Après quelques jours de fonctionnement, le site de Thomas Piketty et de ses co-auteurs sur la « révolution fiscale » connaît un succès remarquable. Ce n’est pas faire injure au trio d’économistes que de supposer que cet engouement n’est pas tant dû au fond de leur propos, largement passé dans le patrimoine commun de la gauche (la nécessité du big bang fiscal, l’explosion des inégalités …) depuis – au moins – la présidentielle de 2007, qu’à l’idée directrice de leur site : un programme proposant à chaque visiteur de calculer combien il paierait effectivement d’impôts avec la réforme présentée dans l’ouvrage, mais également de voir les effets de celle-ci sur tous les niveaux de revenus, et de jouer avec ses paramètres pour comparer avec d’autres réformes possibles. A ce noyau s’ajoutent d’autres fonctions connexes, rendant par exemple possible de situer son patrimoine par rapport à l’ensemble de la population. En quelques clics, ce site permet donc de manière simple et intuitive non seulement de tester les effets concrets d’une proposition politique, de la comparer sans détours avec ce que propose la concurrence, mais également de tester soi-même d’autres configurations possibles.

Cette idée présente plusieurs atouts majeurs. D’abord, soulever le voile d’ignorance entourant une problématique centrale de la prochaine élection présidentielle, la fiscalité. Les débats sur la fiscalité sont généralement difficiles à suivre, mêlant différents niveaux d’explications (effets d’une réforme au niveau global, effets par catégorie sociale, effets pour un individu …), vocabulaire technique et considérations peu intuitives, ou sujettes à une forte subjectivité, comme par exemple la définition de la « richesse ». Un programme tel que celui proposé ici permet de passer outre ces données et étapes complexes pour voir très rapidement, et très concrètement, les résultats d’une proposition. Deuxième atout, la pédagogie. La possibilité de tester différentes réformes évite le sentiment toujours pénible de subir une propagande à sens unique ; ici, on juge sur pièce. Troisième atout, le recentrage sur le citoyen. Malgré tout ce que l’on a pu dire sur les vertus de démocratisation d’Internet, la communication politique et scientifique à destination du grand public reste toujours focalisée sur ses émetteurs. Un parti ou un responsable politique propose une réforme ou des réformes globales, que l’électeur doit de son côté (péniblement) analyser et transposer sur son cas personnel. Ici au contraire, tout part de l’individu, qui se voit annoncer, une fois transmises ses données personnelles, le résultat direct de la réforme pour lui. C’est ce qu’on pourrait appeler une « involution copernicienne » : reconstruire le discours politique sur les citoyens, plutôt que sur les partis se présentant devant eux.
Une approche de ce type permet de résoudre la tension entre complexité des réformes à expliquer, et simplicité des messages politiques à faire passer. Souvenons-nous du débat sur les retraites à l’automne dernier : sur ce sujet déjà ardu (âge légal, nombre d’annuités …), le projet des socialistes était considéré comme équilibré, mais peu lisible. On se souvient des quatre pages denses requises pour son exposition (abrégée !), accompagnées de vidéos certes bien réalisées, mais excédant probablement le temps d’attention disponible pour la plupart des citoyens. Un simulateur tel que celui de Thomas Piketty aurait permis de tout résumer à quelques clics, sans rien renier de la complexité des enjeux et des paramètres. Bien entendu, il ne se substituerait pas à un discours plus politique et idéologique, mais lui viendrait en appui, quand les explications techniques verbales favorisent au contraire la confusion et l’impression d’hermétisme. Il s’agit de passer de la narration (« nous allons faire ceci … comme ça … et cela aura tel et tel effet pour les Français, et donc par conséquent pour vous … ») à la monstration (« voici ce que cela change pour vous »).
On peut sans doute aller plus loin et étendre le principe à des matières moins directement économiques. Pourquoi ne pas concevoir une « mise en boîte » complète d’un programme électoral – en entrant les informations sur notre situation personnelle, nous pourrions recevoir toutes les propositions (et rien que les propositions) nous concernant, avec leur application concrète quand elle est déjà prévue (montants d’allocations, etc.), plutôt que d’avoir à fouiller dans des pages et des pages d’argumentaire ? Autrement dit, une recomposition du projet politique autour de chaque citoyen. Dans un autre ordre d’idées, pourquoi ne pas concevoir des cartes interactives permettant de visualiser à l’échelle du territoire le bilan du gouvernement sortant (fermetures d’hôpitaux, réalité ou non des augmentations de moyens policiers …) et de les comparer avec ce que propose l’opposition ?
La question posée est celle de la présentation des données, trop souvent limitée à un copié-collé de texte brut sur des sites certes clinquants, mais fonctionnant comme de vieux tracts. Le potentiel est illimité et ne dépend finalement que de l’imagination des partis politiques – il est vrai que le passé récent les a montrés plus prompts à suivre la dernière tendance avec un temps de retard, qu’à exploiter de façon inventive Internet et le numérique. Avec un site à la réalisation modeste mais au fonctionnement judicieusement pensé, les auteurs de la Révolution fiscale ouvrent une voie pour 2012 que l’on ferait bien de ne pas ignorer.
Romain Pigenel








Une année sur Variae (2010)
Dernières heures de 2010, et donc le moment où jamais de regarder en arrière, l’année qui vient de s’écouler. Je vous propose une petite sélection raisonnée de billets parus durant les 12 derniers mois sur Variae, et qui résument à la fois certaines grandes tendances de l’année et du débat en ligne.
On a beaucoup parlé sur Variae des signes inquiétants de décomposition du débat politique, qui se sont malheureusement multipliés en 2010. Décomposition des mots, des idées, des organisations, dont témoignait dès janvier l’amplification des phénomènes de mercato politique, voyant des candidats aux régionales changer de parti comme de chemise (La politique est-elle devenue un gigantesque mercato ? ). Ultra-flexibilité partidaire et idéologique incarnée aussi par un Martin Hirsch, grand commis de Sarkozy passé discrètement à Terra Nova pour travailler au programme de la gauche (Martin Hirsch 3.0). A ces logiques de mercenariat répondent celles de partis attrape-tout, comme le NPA avec sa candidate voilée (Quand Besancenot invente la buzzqa, le voile qui fait buzz), et surtout une dégradation de la parole politique. Analogies hyperboliques et insultantes (Madoff à la santé, Sarko à l’Elysée), méthodes dignes de trolls d’Internet (L’UMP ou la parole sinistrée ), usage systématique de références à la Seconde Guerre mondiale (La gauche Godwin), tentatives de copyrighter des expressions (Le mot et la chose) … Un barnum linguistique d’autant plus inquiétant qu’il se fait sur fond de montée du populisme, incarnée notamment par un Jean-Luc Mélenchon se spécialisant dans l’agression verbale (La candidature fromage qui pue, Jean-Luc, vous aimez les chiens ?).
Dégradation du débat politique, et dégradation conjointe de la qualité de la presse et des médias traditionnels. Tapis rouge déroulé pour un BHL botulisé lisant mal ses fiches ou choisissant mal ses collaborateurs (BHL ou l’arbre qui cache la forêt ), délires moralistes sur l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll (Les adorateurs du Dieu-Volcan), interviews politiques transformées en Questions pour un champion (Prix du ticket de métro et nombre de sous-marins – faut-il s’appeler Julien Lepers pour faire du journalisme politique ?), buzz insignifiants (Le Club DSK, autopsie d’une non-information) … Des grands organes de presse qui ne sont pas une contradiction près, fustigeant le capitalisme financier mais faisant de la pub pour le trading (Le trading pour les nuls ), défendant le féminisme mais ne se l’appliquant pas à eux-mêmes (Nouvel Observateur, vieux sexisme ), attaquant leur propre camp pour mieux souligner leur supposée indépendance (Mediapart et les manifestations, ou comment « penser contre soi-même).
Et pourtant, on aurait plus que jamais besoin d’une presse et d’une politique “au niveau” pour répondre aux défis de l’époque. Parmi les grandes questions qui ont agité l’année, les problèmes liés à l’immigration, à la « diversité », au multi-culturalisme et à la laïcité. Durant la campagne des régionales, les attaques de l’UMP contre Ali Soumaré ont démontré combien l’appréhension de la « diversité » en politique reste complexe (Ali Soumaré ou le coup de la Gare du Nord, Les banlieues et le syndrome V/V/V ). Significatif coup d’envoi pour une année agitée, entre polémique sur la polygamie et tentative de rendre la nationalité précaire (« La vie, l’amour, la santé sont précaires », la nationalité aussi ? ), racialisme que l’on peine à dépasser (Noir c’est noir ), foire d’empoigne sur les statistiques ethniques (Sept questions sur les statistiques ethniques, Zemmour, avocat incompris des statistiques ethniques ). La France des cités est-elle réellement acceptée (Équipe de France : race d’Abel, race de Caïn , Faut-il être blanc, barbichu ou président pour jouir du droit à l’insulte, Le rap, grand oublié des médias ) ? Comment adapter la laïcité au troisième millénaire, des polémiques sur le burger halal (Ronald McHalal ) à celles sur les prières publiques (Prières sur la chaussée, politiques à la rue ), surtout quand le pouvoir instrumentalise ces interrogations (Il est plus facile pour un chrétien) ?
Certains voient dans les primaires présidentielles à gauche – ou plus exactement au PS – un bon instrument pour débattre rationnellement de ces problèmes. Il a en tout cas été abondamment question de cette innovation sur Variae, pour en cerner les contours (Les cinq clés des primaires), les conséquences (Les militants, grands oubliés de la rénovation socialiste) et pour suivre le cours tumultueux de leur conception (Amères primaires, Vers des primaires Canada Dry, Les primaires de confirmation ont déjà commencé) ou s’inquiéter de leur résultat programmatique (Quand le PS chante l’international, Projet, avec un P comme patchwork).
Enfin Variae ne serait pas Variae sans ses mises en garde sur l’insécurité et les violences (et leur traitement par la gauche) (Tapie dans l’ombre, l’insécurité , Ce que pourrait faire le PS sur l’insécurité , Sarkozy, dealer de sécurité), sans lamentations sur l’enseignement supérieur (Grandes Écoles, Sarkozy et Pécresse boursicotent …, Pécresse, prépas, entre pragmatisme et pourrissement), sans condamnations morales contre le … moralisme contemporain (Zahia, obscur objet du désir, La morale selon Rama , Ah ça ira … , Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir une femme journaliste ), et sans considérations geek (La gratuité au rabais, Les réseaux sociaux de partis politiques servent-ils à quelque chose, La fin annoncée des Créateurs de possible, excellente nouvelle pour l’UMP), entre défense du web (Qui a peur du grand méchant web ) et inquiétudes sur son devenir (Wikileaks, mini-site mais il fuite le maximum). Mais les obsessions font aussi le blog.
Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une excellente et fructueuse année 2011, et à remercier tous les blogs qui ont dialogué avec Variae cette année :
Partageons mon avis
Section socialiste de l’île de Ré
Au comptoir de la Comète
Un blogue de plus
A perdre la raison
Ségorama
Le blog de Julien Dray
Le Blog de Gabale
LES JOURS ET L’ENNUI DE SEB MUSSET
Partageons nos agapes
Le coucou de Claviers
A toi l’honneur
Raaahaa !
Désirs d’avenir 76
Dominique Haciba Guizien -
Intox2007.info
Carnet de notes de Yann Savidan
La Maison du Faucon
Mon avis t’intéresse
La rénovitude
Les coulisses de Sarkofrance
L’Hérétique
Unhuman
Partageons l’addiction
Trublyonne voit la vie en rouge
Désirs d’Avenir 44
Abadinte
JEAN-MARIE LEBRAUD
Bienvenue sur mon blog politique
Inclassable
Sarkofrance
Marianne2.fr
Lyonnitude(s)
Bah !
De tout et de rien, surtout de rien d’ailleurs
le blog de polluxe
Les Peuples du Soleil
Le grumeau
InternetActu.net
mtislav
Moi, je
le blog du planning stratégique 2.0
Sauvons la recherche
Tête de Quenelle !
Antenne-relais
Regards citoyens
Le Blog d’Henri Audier
In / Out
Philippe Mouricou
Espoir A Gauche Pyrénées-Atlantiques
French Politics
Labadens Blog
Social-libéral, le blog de Marc d’Héré