Les vieux clichés ont la vie dure. Depuis quelques heures, je vois refleurir tous ceux qui avaient libre cours, il y a quelques mois ou années, sur les Verts. Parti bordélique, anarchique, coupé des réalités, représentant une minorité de bobos, défendant des idées lib-lib sans intérêt électoral, amenant l’ensemble de la gauche au naufrage avec son obsession délirante sur le nucléaire. Je pourrais ajouter les griefs mentionnés sur Variae dans quelques billets précédents : un parti qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, qui engage des combats inutiles avec la droite, qui a un comportement de minoritaire tyrannique et irresponsable. D’accord.

J’imagine sans peine ce qui se dit, chez les Verts, sur les socialistes. Hégémonie, mépris des autres partis, idéologie vieillissante, incapacité à penser un nouveau modèle de développement, etc. D’accord.
Là-dessus viennent se rajouter, comme du vinaigre sur une plaie, la multitude de casus belli individuels liés à l’accord législatif : donc, parachutages, refus de voir telle personnalité politiquement dangereuse débarquer ici ou là, injustices dans tous les sens, députés effectivement méritants qui sont sortis du jeu, alors que leur voisin, qui avait plus démérité, sauve sa peau in extremis. D’accord.
Enfin, un malheur n’arrivant jamais seul, ajoutons au vinaigre une goutte d’acide, celle du cafouillage sur le Mox, qui aura finalement été réglé en quelques heures – une éternité, certes, en temps d’Internet. Encore d’accord.
Il n’en reste pas moins que le Parti socialiste, qui avait essuyé une fin de non-recevoir à peu près universelle (PRG mis à part) au moment de l’organisation de ses primaires, n’est plus seul. Pour le meilleur et pour le pire, le voilà PACSé avec Europe Ecologie, en attendant peut-être le mariage en cas de retrait ultérieur – qui sait ? – de la candidature d’Eva Joly. C’est malgré tout ce que je viens d’évoquer, pour moi, une excellente nouvelle.
Parce que la politique, c’est, selon une formule éprouvée, de la dynamique et non de l’arithmétique stricte. Un premier rassemblement a eu lieu et il en appellera d’autres. Je suis persuadé que pour un grand nombre de citoyens de gauche, sans affiliation, la priorité est la défaite de la droite, et que pour eux la désunion de leur camp est un puissant répulsif. Cette désunion vient de reculer d’un cran.
Parce que la droite, en face, est en train de se rassembler sur tous les plans. La réussite des primaires et la cote sondagière insolente de François Hollande ont visiblement donné un bon coup de fouet à l’UMP, dont les dissensions internes s’estompent et dont la machine se remet lentement mais incontestablement en route. Petit à petit, les candidatures alternatives initialement envisagées à droite s’effacent, sous la menace quand il le faut. A-t-on envie de se retrouver en janvier avec une droite rassemblée derrière le président sortant, et une gauche qui passe son temps à s’agresser et s’insulter ? Même si une candidature verte à la présidentielle se maintient, l’accord législatif rendra beaucoup plus compliqués des débordements tels qu’on en a connus et tels qu’on pourrait en craindre sinon. Cet accord construit par ailleurs une logique qui pourrait bien déboucher, comme je le mentionnais plus haut, sur le retrait naturel de la candidature Joly. Nous verrons.
Parce que, enfin, autant je crois au rôle de leader, à gauche, du PS, autant je pense que les Français sont dans l’état actuel des choses satisfaits de l’éventail des forces politiques à gauche, surtout quand elles travaillent ensemble comme dans les exécutifs locaux. Peut-être un jour la France verra-t-elle l’émergence d’un grand parti progressiste unique, mais nous n’en sommes pas là. Il faut être réaliste.
Il serait donc bon de se détacher un peu des (psycho)drames actuels et de réfléchir à moyen terme. Dans quelques mois, les hésitations sur le Mox (combien de Français comprennent de quoi il s’agit ?) ne seront plus que de l’histoire ancienne, et les problèmes locaux auront probablement été apaisés, d’une manière ou d’une autre, dans leur grande majorité, comme à chaque fois. Il restera de l’agitation de ces dernières 24 heures deux choses : d’une part, le constat que deux des principales familles de la gauche sont rassemblées, et d’autre part, une pression renforcée sur ceux, dans notre camp, qui continueront à diviser et à servir la droite (suivez mon regard). What else ?
Romain Pigenel








On laissera, au passage, le lecteur juger de la nouvelle photographie utilisée par Le Point lors de sa mise à jour de l’article.









Les mots de la politique (18) : Baroin et la gauche #pareffraction
Avec sa saillie de mardi, aux questions d’actualité, sur l’arrivée au pouvoir de la gauche « par effraction » en 1997, le jusque là très lisse François Baroin a intégré le club des dérapeurs politiques, troquant sa défroque de gendre idéal contre celle d’aboyeur sarkozyste.
Le terme est fort, brutal, répété, et semble donc, si ce n’est préparé, du moins totalement assumé. Que faut-il comprendre ?
Premièrement, que la campagne de 2012 sera sale et boueuse. Comme je l’avais déjà noté il y a un an au sujet de Frédéric Lefebvre, la parole politique prend ici une fonction particulière, semblable au trolling sur Internet, consistant à faire déraper le débat pour le pourrir et le court-circuiter. Et de fait, les députés socialistes ont quitté la salle, ce qui n’est jamais une victoire de la démocratie. C’est une technique défensive prouvant une certaine situation de faiblesse : si le gouvernement et le président étaient à l’aise sur leur bilan et leurs perspectives, ils n’auraient pas besoin d’y recourir. Que même François Baroin, qui n’est quand même pas Nadine Morano, tombe dans ce registre est un signal intéressant sur l’ambiance général à l’UMP, et la stratégie actuelle du parti présidentiel, en attendant peut-être une embellie sondagière : cogner, cogner, cogner.
Deuxièmement, je vois aussi dans cette attaque une tentative, classique à droite, de relier la gauche à l’illégalité, à l’illégitimité, à l’anormalité. De même que les débats sur la sécurité commencent toujours, à droite, par un rappel du prétendu angélisme des socialistes, suspects de tendresse pour les voyous, de même qu’il est de bon ton de marteler que la gauche est d’une faiblesse coupable à l’égard des assistés et des fraudeurs. Effraction : socialistes = cambrioleurs = désordre. En temps de crise, choisissez l’ordre, choisissez l’UMP. CQFD.
Troisièmement, et c’est peut-être le point le plus intéressant, le mot d’effraction révèle en creux une certaine conception du rapport de l’UMP au pouvoir. On a beaucoup rappelé depuis hier combien la droite a toujours considéré que le pouvoir en France lui appartenait et que la gauche était fondamentalement illégitime pour l’exercer. C’est très clair ici. Mais avec le mot de Baroin, on va un cran plus loin encore.
Effraction : « Bris de clôture, de meuble, de serrure que fait un voleur pour dérober. » L’effraction suppose une fermeture, la fermeture d’une propriété. Et par définition, si on enferme quelque chose, c’est aussi pour le dérober à la vue de tout le monde, pour marquer une séparation entre le public et le privé, pour délimiter un domaine de l’intime sur lequel on garde une certaine confidentialité. Dire que quand le PS gagne un scrutin démocratique contre la droite, c’est par effraction vis-à-vis de la droite, cela signifie donc que le sommet de l’Etat est pour la droite une propriété, d’une part, et une propriété privée.
« Servir plutôt que se servir », dit-on parfois pour définir la bonne politique. Ici, à l’inverse, François Baroin vient candidement d’avouer, peut-être sans s’en rendre compte, un rapport de propriété (de prédation ?) de son parti à l’égard de la République. Ce qui constitue une occurrence très rare – en dehors d’un tribunal – de reconnaissance d’un système UMP, ou comme on disait auparavant d’un Etat RPR.
François Baroin aurait donc tout intérêt, comme on commence déjà à le lui conseiller dans son propre camp, à présenter ses excuses et effacer cet étrange aveu.
Romain Pigenel
Retrouvez (sans effraction) les autres mots de la politique ici.