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Que retenir de la déclaration de candidature de Martine Aubry

Il y a deux façons de considérer une déclaration de candidature. On peut la voir comme une sorte de passage obligé, une formalité à accomplir pour concrétiser et officialiser une entrée en campagne qui est de fait rarement une surprise. On peut également la concevoir comme un moment structurant, qui introduit les orientations et les arbitrages propres à un individu particulier. Qu’en est-il de celle de Martine Aubry ce mardi ?

Son discours (à lire et visionner ici), court et de facture sobre, commence par ce qui est désormais un moment inévitable des prises de parole socialistes, à savoir le portrait apocalyptique de la Sarkofrance. Énoncé des « grands désordres », condamnation des « lois du marché » comme seul horizon et des « recettes libérales » qui fragilisent les Français, dénonciation d’un gouvernement « injuste » qui les « oppose » entre eux. La suite du discours se compose grosso modo de deux moments ; d’abord, une énumération des « valeurs » qui guident Martine Aubry et qu’elle mettra en application : « vision claire », « action cohérente », « langage de vérité », « morale », « sens de la justice », « laïcité », innovation, compétitivité et écologie … Ensuite, une énumération de droits qui doivent être garantis aux Français : « travail », emploi valorisant, « soins », « sécurité », mixité … Le texte se termine enfin sur la nécessaire restauration de la place de la France dans le monde et en Europe.

 

A l’audition, et plus encore à la relecture, on éprouve deux sentiments complémentaires : d’une part, celui de légèrement flotter au-dessus de la réalité, d’autre part, celui de ne pouvoir être en désaccord avec rien, sans pouvoir parler pour autant d’une adhésion enthousiaste et immédiate à ce qui est lu ou entendu. Je pense que ces deux impressions trouvent leur source dans la structure du discours évoquée ci-dessus : en se cantonnant aux deux registres des valeurs (ou principes d’action) et des droits à garantir aux citoyens, on évite en réalité de se pencher sur la réalisation des uns et des autres, et donc d’ouvrir des débats épineux sur les moyens, les priorités et les choix à mettre en œuvre. Peut-être peut-on dériver des propos de la nouvelle candidate ces éléments, mais ils ne sont pas directement évoqués par elle. Elle renvoie d’ailleurs explicitement au « grand projet de changement » du PS qui, suppose-t-on, constitue le versant programmatique de l’intervention du jour.

 

On ne peut pas, bien entendu, aborder une telle prestation sans se poser la question des autres candidats, et de leur apparition, ou non, dans celle-ci. A bien y regarder, on trouve d’abord quelques clins d’œil manifestes au corpus ségoléniste. Les évocations des « désordres » qui renvoient à l’ordre juste. Le « pour que ça change vraiment » qui évoque assez nettement le « pour que ça change fort » de 2007. Et que dire de la référence appuyée à la « fraternité » qui permet « une société apaisée » ? On peut par ailleurs lire dans les hommages aux jeunes (à qui il « faut faire confiance »), à la compétitivité et dans le rappel de la nécessité de faire des « efforts », mais « justement répartis » (la fiscalité ?) une note plus hollandiste. Rien de trop saillant dans un cas comme dans l’autre, juste de quoi rendre le texte audible, et compatible, pour un socialiste soutenant plus spontanément l’un des deux autres candidats.

 

Postulons que c’est là la fonction réelle de ce texte : mettre en avant des points très généraux, suffisamment peu développés pour ne fâcher personne, et « collant » suffisamment aux candidats concurrents pour créer un effet bonnet blanc et blanc bonnet. A quelle fin ? C’est cette fois la forme de la déclaration de candidature qui donne quelques clés.

 

C’est ici qu’il faut revisionner la vidéo. Martine Aubry, différence notoire tant avec Ségolène Royal qu’avec François Hollande, apparaît seule, face au public (invisible) et à la caméra. Elle parle devant un drapeau français et un drapeau européen – nul signe distinctif du Parti socialiste, qui n’est que brièvement évoqué pour rappeler le « travail » effectué à sa tête. Plus étonnant encore, le terme « primaires » n’apparaît nulle part, la première secrétaire déclarant directement sa candidature « à l’élection présidentielle ». Toute cette mise en scène crie le même mot : présidentialisation. Martine Aubry pose déjà en présidente, ou en candidate investie par le parti socialiste pour concourir dans la manche finale face à l’UMP. Une « présidente qui préside » et ne gouverne pas, donc aussi qui ne s’occupe que des grandes orientations : CQFD. La désignation préalable au sein du PS, et par conséquent les candidatures concurrentes, sont purement effacées. Après tout, qu’ont-ils, les uns et les autres, à opposer à ces valeurs et à ces droits qui vont jusqu’à reprendre leurs propres mots ? Que peuvent-ils avoir contre le « grand projet du changement que nous avons préparé tous ensemble » ? « Ensemble », « rassemblement », autres termes clés de ce texte, qui renvoie sur les autres candidatures le poids et le risque de la division et du narcissisme de la petite différence. L’intervention lilloise martèle, elle, l’évidence de la légitimité, évidence également soulignée par la mise en scène préalable de ralliements et d’appels émanant de tous les bords du parti.

 

La conclusion s’impose d’elle-même : l’ex-candidat favori de l’opinion (DSK) peut bien être hors-jeu, la primaire de confirmation lui a survécu, s’appuyant non plus sur une légitimité sondagière et de compétence, mais sur une légitimité institutionnelle et d’appareil. Si nous partageons tous les mêmes valeurs, pourquoi ne pas investir la première d’entre nous ? Elle qui s’est si bien émancipée de son rôle de première secrétaire, qu’elle en oublie même d’inviter les Français à participer en nombre aux primaires, mais affirme déjà vouloir les « rassembler » jusqu’aux écologistes et aux « humanistes » – cet euphémisme pour parler des centristes ?

 

Alors que la droite aime à persifler qu’elle est une femme du passé, Martine Aubry nous a le temps d’un discours projeté dans un futur si loin, si proche – celui du lendemain des primaires. Confusion un peu hâtive entre désir et réalité, ou amorce d’une mécanique implacable ? Réponse dans les prochaines semaines.

 

Romain Pigenel

Martine Aubry, le fond, la forme

Dieu qu’Internet est cruel. A peine lancée, la page annonciatrice du site de campagne de Martine Aubry a généré un buzz parmi les internautes, mais probablement pas celui espéré : sur la sellette, le logo de la première secrétaire, dont la ressemblance marquée avec – au choix – l’emblème de Pepsi, celui des jouets Action Man, ou encore Barack Obama, Carrefour ou Korean Airways, a fait les joies d’un média dont le second degré et la culture du détournement sont des caractéristiques fondamentales.

Certes, comme dirait Jack Lang, il n’y a pas mort d’homme. On parle de plaisanteries sur Twitter et sur Facebook, sur une partie de la communication d’une candidate à peine déclarée, et qui aura donc amplement le temps d’apporter des correctifs à des détails de ce type. On peut légitimement souhaiter et espérer, en outre, que les primaires se fassent sur autre chose que sur des comparaisons de logos. Enfin et surtout, ces considérations échappent probablement aux millions de Français qui n’ont même pas encore commencé à s’intéresser à la présidentielle, et a fortiori aux micro-aléas des primaires socialistes. Certes.

 

Pour autant, on ne peut pas dire que ce « micro-aléa » ne soit absolument pas signifiant.

 

Première chose, le trouble suscité. Il n’y a pas de raison de suspecter une hostilité ou une ironie a priori à l’égard de la candidature de Martine Aubry. C’est donc que le choix du logo n’est pas bon, et pour plusieurs raisons qui apparaissent assez clairement dans les réactions : sa trop grande proximité avec des emblèmes de marques très connues et identifiées, et pas franchement proches du socialisme (Pepsi) ; son schéma de couleurs, et la police d’écriture retenue (probablement voulue cool et moderne), qui évoquent des références inappropriées (les Etats-Unis, un blason de super-héros …) ; enfin, et cela englobe tout, un décalage avec l’image perçue de Martine Aubry, qui, au regard des qualificatifs qu’on lui attribue d’habitude (l’Angela Merkel française), penche plus du côté du sérieux et d’un certain classicisme que de la flamboyance de Captain America. Peut-être est-ce le premier signe d’une tentative de faire évoluer cette image. Mais c’est probablement un mouvement trop brutal, et d’autant plus exacerbé qu’il est muet (le logo est apparu avant la prise de parole de la candidate). Si on ajoute à cela le côté onomatopéique des initiales (MA), qui, comme le remarquait Romain Blachier sur son blog, vont encore dans une autre direction (quelque chose de maternel), on obtient au bout du compte un visuel tiré à hue et à dia entre des connotations inattendues et au moins en partie inappropriées, voire contradictoires.

 

Deuxième chose, ce que cela traduit, ou laisse penser, de la méthode de travail qui a conduit à l’élaboration de ce logo. « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface », dit-on. En l’occurrence, je vois dans ce choix la trace d’un fonctionnement trop artisanal, trop amateur, pour une candidature et un moment de cette importance. Si ce MA avait été testé auparavant auprès de ceux à qui il est destiné, les internautes donc (et ce d’autant plus qu’il semble avoir été pensé pour s’insérer sur des photos de profil Facebook ou Twitter), ces réactions spontanées auraient été sans aucun doute prévues, et je pense qu’un autre logo aurait vu le jour. On peut donc à l’inverse supposer qu’un élément de communication aussi important, pour une candidate qui prétend (et c’est tout à son honneur) se positionner sur le créneau des nouvelles technologies, a été élaboré avec une certaine légèreté, et sans vraiment réfléchir à sa réception.

 

Tout cela n’est pas spécialement rassurant, surtout quand on se dit que la bataille de 2012 sera extrêmement dure sur le plan d’Internet et de la communication. Trop souvent, à gauche (confere, par exemple, les lunettes d’Eva Joly) ces questions donnent le sentiment d’être traitées par-dessus la jambe, ou sans s’en donner les moyens et les compétences nécessaires. C’est d’autant plus regrettable que les moyens financiers, justement, ne sont pas tout. Je disais plus haut que tester le logo de Martine Aubry auprès d’internautes aurait pu éviter quelques déconvenues ; plus largement, il est évident que les partis et les candidats font trop peu appel aux ressources militantes et/ou artistiques en ce domaine, y compris pour ce qui est de la création. On se rappelle du portrait de Barack Obama par l’artiste Shepard Fairey, qui est entré dans l’histoire. Pourquoi le PS ou d’autres partis n’ont jamais songé à lancer des concours de création autour de leurs logos ? Pourquoi s’en remettre in fine à de la (mauvaise) communication institutionnelle, qui de toute manière fonctionne de moins en moins auprès d’électeurs de plus en plus avisés et exigeants ?

 

Une question que tous les candidats feraient bien de méditer dans les prochaines semaines.

 

P.S. A l’occasion du discours de lancement de la candidature ce matin, une correction a visiblement été apportée in extremis au logo, qui porte désormais les mentions supplémentaires « Martine Aubry » et « Présidente 2012 », et voit son bleu légèrement éclairci et “des-américanisé”. Résultat visuellement trop chargé et peu lisible, qui confirme les considérations précédentes.

 

Romain Pigenel

Blogueurs au kilo

Je l’avais vu sans le voir, et c’est Coralie Delaume qui m’en a souligné le caractère singulier. Sur l’annexe participative du NouvelObs, « Le Plus », les articles sont introduits par leur temps de lecture estimé. « Temps de lecture : x minutes ». L’indication n’est pas anecdotique, ni marginale. Elle ouvre chaque billet, juste après le titre et le chapeau, dans une police d’écriture d’un orange pétant qui vous saute sans ménagement aux yeux. Une indication qui a d’autant plus d’importance qu’elle est finalement un des seuls éléments de présentation de l’article : sur Le Plus, point de rubriques ou de thématisation quelconque, juste un flux d’articles continu, identifiés par une photo et la qualité de leur auteur. On aura donc le choix entre la prose de la « chercheuse au CNRS », celle de « l’ingénieur en nutrition » ou encore du « passionné de sport et de cyclisme ». Simple et efficace : une demi-livre de lecture participativo-bloguesque, vendue au prix du temps de cerveau disponible du lecteur, et du sociotype de l’auteur.

Après tout, pourquoi pas ? Dans notre ère d’hyperinformation et d’hommes pressés (pulvérisons les portes ouvertes), time is money, plus que jamais. Sans doute. Mais l’importance accordée à ce chronométrage gêne malgré tout. Le web a bien d’autres unités de mesure ou de comparaison un peu plus intéressantes, comme le nombre de lectures, de commentaires ou de reprises sur Twitter et Facebook, unités de mesure qui, avec de très grosses pincettes, peuvent être grossièrement corrélées à l’intérêt du texte qu’elles accompagnent. Avec l’estimation de temps de lecture, on passe à autre chose : on se débarrasse des derniers oripeaux de jugement qualitatif pour embrasser le gros quantitatif qui tache, le dur, le tatoué. Qu’importe l’ivresse, pourvu qu’on ait le flacon !

 

Et si ce qui pourrait passer à première vue pour une bizarrerie, ou une commodité un peu curieuse, révélait la vérité de l’objet médiatique que l’on nous propose ? Ce minutage dit beaucoup de choses, quand on y songe. Il postule que le temps passé à lire est pour le lecteur un critère déterminant, indépendamment de l’intérêt, de la nouveauté, de l’apport, de la densité, etc. Il postule que ce qui valait au départ pour quelques publications bien particulières – les journaux gratuits du métro notamment, que l’on doit pouvoir lire le temps d’un voyage – devient peu à peu une règle d’or tacite pour toute la presse. Avec ce genre d’arrière-pensée : l’honnête homme/femme du XXIème siècle, bombardé d’informations, n’a que quelques cases de mémoire et de temps disponibles pour ingurgiter sa dose de news quotidienne. On va donc les lui remplir, ces cases, de façon efficace, à ras-bord, avec une couche d’originalité ou de subjectivité (la touche blog, rappelons le slogan du Plus, « L’info peut surprendre ») pour faire passer la piqûre et distancer la concurrence. Il faut bien vous nourrir ; mais à la place d’un sandwich triangle SNCF, que diriez-vous de cet authentique sandwich libanais au pain pita, qui pourrait vous surprendre ? Ne vous inquiétez pas, vous ne mettrez pas plus de temps à le manger ni à le digérer, la charge calorique sera sensiblement identique, de même que le prix. Aussitôt ingéré, ce morceau d’info sera redigéré en un tweet qui, on l’espère, sera repris à son tour. Et ainsi tourne la grande chaîne de l’info low cost. Boulimie informationnelle du aussitôt lu, aussitôt jeté, sur un écran de smartphone ou un coin de tablette. Comme il est écrit en bas de la page du flux de l’annexe du NouvelObs : « j’en veux + ». Plus, oui, mais de quoi ? Plus tout court. +.

 

On raterait probablement un aspect essentiel de la chose si l’on ne comprenait pas que ce minutage s’adresse aussi, si ce n’est d’abord, aux auteurs (contributeurs, observateurs, journalistes, blogueurs, on ne sait plus très bien comment dire). Ce néon orange, au frontispice de leur prose, leur dit ceci : tu te crois peut-être unique, mais tu n’es jamais qu’un fournisseur de minutes de lecture pour nous. Une minute vaut une minute. Si tu n’es pas content, si tu souhaites être payé ou plus payé parce que, après tout, tout travail mérite salaire, tu peux toujours t’en aller, la porte du cyberespace est grande ouverte. Que croyais-tu ? Tu n’es qu’un maillon sympathique dans l’info 2.0, un stipendiaire d’autant plus agréable qu’il n’est pas stipendié, et ne réclame ni pige ni contrat d’aucune sorte. Nous te troquons tes quelques minutes d’exposition médiatique contre ton talent, qui n’est pas nul, si si, regarde, puisqu’on te publie ! Mais ne mélange pas les genres, hein. Ne te crois pas l’égal de nos vrais journalistes, qui, eux, tu l’auras remarqué, ne subissent pas la loi de la petite horloge au début de leurs papiers. Et à tout prendre, ne te fatigue pas trop. Si on vous minute, c’est pour valoriser les articles rapides à lire, tu l’auras compris. On imagine mal un lecteur du Plus, même s’il aime bien pouvoir être surpris, se dire « oh cool, un article de 1H30 à lire » ! Tires-en les conclusions qui s’imposent.

 

Le minutage pousse à l’uniformisation, et probablement à la scoopisation. Une « info », un angle, un buzz, et basta. Ironie de l’histoire, les blogueurs libres, c’est à dire qui publient de manière autonome sur leurs blogs, sont souvent les premiers à s’imposer comme une règle d’airain le fait d’être court. C’est même un grand classique des articles de conseils de blogage, ceux où l’on explique doctement qu’il faut faire des paragraphes bien lisibles, avec du gras, des intertitres, et des questions en conclusion pour associer le lecteur. Tout cela est plein de bon sens ; comme on le sait, les propos perdent souvent en profondeur ce qu’ils gagnent en longueur, et personne n’a envie de s’infliger des pensum interminables en times 8 demi-interligne. Mais inversement, comment imaginer la création, l’innovation, l’émergence d’une nouveauté à même de susciter l’intérêt, sans jouer un peu avec ces codes et ces carcans ? Respecter son lecteur, c’est aussi savoir, quand cela est utile, le brusquer, le prendre à rebrousse-poil, lui imposer une lecture un peu plus ardue s’il peut, au bout du compte, en tirer un intérêt particulier. Voire – horresco referens ! – lui faire perdre un peu de temps dans l’immédiat. Lui faire prendre le temps, tout simplement.

 

Ce qui vaut pour un blog individuel vaut également pour la presse professionnelle et ses dépendances participatives. Probablement le recrutement de hordes de contributeurs semi-professionnels, peu ou (en général) pas rétribués, mi-journalistes du quotidien mi-éditorialistes, est-il conçu comme une façon miraculeuse d’augmenter la voilure d’un journal sans en faire exploser les coûts, tout en se donnant une touche moderne et horizontale. Mais ce n’est pas de cette manière que l’on crée de la valeur, et donc de l’attractivité à moyen et long terme. Un titre comme le NouvelObs, avec sa réputation et son histoire, aurait pu essayer d’innover, de concevoir un modèle de publication misant sur la qualité et la mise en valeur de talents individuels, privilégiant le décalage et le temps du recul. Las, c’est d’un ersatz du Post.fr qu’a accouché la mue du site du prestigieux hebdomadaire. Une culture intensive et indifférenciée de blogueurs au kilo, au kilomètre, à l’horodateur. Ou une nouvelle illustration du vieux proverbe : qui peut le plus, peut le moins.

 

Romain Pigenel

Copé collé

C’est désormais chose entendue et publiquement assumée, l’UMP et la majorité ont décidé de concentrer un tir de barrage sur les primaires socialistes, pour miner leur lancement. A première vue, c’est une stratégie sensée : Jean-François Copé et ses amis espèrent à la fois brouiller le message des primaires, en les déplaçant du terrain politique au terrain juridique (sont-elles légales ?), faire peur aux Français, en brandissant la menace du « fichage » (la leçon d’HADOPI a été retenue …), et enfin salir le processus en son ensemble, en réactivant toute une série de doutes sur la capacité du PS à conduire une élection (semi)interne sans fraude ou manipulation. Stratégie sensée, pour laquelle la droite déploie de gros moyens : les prises de parole des ténors UMP se succèdent sur ce thème, les éléments de langage sont martelés, et on nous annonce désormais une distribution de tracts massive. Le général Copé ne mérite-t-il pas ses galons de maréchal ?

Oui, mais.

 

Cette opération anti-PS est d’abord un assez cinglant aveu d’échec dans la maîtrise de l’agenda politique. Celles et ceux qui comme moi, défendaient les primaires en tant qu’instrument de politisation et de cadrage du débat public, peuvent voir aujourd’hui dans l’affolement général de l’UMP une sorte d’hommage du vice à la vertu : avant même d’avoir commencé, et alors même que l’on peut encore avoir des doutes sur la qualité de la confrontation auquel elles donneront lieu, les primaires ont déjà volé l’initiative politique à l’UMP. Il faut dire que la majorité reste sur quelques échecs cuisants en la matière, le débat sur l’Islam n’étant pas le moindre d’entre eux. Même si la partie ne fait que commencer, force est de constater que la droite a perdu, pour le moment, une des principales forces de Sarkozy en 2007 – la capacité à matricer le débat politique, à imposer son rythme et ses thèmes.

 

Mais ce n’est pas tout : le plan anti-primaires du parti présidentiel est en vérité, quand on l’étudie de plus près, complètement absurde.

 

Revenons aux fondamentaux. Toute stratégie peut-être évaluée à partir de quelques questions simples : que vise-t-elle ; qui vise-t-elle ; quels sont ses résultats attendus ? Reprenons l’argumentaire de l’UMP. Il se déploie à deux niveaux : d’abord celui de la légalité ; ensuite celui de l’intimidation et de la mise en garde des Français contre un processus dangereux pour eux. Le premier niveau est extrêmement clair. Il s’agit de prouver que le système inventé par le PS est illégal, anticonstitutionnel. Si cette démonstration fonctionnait, la conséquence directe en serait l’interdiction et l’empêchement des primaires socialistes, et donc une séquence de confusion et de désorganisation au sein du principal parti de gauche – qui serait en outre obligé de désigner son candidat par un congrès interne, avec toutes les dérives et suites chaotiques que l’on peut imaginer.

 

Seulement voilà. Ce premier niveau d’attaque ne fonctionne pas. Cela fait désormais plus de deux mois que l’UMP a annoncé officiellement le début d’une investigation à ce sujet, sans parvenir à soulever de lièvre suffisamment important. La page du site des primaires socialistes consacrée à leur légalité affiche même toute une série de trophées acquis dans cette bataille de tranchée : circulaire du Ministère de l’Intérieur aux préfets, avis de la CNIL, et, affront suprême pour la droite, un sauf-conduit délivré par Jean-Louis Debré au nom du Conseil constitutionnel. Cette première bataille fondamentale – celle de la légalité – semble donc perdue pour l’UMP ; reste le deuxième niveau, celui de l’intimidation. Et c’est à partir de là que la stratégie du parti présidentiel se brouille et entre en eaux troubles, faute d’objectif précis et concret.

 

Car une fois qu’il est établi que les primaires sont légales, le contexte change du tout au tout. Elles ne sont plus un problème national mais une question interne à une fraction de la société, la sphère socialiste, la gauche tout au plus. L’UMP et le gouvernement n’ont donc plus à s’en occuper : d’une part parce qu’on ne voit pas en quoi ils pourraient espérer avoir une quelconque influence politique sur cette partie de la population, d’autre part parce qu’en terme d’images, il n’est pas très avisé de montrer que la première préoccupation d’une majorité n’est pas le bien du pays, mais la guerre contre l’opposition. Qu’est-ce qu’un parti au pouvoir qui utilise son temps et son énergie à se mêler des affaires d’un autre parti, et donc à entraver la démocratie ?

 

N’ayant pas pris cette donne pourtant simple en compte, Copé a mis le doigt dans un engrenage infernal. Il lance une grande campagne pour expliquer que le PS va constituer un fichier de ses sympathisants et donc, en creux, de ses adversaires. Sur qui cette menace et cette peur peuvent-elles fonctionner ? Pas sur les sympathisants de gauche, qui, on l’imagine, se moquent bien d’être identifiés à gauche par un parti de … gauche. Les électeurs de droite sont donc la seule cible restante. Mais une fois la peur instillée dans leur esprit, quelle latitude d’action leur est-il donnée ? Signer des pétitions contre les primaires du PS, s’enchaîner à la porte des bureaux de vote pour en bloquer l’accès ? Dans cette phase de la campagne présidentielle, la préoccupation du PS n’est pas de s’adresser à l’ensemble des Français ou de ne pas déplaire à l’électorat de droite, mais de rassembler son camp autour de la désignation de son candidat. La campagne de l’UMP n’aura donc aucun impact sur les Français concernés par cette phase, si ce n’est peut-être, a contrario, en les mobilisant en défense autour du PS, tant la manœuvre est grossière et agressive.

 

Et ce ne n’est pas tout : non content de n’avoir aucune efficacité au regard des intérêts de l’UMP, ce plan d’attaque pourrait bien servir ceux du PS. D’ici à novembre, le parti socialiste a un seul problème : faire connaître un processus politique original à une population qui pratique de façon croissante l’abstention aux « vrais » scrutins, et convaincre celle-ci de s’y engager. Le principal défaut des primaires est en effet leur nouveauté, le manque de pratique et d’habitude démocratique autour d’elles. Or leur succès sera directement corrélé à leur taux de participation. Justement, en persistant à critiquer chaque détail des primaires, l’UMP permet fort simplement une sorte de « visite du propriétaire » et de démonstration gratuite du fonctionnement de celles-ci au grand public. Je serais curieux de comparer le degré de connaissance par la population française des primaires socialistes avant, et après, l’offensive UMP, qui risque de ne pas avoir d’autre effet que de renforcer la curiosité et l’intérêt … autour du dispositif socialiste.

 

Affoler en vain son électorat et faire, à grands frais, de la publicité pour son principal concurrent : on a connu mieux. Une fois la bataille de l’illégalité perdue, Copé et l’UMP n’avaient en réalité qu’une chose à faire, essayer d’étouffer les primaires pour amoindrir au maximum leur effet politique. Ce qui impliquait de se taire à leur sujet, de jouer discrètement leur pourrissement en pariant sur la propension à la division des socialistes, et idéalement de susciter un contre-feu politique conséquent à droite. Soit tout l’inverse de ce qui est actuellement fait, avec une débauche d’énergie et d’espace médiatique étonnante. Finalement, le bâton de maréchal attendra encore pour le général Copé.

 

Romain Pigenel

 

Argumentaire anti-primaires à l’usage de l’UMP

Alors que les primaires socialistes approchent, les ténors de la droite donnent de plus en plus de la voix pour les décrier. Il est très probable que pour le bien des Français (et non faute de bilan à défendre ou de candidat suffisamment populaire, comme le suggèrent quelques esprits chagrins), la principale occupation du militant UMP sera de tirer à vue sur le processus de désignation du candidat PS, véritable danger pour la démocratie. Mais quatre mois à tenir ainsi, c’est long. Surtout quand ses propres chefs n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le sujet. Variae, blog reconnu d’utilité publique, a pensé à lui et propose donc cet argumentaire tout-terrain, qui lui donne les éléments de langage nécessaires, mois par mois et quoi qu’il arrive. Pour répondre pied à pied à la malhonnête propagande solférinienne et ouvrir les yeux à ses concitoyens. Récapitulons.

(1) Pendant la préparation des listes électorales et des bureaux de vote (juin)

 

-         Hypothèse 1 : malgré les obstacles déployés par les préfets et les maires UMP, la France est couverte de bureaux de vote et les listes d’émargement sont prêtes. Réaction : « C’est à une gigantesque opération de fichage politique de tous les Français et de détournement des moyens publics par les socialistes que nous assistons. ».

-         Hypothèse 2 : listes retenues par les préfectures, salles introuvables pour organiser le vote dans les villes de droite … en dehors des grandes villes, il va être difficile de voter. Réaction : « C’est à une gigantesque opération d’apartheid politique que nous assistons, les primaires socialistes seront pour les bobos, pas pour tous les Français. »

 

(2) Au moment des déclarations de candidature (mardi 28 juin – mercredi 13 juillet)

 

-         Hypothèse 1 : les primaires jouent à plein, un nombre important de candidats se déclarent (possiblement Jean Mallot). Réaction : « Encore une fois, les socialistes font étalage de leurs divisions. Ils sont incapables de s’entendre entre eux. A l’UMP, Nicolas Sarkozy est tellement notre chef incontesté que l’idée de se présenter contre lui ne viendrait à PERSONNE ».

-         Hypothèse 2 : les primaires, de confirmation, se résument à un choix entre quelques candidats avec un seul largement en tête dans l’opinion (possiblement Jean Mallot). Réaction : « Encore une fois, les socialistes font étalage de leur hypocrisie. Ils sont incapables d’organiser un vrai choix démocratique entre eux. A l’UMP, nous respectons tellement la démocratie que l’idée d’une candidature de Jean-Louis Borloo ne dérange PERSONNE ».

 

(3) Une fois que l’on sait si d’autres partis de gauche rejoignent les primaires socialistes

 

-         Hypothèse 1 : magie du désir d’unité, des « partis frères » rejoignent la compétition qui devient celle de toute la gauche. Réaction : « Le PS essaie de détourner la constitution en dénaturant le premier tour et en retirant aux électeurs la possibilité de choisir qui ils veulent lors de celui-ci. Et nos condoléances aux cocus de l’affaire, les partis de gauche, qui renforcent l’hégémonie des socialistes sur eux ! »

-         Hypothèse 2 : l’individualisme et la course à la reconnaissance médiatique l’emportent, les primaires se limitent au seul PS. Réaction : « Le PS essaie de détourner l’attention du premier tour mais il se retrouve aussi seul qu’en 2002, il n’a pas pu retirer à ses électeurs la possibilité de choisir une autre candidature lors de celui-ci. Et nos condoléances aux cocus de l’affaire, les militants socialistes, qui se sont fatigués pour rien ! »

 

(4) Pendant l’été (et la canicule)

 

-         Hypothèse 1 : la campagne des primaires bat son plein. Caravanes des plages, blogowar sous clé 3G en montagne, débats enflammés aux quatre coins du pays. Réaction : « Sans aucun respect pour les Français qui espéraient goûter des vacances méritées après une année difficile, les socialistes vont les harceler jusque sur leur lieu de villégiature. Nous les appelons à la décence, par respect pour nos aînés qui subissent de plein fouet les conséquences de la canicule. »

-         Hypothèse 2 : on a beau être l’Obama de la Bresse ou la Zapatera reloaded, il faut bien savoir lever le pied de temps en temps. Petite pause estivale pour les primaires, du coup. Réaction : « Sans aucun respect pour les Français qui commençaient à croire en elles, les socialistes ont déjà interrompu leurs primaires, préférant rejoindre leurs luxueux lieux de villégiature. Nous aurons la décence de ne pas faire remarquer qu’ils doivent une fière chandelle à nos aînés, dont l’hécatombe caniculaire masque dans les médias le flop – prévisible – des primaires ».

 

(5) Pendant les débats (fin septembre, début octobre)

 

-         Hypothèse 1 : les confrontations entre les candidats se déroulent au mieux : respect mutuel, agressivité minimale, bref amour, gloire et débats d’idées. Réaction : « Ce soir nous avons assisté à l’auto-destruction des primaires socialistes : un débat digne de ce nom n’a jamais pu commencer, faute de différences réelles entre les candidats en lice. Alors qu’à l’UMP les idées sont reines, le PS organise un concours de beauté entre candidats de la pensée unique ! »

-         Hypothèse 2 : la canicule estivale a un peu trop échauffé les esprits, du coup les primaires se musclent et les débats se tendent. Réaction : « Ce soir nous avons assisté à l’auto-destruction des primaires socialistes : un débat digne de ce nom n’a jamais pu commencer, faute de respect minimal entre les candidats en lice. Alors qu’à l’UMP l’unité est reine, le PS organise un pugilat entre des candidats qui se détestent ! »

 

(6) Lors du dépouillement des résultats (entre le samedi 8 et le dimanche 16 octobre)

 

-         Hypothèse 1 : 0 contestation, pas d’incident, RAS. Réaction : « Comment peut-on croire que le scrutin socialiste n’a connu aucune irrégularité, quand on connaît leurs antécédents ? Avec cette parodie de vote qui a probablement été arrangé à l’avance, c’est ce soir la démocratie elle-même qui est affaiblie, et le FN qui doit se frotter les mains. »

-         Hypothèse 2 : des centaines de milliers de Français se ruant dans les bureaux de vote, le dispositif prévu est un peu dépassé et des contestations surviennent. Réaction : « Comment pouvait-on penser que le scrutin socialiste ne connaitrait aucune irrégularité, connaissant leurs antécédents ? Avec cette tragi-comédie de vote qui n’a probablement d’équivalent que dans des républiques bananières, c’est ce soir la démocratie elle-même qui est affaiblie, et le FN qui doit se frotter les mains ».

 

Merci qui ?

 

Romain Pigenel

Les objets de la politique (1) : les lunettes rouges à Eva

Ce matin, j’ai eu une révélation. Accrochez-vous. La vie politique française est actuellement contrôlée, secrètement, par les professionnels de santé. La communication politique est sous leur influence. Les indices étaient là, tout autour de nous, il suffisait de rassembler les morceaux du puzzle, et tout pouvait alors s’éclairer. Cette nouvelle manie des partis de couvrir leurs documents de mosaïques de portraits de Français, comme les mutuelles ou les assurances il y a quelques années, en puisant dans des banques d’images quand il le faut ? Le curieux design du logo de campagne d’Arnaud Montebourg, que l’on croirait emprunté à une grande cause nationale autour d’une maladie (« AM – Association Montebourg, faites un don pour que la recherche avance, faites un don pour qu’ils vivent ») ?

Et que dire enfin de cette coalition silencieuse qui, de Laurent Joffrin à Eva Joly, semble s’être passée le mot pour importer les méthodes publicitaires des marchands de lunettes dans le débat public ?

Les lunettes ont déjà été un argument de vente, à dire vrai.  Il y a quelques années, il était de bon ton pour certains animateurs de télévision, contestés, disons, sur l’intérêt de leurs émissions, de s’afficher avec des fines lunettes d’intellectuel afin de gagner quelques points de QI apparent, si ce n’est d’audimat. Mais un pas a désormais été franchi. La paire de lunettes ne se porte plus l’air de rien. Elle s’affiche, elle se touche, elle se tient d’une main qui entreprend de la baisser ou de la remonter sur le nez, comme sur une affiche de chez Lissac ou de chez (on est fou, on est fou d’) Afflelou.

A l’avant-garde de ce mouvement – à tout seigneur tout honneur – on trouve donc les lunettes rouges d’Eva Joly. Cette peu discrète monture, qui doit provoquer de sourds élans de jalousie chez Jean-Pierre Coffe, est devenue en peu de temps l’emblème revendiqué de la campagne de la juge venue du froid. On connaissait les candidats qui s’effacent derrière leur programme (Lutte Ouvrière style). On connaissait les programmes qui s’effacent derrière leur candidat (Nicolas Sarkozy style). Les lunettes métonymiques d’Eva Joly introduisent une nouvelle ère politique : les candidats, et les programmes, qui s’effacent derrière un gimmick visuel, voire un fétiche, que l’on peut brandir, s’approprier, s’échanger pour montrer que l’on fait campagne. Militants, ne faites plus de la réclame pour des idées ou même pour un homme (ou une femme). Faites la promotion d’une attitude, d’un geste cool (ou pas). Devenez le candidat. C’est un peu le message de cet étrange clip de campagne (qui pourra toujours resservir pour Optic2000 en cas de non-désignation), qui pousse le minimalisme idéologique dans ses ultimes retranchements :

Superbes perspectives que celles offertes par cette vidéo muette – dont tous les candidats feraient bien de s’inspirer. Nicolas Sarkozy pourrait choisir comme logo de campagne un .gif représentant une silhouette animée de brusques mouvements d’épaules et de tics faciaux. Et faire enregistrer un lipdub où des militants UMP, l’air un peu coincé, essaieraient d’imiter son déhanché mécanique, à faire pâlir un breakdancer. Ségolène Royal pourrait commercialiser un appareil dentaire permettant de reproduire son magnétique sourire jocondesque. Les inconditionnels de François Hollande pourraient enfiler une gaine permettant d’imiter (pas d’égaler, n’exagérons pas non plus) sa taille de guêpe. Les démondialisateurs proches d’Arnaud Montebourg pourraient se coiffer d’une moumoute gonflante, enfin, gonflée, pour rappeler son auguste crinière. L’épure politique à son paroxysme : une image matraquée, une campagne résumée. Et dans le cas d’Eva, une couleur, rouge, qui épargne bien des longs discours pour expliquer que l’on est de gauche. Que demande le peuple ?

En attendant, des congrès de sémiologues se pencheront sans doute bientôt sur le sens du geste lunettier, dont on a un très bel exemple à la fin du clip rappelé plus haut, quand Joly chausse ses binocles avec force haussements de sourcils équivoques. Quelle est la vérité des lunettes rouges ? Vers quoi font-elles signe ? Est-ce la version moderne de quelque rituel mystico-orgiaque, enfilez-moi et vous y verrez plus clair ? Est-ce un geste d’intimité et de confiance – entre nous, je peux baisser ma garder, baisser mes lunettes avant de les relever un coup, histoire d’établir un contact visuel, de se toucher de l’œil ? Est-ce un geste d’humilité et de modestie, venant rappeler que finalement, celles et ceux qui briguent l’Elysée ne voient pas beaucoup plus clair dans le chaos contemporain que les citoyens lambda ?

 

Je me permettrai de conclure par une suggestion amicale à la peut-être future candidate écologiste. Pour un prochain clip de campagne, illustrez la transparence qui vous est chère en remettant en scène les mêmes militants, mais cette fois nus, ou mieux en écorché, avec vue imprenable sur les viscères frétillantes et les organes palpitants. Je n’y vois pas très clair mais je n’ai rien à cacher, ça aurait de l’allure comme slogan, non ?

 

Romain Pigenel

 

Le catalogue complet des objets de la politique, bientôt disponible ici.

Les rites de la politique (4) : le manifeste-qui-pose-des-conditions

Le déroulement de la précampagne présidentielle est absolument satisfaisant : il permet à Variae de mener à bien son entreprise anthropologique de clarification des us et coutumes politiques, à destination des honnêtes hommes (et femmes) qui les observent sans toujours les comprendre. Louons Pierre Moscovici, digne épigone dskien, de nous donner aujourd’hui l’occasion de nous pencher sur un des exercices idéologiques les plus périlleux qui soit : la rédaction d’un manifeste-qui-pose-des-conditions, parfois familièrement baptisé ultimatum, et dont le téméraire « L’audace d’innover », rédigé par l’ex-lieutenant de DSK, est un parfait exemple.

D’où part l’envie d’écrire un tel texte ? Du refus de voir une phase de choix politique, en l’occurrence celle des primaires socialistes, se « réduire à des enjeux de personne », à des « calculs politiciens », bref au « narcissisme des petites différences ». Il va donc s’agir a contrario de créer de la grosse différence, de produire un texte qui « se veut comme un point de repère et un ensemble d’exigences » pour « structurer le débat ». Bref, signer tel le Z de Zorro un coup de tonnerre politique qui se démarque du projet socialiste, et qui force ensuite tout un chacun, du plus petit militant au plus grand cacique, à se définir par rapport à lui. Comment faire ?

 

Première règle d’un tel texte : soigner particulièrement le titre. Autant le dire, la facilité aurait voulu, dans le cas présent, que Pierre Moscovici opte pour un classique « Prudence et conservatisme », voire se laisse aller à un « Pas trop vite, pas trop loin, et sans risque ». Son choix courageux de « L’audace d’innover » annonce au contraire fièrement la couleur : entre les passéistes, les trouillards, et lui, il va falloir choisir.

 

Deuxième règle : commencer par un diagnostic décoiffant et susceptible de bouleverser la vision du monde de ses lecteurs. On apprend ainsi ici qu’il y a eu une « crise du capitalisme » que la droite « a su habilement détourner » pour « détricoter les services publics » ; qu’à cela s’ajoute, plus surprenant encore, une « crise démocratique » avec un « fossé entre citoyens et puissance publique », sans même parler de cette Europe « trop loin des citoyens ». Trop de vérités injustement tues jusqu’alors dans les cénacles socialistes, et qui éclatent enfin au grand jour.

 

Troisième règle : trancher dans le vif, en assumant clairement des positions noir sur blanc, à rebours des compromis fuyants, et quitte à choquer. On réclamera ainsi « Un État modernisé et efficace, qui intègre au cœur même de son action la notion de l’usager et de sa satisfaction et la culture du résultat », pour marquer une frontière nette, suppose-t-on, avec les (nombreux) socialistes qui se tamponnent des « usagers » et des « résultats ». On expliquera que l’on est pour le « désendettement », mais contre les « coupes budgétaires » ; qu’il faut « revenir sur la « réforme » des retraites du gouvernement Fillon », « mais également approfondir notre propre approche » ; bref, que oui, mais que non, sans exclure que oui, et sans oublier que non. On ajoutera qu’il est nécessaire, enfin, d’investir dans les « secteurs d’avenir », rupture fracassante et historique avec tous ceux qui revendiquent farouchement l’investissement dans les secteurs du passé et ne servant plus à rien. Notons d’ailleurs qu’il est fort justement écrit que la gauche devra mettre en place non pas un plan d’investissement, mais « un véritable plan d’investissement », non pas une sécurité sociale professionnelle mais une « véritable sécurité sociale professionnelle », et porter non pas une relance européenne, mais une « véritable relance européenne ». Autant de nuances véritablement lourdes de sens.

 

Quatrième règle : le manifeste-qui-pose-des-conditions se doit de présenter des propositions suffisamment précises et originales pour contraindre véritablement les candidats à se positionner à leur sujet. Le présent texte fourmille de ces pépites. Sur les banlieues ? « Il faudra aussi avoir le courage [l'audace, quoi] de faire des choix et, lorsque ce sera nécessaire, de concentrer les moyens sur ceux qui en ont le plus besoin. ». Sur l’éducation, « cause d’envergure nationale » ? Il ne faudra pas craindre de « créer une école publique moins inégalitaire, plus performante et plus ouverte en s’appuyant sur ceux qui en sont la chair : les enseignants ». On transpire à grosses gouttes. L’innovation et l’audace (l’audace d’innover, en somme) atteignent leur acmé sur la douloureuse et ô combien actuelle question du protectionnisme : la solution ici imaginée est celle de « l’Europe pragmatique et soucieuse de sa compétitivité ». C’est simple : une Europe qui affirme « ouverture » et « internationalisme », sans nuire « aux intérêts fondamentaux de ses citoyens », tout en n’étant pas « plus libre-échangiste, mois protectrice de ses intérêts » que les autres. Bref, une Europe ouverte sans être ouverte, enfin pas moins ni plus que les autres puissances et surtout pas au détriment des Européens mais attention, pas non plus à celui de ses principes. Simple, non ? Je ne m’abaisserai même pas à répondre aux lecteurs taquins, ou de mauvaise foi, qui feindront de ne pas voir la différence avec le projet voté par tous les socialistes, qui préconise de trouver un juste milieu entre « Europe passoire » et « Europe bunker ». Je ne relèverai pas plus quand les esprits chagrins maugréeront que la proposition en matière fiscale – « s’attaquer à l’immense chantier de la fiscalité » via la « réforme (…) portée dans le débat par le travail de Camille Landais, Thomas Piketty et Emmanuel Saez » – n’est pas si clivante et originale, puisque revendiquée jusqu’à Marine Le Pen. Qu’on se le dise : c’est une voie véritablement originale qui est prescrite ici, un point c’est tout.

 

Pour finir, crevons l’abcès. Je sais que certains d’entre vous ont lu ces lignes un sourire sarcastique aux lèvres, faisant fi du débat de fond pour ne se concentrer que sur une idée fixe : au fond, justement, ce texte vaudrait, comme tous les manifestes-qui-posent-des-conditions, moins par son contenu que par sa liste de signatures de « Parlementaires, Présidents de Conseils régionaux et généraux, Maires de villes de plus de 10 000 habitants, Membres du Conseil national ». Au fond ce texte serait à un manifeste ce qu’un préfabriqué est au château de Versailles, une contribution banale produite en pilote automatique, une sorte de « Mosco minute soup » comme me l’a soufflé un odieux blogueur gauchiste. Au fond donc, tout ce texte ne serait qu’un habillage et un prétexte pour un catalogue de soutiens, susceptibles de basculer avec armes et bagages, à la suite de l’auteur, vers un camp ou vers un autre dans la primaire qui vient, et qui serviraient donc de monnaie d’échange dans les futures négociations – par exemple pour Matignon, ou pour la direction du parti socialiste. Les partisans de cette triste interprétation brandiront surement, à l’appui de leur raisonnement, la menace proférée il y a peu par Pierre Moscovici, tel un vulgaire candidat pourquoipasmoi, à destination de François Hollande et Martine Aubry : soit vous passez un accord avec moi d’ici une semaine, soit je me présente aux primaires contre vous.

 

J’espère que le présent billet aura fait toute la lumière sur cette sortie médiatique : il ne s’agit nullement, pour le député du Doubs, de poser un ultimatum dans une logique d’« enjeux de personne », de « calculs politiciens », bref de « narcissisme des petites différences », mais bel et bien de faire peser un « point de repère et un ensemble d’exigences » pour « structurer le débat », avec ce texte véritablement décoiffant et qui fera date – n’en doutons pas. Car comme le dit le proverbe, la fortune sourit aux audacieux.

 

Romain Pigenel

 

Les autres rites de la politique pour les nuls, c’est par ici.

De Wikileaks à DSK : extension du domaine de la dérégulation

Sans peut-être nous en rendre compte, nous avons traversé, ces derniers mois, une série d’événements et de bouleversements qui ensemble font sens et révèlent un changement d’époque, voire de paradigme, dans notre relation à l’information. Révélations à répétition des Wikileaks ; renouveau d’un certain journalisme d’investigation en France via Mediapart, notamment, et ses enregistrements pirates (en dernier lieu celui de la FFF) ; scandale DSK et son onde de choc. Que dessinent ces polémiques par-delà leurs différences ? Que sous l’effet conjoint de profonds changements technologiques (pour faire vite, le poids croissant d’Internet, son effet d’accélérateur sur les échanges d’information, la tribune qu’il ouvre à chaque individu) et culturels (effacement progressif de la barrière public/privé-intime, affirmation de la société du spectacle), l’information, la connaissance, sont très largement dérégulées et comme libéralisées. Le poids et la centralité des émetteurs et détenteurs institutionnels de l’information (par exemple les grands médias ou les gouvernements) sont revus à la baisse ; des nouveaux acteurs avec des moyens considérablement inférieurs (Wikileaks, Mediapart …) sont capables de faire l’actualité et d’imposer leur agenda en contournant les censures traditionnelles ; la culture du secret devient quasiment impossible à pérenniser quand tout individu est en mesure de publier et diffuser de manière autonome ce qu’il sait, sans le soutien des relais médiatiques traditionnels. La fluidité et la rapidité des échanges d’information rend largement inopérants les anciens moyens de contrôle de celle-ci.

On pourrait penser dans un premier temps que ces changements n’opèrent que dans un sens, celui de l’augmentation du pouvoir des citoyens face aux institutions. Il n’en est en fait rien : les prérogatives de l’individu sont tout autant remises en cause. L’idéologie du « tout est publiable » des premiers temps de Wikileaks a permis la diffusion de données purement personnelles et intimes sur des innocents, dans le dossier du procès de Marc Dutroux. « L’affaire » Jessi Slaughter peut sembler à première vue un règlement de compte ridicule entre nerds, mais prouve également la violence des cabales qui peuvent aujourd’hui être lancées contre des personnes dévoilant trop leur vie privée sur les réseaux sociaux. La transparence que l’on exige désormais des « élites » est à l’aune de la mise en scène de notre intimité que nous tolérons sur l’Internet social – et vice versa. Pour résumer, il y a de moins en moins de limites au domaine de l’information publique, et de moins en moins de freins à sa diffusion.

 

Tout récemment, l’affaire DSK a ajouté une couche d’idéologie et de réflexion morale à cette transformation de fond. Plusieurs éditorialistes français comme Jean Quatremer (dans Libération du 6 juin dernier) ou Daniel Schneidermann (dans ses chroniques du moment sur Arrêt sur Image), relayant des critiques étrangères, revendiquent désormais de « lever les tabous » du journalisme, notamment en ce qui concerne « sexe, santé et politique », soit précisément la frontière entre l’intime et le public. Il faudrait passer à l’ère de la transparence. Puisque les politiques se mettent en scène, il faut préventivement tout dire de leur vie privée, argumente Quatremer : révéler que Royal et Hollande sont séparés quand ils apparaissent encore ensemble à l’écran, dire qu’untel fréquente secrètement les boîtes échangistes, etc. Et tant pis, ajoute Schneidermann, si cela produit un « renversement de l’humiliation », qui serait même « salutaire ». Ce serait une bonne façon de rendre coup pour coup à des dirigeants qui conjuguent « mépris des femmes, mépris du peuple, mépris de la presse ».

 

J’ai employé au début de ce billet les termes de libéralisation et de dérégulation pour décrire ce qu’est en train de connaître l’information. J’emploie cette métaphore économique à dessein car elle rend assez bien compte de ce qui se passe sous nos yeux. Les anciens modes de régulation, qu’ils soient légitimes (protection de la vie privée, secret professionnel) ou illégitimes (censure) sont mis dans le même sac et brutalement remis en cause, comme archaïques et inacceptables. Des emballements informationnels et des lynchages-express rappellent les bulles et mouvements d’affolement financiers. La constitution de sites de fuites échappant à tout contrôle démocratique (Wikileaks et ses copies) remplit la même fonction que les paradis fiscaux – on pourrait parler à leur sujet de paradis informationnels. Enfin, les défenseurs de ce nouveau paradigme, entre anarchisme et ultra-libéralisme, utilisent les mêmes arguments que les libéraux durs contre leurs adversaires : il n’y aurait pas d’autre choix qu’entre ce nouveau monde dérégulé (moderne, efficace) et un ordre ancien dépassé, fait de compromissions, conflits d’intérêts, opacité et lourdeurs en tous genres. Comment pourrait-on ne pas être, alors, du côté du nouvel ordre ? Comment ne pas choisir la liberté d’expression totale contre ce vieux monde répugnant du secret (on lira le récent papier de Philippe Guibert en défense de ce dernier) ?

 

Qu’il nous soit permis de trouver cette alternative, qu’on entend nous imposer, un peu caricaturale et simplificatrice, voire carrément biaisée. De même qu’il existe des voies médianes entre Staline et Hayek, il faut trouver – inventer – une régulation de l’information, du public et du privé qui soit adaptée à la nouvelle donne technologique, aux exigences légitimes des citoyens et à la protection des individus, sans tomber dans l’omerta. Ne nous faisons pas d’illusions : le monde merveilleux de la transparence (et du voyeurisme !) ne sera pas plus démocratique et égalitaire que celui que nous vendent les défenseurs de l’ultra-libéralisme économique. Dans une société du rapport de force informationnel de tous contre tous, il y aura de nouveaux oligopoles, de nouvelles oppressions contre les individus, et surtout de nouvelles opacités, fussent-elles plus subtiles et dissimulées. Pour reprendre ces exemples, l’organisation de Wikileaks n’a jamais été un modèle de transparence ; quant à Daniel Schneidermann, on revisionnera avec profit le documentaire que Pierre Carles lui avait consacré il y a quelques années (« Enfin pris ») pour découvrir un envers du décor moins chatoyant. Force est de constater que l’un occupe le devant de la scène quand l’autre (Carles) survit à la marge. Qui surveillera les surveillants ? La question reste posée.

 

Il y a donc une conception régulationniste (j’ose presque dire sociale-démocrate) de l’information à l’ère d’Internet à construire. Ce besoin englobe plus largement la culture en son ensemble, puisque la même problématique peut être posée au sujet de la musique (ni HADOPI, ni démagogie du laisser-faire et du piratage), entre autres. Un item de plus sur la liste de tâches déjà bien fournie de la gauche.

 

Romain Pigenel

 

Talkin’ loud and sayin’ nothing – DSK, Tron, Ferry et les bulles de commentaires

L’affaire DSK et ses répliques sismiques – podologie essonnienne, colportage de rumeurs sur des ministres pédophiles – offrent un intéressant cas d’étude sur le fonctionnement du monde médiatique ou plutôt du monde des commentateurs, des émissions télévisées les plus regardées jusqu’à la blogosphère. Pour commenter, encore faut-il avoir quelque chose à commenter. Or sur l’affaire DSK on ne sait rien. Que savoir d’une situation au sujet de laquelle deux versions radicalement différentes s’affrontent, dans un pays étranger et dans un contexte complexe ? Une situation dont ne nous reviennent que des éléments lacunaires fuités au compte-goutte par la police locale ? Le « mystère » de la chambre du Sofitel aurait dû être, en toute logique, une occasion d’ascèse pour les commentateurs et autres éditocrates, suivant la maxime de Wittgenstein : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence ». Comportement bien entendu quasiment impensable pour une corporation ne vivant et n’existant qu’à travers la pratique du commentaire, et reniflant le fumet ô combien vendeur du sexe et du sordide.

Chacun y alla donc de son petit commentaire, plaquant sur des faits pour l’heure non élucidés toutes sortes d’interprétations sociologiques, politiques, économiques, philosophiques. En ce sens l’affaire DSK est vite devenue un révélateur des obsessions de son époque, et une occasion pour chaque chapelle de faire valoir ce qu’elle avait à dire. Les inévitables Hefez et Tisseron pratiquent l’analyse psychopathologique de la bête de foire DSK. Les féministes pointent du doigt l’animal à terre, et en font le symbole du machisme politique. Certains à gauche veulent voir dans le couple directeur du FMI – femme de chambre noire la métaphore de la domination de classe et de la mondialisation aliénante. D’autres encore, plus moralistes, ressortent leurs pénibles prêches sur la « démesure » et « l’avidité », qui avaient déjà servi à l’époque de la crise financière, et qui essaient à grand peine de peindre l’appétit sexuel de DSK en partie émergée de l’iceberg de la gloutonnerie capitaliste. Le lecteur complètera cette liste bien entendue infinie et en perpétuelle augmentation.

 

Des échafaudages de mots, de réflexions, d’hypothèses, bâtis sur du vide – pour le coup, ces constructions vertigineuses rappellent furieusement les montages financiers qui menèrent au crash de 2008. DSK, Tron, Ferry : autant de bulles de commentaires, de bulles verbales, qui font vivre le peuple des commentateurs comme l’argent de la finance nourrit Madoff et ses semblables. A ce petit jeu, Luc Ferry est bien entendu celui qui se rapproche le plus de l’aigrefin new-yorkais. Emblématique des demi-intellectuels (comme on parle de demi-mondaines) qui hantent la télévision et la presse, il incarne à lui seul (même si d’autres ont déjà sévi, à moindre échelle) la trahison de la fonction du philosophe, abandonnant son rôle de critique rationnel pour embrasser celui de propagateur de rumeurs. Comment exister, faire parler de soi, dans une actualité déjà sordide et grotesque au dernier degré ? Comment faire parler après DSK et Tron, sinon en criant encore plus fort que le bruit déjà là ? Pire que le viol, pire que le fétichisme, la partouze pédophile, dont on n’a aucune preuve mais qui est attestée par des personnes dignes de foi et bien renseignées.

 

Comment une personnalité que l’on ne peut accuser d’être complètement stupide et inconsciente a-t-elle pu se laisser glisser sur la pente d’un crash aussi significatif ? Si ce n’est parce qu’elle s’est retrouvée prise dans une double contrainte parfaitement ingérable – d’un côté, n’avoir aucun élément concret et nouveau à apporter à la polémique, de l’autre, devoir ajouter un commentaire à la bulle pour ne pas disparaître ? D’où les tentatives désespérées (et riches d’enseignement) pour justifier son propos – c’est vrai, car on me l’a dit. La répétition d’un mensonge ou d’une rumeur vaut vérité. Faire exister la bulle finit par être la seule raison d’être de la bulle.

 

Cette inflation du commentaire rencontre une autre tendance forte de notre époque, celle de la transparence. Dans sa chronique du jour, Daniel Schneidermann, s’efforçant pour sa part de justifier le fait d’avoir jeté le nom de Jack Lang en pâture au sujet de la rumeur Ferry, a une étrange explication : « Je pense que nous sommes malades, nous journalistes, et moi le premier, d’avoir trop tû ». Tout doit être dit, que cela soit signifiant ou non. D’un côté, commenter même quand il n’y a rien à commenter ; de l’autre tout révéler sans se soucier des conséquences, car l’idée même d’une connaissance non publicisée est insupportable. Dans cette frénésie gloutonne de paroles, la bulle a encore de beaux jours devant elle.

 

Romain Pigenel

 

Les hommes politiques doivent-ils être vertueux ?

A quand « l’envie de vertu en politique » ? C’est le cri du cœur de Thomas Legrand dans Slate. Partant des récents scandales autour de DSK et Georges Tron, le journaliste récapitule une longue série de déboires moraux de la politique française – affaires de la ville de Paris sous Jacques Chirac, municipalités détournées de l’intérêt général par Boucheron et Balkany, vacances de Longuet et Alliot-Marie dans les dictatures maghrébines … Et le chroniqueur de se désespérer : pourquoi élisons-nous et réélisons-nous des immoraux notoires, quand l’intégrité façon Jospin ne passe pas le premier tour d’une élection présidentielle ? Les récentes affaires hôtelières et podologiques vont-elles produire « l’électrochoc » qui nous fera – enfin ! – choisir la « vertu » lors des prochains scrutins ?

Il y a quelque de chose de tout à fait frappant dans ce billet : à aucun moment Legrand ne s’interroge sur la disparité des situations qu’il évoque, si ce n’est pour l’évacuer d’un trait de plume, en expliquant que l’on voit à chaque fois les ravages du « tout est permis ». Donc, d’une accusation d’agression sexuelle au détournement avéré de moyens publics, il n’y aurait qu’un pas. Soit. En retour, Legrand ne s’interroge pas plus sur la  « vertu républicaine » qu’il appelle de ses vœux chez les politiciens. Est-ce la même vertu qui est en jeu quand on offre des séances de podologie (et plus si affinités) à ses collaboratrices, ou quand on détourne l’argent du contribuable à son intérêt propre ?

 

C’est un des traits caractéristiques du moralisme que de (faire semblant de) croire qu’il n’y a qu’une vertu, évidente, et qui s’applique partout et toujours de la même façon. La vie quotidienne dément pourtant cette croyance. En règle générale, on ne décide pas d’aller chez tel ou tel boulanger en fonction de la façon dont il mène sa vie privée, mais en fonction de ses qualités de boulanger. Ces qualités de boulanger n’échappent pas à un questionnement moral : mais la vertu du boulanger, c’est de faire son travail correctement, de ne pas tenter de voler ses clients, de ne pas mentir sur la qualité ou la composition des produits qu’il fournit, de traiter respectueusement ses employés, etc. Cela étant, sauf à ce que je sois un intime du boulanger en question, je n’ai aucune prise sur la façon dont il agit dans sa vie hors boulangerie. Peut-être est-il un mauvais père, un alcoolique violent et menteur ; mais à moins que ces traits de caractère atteignent un niveau proprement inacceptable et/ou passible de comparution devant les tribunaux, il y a peu de chance que cela interfère dans le choix de fréquenter la boutique d’un bon professionnel.

 

Le même raisonnement peut s’appliquer à la politique. J’imagine que bon nombre de citoyens votent non pas pour une sainte figure dont ils pourront être certains du comportement en toutes circonstances, mais plus modestement pour quelqu’un capable de faire le job. Contrairement à Thomas Legrand, je ne vois pas là le signe d’un retard regrettable sur les normes morales mondiales, mais bien au contraire la preuve d’une maturité et d’un détachement raisonné vis-à-vis de la politique. D’une capacité de faire la distinction entre « vices » publics et « vices » privés. L’homme ou la femme politique ne sont pas, ni n’ont à être, des surhommes / surfemmes toutes catégories : on leur demande d’administrer en fonction de l’intérêt général, et c’est déjà beaucoup s’ils réussissent honorablement en ce domaine. De même, et pour reprendre le cas Jospin, la rigueur et l’honnêteté, personnelles et publiques, réelles ou surjouées, ne comblent pas le déficit de projet politique. Qui s’en plaindra ?

 

On me rétorquera peut-être que la politique est justement ce cas particulier où la barrière entre vertu professionnelle et vertu personnelle s’affaiblit, parce que les élus sont choisis non seulement pour gouverner, mais aussi pour représenter, symboliser leurs électeurs. C’est en partie exact (même si cette notion de représentation est, en ce sens, éminemment discutable) et la faute en est largement imputable au scrutin uninominal dans sa forme la plus paroxystique, à savoir l’élection présidentielle au suffrage universel direct. Tant que les Français éliront leur roi quinquennal, la confusion sera entretenue sur la vertu à rechercher chez les candidats, tant cette élection pousse à la personnalisation, à la mise en spectacle de l’intime et de l’individu. Je pense que la problématique serait tout autre dans une république parlementaire. Mais c’est un autre débat.

 

Admettons que l’on suive quand même Legrand dans son raisonnement et que l’on décide de « choisir nos élus sur des critères de vertu, sans sombrer dans le puritanisme et sans renier notre tradition de respect de la vie privée des personnages publics ». Comment procéder ? Le cas de la vertu professionnelle pourrait sembler facile à régler : si un homme politique a déjà commis des fautes de gestion dans le passé (type Balkany), il ne faut plus voter pour lui. Et pourtant, cela implique de penser que « qui a bu, boira », et d’aller contre l’esprit de la loi, qui fixe des peines d’inéligibilité pour une certaine durée. Concrètement, on refuserait au bout du compte le droit au pardon et la possibilité d’une rédemption. Autant de choix pas forcément évidents qui expliquent, une fois mis en balance avec la qualité politique, pourquoi des individus que l’on pourrait qualifier de peu vertueux (au sens « legrandien » du terme) sont néanmoins (ré)élus. Deuxième cas, celui de la vertu personnelle, intime. Comment la vérifier ? Comment savoir, pour reprendre les exemples de Legrand, si tel ou tel candidat est un satyre risquant à tout moment de déraper vers l’agression sexuelle ? Je ne vois pas comment on peut vérifier cela sans, justement, « renier notre tradition du respect de la vie privée ». Il faudrait imaginer une sorte d’enquête de moralité imposée aux candidats. Ce qui légitimerait d’aller fouiller dans les poubelles et les caniveaux, pour exhumer des preuves – que l’on imagine bien cachées – des vices secrets des prétendants. Avec quelles limites ? Un baiseur frénétique, ou un fétichiste des pieds, présentent-ils nécessairement un risque de dérapage ? Jusqu’où remonter dans une histoire personnelle pour déceler les traces d’une conduite immorale ? Si « qui vole un œuf, vole un bœuf », à partir de quand un œuf est-il significatif ?

 

On ne substitue donc pas facilement la vertu et la morale à la loi. Il faut un cadre légal le plus juste et le plus précis possible (ce qui implique peut-être de revoir les motifs d’inéligibilité et les modalités de cette dernière). Après, il faut, me semble-t-il, reconnaître qu’une élection n’est pas une évaluation mathématique et intégrale de l’ensemble des qualités d’un individu, mais un pari fait par l’électeur, d’abord sur les chances de voir une collectivité bien gérée, ensuite sur les risques de dérapages d’ordre personnel avec des répercussions publiques. Faire de la « vertu », comprise comme une qualité générale, un critère central ne peut que générer des débordements puritains dont on ne voit que trop les conséquences actuellement.

 

Romain Pigenel