore jouer cette pantomime du web tour à tour ange et démon, basculant toujours du deuxième côté. Qui croit en l’ange finit par trouver la bête.

Romain Pigenel

L’UMP ou la parole sinistrée

En 2005, Nicolas Sarkozy entame sa marche victorieuse vers l’Elysée par un mot qui fera date, le « Kärcher » ; en 2010, le plus emblématique de ses porte-parole, Frédéric Lefebvre, compare les accusations de la presse contre les époux Woerth à un « viol collectif ». Difficile de ne pas voir dans ces deux expressions un saisissant résumé de ce qu’est le sarkozysme, une droite de la parole, à tous les sens du terme ; une droite qui parle plus qu’elle n’agit, en particulier dans le domaine de la sécurité, comme on le voit un peu plus chaque jour ; une droite qui instrumentalise la parole comme instrument de pouvoir, la tordant s’il le faut jusqu’à l’absurde.

Un résumé qui révèle aussi une évolution. Si les mots de Nicolas Sarkozy participent sans doute de sa victoire en 2007, c’est parce qu’ils incarnent alors un franc-parler et une rupture ( !) avec ce qui était perçu comme une certaine langue de bois politicienne. Usage de termes choc ou issus du langage populaire, et rarement entendus dans la sphère publique (le Kärcher, les – et non plus la – racailles) ; utilisation « décomplexée » de thématiques tabou dans les grands partis de gouvernement (le lien immigration-identité nationale) ; élévation au rang de pensée politique de propos tenant plus de la brève de comptoir (le “travailler plus pour gagner plus”, la pédophilie qui serait génétique). La parole de Nicolas Sarkozy produisait alors un singulier effet de réel dans un milieu politique quelque peu sclérosé. Le procédé n’était certes pas neuf – en termes de brutalité langagière notamment, la frange dure des Républicains américains, Poutine, ou Berlusconi n’ont pas beaucoup de leçons à recevoir – mais il était alors plutôt limité en France aux extrêmes, et l’adoption de cette langue par un responsable politique incarnant par ailleurs une dynamique de changement et de réforme a probablement largement contribué à la victoire de mai 2007.

Cette stratégie lexicale porte néanmoins un risque permanent : se laisser emporter par la facilité des formules-choc, jusqu’à perdre de vue le réel, celui-là même qu’elles révélaient ou feignaient de révéler. Si le Kärcher fait date, en bien ou en mal, c’est parce qu’il colle de près à l’exaspération et la peur provoquées chez les Français par les violences des banlieues. Si le « travailler plus pour gagner plus » marque, c’est à la fois parce qu’il joue sur le besoin d’argent et parce qu’il promet de rétablir une forme de justice. En revanche, quand une UMP aux abois agonit d’injures ses opposants (on se souvient de « l’humanité de bigorneau » de Ségolène Royal selon Christian Estrosi, ou plus récemment des commentaires sur son « comportement délirant » par Dominique Paillé), ou quand elle met en place un nuage de fumée sémantique pour couvrir son trésorier (les éléments de langage largement repris sur la comparaison entre la presse française d’aujourd’hui et les méthodes fascistes des années 30), elle pervertit progressivement la parole politique, en la mettant en situation de rupture avec le réel, bien plus que ne l’est finalement la « langue de bois » classiquement décriée.

Rupture, mais rupture paradoxale, car elle ne signifie pas pour autant une victoire communicationnelle de l’opposition. Les outrances lexicales des porte-flingue du président (lui-même s’étant désormais retiré dans une prudente sobriété verbale) sont calibrées pour faire le buzz, occuper les unes de journaux et polariser les commentaires, fussent-ils critiques. Elles font passer pour bien pâles les contre-argumentations de l’opposition, qui n’a finalement été audible, ces dernières années, que sur la question du bouclier fiscal, cible d’un tir de barrage permanent qui a bien porté ses fruits. Celle-ci est mise devant un choix difficile : ou bien se laisser entraîner dans une escalade verbale dont elle ne sortira pas vainqueur (on se souvient de Benoit Hamon et de son « ministre consommateur », ou de Jean-Christophe Cambadélis tentant lui aussi la comparaison avec les années 30), et contribuer au dégoût des Français pour la politique ; ou bien rester sur un mode plus sobre, mais jusqu’ici assez inaudible.

En réalité, l’escalade à laquelle se livre elle-même l’UMP, et qui s’intensifie actuellement avec un Frédéric Lefebvre toujours à l’avant-garde (son « J’accuse » assimilant Eric Woerth au capitaine Dreyfus, et le fameux « viol collectif »), est une voie sans issue qui s’apparente à une stratégie de la terre brûlée. C’est une chose de jouer sur des analogies délirantes, mais qui reposent encore sur un faible élément de comparaison (Eric Woerth serait injustement lynché, comme l’a été Dreyfus) ; c’est tout autre chose de présenter des comparaisons ne reposant sur rien, si ce n’est sur le caractère énorme et inadmissible de l’image. Le « viol collectif » est à la fois une tentative d’évoquer les fantasmes sur les banlieues, et une façon de déréaliser totalement le débat, pour anesthésier la capacité de raisonnement de l’auditoire. Tout vaut tout : une tournante, un hypothétique acharnement médiatique. Tout vaut tout, donc plus rien n’a de valeur. Il n’y a plus de bien, de mal, de juste, d’injuste, simplement un magma de faits dont on ne sait plus ce qu’il faut penser. On ne peut rien répondre de sensé à des propos aussi scandaleux ; soit on se tait, soit on nourrit la machine à absurdité, et c’est bien le débat public qui est la première victime. Dans tous les cas, il y a fort à parier que cette dérive ne nourrit nullement l’opposition, mais en premier lieu l’abstention, tant elle décrédibilise la sphère politique même.

En 2012, il n’y aura pas que les services publics et le budget de l’Etat qui seront exsangues. Avec deux dernières années de mandat qui risquent d’être tout aussi électriques, avec des porte-parole qui seront donc encore plus aux abois, et n’auront aucune raison de baisser le ton, c’est une parole politique complètement sinistrée qui risque d’être l’héritage de cette présidence Sarkozy. Usée et abusée par le candidat puis par l’hyperprésident, tordue dans tous les sens et vidée de sa substance par sa garde rapprochée, elle offrira un double défi à la gauche : d’une part, incarner une parole réhabilitée, responsable, renouant avec le régime de la raison ; d’autre part, parvenir à se faire entendre, c’est-à-dire à triompher du poids des mots de l’UMP, et du brouillage du sens et du son qu’ils occasionnent.

Romain Pigenel

Noir c’est noir (?)

La semaine dernière, on apprenait que la « plus jeune bachelière » de France était d’origine camerounaise et, comme en attestaient les photos de l’heureuse lauréate, noire. Ce classique des résultats du bac n’a fait ni plus moins la une des médias que les autres années. Faisons maintenant un petit exercice spéculatif. Imaginons que la presse ait décidé au contraire de mettre cette réussite en exergue en titrant : « Une noire plus jeune bachelière de France ». Imaginons, en admettant que cela soit le cas, que Le Monde ou Libération publient des articles expliquant comment cette jeune fille est la première noire à occuper cette place symbolique, après de longues années où le titre revenait à un(e) jeune blanc(he), en raison des capacités supérieures des blancs. Quelles auraient été les réactions ? SOS Racisme, la LICRA, le MRAP, le CRAN, se seraient probablement (et à juste titre) répandus en communiqués dénonçant un climat malsain et raciste dans notre pays ; on aurait eu droit à de beaux débats avec Zemmour pour savoir s’il y a plus de noirs polytechniciens ou dealers ; Nicolas Sarkozy et Eric Woerth auraient pu un peu souffler dans leur tourmente médiatique. Mais ceci n’a pas eu lieu. En revanche, on a vu, ce vendredi, les rubriques sportives (et parfois les unes) des journaux trustées par une information bien curieuse : un athlète français, Christophe Lemaître, est devenu « le premier sprinter blanc à passer sous la barre des 10 secondes » au 100m. Le premier blanc. Cette expression a été reprise, sans que personne ne bronche, d’article en article, selon le processus moutonnier que l’on voit désormais systématiquement à l’œuvre dans la presse française. Nouvel Observateur, Le Point, Le Monde, Libération qui se paie même le luxe d’un titre-calembour sur le sujet … A la vérité, on sent parfois une petite gêne poindre. Le Monde parle d’un « singulier [ ?] record de France ». Metro va jusqu’à mettre « blanc » entre parenthèses dans son titre. Mais on ne verra pas beaucoup plus de questionnement sur le qualificatif.

Qu’est-ce qui pose problème ? Après tout, si effectivement tous les meilleurs sprinters sont noirs, si les Maghrébins ou les Africains de l’Est dominent réellement la course de fond, pourquoi faudrait-il le cacher ? Ce serait pour le coup de la pudeur mal placée, du politiquement correct qui finit, au bout du compte, par nourrir le racisme. Sauf que – on peut se demander quel est le statut scientifique de ces termes, « noir » et « blanc », qui ont fleuri dans les colonnes de presse. Est-ce une référence à une couleur de peau, à un pays, à un pays d’origine, à des populations ? A des données génétiques de ces populations, ou à leurs habitudes ? On pourrait admettre qu’à telle couleur de peau correspondent telles capacités physiques. Mais dans ce cas, un noir vaut-il un autre noir ? Tout noir a-t-il les mêmes potentialités sportives que tout autre « Africain », terme employé dans Le Point (on pourra expliquer à ce journal qu’il y a des Africains qui ne sont pas noirs …) ? Réciproquement, les « Blancs » existent-ils comme entité biologique ? Le Suédois moyen et l’Espagnol moyen sont-il complètement semblables en termes de taille et de corpulence moyennes ? Si on dit que les grands blancs (par exemple les Suédois) courent plus vite que les petits blancs, fera-t-on des échelles de valeur où l’on expliquera qu’un petit noir (ça doit bien exister) court potentiellement plus vite qu’un grand blanc, mais plus lentement qu’un grand noir ? On aurait pu dire aussi que Lemaître est le premier chevelu à passer le cap des 10 secondes, cap réservé jusque là aux cheveux courts et autres crânes rasés. Mais on insiste sur sa couleur de peau. On suppose donc que la couleur de peau est liée à des capacités physiques différentes, qui apparaitraient clairement dans le sport de haut niveau. Mention spéciale au Point, qui confie qu’à bien y réfléchir, un non-noir avait déjà réussit l’exploit … parce qu’il était métis, donc à moitié noir, donc à moitié-très-rapide !

Ces interrogations élémentaires n’apparaissent pas dans les grands quotidiens, à part dans 20 Minutes qui renvoie vers un article antérieur traitant de la question. Encore une fois, une interrogation biologique n’est pas scandaleuse en soi. Mais elle n’est sensée et utile que si elle prend en compte tous les paramètres. La première vérification à faire serait de contrôler si les échantillons de sprinteurs blancs et noirs sont effectivement représentatifs de leur population d’origine, et si ces populations entretiennent le même rapport à la pratique de l’athlétisme. On pourrait très bien imaginer que les « noirs » réussissent mieux pour des facteurs sociaux (moins bonne origine sociale, plus grand investissement dans le sport en conséquence, etc.). La deuxième vérification nécessaire, ensuite, serait de s’interroger sur la pertinence épistémologique des termes « noir » et « blanc », de chercher si les « blancs » ont autre chose en commun que leur couleur de peau, et si tous les êtres humains à peau blanche partagent des particularités structurelles expliquant les différences d’aptitudes (jambes plus longues, système cardiaque différent … exemples fictifs). Et encore faudrait-il s’assurer que ces différences ne sont pas dues à des cadres de vie et d’entraînement simplement différents (haute altitude et oxygène rare par exemple).

Tout ceci rend les catégories « noir » et « blanc » extrêmement douteuses. Et encore plus douteuses quand elles sont manipulées sans précaution, et sous le régime de l’évidence tranquille. On ouvre ainsi la porte à toutes sortes de dérives. Comment s’insurger sur les commentaires de Zemmour sur la délinquance noire quand on titre par ailleurs sur la surcapacité physique des même individus, désignés comme une globalité (probablement fictive) ? Ce qui est réellement étonnant, c’est que ce qui choquerait d’habitude les consciences humanistes soit ici passé comme une lettre à la poste. La raison en est à mon sens double. D’abord, on présente dans cette situation particulière « le Noir » comme supérieur au « Blanc ». On n’entre donc pas dans le cadre de la principale forme de racisme identifiée par l’opinion, celle qui postule l’infériorité des noirs. Au contraire, ils sont donnés comme fondamentalement supérieurs dans ce domaine. Ensuite, l’histoire a lieu dans le domaine de l’athlétisme, sport extrême qui confine à l’anormal (avec des performances physiques proprement inenvisageables par le commun des mortels), et efface donc les normes habituelles, dont celle de bienséance et de politiquement correct dans le langage. Dans le culte de la puissance physique, les stéréotypes raciaux, si ce n’est racistes, resurgissent par le biais d’une sorte de biologie naïve qui n’a rien à envier aux vieux clichés coloniaux. Les Noirs sont plus grands, plus forts et courent plus vite. Mais peut-être que quelques audacieux Blancs peuvent compenser par leur intelligence de course et d’entraînement …

Comment la même presse peut-elle convoquer les généticiens pour clamer que « les races n’existent pas », quand Le Pen tente une provocation, et sous-entendre ensuite sans broncher qu’il existe des groupes aux capacités physiques différentes au sein de l’humanité – « constat » qui fait partie des fondements classiques des pensées racistes ? De deux choses l’une. Ou bien on peut justement classer les humains selon des capacités stables et propres à des populations données – et dans ce cas il existe bien quelque chose qui ressemble à des « races », et il est inutile de le nier – ou bien de telles classifications ne sont que l’effet d’une paresse (et peut-être d’une inculture scientifique) journalistique, qui nourrit sans s’en rendre compte la pensée raciale et raciste. Dans un cas comme dans l’autre, cet épisode jette un éclairage préoccupant sur le manque de recul critique d’une presse de plus en plus dirigée par des impératifs de scoop, d’insolite, et de reprise rapide de dépêches pour exister dans la course à l’information.

Romain Pigenel