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L’accord PS – EELV, une excellente nouvelle, malgré tout

Les vieux clichés ont la vie dure. Depuis quelques heures, je vois refleurir tous ceux qui avaient libre cours, il y a quelques mois ou années, sur les Verts. Parti bordélique, anarchique, coupé des réalités, représentant une minorité de bobos, défendant des idées lib-lib sans intérêt électoral, amenant l’ensemble de la gauche au naufrage avec son obsession délirante sur le nucléaire. Je pourrais ajouter les griefs mentionnés sur Variae dans quelques billets précédents : un parti qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, qui engage des combats inutiles avec la droite, qui a un comportement de minoritaire tyrannique et irresponsable. D’accord.

J’imagine sans peine ce qui se dit, chez les Verts, sur les socialistes. Hégémonie, mépris des autres partis, idéologie vieillissante, incapacité à penser un nouveau modèle de développement, etc. D’accord.

 

Là-dessus viennent se rajouter, comme du vinaigre sur une plaie, la multitude de casus belli individuels liés à l’accord législatif : donc, parachutages, refus de voir telle personnalité politiquement dangereuse débarquer ici ou là, injustices dans tous les sens, députés effectivement méritants qui sont sortis du jeu, alors que leur voisin, qui avait plus démérité, sauve sa peau in extremis. D’accord.

 

Enfin, un malheur n’arrivant jamais seul, ajoutons au vinaigre une goutte d’acide, celle du cafouillage sur le Mox, qui aura finalement été réglé en quelques heures – une éternité, certes, en temps d’Internet. Encore d’accord.

 

Il n’en reste pas moins que le Parti socialiste, qui avait essuyé une fin de non-recevoir à peu près universelle (PRG mis à part) au moment de l’organisation de ses primaires, n’est plus seul. Pour le meilleur et pour le pire, le voilà PACSé avec Europe Ecologie, en attendant peut-être le mariage en cas de retrait ultérieur – qui sait ? – de la candidature d’Eva Joly. C’est malgré tout ce que je viens d’évoquer, pour moi, une excellente nouvelle.

 

Parce que la politique, c’est, selon une formule éprouvée, de la dynamique et non de l’arithmétique stricte. Un premier rassemblement a eu lieu et il en appellera d’autres. Je suis persuadé que pour un grand nombre de citoyens de gauche, sans affiliation, la priorité est la défaite de la droite, et que pour eux la désunion de leur camp est un puissant répulsif. Cette désunion vient de reculer d’un cran.

 

Parce que la droite, en face, est en train de se rassembler sur tous les plans. La réussite des primaires et la cote sondagière insolente de François Hollande ont visiblement donné un bon coup de fouet à l’UMP, dont les dissensions internes s’estompent et dont la machine se remet lentement mais incontestablement en route. Petit à petit, les candidatures alternatives initialement envisagées à droite s’effacent, sous la menace quand il le faut. A-t-on envie de se retrouver en janvier avec une droite rassemblée derrière le président sortant, et une gauche qui passe son temps à s’agresser et s’insulter ? Même si une candidature verte à la présidentielle se maintient, l’accord législatif rendra beaucoup plus compliqués des débordements tels qu’on en a connus et tels qu’on pourrait en craindre sinon. Cet accord construit par ailleurs une logique qui pourrait bien déboucher, comme je le mentionnais plus haut, sur  le retrait naturel de la candidature Joly. Nous verrons.

 

Parce que, enfin, autant je crois au rôle de leader, à gauche, du PS, autant je pense que les Français sont dans l’état actuel des choses satisfaits de l’éventail des forces politiques à gauche, surtout quand elles travaillent ensemble comme dans les exécutifs locaux. Peut-être un jour la France verra-t-elle l’émergence d’un grand parti progressiste unique, mais nous n’en sommes pas là. Il faut être réaliste.

 

Il serait donc bon de se détacher un peu des (psycho)drames actuels et de réfléchir à moyen terme. Dans quelques mois, les hésitations sur le Mox (combien de Français comprennent de quoi il s’agit ?) ne seront plus que de l’histoire ancienne, et les problèmes locaux auront probablement été apaisés, d’une manière ou d’une autre, dans leur grande majorité, comme à chaque fois. Il restera de l’agitation de ces dernières 24 heures deux choses : d’une part, le constat que deux des principales familles de la gauche sont rassemblées, et d’autre part, une pression renforcée sur ceux, dans notre camp, qui continueront à diviser et à servir la droite (suivez mon regard). What else ?

 

Romain Pigenel

Le curieux manège des illustrations d’articles politiques (le cas Hollande)

C’est un phénomène que je constate régulièrement depuis que je surveille l’apparition dans les médias de personnalités politiques ; un phénomène qui ne dit pas son nom. Un procédé – j’hésite sur ce terme – jamais systématique, mais suffisamment régulier pour ne laisser que peu de crédit à une explication par le simple hasard.

 

Que dites-vous, pour commencer, de ces trois photos de François Hollande (repérées par @zeyesnidzeno) ?

Sont-elles, non pas favorables, mais seulement neutres pour lui ? A l’évidence non : elles le montrent à chaque fois dans une posture rigolarde, soit niaise, soit grimaçante, qui pourrait peut-être constituer un air normal pour un comique, mais qui ne correspond absolument pas aux canons de la photographie politique purement informative. On notera en particulier la deuxième, qui utilise un cadrage accentuant encore l’effet négatif.

 

Ces photographies viennent de papiers du jour sur des sites d’information tout ce qu’il y a de sérieux ; pour ce qui est de leurs articles d’origine, deux sont relatifs aux négociations PS-EELV sur les législatives, tandis que le troisième est consacré aux surnoms injurieux dont François Hollande est affublé par ses adversaires.

De manière remarquable, aucun de ces articles ne peut être considéré comme à charge contre François Hollande, pour ce qui est de leur contenu. Mais pendant que les mots suivent une ligne de neutralité informationnelle sur laquelle il n’y a rien à dire, les images, elles, racontent silencieusement une tout autre histoire, d’autant plus prégnante qu’elle est en décalage avec le texte qu’elles accompagnent. Cette pratique est certes assez courante dans les blogs, mais avec des articles au vitriol qui ne revendiquent à aucun moment l’objectivité journalistique. Pour ma part, j’essaie de me fixer comme règle de ne jamais surcharger un billet critique d’une photo elle-même à charge – j’appelle cela la « bienveillance iconographique », non pas que je cherche à adoucir mon propos par une image sympathique, mais tout simplement, je refuse de porter mes attaques sur le terrain du dénigrement physique. Qu’en est-il du côté de la presse ? Y a-t-il des règles déontologiques quant au choix des photographies accompagnant les articles ? Parce que pour revenir au cas présent, le message de l’iconographie sélectionnée pour François Hollande est limpide : les mots « Flamby », « mou », « Monsieur petites blagues » et autres joyeusetés du même genre clignotent au néon au-dessus d’elle, sans qu’il soit besoin de beaucoup réfléchir.

 

Le procédé est bien entendu encore plus saisissant quand plusieurs photos de responsables politiques sont accolées, et que seul l’un d’entre eux a droit à ce traitement très spécial. Curieux hasard (ou non?), Le Point avait déjà recouru à une iconographie étonnamment semblable durant la primaire, avec … François Hollande comme victime :

J’avais alors interpelé assez vivement sur Twitter l’auteure de l’article, Charlotte Chaffanjon, pour la faire réagir sur cette étrangeté. Sans obtenir de réponse sur le fond. « - @ChaChaffanjon cette photo est-elle normale et semblable à celle des autres candidats ?@Romain_Pigenel Peu importe, tu n’a[s] pas à me cibler en disant que j’emploie des procédés indignes, c’est tout. ».

 

L’article du Point du jour étant l’œuvre de la même journaliste, je me suis permis de la reprendre publiquement à témoin. «  - Tiens, @CChaffanjon trouve-t-elle encore normale la photo de @fhollande choisie pour son article ?Je ne sais trop quoi répondre tellement vos raccourcis sont déconcertants. [Quels « raccourcis »?] ».

Intervient alors le compte officiel du Point : « Nous avons enlevé la photo qui vous faisait tant réagir. MAJ btôt effective ». Moi : « Merci M. LePoint ! Il y avait donc bien un problème ? ». Le Point : « Il y a un problème quand l’un de nos rédacteurs se fait accuser de partialité. La querelle ne vaut pas que l’on s’obstine. ». C’est là que l’échange prend un tour (involontairement?) plus instructif. D’abord une réaction de Charlotte Chaffanjon : « http://www.lepoint.fr/tiny/1-1396636 Voilà, belle victoire pour vous ce soir. ». Victoire : y avait-il donc en réalité une bataille, et une position opposée à la mienne, qui ne consistait pourtant qu’à réclamer un traitement équitable pour Hollande ? Mais c’est le compte officiel du Point qui se « lâche » ensuite un peu plus encore, en laissant passer un joli lapsus au sujet de la photographie incriminée : « Nous ne la trouvions pas si humiliante. ».

On laissera, au passage, le lecteur juger de la nouvelle photographie utilisée par Le Point lors de sa mise à jour de l’article.

Reprenons. Plusieurs interrogations sont ouvertes par ce langage muet des illustrations d’article : quelle est la fréquence des facéties de ce type ? Qui effectue le choix de la photographie et avec quelle motivation (private jokes entre professionnels, visées plus politiques et rédactionnelles) ? Quelles sont les cibles privilégiées du procédé ? Plus immédiatement, l’échange ici relaté avec le twitter du Point ne peut qu’inciter les citoyens à prendre au pied de la lettre les belles promesses de participatif que ne manquent jamais de faire les médias en ligne, et à signaler publiquement, systématiquement, de telles pratiques pour les faire reculer. Et remettre un peu de sérieux et de tenue dans le débat présidentiel.

 

Romain Pigenel

Comment répondre à l’UMP et à Sarkozy ?

L’UMP tousse, dérape, accumule les sorties de route et les expériences plus ou moins heureuses. L’UMP renoue avec les ficelles de 2007, ment, intoxique, flirte sans cesse avec le ridicule. Mais l’UMP s’est remise en ordre de bataille, incontestablement, avec ses aboyeurs qui jaillissent comme le diable de sa boîte à chaque intervention socialiste, avec ses campagnes de tracts aussi délicates qu’une charge de chars d’assaut.

 

Je me méfie toujours grandement de la coupure qu’il peut y avoir entre les militants acharnés, nourris 24h sur 24 à l’information politique et habitués à décrypter presque sans y penser la propagande, et le reste de la population, même s’intéressant à la politique, même rejetant Sarkozy – mais moins au fait de la chronique des échecs et des impostures de la droite, telle qu’on peut la suivre au jour le jour sur les médias militants. Cette méfiance m’incite à la plus grande prudence quant à la perception que l’on peut avoir de la communication de l’UMP et de l’Elysée, selon que l’on soit un militant ou non. Cela tient parfois tout simplement à des problèmes de disponibilité de l’information. Pour prendre un exemple récent, la convention de l’UMP sur le projet du PS était objectivement ridicule, mais qui l’a vue ? Inversement, l’allocution présidentielle pré-G20 sur la crise pouvait probablement avoir un effet rassurant pour les Français qui regardent le JT de 20H, ne suivent que de loin les joutes politiques sur le sujet, et sont d’abord inquiets pour l’avenir du pays. Sinon, Nicolas Sarkozy ne connaîtrait probablement son actuelle (légère) embellie dans les sondages, et les Français ne continueraient pas à lui attribuer une capacité de décision et de volonté supérieure, comme cela transparait dans une étude du jour.

De ces quelques considérations, évidentes sur le papier mais que l’on est souvent trop prompt à oublier, il faut tirer des leçons opérationnelles pour la stratégie de réponse et de riposte à l’UMP, que l’on soit militant surmobilisé ou simplement sympathisant désireux de contribuer à l’alternance en mai prochain.

Premièrement, refuser la dispersion et la course en tous sens. Une des forces de la droite sarkozyste a toujours été le contrôle de l’agenda politique, en lançant (avec plus ou moins de succès, mais c’est un autre sujet) des débats fortement idéologiques et souvent coupés des problèmes immédiats des Français. Les innombrables moulinets autour de l’identité nationale en font partie, tout comme la sortie de vendredi dernier sur l’idée de modifier la nature du 11 novembre. Ces polémiques présentent l’avantage double, pour leur promoteur, de donner l’impression d’agir et de réformer, et de déporter ses opposants sur d’inutiles débats pour ne pas les laisser frapper là où cela fait vraiment mal. Nul doute que d’autres ballons d’essai de ce genre (sur l’uniforme à l’école par exemple) seront tentés dans les prochains mois.

Deuxièmement, refuser de répondre aux provocations. Même mécanique que précédemment : les insultes, les exagérations verbales régulièrement commises ces derniers temps par les porte-flingue du président ont pour double fonction de faire diversion et de neutraliser la possibilité même du débat public. Répondre à l’exagération par l’exagération démonétise la parole politique, et dégoute probablement les citoyens qui assistent à ces joutes surréalistes. A cet égard, l’attitude de hauteur adoptée par François Hollande dès les primaires citoyennes me semble être de très bon aloi.

Troisièmement, mettre les rieurs de son côté. J’ai multiplié ces derniers temps les billets sarcastiques contre la droite, en réponse à ses agressions répétées. La bouffonnerie est la meilleure réponse à la bouffonnerie. S’indigner et crier systématiquement au scandale contre les dérapages verbaux de l’UMP tend à la longue à leur donner de l’importance et donc une certaine légitimité. La puissance destructrice du rire est bien plus efficace. Dégonfler la baudruche plutôt que dépenser son énergie en coups inutiles contre elle, en somme. Pointer le ridicule d’une majorité qui n’en manque pas.

Quatrièmement, revenir sans cesse aux faits, et tout particulièrement à ce qui peut sembler simple et évident. La multitude d’affaires et d’échecs impliquant la droite est finalement une protection pour elle : cela donne une impression de nébuleuse floue et incompréhensible (Ne serait-ce que le tandem Clearstream / Karachigate) qui peut vite déboucher sur un « tous pourri » délétère. Par ailleurs, la mémoire médiatique a ses limites, surtout avec une actualité mondiale aussi chargée où crise et révolutions se succèdent. Il faut donc plutôt se concentrer sur les quelques affaires les plus graves pour la République, les quelques échecs les plus cinglants (emploi, croissance, pouvoir d’achat, impôts …) et les marteler encore et encore, y compris auprès des journalistes (on a vu leur peu d’empressement à creuser l’affaire de la chambre présidentielle à 37 000 euros), de façon claire et avec un vocabulaire standardisé.

Cette dernière question constitue un cinquième point fondamental. Il est de bon ton de moquer et critiquer la vogue des « éléments de langage », mais ils répondent à une donnée simple : dans le maelström informationnel auquel nous sommes soumis, seule la répétition du même a une chance de s’imposer. C’est ce que met de son côté en œuvre l’UMP avec sa campagne de communication anti-PS, qui reprend ce qui pourrait sembler de vieilles antiennes dépassées, mais qui peut tout à fait réactiver des images négatives si on n’y prend garde. Cette « collectivisation », standardisation du message – avec des adaptations individuelles et selon les cas, bien entendu – est paradoxalement une idée compliquée à faire passer à gauche tant on a tendance à y célébrer la liberté individuelle d’expression et l’autonomie créative du militant. Hélas, une attaque, fût-elle en des termes brillants, sur un ou quelques blogs ne marque pas. En revanche, répétée mille fois plus fort et inscrite dans la durée, elle passe à une autre dimension. Pour revenir à l’épisode de l’hôtel cannois à plusieurs milliers d’euros, si les informations de la presse étrangère ont eu un écho énorme sur le web alors même que les journaux français étaient d’une extrême prudence à leur égard, c’est entre autres parce qu’elles venaient réveiller le terreau fertile du « Sarkozy bling bling », enraciné dans l’opinion depuis 2007.

La profusion de griefs à l’encontre du sarkozysme pourrait finalement lui profiter, si l’on s’y perd. C’est probablement un des plus grands défis d’ici à mai pour la gauche : tenir contre lui une ligne ferme, sans en démordre.

Romain Pigenel

Les caractères de la politique (3) : le minoritaire irresponsable

Il s’agite, trépigne, gesticule, se démène, pour agrandir son espace.

 

Il vit à l’ombre d’un grand frère politique plus habitué que lui aux scores à deux chiffres. Il dit que c’est son drame, il sait que c’est sa chance.

 

Des amis lui ont conseillé, cette fois, non pas de laisser passer son tour pour la présidentielle, mais d’explorer d’autres voies, pour ne pas mettre la famille politique dans laquelle il s’inscrit en danger, vu la gravité du contexte. Il les a traités de faux frères. Le grand frère, quant à lui, lui a proposé de s’associer pour des primaires ouvertes. Il les a balayées pour un prétexte ou pour un autre. Peut-être pas si sûr d’arriver à y surnager. Peut-être pas si sûr de lui, au fond. Il a donc, toutes négociations cessantes, validé son ticket pour le petit tour de manège de mai prochain, sans se faire d’illusions sur le résultat de celui-ci.

 

Il se plaint de son faible accès aux médias pendant les primaires du grand parti, faisant mine d’oublier qu’il pouvait y prendre part. Il se plaint de son étiquette de petit, oubliant de compter les Français qui ont pris part à ses propres primaires, s’il en a organisées, lui qui dit représenter le peuple. Il joue, surjoue et rejoue de sa relation tyrannique de petit à grand. Le grand ne lui adresse pas la parole ? C’est qu’il le méprise. Il ne place pas les problématiques du petit au centre de son projet ? C’est qu’il n’a aucun égard pour les électeurs de celui-ci. Il lui propose de négocier un accord électoral ? C’est qu’il le prend pour un sordide maquignon, alors qu’il est question d’idées et de principes, pas de places, voyons ! Il ne veut plus négocier aussi facilement un accord électoral ? C’est qu’il est repris par ses sempiternelles tendances hégémoniques, tout pour lui, rien pour les autres !

 

Alors le minoritaire tempête, éructe, s’invite à l’improviste, claque la porte, pose des ultimatums, insulte, méprise. Le grand est « complètement dépassé par la situation, il ne saura pas y faire face ». C’est un « bisounours » qui incarne le « tarif super-minimum de la gauche ». « Vous trouvez raisonnable que le spécialiste de la Corrèze décide de notre avenir énergétique ? ». Mais attention, si jamais il prenait au grand l’idée de commencer à le traiter de la même manière, ou même simplement de tenir le quart du dixième du commencement des mêmes propos, que n’entendrait-on pas ! D’ailleurs, c’est tout simplement inimaginable. Le petit peut tout dire car il est petit, le grand rien, car il est grand. Et gare au grand qui croirait avisé de faire remarquer cette disproportion qui, finalement, confirme bien le petit à sa place de petit.

 

Il est de bon ton de rappeler au grand qu’il ne pourrait rien sans le petit. Il serait peut-être bon de se rappeler que le petit ne serait pas grand chose sans le grand, sans les accords électoraux bien accueillants les jours de victoire, et sans la caisse de résonance sous forme de punching-ball qu’il lui offre le reste du temps. Rien de mieux que de traiter de tous les noms un grand pour exister médiatiquement, B.A.BA du buzz. Jusqu’à employer les mots de leurs adversaires politiques communs (capitaine de pédalo dans la tempête), au petit et au grand, pour qualifier le grand, au risque de favoriser ces adversaires, et de fragiliser son propre camp, dans une totale irresponsabilité ?

 

Ce n’est pas pour rien, finalement, que le petit s’appelle petit.

 

Romain Pigenel

 

Le portrait de famille des caractères de la politique continue ici.

Attention, blogueur contagieux

De Contagion, le nouveau Steven Soderbergh, il n’y a pas grand chose à dire. Thriller épidémiologique réussi, qui parvient à rendre angoissants une poignée de main ou un autre contact physique sur laquelle la caméra s’attarde, traquant la transmission d’un virus ravageur et ultra-contragieux qui provoque la mort rapide, par encéphalite, de ses victimes. Film efficace, donc, qui rate malgré tout la première place du podium par quelques détails agaçants, comme le personnage aussi inutile qu’improbable joué par Marion Cotillard (mais La Bienveillante vous en reparlera), ou celui du blogueur para-médical dont je vais ici dire quelques mots.

 

(Des)servi par un Jude Law au sommet de son cabotinage, le dénommé Alan Krumwiede (ça ne s’invente pas) a le douteux double privilège d’être à la fois, à ma connaissance, un des premiers personnages de film définis entièrement par son statut de blogueur-twitto, et le seul méchant de Contagion, à part bien sûr le virus. Wannabe journaliste, et peut-être pigiste (on le voit au début essayer de vendre la vidéo d’un des premiers morts du virus à une journaliste), il tient un blog médical très suivi (on parle à un moment de « millions » de visiteurs uniques) où il décortique les informations relatives au virus, en l’accusant tour à tour d’être une manipulation des laboratoires et du gouvernement, et de pouvoir être guéri par homéopathie, grâce au forsythia. Son influence est considérable : il est invité sur des plateaux de télévision pour apporter la contradiction au patron du CDC (l’Institut Pasteur américain) joué par Laurence « Matrix » Fishburne, et il est capable de générer une croyance (fausse) de masse en l’efficacité de son traitement homéopathique, ou encore de lever instantanément les dons nécessaires au règlement de son énorme caution, quand il est arrêté par la police. Tête-à-claques mi-conspirationniste, mi-âpre au gain, il ne se déplace jamais sans son enregistreur de poche pour attraper au vol des paroles inconsidérées des scientifiques qu’il traque. Et ne rechigne pas – double evil – à s’acoquiner avec des fonds de pension.

Il s’agit donc, vous l’aurez compris, d’un personnage hautement désagréable – et caricatural. Détail intéressant, toutes les mentions d’Internet et de ses pratiques (blog, donc, mais aussi réseaux sociaux) dans le film sont cantonnées à ce personnage, comme si le scénariste s’était dit : tiens, on a complètement oublié le web, il faut en parler pour ne pas être à la ramasse, rajoutons un personnage-web à l’histoire. De fait, grâce à Jude Law, les mots « Twitter » et « Facebook » sont prononcés une fois au moins. Mais pour un usage bien particulier : car tout ce qui touche de près ou de loin au web est forcément mauvais.

Dans une sorte de négatif des thèses conspirationnistes, dans Contagion, l’armée, l’État et les professionnels de santé disent toujours la vérité, quand c’est le blogueur-homéopathe qui ment et trompe ses lecteurs. Celui-ci utilise Twitter pour interpeller et déstabiliser les institutions médicales qui essaient de faire tant bien que mal leur job, et va dénicher sur Facebook un statut prouvant que le directeur du CDC, en rupture avec ses obligations éthiques et professionnelles, a alerté ses proches de la mise en quarantaine imminente de la ville de Chicago. Et c’est enfin par une vidéo Youtube d’une mort en direct dans un bus japonais que la peur arrive.

 

Le message et l’analogie sont donc aussi clairs que grossiers : parallèlement au virus biologique, il y a un autre virus qui s’attaque à l’humanité, celui de l’information mensongère, obscurantiste et … virale qui se répand sur Internet, pervertissant les esprits les plus faibles (on voit ainsi, dans une scène saisissante, une foule furieuse forcer les portes d’une pharmacie pour s’emparer de ses stocks de forsythia, écrasant littéralement les clients tombés au sol pour s’emparer du remède illusoire). Le web, c’est la barbarie.

Soderbergh, non sans détails absurdes (le terrible blogueur n’a même pas de smartphone, et son blog semble avoir les qualités esthétiques d’un page Geocities), nous sert donc une version à peine améliorée du sempiternel Internet tue, servi en nos terres par Patrick Sébastien, Jean-François Kahn ou plus récemment Patrick Cohen. Du statut de cinéaste culte à celui de moraliste flirtant dangereusement avec le ridicule et le ringard, il n’y parfois qu’un pas.

Romain Pigenel

DSK : pendez-le haut et court !

Il n’est pas si courant de voir quelqu’un passer, en quelques mois, du statut de messie politique à celui de monstre de foire honni. C’est précisément ce qui arrive à DSK. Chaque chapitre de ses mésaventures judiciaro-médiatiques lui a ôté une nouvelle phalange de défenseurs, jusqu’à le laisser aujourd’hui, les primaires et le dénouement de l’affaire Banon étant passés par là, épluché jusqu’à l’os. Avec comme symbole de sa situation cette photo dont usent et abusent avec gourmandise les journaux, où on le voit avec une barbe blanche, l’air d’un pauvre hère un peu paumé.

 

A bien des égards, cet opprobre n’est pas beaucoup plus rationnel que le culte qu’on lui vouait il y a peu. Il y a trois choses différentes : les questions judiciaires (accusations de viol, et maintenant de relations inappropriées avec une entreprise), la question de ses mœurs (apparemment libertines), et la question politique (Et s’il s’était présenté comme candidat du PS ? Et pourquoi personne n’a rien dit ? Etc.). Elles n’appellent ni le même type d’interrogations, ni le même type de réponses. Pourtant, elles se trouvent aujourd’hui mêlées – chez ceux qui s’intéressent encore à lui – dans une hargne un peu frénétique qui confine à l’acharnement, et qui semble, à leurs yeux, tout justifier. Comme si, par ses actes, DSK s’était mis de fait dans une zone hors du droit, où tous les principes habituels cessent de fonctionner.

L’ancien directeur du FMI est dans la position du paria tellement détesté que le premier lâche venu qui, profitant de sa faiblesse, lève la main sur lui, peut encore se prévaloir de la morale pour justifier et valoriser son geste. C’est un peu à cette image que j’ai pensé en découvrant un très instructif éditorial de Serge Raffy dans le NouvelObs, dans la bien nommée rubrique « Coup de sang ».

Qu’est-ce qui fait donc bouillir le sang du bon Serge ? Que « certains de [ses] confrères se parent du manteau de l’éthique » pour refuser de publier les SMS de DSK révélés par Libération, certains relatifs, donc, à ses escapades libertines, et d’autres évoquant des personnalités du Parti socialiste, sans lien avec ces affaires de mœurs . Leur respect de l’intime, si c’est bien cela qui les meut, est ici hors de propos, explique Raffy, car on est dans le registre de « l’action judiciaire ». Qu’il existe justement des juges qui sont en train d’enquêter, et que rien ne soit établi ni jugé, ne semble pas perturber outre mesure l’éditorialiste du NouvelObs ; quant au concept de secret de l’instruction, il ne semble tout simplement pas avoir de traduction dans sa langue. Non, débarrassons-nous de nos pudeurs mal placées : les Français ont le droit de savoir.

Le droit de savoir quoi ? C’est là que le papier atteint des sommets de jésuitisme. « L’opinion est en droit de savoir jusqu’où cet homme, qui a failli devenir Président, était capable d’aller pour satisfaire ses pulsions.». Superbe exemple de raisonnement contrefactuel, ou, pour parler plus trivialement, de « si ma tante en avait, elle serait mon oncle ».

Le fait est que DSK ne risque plus de devenir Président, et qu’il n’a même pas risqué de devenir candidat socialiste, d’ailleurs. Le fait est que le PS a désigné un candidat et que la vie politique de DSK, si elle n’est pas terminée, a pris un sérieux coup d’arrêt. Pourquoi donc aller solliciter une réalité alternative, un futur qui n’aura pas lieu, pour justifier le chapardage et la diffusion de pièces à conviction révélant des pans de la vie d’un homme qui, si ça se trouve, n’auront même pas de qualification judiciaire ? Et pourquoi ne pas plutôt se demander pourquoi ces informations sont fuitées maintenant, alors le PS, justement, a quitté la case DSK, a un candidat, et que Nicolas Sarkozy est politiquement au plus mal, avec une autre affaire hôtelière contre lui ?

« Cette curiosité n’a rien à voir avec le voyeurisme, mais elle touche à l’intérêt national.  ». Mais si, Serge Raffy, cette curiosité a tout à voir avec le voyeurisme malsain qui suinte des affaires DSK depuis leur début en mai dernier. Avec ce puritanisme de prêtre lubrique, qui se déchaîne en chaire contre les turpitudes de la chair, pour mieux pouvoir en parler à loisir et sous toutes les coutures. A la rigueur, je veux bien vous laisser le bénéfice du doute. Peut-être êtes-vous tellement moralement dégouté par DSK que vous perdez toute raison quand vous parlez de lui. Ou alors, comme Libération, comme tous les autres, vous parlez jusqu’à plus soif de ce qui, en fait, vous fascine, et de ce que vous savez être vendeur, avec des ficelles éprouvées par la presse à scandale.

Un peu de courage et d’honnêteté, est-ce trop demander ? Je décerne quant à moi cette double palme à Slate, qui met les deux pieds dans le plat avec un article – sur DSK – intitulé « Comment organiser une partouze? », et qui entre le détail de cet art trop peu connu. Les pure players, toujours un coup d’avance sur la vieille presse.

Romain Pigenel

Les mots de la politique (19) : le « trou d’air » de François Hollande

Ces jours-ci, le siège du Figaro, mais aussi des autres grands titres de la presse française, ressemble un peu aux laboratoires de Météofrance. Des foules d’éditorialistes, commentateurs, politologues et experts sondagiers s’affairent autour d’altimètres, d’anémomètres, accéléromètres et autres capteurs de pression pour prendre, la mine soucieuse, le pouls de François Hollande. Les résultats du CRAC (Centre de Recherche en Aéropolitologie Citoyenne) du Figaro sont clairs : le candidat socialiste traverse un « trou d’air ». Dans les autres laboratoires, les méthodes et les outils varient, mais le verdict demeure. Le professeur Barbier soupèse un candidat « léger », à la cote « en  baisse ». Quant au docteur Sananès, il diagnostique dans les Echos, fataliste, un « primaire blues » inquiétant.

 

Inutile de se voiler la face, la situation est périlleuse : au second tour de l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy est crédité de 43 % des voix, contre un piteux 57 % pour François Hollande. Un profond trou d’air – le mot du Figaro a été parfaitement choisi. Mais si, comme on peut le craindre, cette descente aux Enfers, ce renouveau flamboyant de la droite, se poursuivent pour l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste, quels termes faudra-t-il employer pour les décrire ? Par soutien envers les journalistes du Figaro et l’ensemble de leur profession, Variae a réfléchi à une charte rédactionnelle pour accompagner  les potentielles prochaines étapes du chemin de croix hollandiste, et faciliter l’écriture d’articles aussi pertinents que percutants. Ne nous remerciez pas.

 

Décembre 2011 : Sarkozy 43,5% – Hollande 56,5%

Titre en une : « Le doute »

Sous-titre : « Hollande peut-il encore gagner ? »

Illustration : un portrait pleine page de François Hollande, pâle sur fond noir, le front barré d’une ride soucieuse

Contenu : l’évocation d’une conférence de presse où le candidat est arrivé en retard de 15 minutes, et d’un document de campagne où s’était glissée une erreur. En off, des « proches du candidat » font part de leur « impatience ». Jean-Michel Aphatie explose sur Canal+, excédé : « C’est donc ça, la gauche ? ». Gaël Sliman est « formel » : la dynamique est « moins forte qu’hier, sans être plus faible ».

 

Janvier 2012 : Sarkozy 44% – Hollande 56%

Titre en une : « A gauche, l’inquiétude »

Sous-titre : « Comment ils en sont arrivés là »

Illustration : une photographie de François Hollande en réunion de travail avec ses proches, penchés sur des notes pleines de chiffres et de diagrammes

Contenu : le récit détaillé d’une « journée noire » où François Hollande a dû improviser « dans la précipitation » un discours lors d’un banquet républicain, ses notes s’étant égarées. « Il n’a même pas eu le temps de finir son moelleux au chocolat », confie, « atterré », un militant. Des proches « s’alarment » : « il ne mange pas équilibré, il regrossit ». Dans un débat télévisé, Nicolas Demorand somme François Hollande « de réfléchir au sens de sa candidature ». Pascal Perrineau « l’assure » : les « fondamentaux » du vote Hollande sont « pluriels ».

 

Mars 2012 : Sarkozy 44,5% – Hollande 55,5%

Titre en une : « La chute »

Sous-titre : « Solférino prend l’eau »

Illustration : François Hollande photographié en contre-plongée en train de sortir de Solférino le soir, le visage rouge sous la lumière crue d’une caméra, avec une certaine cohue derrière lui.

Contenu : De « terribles dissensions », désormais intenables, « déchirent » l’équipe du candidat, une des porte-parole ayant fait remarquer que le responsable en charge de la mobilisation avait un plus beau fauteuil qu’elle dans son bureau. Interrogés, des « responsables de campagnes présidentielles précédentes du PS » sont « affirmatifs », sous couvert d’anonymat : ce sont les signes « évidents » d’un collectif « au bord de la rupture ». Jean Quatremer constate sur son blog : « Les socialistes paient aujourd’hui le prix de ne pas m’avoir écouté sur DSK ». Roland Cayrol est « sans ambigüité » : la « cristallisation » de l’opinion est « nuancée » pour Hollande.

 

Mai 2012 : Sarkozy 45% – Hollande 55%

Titre en une : « PS : le drame »

Sous-titre : « Le destin brisé d’un corrézien »

Illustration : François Hollande pris au téléobjectif à travers une fenêtre, tout seul, dans son bureau, l’air pensif

Contenu : Des interviews de camarades d’école de François Hollande, qui ne le « reconnaissent plus », accompagnées d’un entretien « exclusif » avec son ancien coiffeur, « renvoyé sans raison » : « François Hollande adore couper les cheveux en quatre ». Christophe Barbier médite : « ce sondage est la preuve irréfutable du divorce, jamais dépassé, entre la France, profondément libérale, et l’archéo-gauche ». Jérôme Sainte-Marie le « certifie » : « on ne peut pas juger, à cette heure, du résultat de l’élection ».

 

Romain Pigenel

 

Les autres mots de la politique, qui ne manquent pas non plus d’air, sont ici.

Les mots de la politique (18) : Baroin et la gauche #pareffraction

Avec sa saillie de mardi, aux questions d’actualité, sur l’arrivée au pouvoir de la gauche « par effraction » en 1997, le jusque là très lisse François Baroin a intégré le club des dérapeurs politiques, troquant sa défroque de gendre idéal contre celle d’aboyeur sarkozyste.

 

Le terme est fort, brutal, répété, et semble donc, si ce n’est préparé, du moins totalement assumé. Que faut-il comprendre ?

 

Premièrement, que la campagne de 2012 sera sale et boueuse. Comme je l’avais déjà noté il y a un an au sujet de Frédéric Lefebvre, la parole politique prend ici une fonction particulière, semblable au trolling sur Internet, consistant à faire déraper le débat pour le pourrir et le court-circuiter. Et de fait, les députés socialistes ont quitté la salle, ce qui n’est jamais une victoire de la démocratie. C’est une technique défensive prouvant une certaine situation de faiblesse : si le gouvernement et le président étaient à l’aise sur leur bilan et leurs perspectives, ils n’auraient pas besoin d’y recourir. Que même François Baroin, qui n’est quand même pas Nadine Morano, tombe dans ce registre est un signal intéressant sur l’ambiance général à l’UMP, et la stratégie actuelle du parti présidentiel, en attendant peut-être une embellie sondagière : cogner, cogner, cogner.

 

Deuxièmement, je vois aussi dans cette attaque une tentative, classique à droite, de relier la gauche à l’illégalité, à l’illégitimité, à l’anormalité. De même que les débats sur la sécurité commencent toujours, à droite, par un rappel du prétendu angélisme des socialistes, suspects de tendresse pour les voyous, de même qu’il est de bon ton de marteler que la gauche est d’une faiblesse coupable à l’égard des assistés et des fraudeurs. Effraction : socialistes = cambrioleurs = désordre. En temps de crise, choisissez l’ordre, choisissez l’UMP. CQFD.

 

Troisièmement, et c’est peut-être le point le plus intéressant, le mot d’effraction révèle en creux une certaine conception du rapport de l’UMP au pouvoir. On a beaucoup rappelé depuis hier combien la droite a toujours considéré que le pouvoir en France lui appartenait et que la gauche était fondamentalement illégitime pour l’exercer. C’est très clair ici. Mais avec le mot de Baroin, on va un cran plus loin encore.

Effraction : « Bris de clôture, de meuble, de serrure que fait un voleur pour dérober. » L’effraction suppose une fermeture, la fermeture d’une propriété. Et par définition, si on enferme quelque chose, c’est aussi pour le dérober à la vue de tout le monde, pour marquer une séparation entre le public et le privé, pour délimiter un domaine de l’intime sur lequel on garde une certaine confidentialité. Dire que quand le PS gagne un scrutin démocratique contre la droite, c’est par effraction vis-à-vis de la droite, cela signifie donc que le sommet de l’Etat est pour la droite une propriété, d’une part, et une propriété privée.

 

« Servir plutôt que se servir », dit-on parfois pour définir la bonne politique. Ici, à l’inverse, François Baroin vient candidement d’avouer, peut-être sans s’en rendre compte, un rapport de propriété (de prédation ?) de son parti à l’égard de la République. Ce qui constitue une occurrence très rare – en dehors d’un tribunal – de reconnaissance d’un système UMP, ou comme on disait auparavant d’un Etat RPR.

 

François Baroin aurait donc tout intérêt, comme on commence déjà à le lui conseiller dans son propre camp, à présenter ses excuses et effacer cet étrange aveu.

 

Romain Pigenel

 

Retrouvez (sans effraction) les autres mots de la politique ici.

Nicolas Sarkozy invente le keynésianisme hôtelier #37000

Les Français sont des ingrats. Alors qu’ils pourraient se réjouir d’avoir un  « capitaine » pour diriger le bateau France par gros temps, ils préfèrent vomir leur hargne à jets continus contre le président de la République, partageant des milliers de fois sur les réseaux sociaux des articles de propagande honteuse contre son escapade au Majestic Barrière, à Cannes, le temps d’un G vain. Certains, plus matois, affutent des arguments qu’ils croient superbement intelligents. Ils s’amusent à mettre en perspective le coût de la nuitée présidentielle (37 000, 3500, on ne sait plus trop) avec l’annonce du plan de rigueur faite hier par le vicaire Fillon.

 

Ils n’ont en fait rien compris.

Que se passe-t-il en France ? Il faut, pour saisir le moment que nous traversons, revenir un an en arrière. Christine Lagarde, avant d’être appelée aux plus hautes fonctions mondiales, s’occupait alors de l’économie gauloise et avait inventé un concept puissant, structurant, fécond pour qualifier la politique gouvernementale : la rilance, mélange détonant de rigueur et de relance.


Or c’est exactement ce à quoi nous assistons aujourd’hui : une application, un cas d’école presque, de la rilance. Pendant que le premier ministre chante l’oraison funèbre des mœurs dispendieuses du petit peuple – la rigueur – le président, de son côté, prend sur lui de réaliser la partie la plus douloureuse et la moins populaire du programme : la relance, en soutenant à lui tout seul le secteur du luxe et de l’hôtellerie, joyau de notre économie à l’avant-garde de la recherche et de la hi tech, secteur d’avenir que les Chinois ne nous voleront pas. N’ayons pas peur des mots : Nicolas Sarkozy, tel un Roosevelt face à la crise de 29, invente une nouvelle politique : le keynésianisme hôtelier.

 

Il convient donc d’espérer que sa suite a bien coûté 37 000 euros. Les jaloux et les frustrés qui marmonnent sur son prix oublient en effet combien elle a soutenu à elle seule une foule d’emplois : rénovateurs, décorateurs …

« L’Hôtel Majestic Barrière offre 265 chambres et 84 suites. L’ensemble des chambres et suites existantes est entièrement rénové et redécoré »

 

… menuisiers, tapissiers, couturiers, carreleurs, tailleurs de pierre, architectes d’intérieur …

« Dans la salle à manger pavée de pierre et de parquet pointe de Hongrie, la rotonde rappelle habilement le plafond de la célèbre boutique de l’avenue Montaigne et la table imposante de style Louis XVI est entourée des célèbres chaises médaillons, tapissées de gris et d’argent.  Dans le salon, les coussins du canapé reprennent le motif plissé historique du couturier et arborent le rouge éclatant créé par Christian Dior lui-même en 1947. »

 

… cuisiniers, boulangers, pâtissiers, maîtres d’hôtel, sommeliers, serveurs en livrée …

« L’hôtel vous propose 3 restaurants: La Petite Maison de Nicole, le Fouquet’s Cannes et le restaurant de sa plage privée; ainsi que son bar, le Bar Galerie du Fouquet’s Cannes…autant de lieux où l’on donne rendez-vous, où l’on retrouve des amis, où l’on se détend tout simplement. »

 

… coachs, entraineurs personnels, fabricants de matériel sportif …

« Le U Spa Barrière de l’Hôtel Majestic Barrière propose une salle de fitness équipée de matériel de sport dernier cri (tapis de course, vélos, etc.). Un coach accompagnera les clients pour leur indiquer les muscles à solliciter et les exercices à faire. Il enseignera les techniques de gym et le programme à suivre pour les clients soucieux de leur corps, ou simplement désireux de s’entretenir. »

 

… croupiers, agents de sécurité, barmen …

« Casinos.  Accessibles directement depuis la Croisette, ces deux établissements de luxe aux décors majestueux vous accueillent dans des salons plus majestueux les uns que les autres afin de vous offrir les joies du jeux »

 

… et enfin des médiateurs, animateurs et éducateurs pour les jeunes enfants, ce qui prouve bien, au passage, que la proposition de François Hollande de créer des postes dans ce domaine est absurde et inutile :

« Le Club Diwi & Co propose aux enfants de 4 à 12 ans de s’exprimer autour d’ateliers créatifs et amusants: poésie, création de costumes, composition de jardins merveilleux, sculpture, cuisine… de quoi éveiller leur imagination et révéler leurs talents. ».

 

Concluons. Pendant que des millions de Français moyens à tous les sens du terme, aigris, envieux, autocentrés, à courte vue, grognent contre l’effort élyséen, notre Président, aidé des ses autres invités chefs d’Etat, soutient à son corps défendant l’emploi et l’activité économique. Traçant une voie nouvelle pour l’intervention de l’Etat en économie de marché.

Nicolas Sarkozy, un Keynes pour notre temps

Courage, Président. Les grands réformateurs n’ont souvent été salués qu’après leur passage aux responsabilités. Je ne peux que vous souhaiter une rapide reconnaissance de vos efforts.

 

Romain Pigenel

François Fillon, rigor mortis

Au théâtre ce soir. Plus exactement, ce matin. Dans une unique représentation, le maestro Fillon nous livre son plus beau numéro, celui qui provoque des frissons au sein de la droite Cyrillus et s’attire des louanges pleines de trémolos chez les amateurs de sérieux : la rigueur. Aaah, la rigueur. Pas un rôle de composition, loin de là. Il attendait son heure, Fillon, durant les premiers jours du règne sarkozyste – alors plus fastes – sachant bien qu’il ne serait à la mode que les jours de pluie, maussades, quand la bise serait venue. Elle est là. Et qui d’autre que le « premier sinistre », pour reprendre une plaisanterie éprouvée qui lui va comme un gant (noir), pour venir l’incanter devant le ban et l’arrière ban des journalistes, préparés psychologiquement par le matraquage médiatique autour du budget le plus rude « depuis 1945 » – comprenez un budget de guerre ?

 

François Fillon est plus qu’un acteur. Il est l’homme-métaphore, l’homme-métonymie, celui qui coïncide parfaitement avec le sujet du jour. On imagine mal une Morano gouaillarde, un Bertrand VRPesque ou une Bachelot joviale venir administrer les derniers sacrements à l’Etat-providence. Who you conna call ? Qui d’autre que le Growthbuster en chef, le traqueur de fantômes de dépenses publiques, le croquemort de Matignon ? D’une élocution précise, rigoureuse, il détaille l’anatomie du grand cadavre à la renverse des finances publiques, chaque phrase se terminant en un quasi rictus douloureux. Il vient mordre l’orteil de la dette, pour constater que déjà la rigidité cadavérique – rigor mortis – envahit le cadavre de la France, et que celui-ci est prêt pour l’embaumement par éléments de langage. C’est la crise. Il va falloir faire des sacrifices. Ce sera difficile. Mais surtout, surtout, ne touchez pas au corps, ne le bougez pas, oh non ! L’immobilité et le recroquevillement sur soi-même – sur une deuxième présidence Sarkozy – sont les meilleurs garants de l’intégrité du presque défunt. Vous n’iriez quand même pas confier ce mourant fragile, localement, à une Rachida Dati surexcitée, et nationalement, à cette gauche dont la naïveté le dispute à l’inconscience et à l’irresponsabilité ? « Primo saignare, deinde purgare, postea clysterium donare ». Intensifions la saignée, à coups d’augmentations d’impôts et de TVA et de déremboursements, la situation du malade ne pourra que s’améliorer !

 

C’est une farce sinistre. Mais une farce d’abord, une farce électorale. Car, chacun l’aura compris, l’annonce du plan de rigueur ne s’adresse pas d’abord aux agences de notation et aux partenaires extérieurs, mais aux Français et à la gauche. Elle participe d’un plan soigneusement déroulé autour du G20, consistante à noircir le plus possible la situation pour mettre le plus possible en porte-à-faux les prétendues cigales socialistes, avec leurs réformes alternatives et leur coûteuse priorité à l’éducation. Un plan qui vise à écraser le débat de 2012 sous la peur, la peur de la dette, du déclassement, de la faillite façon Zorba. Un plan qui veut transformer la présidentielle en concours d’austérité et de « ce n’est pas possible ». En opérant un double maquillage, une double thanatopraxie : d’abord en faisant croire que la rigueur est un concept en soi, qu’il n’y a pas différents plans de rigueur possible (comme une rigueur appliquée d’abord, au hasard, à la finance et aux gros revenus), ensuite en réécrivant l’histoire récente de notre pays, pour pousser sous le tapis de la crise les erreurs et les folies déficitaires de la droite, à commencer par le paquet fiscal.

 

Une farce. D’autant que dès que les journalistes quittent la chambre funéraire, le cadavre émerge de sous son drap pour bondir hors du cercueil taille triple A, et entamer une joyeuse danse macabre. Que vient-on nous parler de rigueur et d’efforts partagés, quand on annonce gravement le gel du salaire présidentiel … augmenté de 172 % en 2007 ? Et quand le même Sarkozy s’est octroyé durant le G20 une suite à 37 000 euros la nuit, contre 2000 pour celle de David Cameron, le premier ministre britannique ?

 

Alors Fillon redouble de sérieux et de gros froncements de sourcils broussailleux. Pour donner le change. Et exige que l’on pratique l’autopsie des finances et du train de vie des collectivités territoriales, comme par hasard à gauche. Vivement que le cadavre se rebiffe et saute à la gorge du croquemort, comme dans un vieux film de la Hammer. En mai prochain si tout se passe bien.

 

Romain Pigenel