Tête de Turc. Jack Lang est une tête de Turc – et je ne dis pas cela à cause de sa prise de position sur le génocide arménien. Depuis quelques temps, Jack Lang est devenu un sujet de plaisanterie récurrent. On raille son errance en quête d’une circonscription pour les législatives, on raille, plus largement, le personnage, ce qu’il est, et ce qu’il représente. J’y ai même sans doute contribué, au début. Jusqu’à ce que la dimension répétitive, systématique – trop automatique pour être sympathique – du procédé me fatigue, puis me dérange, et enfin me mette un peu mal à l’aise.

C’est une mécanique que j’ai fréquemment observée avec des personnalités médiatiques se retrouvant, à un moment ou à un autre, en situation de faiblesse. Une sorte de lynchage soft, la blague au bord des lèvres. Eh quoi on s’amuse, on rigole, il est tellement ridicule qu’on aurait tort de s’en priver ! L’effet de masse aidant, chacun se désinhibe, s’enhardit, et y va de son petit mot spirituel. Docteurs ès traits d’esprit et blagueurs patauds communient dans un même carnaval du LOL, chacun devenant tout d’un coup follement drôle quand il apporte son clin d’œil à la curée consensuelle. Au bout d’un moment, même la presse s’en mêle, relatant, narquoise, le feuilleton des mésaventures de la cible collective. Tout cela fonctionnant d’autant mieux que cette dernière est une tête à claques que plus grand monde n’a envie de défendre.
J’ai un léger avantage : une ville natale en commun avec Lang. J’ai donc déjà tout entendu, et pire encore, sur le personnage. Je n’ai pas d’autre lien avec lui, et donc pas de raison particulière de prendre sa défense. Mais, allez savoir pourquoi, j’ai dans ma tête une petite voix qui m’incite à m’intéresser à ceux qu’il est de bon ton d’accabler, sans que leur cas ne paraisse pourtant totalement révoltant et scandaleux.
Jack Lang est superficiel, narcissique et égocentrique. Il est vrai qu’il est absolument le seul à répondre à cette description dans le monde politique.
Jack Lang est un horrible éléphant déjà ministre dans les années 80. Ni plus ni moins que Laurent Fabius.
Jack Lang est un parachuté honni, que l’on ridiculise par des fausses annonces dans Libé. L’auteur de l’annonce en question est un élu d’un parti dont la dirigeante, Cécile Duflot, est catapultée du Val de Marne au cœur de Paris pour les prochaines législatives. On lui souhaite d’ailleurs bien du courage pour réussir aussi bien son atterrissage que Lang, naguère, dans le Nord.
Jack Lang a fricoté avec Nicolas Sarkozy, a participé à une de ses commissions de réflexion. La co-présidence avec Alain Juppé d’une autre commission de ce type par Michel Rocard n’empêche pas ses thuriféraires de continuer à louer l’ex-premier ministre. Et personne ne se formalise de la fuite à l’anglaise de Martin Hirsch, mini-ministre de François Fillon aujourd’hui reconverti dans le sarkobashing au sein d’un think tank de gauche.
Jack Lang est vieux. Pas plus que d’autres, et sans doute même un peu moins dans sa tête.
Oui mais : Jack Lang cumule tout ça, et ça commence à faire beaucoup pour un seul homme. D’accord.
C’est alors que ma petite voix me reparle. Elle me dit : il y a plus que la somme de ces griefs dans la joie féroce à étriller Lang. Il y a le règlement de comptes avec l’éternel Ministre de la Culture dont on voudrait bien s’émanciper. Il y a le plaisir de tacler cette gauche mitterrandienne dont on ne cesse de faire l’inventaire, quand elle a gagné deux fois l’Élysée. Il y a la hargne contre la gauche festive et cultureuse, soixante-huitarde, horriblement pré-bobo, qu’il s’agirait d’enterrer pour retrouver le vote populaire. Il y a le mépris pour ces cultures « populaires », justement, pour ces musiques de jeunes, hip hop, électronique, dont il eut le premier le flair de se rapprocher. Il y a, plus sourdement encore, la jalousie incrédule et consternée devant un personnage dont on pense tant de mal, et qui est sans doute pourtant un des seuls responsables politiques dont tout le monde connaisse le nom – et quelques réalisations, 21 juin en tête – dans l’Hexagone, et même un peu à l’étranger. Ministre de l’Éducation préféré des Français, vient-on même d’apprendre. C’est sûr, ça fait encore beaucoup pour un seul homme.
Ma petite voix m’agace : elle me pousse à prendre la défense de gens qui n’en ont sans doute pas besoin, et dont je me passerais bien. Mais que voulez-vous : c’est ma petite voix. Et elle continue, la garce ! « Si vous en avez tellement assez d’entendre parler de Lang, commencez par cesser de parler de lui. Passez à autre chose, soyez cohérents avec votre mépris. LEAVE JACK LANG ALONE ! ».
Romain Pigenel










Les interviews de Variae (4) – Le Haut Commissaire à l’inscription sur les listes électorales
Alors que la fin de l’année approche à grands pas, une polémique se développe sur la mobilisation – jugée très faible par l’opposition – de l’Etat pour inciter les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales. Nous avons pu obtenir en exclusivité une interview avec un proche collaborateur du Président de la République, le Haut Commissaire en charge de cette question, qui nous a reçus chaleureusement dans son bureau, en fin d’après-midi, en robe de chambre et bonnet de nuit.
Bonjour monsieur le Haut Commissaire, j’espère que je ne vous réveille pas …
Non, enfin si, mais ce n’est pas grave. Une étude récente du think tank Terra Negra a établi avec certitude que le pic de réceptivité des jeunes à l’inscription sur les listes électorales se situe entre 17H15 et 17H30, heure d’hiver. Nous concentrons donc toute notre activité à ce moment de la journée.
Très intéressant ! Alors donc il y a cette polémique qui se développe, sur le fait que l’Etat, le gouvernement, ne font pas assez pour l’inscription des jeunes, et en tout cas moins qu’en 2006 …
C’est toujours la même chose, il y a ceux qui critiquent, qui salissent, qui trainent dans la boue, et ceux qui travaillent, comme moi [il étouffe un bâillement]. Vous voyez devant vous un homme en colère, un homme mobilisé, un hooaaaaaawwwwwww … Excusez-moi, ce doit être un bâillement nerveux.
Impressionnant ! Mais cette mobilisation en baisse depuis 2006 ?
Je ne peux pas vous laisser dire cela. D’abord, le contexte a changé. La RGPP, l’augmentation du prix du pétrole, le réchauffement climatique, la modification de l’activité solaire, les aléas de la pluviométrie ont rendu chaque effort beaucoup plus coûteux. Lever un bras et prononcer un mot en 2012, c’est équivalent, en termes de bilan énergétique, à la création et à la multi-rediffusion d’une dizaine de spots télévisés en 2006 … Et puis il y a la crise. Les agences de notation l’ont montré de l’autre côté de la Méditerranée, elles dégradent systématiquement les pays connaissant une agitation démocratique. La préservation de notre AAA nécessite la plus grande discrétion pour notre campagne d’inscription sur les listes.
Et cette campagne, justement ?
Nous avons chaque jour une réunion de crise avec mon équipe. Bon, aujourd’hui on l’a annulée comme je vous reçois. Mais hier, par exemple, nous avons pris la décision de passer en « alerte rouge maximale », qui est la phase de mobilisation extrême de tous nos services. Concrètement, nous nous sommes engagés à parler chacun à un jeune de notre famille pour vérifier s’il savait que l’on a le droit de voter, en France. Le bouche-à-oreille est une méthode de communication fiable et à faible bilan carbone.
C’est vraiment remarquable. Mais n’est-ce pas, malgré tout, un peu tard ?
Est-ce notre faute si la fin de l’année tombe si tôt, cette année ?
Et vous avez prévu une opération de dernière minute pour les derniers jours avant la fin de l’année ?
Non. Des études très sérieuses ont établi que trop parler de l’inscription sur les listes, à quelques heures de la date limite, pouvait générer un stress traumatique chez les jeunes. La préservation de leur santé passe pour nous avant tout.
Ce sens de la responsabilité vous honore. Par ailleurs …
Ecoutez, ce n’est pas que je m’ennuie mais 17H30 approche et donc la fin de ma journée de travail. N’hésitez pas à repasser demain à la même heure si vous voulez prendre un verre. Et surtout faites passer le mot autour de vous : inscrivez-vous sur les listes électorales, les jeunes, hein !
Nous avons dû laisser le Haut Commissaire, qui a regagné son lit pour un repos bien mérité. C’est rassurés et confiants que nous avons quitté son bureau : le vote des jeunes est entre de bonnes mains !
Propos recueillis par Romain Pigenel
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