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Quand des économistes donnent une leçon de communication aux partis politiques

Après quelques jours de fonctionnement, le site de Thomas Piketty et de ses co-auteurs sur la « révolution fiscale » connaît un succès remarquable. Ce n’est pas faire injure au trio d’économistes que de supposer que cet engouement n’est pas tant au fond de leur propos, largement passé dans le patrimoine commun de la gauche (la nécessité du big bang fiscal, l’explosion des inégalités …) depuis – au moins – la présidentielle de 2007, qu’à l’idée directrice de leur site : un programme proposant à chaque visiteur de calculer combien il paierait effectivement d’impôts avec la réforme présentée dans l’ouvrage, mais également de voir les effets de celle-ci sur tous les niveaux de revenus, et de jouer avec ses paramètres pour comparer avec d’autres réformes possibles. A ce noyau s’ajoutent d’autres fonctions connexes, rendant par exemple possible de situer son patrimoine par rapport à l’ensemble de la population. En quelques clics, ce site permet donc de manière simple et intuitive non seulement de tester les effets concrets d’une proposition politique, de la comparer sans détours avec ce que propose la concurrence, mais également de tester soi-même d’autres configurations possibles.

Cette idée présente plusieurs atouts majeurs. D’abord, soulever le voile d’ignorance entourant une problématique centrale de la prochaine élection présidentielle, la fiscalité. Les débats sur la fiscalité sont généralement difficiles à suivre, mêlant différents niveaux d’explications (effets d’une réforme au niveau global, effets par catégorie sociale, effets pour un individu …), vocabulaire technique et considérations peu intuitives, ou sujettes à une forte subjectivité, comme par exemple la définition de la « richesse ». Un programme tel que celui proposé ici permet de passer outre ces données et étapes complexes pour voir très rapidement, et très concrètement, les résultats d’une proposition. Deuxième atout, la pédagogie. La possibilité de tester différentes réformes évite le sentiment toujours pénible de subir une propagande à sens unique ; ici, on juge sur pièce. Troisième atout, le recentrage sur le citoyen. Malgré tout ce que l’on a pu dire sur les vertus de démocratisation d’Internet, la communication politique et scientifique à destination du grand public reste toujours focalisée sur ses émetteurs. Un parti ou un responsable politique propose une réforme ou des réformes globales, que l’électeur doit de son côté (péniblement) analyser et transposer sur son cas personnel. Ici au contraire, tout part de l’individu, qui se voit annoncer, une fois transmises ses données personnelles, le résultat direct de la réforme pour lui. C’est ce qu’on pourrait appeler une « involution copernicienne » : reconstruire le discours politique sur les citoyens, plutôt que sur les partis se présentant devant eux.

Une approche de ce type permet de résoudre la tension entre complexité des réformes à expliquer, et simplicité des messages politiques à faire passer. Souvenons-nous du débat sur les retraites à l’automne dernier : sur ce sujet déjà ardu (âge légal, nombre d’annuités …), le projet des socialistes était considéré comme équilibré, mais peu lisible. On se souvient des quatre pages denses requises pour son exposition (abrégée !), accompagnées de vidéos certes bien réalisées, mais excédant probablement le temps d’attention disponible pour la plupart des citoyens. Un simulateur tel que celui de Thomas Piketty aurait permis de tout résumer à quelques clics, sans rien renier de la complexité des enjeux et des paramètres. Bien entendu, il ne se substituerait pas à un discours plus politique et idéologique, mais lui viendrait en appui, quand les explications techniques verbales favorisent au contraire la confusion et l’impression d’hermétisme. Il s’agit de passer de la narration (« nous allons faire ceci … comme ça … et cela aura tel et tel effet pour les Français, et donc par conséquent pour vous … ») à la monstration (« voici ce que cela change pour vous »).

On peut sans doute aller plus loin et étendre le principe à des matières moins directement économiques. Pourquoi ne pas concevoir une « mise en boîte » complète d’un programme électoral – en entrant les informations sur notre situation personnelle, nous pourrions recevoir toutes les propositions (et rien que les propositions) nous concernant, avec leur application concrète quand elle est déjà prévue (montants d’allocations, etc.), plutôt que d’avoir à fouiller dans des pages et des pages d’argumentaire ? Autrement dit, une recomposition du projet politique autour de chaque citoyen. Dans un autre ordre d’idées, pourquoi ne pas concevoir des cartes interactives permettant de visualiser à l’échelle du territoire le bilan du gouvernement sortant (fermetures d’hôpitaux, réalité ou non des augmentations de moyens policiers …) et de les comparer avec ce que propose l’opposition ?

La question posée est celle de la présentation des données, trop souvent limitée à un copié-collé de texte brut sur des sites certes clinquants, mais fonctionnant comme de vieux tracts. Le potentiel est illimité et ne dépend finalement que de l’imagination des partis politiques – il est vrai que le passé récent les a montrés plus prompts à suivre la dernière tendance avec un temps de retard, qu’à exploiter de façon inventive Internet et le numérique. Avec un site à la réalisation modeste mais au fonctionnement judicieusement pensé, les auteurs de la Révolution fiscale ouvrent une voie pour 2012 que l’on ferait bien de ne pas ignorer.

Romain Pigenel

Célébrez, célébrez, il en restera toujours quelque chose

Louis-Ferdinand Céline n’aura donc eu que quelques heures les honneurs de la liste 2011 des « célébrations nationales ». On apprend sur le site de cette dernière que la délégation qui s’en charge doit « veiller à la commémoration des événements importants de l’histoire nationale ». L’anniversaire de la mort du romancier pamphlétaire, initialement intégré à la liste 2011, en a été retiré par Frédéric Mitterrand suite à la demande de Serge Klarsfeld. Une décision qui questionne le sens de ces « célébrations nationales » soudain mises sous les projecteurs.

Le revirement de Frédéric Mitterrand a été durement qualifié et assimilé à une entrave à la liberté. Je n’emploierai pas, pour ma part, le terme de censure, qui est si galvaudé qu’il ne veut plus dire grand chose, à l’heure où on l’utilise pour dramatiser l’annulation d’une conférence d’une personnalité par ailleurs omniprésente et omni-célébrée. Non, Céline n’est pas censuré, son œuvre étant largement disponible, éditée, étudiée même dans les établissements scolaires et universitaires. On n’interdit à personne de célébrer le cinquantenaire de sa mort. Il n’est pas certain non plus qu’une polémique aurait éclaté si on avait simplement oublié de placer Céline dans cette liste de célébrations à la Prévert, qui propose indifféremment de commémorer la mainmise du Viking Rollon sur la Normandie, la naissance de l’Aiglon et la parution de L’Histoire de la folie de Foucault, tout en plaçant Cioran sur liste d’attente. Non, ce qui produit le malaise ici est le sentiment du flottement, du manque de fermeté dans le choix et ses principes : Céline est d’abord sélectionné par un comité scientifique, qui avait – on l’espère – ses raisons, il est ensuite recalé suite à une plainte faite au nom de victimes de l’idéologie sordide à laquelle il a été mêlé. A-t-il fallu le communiqué de Klarsfeld pour soudain découvrir l’antisémitisme délirant de l’auteur de Bagatelle pour un massacre, ou en prendre la juste mesure ?

Au malaise ressenti contribue également l’ambivalence de la figure de Céline, qui ne se résume en aucun cas à son antisémitisme. Celui-ci est même minoritaire dans une œuvre dominée par un roman antérieur à la l’occupation de la France, et limitant ses excès à des pamphlets aujourd’hui indisponibles, conformément à la volonté de leur auteur. C’est une des différences avec le personnage de Pétain convoqué par Serge Klarsfeld : Céline n’est pas connu pour ses méfaits (essentiellement livresques), mais en dépit de ceux-ci. En même temps, il peut sembler artificiel et hypocrite de vouloir omettre cette partie de sa vie et de sa personnalité. D’abord parce qu’il est des accidents de parcours ou des choix contestables qui prennent une ampleur tout spéciale dans un contexte particulier – et dans cette catégorie entre sans aucun doute le fait d’être antisémite, et collaborateur, dans la France occupée des années 40. Relativiser l’antisémitisme de Céline en le comparant à celui de Voltaire, comme on a pu le lire, n’a pas grand sens ; celui des Lumières n’a pas engendré de génocide à grande échelle. En outre, il y aurait quelque chose de factice et de malhonnête à vouloir choisir dans le personnage ce qui nous plait ou nous arrange. Si l’on considère Céline digne d’intérêt, alors il faut le prendre entier et complexe ; sinon, on tombe dans une reconstruction hagiographique.

Mais ce risque d’embellissement de la réalité n’est-il pas propre à toute entreprise de « célébration » ? Il faut lire la préface et l’avant-propos de la liste des commémorations nationales, qui ont déclenché l’ire de Klarsfeld. « Il n’est pas facile mais il est passionnant d’établir une liste des individus dignes d’être célébrés ; c’est-à-dire de ceux dont la vie, l’œuvre, la conduite morale, les valeurs qu’ils symbolisent sont, aujourd’hui, reconnues comme remarquables. », explique ainsi Alain Corbin. Quant à Frédéric Mitterrand, faisant part de son souhait d’un recueil se diversifiant « en commémorant les heures sombres comme en solennisant les dates fastes », il voit dans ces pages, dans son style inimitable, « une histoire de France propre à charmer nos imaginations et nos esprits contemporains, propre à flatter, stimuler ou interroger les héritiers que nous sommes, de nature enfin à inventer ce que pourraient être nos lendemains ». Au bout du compte, pour Alain Corbin, « C’est là une façon de révéler, de proposer à l’admiration des jeunes générations des hommes et des femmes qui ont construit l’histoire nationale ». Il y a une grande différence entre la « commémoration des événements importants » de notre pays et l’objectif de « porter à l’admiration » des jeunes – éternels irresponsables ayant besoin de modèles et d’être « stimulés », c’est bien connu – des personnages édifiants. Et on comprend mieux la colère de Serge Klarsfeld. Important, oui, Céline l’est sans aucun doute pour son œuvre. Mais admirable ? Céline n’a rien d’une image pieuse, et allie comme tout être humain (dont les autres personnalités commémorées, même si c’est moins visible) des aspects sombres et lumineux, moraux et immoraux. Est-on prêt à considérer de la sorte, de façon adulte et critique, les grands noms de notre histoire, ou faut-il chercher à tout prix à en faire les incarnations de vertus républicaines, au chausse-pied s’il le faut, et les rejeter dans l’oubli si cela est finalement impossible ? La République a-t-elle besoin de se constituer une mythologie de saints laïques et de héros emmarbrés dans la reconnaissance nationale, pour exemplifier ce qu’elle devrait être ? Ou peut-elle, doit-elle porter un regard plus distancié sur son passé ?

La pratique n’est pas nouvelle, mais elle a (re)pris une dimension toute particulière depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy et ses tentatives non seulement de figer et de réifier l’identité nationale, mais aussi d’instrumentaliser à sens unique des personnages historiques – on se souvient de sa tentative d’imposer la célébration de l’exécution de Guy Môquet à tous les lycéens. Il faudrait au bout du compte construire un récit national manichéen, avec des bons et des gentils, des génies et des « salauds », comme l’a déclaré Bertrand Delanoë à propos de Céline, et en tout état de cause une version tranchée de notre histoire, sans regard critique ni place pour la nuance. Les uns louent le génie littéraire, les autres conspuent le salaud, tous participent de la même logique. Dans une telle perspective, on peut comprendre que l’on hésite à sanctifier Céline, aussi importante que soit son œuvre pour notre littérature. A l’inverse, si la commémoration valide seulement l’importance de personnalités dans l’histoire de notre pays, et invite à la réflexion sur leur sens, elle n’a pas à tourner nécessairement en hommage, célébration ou organisation de l’admiration. Des personnalités complexes y ont alors toute leur place et Céline plus d’intérêt qu’Henri Troyat. L’histoire n’est pas la morale : j’attends plus de la République qu’elle forme des citoyens capables de sens critique et de formuler un libre jugement, que des catéchumènes béats de la glorieuse histoire républicaine, si tant est que cela puisse encore exister. C’est la meilleure façon d’éviter le double piège de la « repentance » masochiste et de l’oubli honteux qui, n’en déplaise à Serge Klarsfeld, est encore le plus court chemin vers la réitération d’horreurs passées.

C’est un tort de vouloir pousser Céline avec la poussière sous le tapis, comme de chercher à arrondir, justifier, compartimenter ou nier ses aspects les plus odieux. L’auteur mérite d’être inscrit de manière critique au patrimoine national ; nous ne sommes pas contraints à une nécessaire alternative entre magnifier et cacher. Alors que l’on voit des romans réécrits pour en expurger le mot « nègre », l’enjeu est plus que jamais de montrer la réalité telle qu’elle est, plutôt que de s’acharner à la rendre acceptable ou idéale.

Romain Pigenel

Marine Le Pen et le Petit Chaperon Rouge

Depuis le début de la montée en puissance médiatique et politique de Marine Le Pen, un argument revient souvent à son sujet : elle ne serait qu’une vitrine, rajeunie, blondie, féminisée, modernisée certes, mais vitrine – trompeuse – quand même, pour un vieux parti raciste et xénophobe, inchangé. Dans le passage de témoin entre le père et la fille, il faudrait pointer la persistance du nom plutôt que le changement de prénom. Toute tentative de donner un sens à ce changement, de prendre au sérieux le discours, cohérent, déployé par la nouvelle patronne du FN serait au mieux inutile, au pire une façon de donner du crédit à ce parti ; il n’y aurait qu’une extrême-droite française, la même depuis toujours, qui ne prendrait des voix qu’à la droite et qui se résumerait, ultimement, aux saillies révisionnistes et aux slogans-choc (immigrés = chômage, etc.) de son fondateur – saillies et slogans que sa fille ne repousserait qu’à grand peine et qui, comme le naturel, reviendraient facilement au galop.

Cette vision des choses, reconnaissons-le, facilite considérablement le travail de lutte contre le FN : il suffirait, si on la suit, de commencer chaque intervention s’y rapportant par un rappel solennel, expliquant que nous ne sommes pas dupes, que derrières les oripeaux rajeunis se cache toujours le même parti, faisant fond sur l’appel à la haine et sur des valeurs profondément opposées à la République. Comme une sorte de rappel au cordon sanitaire : oui, peut-être que ce nouveau visage du FN est plus souriant, mais ne vous y trompez pas, c’est le sourire du loup du Petit Chaperon Rouge ! Sous les draps de la grand-mère alitée, les mâchoires du prédateur. Tout le reste ne serait qu’écume médiatique et rhétorique, ou un effet d’optique dû à la lepénisation de la droite sarkozyste. Le FN ne changerait pas, ce serait à la rigueur la droite qui change dans sa direction, et il serait urgent de ne rien … changer aux discours qu’on lui oppose.

Ce leitmotiv souligne en vérité fort bien, a contrario, la complexité de la situation. Dans sa marche vers la tête du FN, Marine Le Pen a pris un certain nombre de tournants ébranlant le schéma traditionnel de la confrontation entre son parti et le reste du champ politique. Sa propre personnalité n’est pas le moindre de ces tournants ; d’un homme du siècle passé, à la langue raffinée et aux rituelles allusions antisémites et racistes, on est passé à une femme gouailleuse faisant tout pour paraître de son temps. Mais les idées ne sont pas en reste. A côté de la réaffirmation de grands classiques « maison » comme la préférence nationale ou l’anti-immigrationnisme, surgissent des axes forts plus surprenants : rupture affichée avec les tendances ultra du Front, défense des homosexuels, plaidoyer pour la laïcité, la protection sociale, les services publics (dont bancaire !), l’État et même la République, autant de lances rompues avec la vieille formation de son père. Philippe Cohen souligne, dans son compte-rendu du discours d’investiture de l’héritière, combien celui-ci a pris à rebrousse-poil jusqu’à l’assemblée qui l’avait faite reine.

On pourrait encore, néanmoins, voir dans cette gêne de l’appareil la confirmation du jugement rappelé plus haut. En admettant même que Marine Le Pen ait réellement projeté et entamé de déplacer l’axe politique du FN, ne restera-t-elle pas fixée sur place par un appareil de cadres, et de militants, qui eux n’ont pas changé ? On pourrait au bout du compte résumer ainsi l’alternative que l’on nous présente souvent : soit tout cela n’est que de la communication pour couvrir un plan caché resté identique aux objectifs de Jean-Marie Le Pen (« on vous vend du social, on vous fera du nazisme ») ; soit il y a une forme de sincérité à ce mouvement de normalisation/dédiabolisation du FN façon Marine, mais il ne résistera pas à l’épreuve des faits et à l’inertie du parti. Dans les deux cas, il y aurait une même formule magique à mettre en œuvre contre le FN : dénoncer, encore et toujours, le retour de la bête immonde, fût-elle aux mille visages, et sans répondre au détail de son propos.

Et si les choses étaient un peu plus compliquées ? Nul ne peut savoir ce que pensent au fond d’eux-mêmes Marine Le Pen et ses proches, et à la rigueur, peu importe. Dans le domaine public, les discours valent actes. Pour ce qui est donc du discours, on lira avec profit une interview récemment accordée par la nouvelle présidente à Causeur pour mesurer l’ampleur du changement, changement qui sera probablement matérialisé lors de la mise à jour du programme du parti d’extrême-droite (qui pour le moment demeure encore à l’état de 2007). La surface médiatique de la fille de son père ayant régulièrement tendance à s’étendre, on peut raisonnablement inférer que ses propos seront entendus par un nombre croissant de Français, et que le décalage entre un discours anti-FN classique de « diabolisation » (tel que résumé ci-dessus) et la nouvelle image incarnée par Marine Le Pen finira par ôter une bonne part de sa crédibilité au premier. L’embellie sondagière de la future candidate à la présidentielle, même si elle doit être prise avec les précautions d’usage, n’est probablement pas étrangère à cela. D’une part, on ne peut pas empêcher des électeurs de croire à ce qu’ils entendent : d’autre part et en retour, l’arrivée de nouveaux électeurs, et à plus forte raison de nouveaux électeurs attirés par le FN « new look », pourrait bien contribuer à faire basculer celui-ci du côté du national-populisme prôné par sa nouvelle présidente, et à la conforter dans son mouvement. Il n’y a pas de raison objective de penser que les partis soient condamnés à rester inscrits dans des cases pré-définies de toute éternité, dans lesquelles on les ferait entrer de force s’il le faut pour les besoins de l’analyse et du commentaire. Il serait d’ailleurs intéressant de comparer ce qui va se passer au FN avec la démarche similaire – toutes choses égales par ailleurs – de François Bayrou en 2007. A l’époque, la transition d’un discours de centre-droit à un discours « d’extrême-centrisme », assumé comme également compatible avec la gauche, avait indéniablement attiré de nouveaux militants et élus issus de la gauche dans l’UDF-MoDem naissant. Mouvement difficile à quantifier, mais constaté je crois par beaucoup de militants de gauche dans leur entourage, et qui n’était probablement pas pour rien dans la tentative ultérieure de rapprochement franc avec le PS et les Verts lors des colloques du Rassemblement de Vincent Peillon. Le FN aura-t-il un destin comparable vis-à-vis de l’UMP ?

En cas de succès électoral, il me semble donc que le FN peut être saisi par une dynamique de transformation qui porte voire dépasse les intentions initiales de Marine Le Pen. A cela s’ajoute le fait que l’héritière Le Pen, si elle ne pose pas de « bonnes questions » comme le disait Laurent Fabius, pointe néanmoins un certain nombre de terrains sensibles et délaissés (ou peu clairement abordés) par ses adversaires comme la laïcité, le multi-culturalisme, le protectionnisme (voir là encore l’éclairante interview dans Causeur) – l’avance qu’elle y acquiert ainsi peut même donner l’impression qu’elle a vu juste avant tout le monde, comme lorsque le porte-parole du PS finit par la suivre dans ses condamnations, dans l’affaire Frédéric Mitterrand comme dans celle des prières de rue. Dans de telles circonstances, le seul discours de cordon sanitaire a-t-il encore un sens ? Ne devient-il même pas le meilleur allié du FN, quand il conduit les autres partis, dans le cas des prières sur la chaussée, à condamner le FN avant de s’interroger publiquement sur la pratique en question ? On peut craindre que petit à petit, l’argument du Petit Chaperon Rouge – derrière le sourire de mère-grand, les crocs du loup – non seulement ne soit plus du tout audible et en prise avec la réalité, mais qu’il en vienne même à desservir ceux qui le portent, en les rendant suspects de ne rien avoir à dire sur les questions abordées. Crier au loup, comme un signe de faiblesse.

Si l’on veut sincèrement et efficacement combattre le Front National, il faut le faire tel qu’il est et non tel qu’on aimerait qu’il soit. Cela nécessite de lui répondre point par point, notamment sur sa défense du modèle social français et du protectionnisme (où il marque des points à gauche), mais aussi sur tous les sujets culturels et de société où les grands partis paraissent bien mal à l’aise. C’est d’autant plus une nécessité que le ras-le-bol grandissant des Français envers les formations politiques classiques, et le brouillage des lignes idéologiques, fait qu’aujourd’hui moins que jamais les partis ne sont propriétaires de leur électorat.

Romain Pigenel

Les primaires socialistes peuvent-elles être truquées ?

Un spectre hante le socialisme : celui du trucage de ses primaires fraichement planifiées. On ne pense pas ici à l’éventualité d’un vote frauduleux, c’est-à-dire entaché d’irrégularités, mais à la crainte du piratage du scrutin par des éléments extérieurs, venus d’autres partis pour faire pencher la balance dans un mauvais sens – candidat « trop à droite », incompétent, incapable de rassembler les voix de son propre camp au premier tour de la présidentielle, etc.

Ce risque est envisageable du fait de la conception même des primaires ouvertes. Il suffira, pour se prononcer sur le candidat socialiste à la présidentielle, d’être inscrit sur les listes électorales, de payer une contribution modique et de signer une charte d’engagement sur le soutien au candidat désigné du PS. La modicité du droit d’entrée, tout comme la nature « seulement » morale de l’engagement écrit, ne sont évidemment pas de nature à décourager des esprits malveillants de venir fausser le vote – voire une initiative de sabotage méthodiquement organisée par un parti concurrent. Si donc cette hypothèse ne peut être écartée sur le papier, comment pourrait-elle se vérifier dans les faits ?

On peut imaginer deux cas de figure. D’un côté, l’action sciemment malveillante ; de l’autre, la participation sincère d’un électeur dont les idées ne cadrent pas avec le cœur programmatique et idéologique du PS. Le premier cas de figure peut quant à lui se réaliser de deux façons : soit l’action individuelle d’un électeur (de gauche non socialiste, ou de droite), soit l’organisation machiavélique d’une opération de sabotage par un autre parti. Le sabotage individuel requiert en vérité beaucoup d’efforts (trouver un bureau de vote, s’y déplacer, faire la queue, payer …), et il est peu probable qu’un nombre significatif d’électeurs aient la volonté et les moyens de s’y prêter – surtout quand on connaît l’abstention tendancielle, et le déficit de militantisme politique, dans notre pays. Le sabotage par un autre parti est en vérité encore plus complexe à mettre en œuvre. Il requiert, pour être efficace, une forte mobilisation, qui ne manquerait pas de faire du bruit et de donner lieu à un scandale retentissant, dans un monde de réseaux sociaux et d’information virale où les secrets sont de plus en plus durs à garder. Sans parler de l’argent à trouver, et à distribuer, pour payer la participation de militants que l’on imagine mal se prêter à ce jeu, sur commande, à leurs frais. Dans un cas comme dans l’autre, enfin, se pose la question du degré de mobilisation à atteindre pour réellement peser sur le vote. On évoque souvent au PS l’objectif de un million de participants à cette primaire. Admettons que la mobilisation soit en demi-teinte et que seuls 500 000 Français se déplacent. Pour peser sur 20% du résultat – ce qui est encore peu, vu les « poids lourds » en lice (DSK, Aubry, Royal …) qui risquent de monopoliser les suffrages – il faudrait déplacer 100 000 personnes, ce qui est considérable compte tenu des effectifs limités de nos différents partis. Qui peut imaginer l’UMP parvenir à mobiliser tous ses adhérents dans une opération de ce genre pour un, voire deux tours de vote ? Ce serait déjà un tour de force pour de véritables partis de masse ; c’est quasiment mission impossible pour les partis français tels qu’ils sont.

Et encore ne dit-on rien de la nature du vote à mettre en œuvre pour saboter efficacement la primaire. Problème qui rejoint celui, signalé plus tôt, d’électeurs sincères, mais hétérodoxes, venant prendre part au scrutin. Comment réellement affaiblir le PS ? Lui faire désigner un candidat « trop à droite », ou « trop à gauche » ? Le moyen le plus sûr d’handicaper le premier parti de gauche serait de faire élire un individu complètement inepte ou incapable, comme cela s’est peut-être vu aux États-Unis. Mais cela n’est tout simplement pas possible dans la situation présente. Le fait est que l’on ne part pas dans le vide et que l’on sait grosso modo quelles seront les candidatures susceptibles de « peser » quelque chose dans ce scrutin, parce qu’elles disposent d’une base médiatique ou partisane suffisante (sans même parler du nombre minimal de parrainages à réunir pour avoir le droit de se présenter). Exit l’hypothèse du candidat-gag venu de nulle part ; reste donc la possibilité éventuelle de tordre politiquement le scrutin, dans un sens mettant le candidat désigné en décalage avec la base électorale du PS. C’est en gros l’hypothèse du candidat trop à gauche qui ferait perdre au PS ses électeurs modérés, ou du candidat trop à droite qui ferait, lui, fuir l’aile gauche du parti. Mais là encore, est-ce si simple ? Le rejet de Sarkozy, et le manque de candidatures crédibles de centre-droit, pourraient bien conduire des électeurs de droite modérée à voter pour un candidat socialiste droitisé. Réciproquement, un effet « vote utile » pourrait pousser des électeurs à la gauche de la gauche, mais refroidis par les accents bordeline d’un Mélenchon, à soutenir un candidat socialiste gauchisé. Si on ajoute à cela la confusion idéologique générale, et le nombre de sujets civilisationnels qui clivent même au cœur de chaque camp (laïcité, temps de travail, croissance …), il apparaît fort hasardeux de concevoir des stratégies de vote faisant accoucher à coup sûr les primaires d’un candidat condamné à échouer – surtout que ce candidat, une fois désigné, sera bien obligé de se recentrer dans le parti pour réunir celui-ci derrière lui (il y sera également contraint, jusqu’à un certain niveau, par le projet socialiste voté au préalable). Sans même évoquer le cas d’éventuels électeurs extérieurs au PS (voire à la gauche), venant participer à la désignation de son candidat dans une démarche honnête, et lui apportant ensuite leur vote initialement inespéré lors du vrai scrutin ! Bref, toutes les stratégies envisageables relèvent plus du tâtonnement d’apprenti-sorcier que de la martingale infaillible.

Ce fantasme de primaires hackées repose donc sur une perception très abstraite et simplifiée des choses. Et si tant est qu’une opération machiavélique puisse être réellement mise en place par un parti adverse, il faut quand même souligner qu’elle ne serait pas infiniment plus difficile à concevoir dans un système de désignation par les seuls militants : en quoi serait-il impossible de pirater un tel système en y infiltrant, en amont, de faux adhérents payant dûment leur cotisation ? Les primaires ne créent donc pas un nouveau risque : elles accroissent, tout au plus, des failles existantes.

La crainte du détournement des primaires se nourrit surtout, à mon sens, des questions qu’elles posent aux partis politiques – et au PS en l’occurrence – quant à leur rapport au dehors (leurs sympathisants, leur camp politique élargi, la société). Si personne ne croit plus vraiment au vieux parti d’avant-garde homogène et hermétique aux aléas de l’opinion extérieure, le rôle des militants et l’identité idéologique collective, dans la nouvelle configuration induite par le développement des primaires, restent effectivement à penser.

Romain Pigenel



Valls, les primaires et le parti

Manuel Valls est-il un traitre, un incurable égo-centré, un imbécile, ou toute combinaison de ces qualificatifs ? C’est la question qui a été abondamment posée durant cette semaine de rentrée, ouverte par la sortie du député-maire d’Evry sur le « déverrouillage » des 35H. La polémique, violente, s’est faite à sens unique contre ce dernier, la gauche le conspuant, une partie de la droite félicitant ironiquement ce « socialiste moderne » contrastant avec son parti « archaïque ». Ces échanges auront au moins eu le mérite d’amorcer le débat sur le temps de travail, et d’occasionner des sondages clarifiant l’attachement des Français aux 35H. Mais ils ont occulté une question essentielle : les primaires, et tout ce qu’elles impliquent, sont-elles solubles dans le fonctionnement régulier du parti socialiste ?

La plupart des réactions à la sortie de l’élu essonnien, et notamment celles des autres responsables socialistes, l’ont interprétée comme une simple tentative de faire un coup médiatique, un buzz. Même si l’on souscrit à cette lecture, on ne peut ignorer le paradoxe que recouvre cette condamnation. Les primaires ont été validées et défendues au sein du PS au nom des avantages qu’elles sont censées présenter : permettre l’émergence de nouvelles candidatures (Arnaud Montebourg convoque régulièrement l’exemple, en partie fantasmé, de Barack Obama), permettre le débat, associer un grand nombre de citoyens. Si on met de côté un instant la dimension éminemment provocatrice des propos de Manuel Valls – provocateurs car s’en prenant à une des réalisations les plus emblématiques, mais aussi les plus discutées, du PS – on peut aussi voir sa rentrée médiatique comme une mise en œuvre très appliquée de ce « cahier des charges » des primaires. Associer un grand nombre de citoyens ? Même si les Français hostiles aux 35H sont minoritaires dans le pays (et particulièrement à gauche), on peut toujours penser qu’une candidature Valls peut permettre de les capter, puis de les amener progressivement à soutenir le ou la candidat(e) socialiste qui sortira vainqueur des primaires. Permettre le débat ? Même si cela s’est fait dans des conditions que l’on aurait souhaitées plus cordiales et plus favorables, force est de constater que cela faisait longtemps que l’on n’avait pas autant parlé de temps de travail, de compétitivité et de politique salariale – et que cela change des considérations récurrentes, notamment dans la presse, sur les grandes manoeuvres stratégiques entre candidats socialistes, et sur le retour de DSK. Permettre à de nouveaux candidats d’émerger ? Manuel Valls peut être compté au nombre de ceux que l’on a coutume d’appeler les « petits candidats » ; partant de loin, dans les sondages comme dans le parti, il ne peut exister ou advenir qu’en commençant sa campagne très tôt et en se démarquant des candidatures, petites et grosses, existantes ou supposées. C’est donc la mécanique même de ces primaires qui pousse à des opérations comme ses déclarations aux micros d’Europe 1 puis de RTL ; ce qui n’est pas forcément négatif en soi, puisque sans cela la désignation du candidat socialiste se réduirait en fait à un choix à la « tête du client ». Il est d’ailleurs permis de penser que si les mots de Valls avaient été présentés de cette façon, notamment par Benoit Hamon, et non pas dramatisés, la polémique aurait fait pschitt, ou aurait donné lieu à des échanges plus sereins. Mais assume-t-on vraiment les primaires et ce qu’elles impliquent ?

La question de la discipline de parti, de la « ligne » ou du « droit chemin », pour reprendre les mots du porte-parole du PS, est évidemment posée. On peut considérer que les textes des quatre conventions de 2010 font office de référence programmatique pour le PS ; celui sur le nouveau modèle de développement défend bien les 35H, quoique que non sans ambigüités (La gauche de gouvernement a apporté des avancées économiques, sociales ou sociétales majeures – par exemple, entre 1997 et 2002, les créations d’emplois, les 35 heures, la CMU, la parité et le PACS […] Nous reviendrons sur les dispositifs ayant dégradé les 35 heures et sur la remise en cause du repos dominical). Mais quel est, au juste, le statut de ces textes ? D’abord présentés comme le projet en bonne et due forme du PS, ils ont ensuite été requalifiés, au moment de la controversée convention sur l’égalité réelle, en « boite à idées » dans laquelle une ultime convention – au printemps prochain – viendrait remettre de l’ordre et des priorités. Les primaires ayant lieu après ce travail de réflexion, quelles marges personnelles restera-t-il aux candidats pour avancer leurs propres idées ? S’il ne s’agit que d’une boite à outils tant que la convention terminale n’a pas eu lieu, on ne peut reprocher à Manuel Valls de défendre des idées hétérodoxes, fussent-elles marginales et erronées. Dans le cas contraire, on se demande bien comment les candidats vont pouvoir se différencier entre eux, si ce n’est sur des éléments superficiels et, en dernier recours, sur leur personnalité. Etait-ce vraiment ce que l’on avait en tête avec ces primaires ? Et n’aurait-il pas été plus logique, finalement, de laisser le soin de trancher et de hiérarchiser le résultat des conventions thématiques à chaque candidat ?

Le calendrier interne de la désignation du candidat socialiste est également en cause. Le choix a été fait d’un calendrier tardif, débutant à l’été prochain, pour permettre un éventuel retour de DSK. C’est une décision compréhensible tant il serait absurde, pour le PS et pour la gauche, d’éliminer sur tapis vert un des candidats semblant actuellement les plus à même de battre Nicolas Sarkozy. Mais elle crée de facto une sorte d’insécurité juridique sur toute la période séparant les prémisses de la primaire du début officiel de celle-ci. Plusieurs déclarations de candidature « sauvages » ont déjà eu lieu, à commencer par celle, particulièrement significative, de Ségolène Royal. Que se passe-t-il entre ce coup d’envoi officieux et juin prochain ? Peut-on empêcher les candidats déclarés, et les moins bien placés d’entre eux, de faire campagne ? Ou alors de faire certains actes de campagne ? Il aurait fallu mettre en place une charte éthique sans attendre le coup d’envoi officiel de la désignation ; faute de cela, les actions de « piraterie » ne peuvent que se multiplier, et on ne voit pas très bien sur quelle base, autre que l’indignation générale, les condamner. Et qu’aurait-on dit, ou que dira-t-on, si Valls ou un(e) autre (avait) fait une déclaration également contraire aux textes votés, mais moins polémique ?

On pourrait encore souligner d’autres questions ouvertes, comme celle sur les limites (au sens frontières idéologiques) de la gauche et du PS. Suffit-il de ne pas souscrire à un seul marqueur socialiste – en l’occurrence les 35H – pour mériter l’exclusion du parti, comme certains l’ont demandé à l’encontre de Manuel Valls ? Au juste, quelles sont les idées permises, et les idées interdites, dans le cadre du débat sur le projet présidentiel et les primaires ? Y a-t-il des mesures intrinsèquement de droite ou de gauche, ou est-ce leur insertion dans un programme d’ensemble qui les détermine ?

Plus généralement, on a le sentiment d’une tension non résolue entre deux logiques, celle du parti fort et structurant, fondé sur un programme défendu par son premier secrétaire (qui en devient alors le candidat naturel), et celle du parti moins contraignant et plus ouvert, regroupant des tendances et des contradictions qui ne se résolvent vraiment qu’au moment du choix du candidat pour l’élection présidentielle. Faute de choisir clairement entre les deux modèles, ou de construire un compromis réfléchi entre les deux, les sorties de route comme celle de cette semaine risquent de se répéter et de tracer un chemin bien chaotique jusqu’à l’automne prochain.

Romain Pigenel

Les mots de la politique (2) : « Indignez-vous ! »

La deuxième décennie du troisième millénaire s’ouvrit en France sur un parfum de révolte. Dans les librairies s’arrachaient comme des petits pains les exemplaires d’un livret au titre énergique – Indignez-vous ! – et si la progression des ventes s’était faite, dans un premier temps, dans une certaine discrétion, il n’avait pas fallu longtemps pour que les médias s’emparent du phénomène de librairie, pour s’étonner de son succès et souvent l’encenser, contribuant ainsi par effet boule de neige à accroître encore le nombre d’acquéreurs de l’ouvrage. Nul honnête homme de gauche ne pouvait se tenir à l’écart de la déferlante ; de partout lui remontaient d’amicales pressions pour se joindre au mouvement, appuyées par des récits enthousiastes ; untel avait acheté 10 exemplaires d’un coup, un autre était parvenu à le faire lire à tel ou tel membre de sa famille pourtant absolument rétif à la politique ; c’était une lecture qui faisait un bien fou, une véritable leçon d’engagement pour les nouvelles générations.

On finissait donc par se pencher sur l’opuscule. Une fois franchie la couverture et son injonction sans doute bienveillante, mais vaguement menaçante, la curiosité laissait place à la perplexité. Il était d’abord question du glorieux temps de la Résistance unie derrière De Gaulle, et des principes généreux qu’elle avait portés en France, se fondant sur « l’indignation » ; puis venait un lamento sur notre société, où l’argent n’a jamais été « si grand, insolent, égoïste » qu’actuellement ; quelques brèves considérations sur Sartre, Hegel, et le sens de l’histoire ; puis encore un listing de raisons de s’indigner (droits de l’homme, pauvreté, Palestine) ; et un final sur la non-violence, la nécessité d’une « insurrection pacifique » (comme en Palestine), et une référence au nazisme sans laquelle la boucle n’aurait pas été bouclée.

On restait donc sur sa faim, et même légèrement agacé de l’injonction qui revenait comme une litanie page après page : les jeunes, « indignez-vous », regardez bien autour de vous, vous trouverez une raison de vous indigner, si, si, regardez mieux, je vais vous aider, tenez, les sans-papiers ou la Palestine ! Comme si les Français – et les jeunes en particulier – avaient perdu la capacité de s’indigner, comme s’ils ne luttaient pas déjà tous les jours dans une vie de moins en moins facile, comme si les mouvements du CPE, par exemple, ou des retraites n’avaient pas eu lieu, provoquant même l’admiration de la gauche dans d’autres pays plus inertes.

La perplexité était d’autant plus grande sur ce subit mot d’ordre qui enflammait la France, qu’à bien y réfléchir, l’indignation avait rarement été aussi grande et permanente dans le pays ; on était déjà dans la société de l’indignation, et c’est même peut-être ce qui expliquait le succès de l’ouvrage. La classe politique en son ensemble s’était violemment indignée lors de la crise financière, Nicolas Sarkozy lui-même s’était indigné contre le capitalisme lors de son fameux discours de Toulon, Marine Le Pen s’indignait des Musulmans priant dans la rue, Brice Hortefeux s’indignait des Roms attaquant les gendarmes, provoquant à son tour l’indignation générale, on s’indignait contre les maladies génétiques lors du Téléthon, qui lui-même entrainait l’indignation de Pierre Bergé, et tout récemment enfin, la communauté internationale s’indignait de la victoire auto-proclamée de Laurent Bagbo en Côte d’Ivoire, lui et ses soutiens s’indignant pour leur part de l’ingérence des puissances étrangères dans leur pays. Bref, d’indignation on ne manquait pas, et y compris, pour revenir au sujet du livre, contre Nicolas Sarkozy, président habitué des gouffres sondagiers, et ce qu’il représentait. L’époque croulait sous les indignations, et on avait le sentiment que c’était le manque de débouchés rationnels, de solutions, de perspectives claires à ces indignations qui était patent et problématique. Et que faute de les trouver, l’indignation risquait de se retourner en aigreur, et finalement en laisser-faire, puis en indifférence. Cette indifférence justement condamnée par Hessel.

Probablement ce diagnostic était-il partagé par bon nombre de commentateurs, qui pouvaient du reste trouver d’autres explications au succès d’Indignez-vous : le prix modique de la brochure, sa couverture percutante, son auteur – pour le coup, la dignité même, c’était un peu comme si tout le respect dû au grand âge, et toute l’horreur de la Seconde Guerre mondiale pesaient sur vous quand vous le lisiez – et surtout son faible nombre de pages – enfin un livre politique que l’on peut terminer. C’était un peu l’équivalent bobo du prix littéraire à bandeau rouge que l’on offre à Noël en tant que valeur sûre, quand on n’a pas d’autre idée. D’ailleurs la réserve et le bon sens trouvaient leur chemin dans quelques articles. Mais dans l’immense majorité de la presse, des médias, et même dans le monde politique, on céda à la vague, par suivisme, par opportunisme parfois. Fleurissaient partout des papiers s’étonnant du succès de librairie pour mieux louer une formidable leçon d’humanisme, d’engagement pour la jeunesse, avant de revenir longuement sur la vie de l’auteur, au sujet de la laquelle il y avait effectivement plus à dire et à raconter. On mit l’indignation en boîte, en package, en gimmick, pour la décliner à n’en plus finir : l’Express récapitula les « 5 préceptes » d’indignation de Stéphane Hessel (« 1 – Trouver un motif d’indignation ») ; Le Monde, et même Marianne, ouvrirent leurs colonnes à leurs lecteurs et à des personnalités pour qu’ils présentent leurs « indignations pour 2010 » ; la référence aussi convenue qu’automatique au petit livre devint un passage obligé pour vœux de responsables politiques en mal d’inspiration ; enfin, en point culminant de ce barnum, un Edwy Plenel en quête de buzz fit même enregistrer au vieil homme des « vœux de résistance » et d’indignation, condamnant solennellement la « cupidité », la collusion de l’argent et du pouvoir, et appelant à lire Edgar Morin pour s’en sortir.

Les mauvais esprits ne purent s’empêcher de remarquer que cet engouement général était proportionnel au caractère vague, et au contenu incertain, de l’indignation préconisée par Hessel. Si son livre commençait par dénoncer « le système économique », les exemples d’indignation concrets proposés ensuite aux « jeunes » se concentraient plutôt sur « le traitement fait aux immigrés, aux sans-papiers, aux Roms » et à la « bande de Gaza » ; malgré ses prémisses révolutionnaires, l’indignation hesselienne se cantonnait finalement à de charitables (et fort respectables) questions sociétales ou de libertés publiques, et évitait le cœur du système. Ce n’était sans doute pas un hasard si son propos s’achevait sur un oxymore – l’insurrection pacifique – comme une sorte d’échec de la pensée à concevoir un résultat concret. Étonnamment, quand quelques semaines auparavant une indignation bien réelle contre le scandale bancaire avait failli se concrétiser, suite à la proposition d’un footballeur de vider les comptes en banque, la moquerie et le mépris – teintés de crainte – avaient dominé les réactions et les commentaires. Il est vrai qu’Éric Cantona n’avait pour tout curriculum vitae que sa résistance aux défenses et aux gardiens de but anglais, sans les égards dus à l’âge.

Le doute persistait donc. Et si le succès d’« Indignez-vous ! » avait d’abord été dû au fait que sous des dehors flatteusement radicaux, il ne remettait réellement rien de fondamental en cause, et brossait l’indignation consensuelle dans le sens du poil ?

Romain Pigenel

La politique par les mots c’est ici.

Une année sur Variae (2010)

Dernières heures de 2010, et donc le moment où jamais de regarder en arrière, l’année qui vient de s’écouler. Je vous propose une petite sélection raisonnée de billets parus durant les 12 derniers mois sur Variae, et qui résument à la fois certaines grandes tendances de l’année et du débat en ligne.

On a beaucoup parlé sur Variae des signes inquiétants de décomposition du débat politique, qui se sont malheureusement multipliés en 2010. Décomposition des mots, des idées, des organisations, dont témoignait dès janvier l’amplification des phénomènes de mercato politique, voyant des candidats aux régionales changer de parti comme de chemise (La politique est-elle devenue un gigantesque mercato ? ). Ultra-flexibilité partidaire et idéologique incarnée aussi par un Martin Hirsch, grand commis de Sarkozy passé discrètement à Terra Nova pour travailler au programme de la gauche (Martin Hirsch 3.0). A ces logiques de mercenariat répondent celles de partis attrape-tout, comme le NPA avec sa candidate voilée (Quand Besancenot invente la buzzqa, le voile qui fait buzz), et surtout une dégradation de la parole politique. Analogies hyperboliques et insultantes (Madoff à la santé, Sarko à l’Elysée), méthodes dignes de trolls d’Internet (L’UMP ou la parole sinistrée ), usage systématique de références à la Seconde Guerre mondiale (La gauche Godwin), tentatives de copyrighter des expressions (Le mot et la chose) … Un barnum linguistique d’autant plus inquiétant qu’il se fait sur fond de montée du populisme, incarnée notamment par un Jean-Luc Mélenchon se spécialisant dans l’agression verbale (La candidature fromage qui pue, Jean-Luc, vous aimez les chiens ?).

Dégradation du débat politique, et dégradation conjointe de la qualité de la presse et des médias traditionnels. Tapis rouge déroulé pour un BHL botulisé lisant mal ses fiches ou choisissant mal ses collaborateurs (BHL ou l’arbre qui cache la forêt ), délires moralistes sur l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll (Les adorateurs du Dieu-Volcan), interviews politiques transformées en Questions pour un champion (Prix du ticket de métro et nombre de sous-marins – faut-il s’appeler Julien Lepers pour faire du journalisme politique ?), buzz insignifiants (Le Club DSK, autopsie d’une non-information) … Des grands organes de presse qui ne sont pas une contradiction près, fustigeant le capitalisme financier mais faisant de la pub pour le trading (Le trading pour les nuls ), défendant le féminisme mais ne se l’appliquant pas à eux-mêmes (Nouvel Observateur, vieux sexisme ), attaquant leur propre camp pour mieux souligner leur supposée indépendance (Mediapart et les manifestations, ou comment « penser contre soi-même).

Et pourtant, on aurait plus que jamais besoin d’une presse et d’une politique “au niveau” pour répondre aux défis de l’époque. Parmi les grandes questions qui ont agité l’année, les problèmes liés à l’immigration, à la « diversité », au multi-culturalisme et à la laïcité. Durant la campagne des régionales, les attaques de l’UMP contre Ali Soumaré ont démontré combien l’appréhension de la « diversité » en politique reste complexe (Ali Soumaré ou le coup de la Gare du Nord, Les banlieues et le syndrome V/V/V ). Significatif coup d’envoi pour une année agitée, entre polémique sur la polygamie et tentative de rendre la nationalité précaire (« La vie, l’amour, la santé sont précaires », la nationalité aussi ? ), racialisme que l’on peine à dépasser (Noir c’est noir ), foire d’empoigne sur les statistiques ethniques (Sept questions sur les statistiques ethniques, Zemmour, avocat incompris des statistiques ethniques ). La France des cités est-elle réellement acceptée (Équipe de France : race d’Abel, race de Caïn , Faut-il être blanc, barbichu ou président pour jouir du droit à l’insulte, Le rap, grand oublié des médias ) ? Comment adapter la laïcité au troisième millénaire, des polémiques sur le burger halal (Ronald McHalal ) à celles sur les prières publiques (Prières sur la chaussée, politiques à la rue ), surtout quand le pouvoir instrumentalise ces interrogations (Il est plus facile pour un chrétien) ?

Certains voient dans les primaires présidentielles à gauche – ou plus exactement au PS – un bon instrument pour débattre rationnellement de ces problèmes. Il a en tout cas été abondamment question de cette innovation sur Variae, pour en cerner les contours (Les cinq clés des primaires), les conséquences (Les militants, grands oubliés de la rénovation socialiste) et pour suivre le cours tumultueux de leur conception (Amères primaires, Vers des primaires Canada Dry, Les primaires de confirmation ont déjà commencé) ou s’inquiéter de leur résultat programmatique (Quand le PS chante l’international, Projet, avec un P comme patchwork).

Enfin Variae ne serait pas Variae sans ses mises en garde sur l’insécurité et les violences (et leur traitement par la gauche) (Tapie dans l’ombre, l’insécurité , Ce que pourrait faire le PS sur l’insécurité , Sarkozy, dealer de sécurité), sans lamentations sur l’enseignement supérieur (Grandes Écoles, Sarkozy et Pécresse boursicotent …, Pécresse, prépas, entre pragmatisme et pourrissement), sans condamnations morales contre le … moralisme contemporain (Zahia, obscur objet du désir, La morale selon Rama , Ah ça ira … , Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir une femme journaliste ), et sans considérations geek (La gratuité au rabais, Les réseaux sociaux de partis politiques servent-ils à quelque chose, La fin annoncée des Créateurs de possible, excellente nouvelle pour l’UMP), entre défense du web (Qui a peur du grand méchant web ) et inquiétudes sur son devenir (Wikileaks, mini-site mais il fuite le maximum). Mais les obsessions font aussi le blog.

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une excellente et fructueuse année 2011, et à remercier tous les blogs qui ont dialogué avec Variae cette année :

Partageons mon avis

Section socialiste de l’île de Ré

Au comptoir de la Comète

Un blogue de plus

A perdre la raison

Ségorama

Le blog de Julien Dray

Le Blog de Gabale

LES JOURS ET L’ENNUI DE SEB MUSSET

Partageons nos agapes

Le coucou de Claviers

A toi l’honneur

Raaahaa !

Désirs d’avenir 76

Dominique Haciba Guizien -

Intox2007.info

Carnet de notes de Yann Savidan

La Maison du Faucon

Mon avis t’intéresse

La rénovitude

Les coulisses de Sarkofrance

L’Hérétique

Unhuman

Partageons l’addiction

Trublyonne voit la vie en rouge

Désirs d’Avenir 44

Abadinte

JEAN-MARIE LEBRAUD

Bienvenue sur mon blog politique

Inclassable

Sarkofrance

Marianne2.fr

Lyonnitude(s)

Bah !

De tout et de rien, surtout de rien d’ailleurs

le blog de polluxe

Les Peuples du Soleil

Le grumeau

InternetActu.net

mtislav

Moi, je

le blog du planning stratégique 2.0

Sauvons la recherche

Tête de Quenelle !

Antenne-relais

Regards citoyens

Le Blog d’Henri Audier

In / Out

Philippe Mouricou

Espoir A Gauche Pyrénées-Atlantiques

French Politics

Labadens Blog

Social-libéral, le blog de Marc d’Héré

La « fin annoncée des Créateurs de Possibles », excellente nouvelle pour l’UMP

Il aura fallu une pincée de courage politique, et une bonne dose de volonté de nettoyer l’héritage Bertrand, pour que Jean-François Copé reconnaisse l’échec du réseau social lancé il y a un an en grande pompe par l’UMP. Échouant à attirer les Français ou à avoir un impact notable sur le débat national, les Créateurs de Possibles se sont changés en certitude d’un échec, alimentant l’UMP-bashing désormais régulier sur Internet. Mais il ne faudrait pas qu’ils deviennent l’arbre cachant la forêt du web politique. Quel parti peut aujourd’hui se targuer d’avoir une approche réussie et efficace d’Internet, se traduisant par une capacité d’influence réelle sur un public large ?

Il serait intéressant de faire un bilan raisonné de l’ensemble des initiatives semblables lancées par les partis français à la même époque. Souvenez-vous : l’obamisme triomphant battait encore son plein, avec son cortège de méprises et de myopies hexagonales. Une doxa aux allures de légende dorée baignait alors l’univers politico-médiatique, celle du premier président noir élu grâce à une sorte de Facebook (My Obama), qui lui avait permis de s’auto-financer par des petits dons et de « lever » des masses de sympathisants pour faire sa campagne. Il fallait donc que les partis politiques français fassent de même, pour gagner comme Obama. De ce syllogisme beau comme l’A(tla)ntique éclurent plusieurs réseaux sociaux de partis, selon des modalités différentes (plus centrées sur les sympathisants pour l’UMP, plus centrées sur les militants pour le PS), mais répondant tous à leur manière à cette association aussi évidente que non analysée entre Internet 2.0, modernité et victoire. Hélas, une mauvaise problématisation de départ donne toujours une copie au mieux hasardeuse. De fait, on peut se demander en quelle mesure les responsables de la communication des partis en question eurent vraiment le réflexe de soumettre ces coûteuses initiatives à des questions simples mais néanmoins essentielles – qui veut-on atteindre, comment, avec quel rapport efficacité/coût … – et surtout, pour quoi faire ? Est-ce une fin en soi d’avoir son Facebook personnel ?

Trop souvent on eut le sentiment que le lancement de ces réseaux répondait à un nœud complexe de mauvaises raisons. Le panurgisme – dès lors qu’un parti se dotait de ce vaisseau amiral sur le web, il n’était plus envisageable, dans une logique de course à l’armement, de ne pas avoir le sien. La technophilie béate – c’est Internet 2.0, c’est produit par des agences spécialisées, donc ça ne peut être que bien. L’analogie non maitrisée – c’est comme ça qu’Obama a gagné. Et puis un tropisme très politique, celui consistant à vouloir garder la main sur les individus. Comme je le remarquais en janvier dernier, les réseaux de parti obéissent à un choix très net de tout miser sur l’interne (à l’inverse d’une autre approche possible, consistant à investir les réseaux existants, où évoluent pourtant la majorité des internautes). En faisant ce choix, les partis entendaient probablement décalquer à l’identique leur modus operandi IRL, c’est-à-dire soit gérer leurs troupes existantes (et leur fournir des outils coopératifs), soit recruter des internautes comme on recrute des militants. Dans les deux cas, cette décision (qui se traduisit par des investissements financiers importants) était douteuse et discutable. Premièrement, pour des partis aussi structurés que le PS ou l’UMP, le besoin d’un réseau d’organisation interne est-il primordial ? Deuxièmement, est-il bien réaliste de croire que l’on va soudain s’affranchir des contraintes et préventions du monde réel et que par la seule grâce d’Internet, celles et ceux qui ne franchissaient pas le seuil d’une section locale du parti allaient soudain adhérer massivement à des réseaux directement liés à celui-ci ?

Cette vogue des réseaux sociaux partidaires est une bonne métaphore des problèmes actuels de nos partis politiques, à savoir leurs faibles ancrage et représentativité, voire leur coupure, par rapport à la population. Alors qu’Internet, via la mise en réseau, facilite la communication et l’éclatement des frontières (voire des hiérarchies), les grandes formations politiques demeurent au fond dans une logique égocentrique de captation (de voix, d’individus), sans chercher à comprendre les spécificités du réseau mondial et ce qu’il pourrait réellement leur apporter si elles s’ouvraient un peu à sa logique propre. En général, leur passage sur Internet se limite soit à de l’émission d’information à sens unique, soit à ce qu’on pourrait appeler, par analogie avec le greenwashing, du netwashing : faire du clinquant, du tape-à-l’œil, pour montrer que l’on est à la pointe de la technologie – ce qui se limite dans les faits à suivre la dernière mode, en l’occurrence celle des réseaux sociaux. Au risque – en outre – de rater la prochaine et importante évolution technologique.

Que Copé ait l’honnêteté de reconnaître combien son parti s’est fourvoyé dans ce sens, et incite désormais ses militants à travailler les réseaux existants, est donc en réalité une excellente nouvelle pour l’UMP. Si ce tournant est fermement assumé (et les leçons de l’échec pleinement tirées), la phase actuelle de bashing contre la majorité pourrait bien être le prélude à des jours plus heureux pour la droite en ligne. Qu’est-ce qui fonctionne bien sur Internet ? Les contenus drôles, et/ou intéressants ; les individus capables non pas forcément de produire ces contenus, mais des les sélectionner et les diffuser régulièrement (on parle parfois de curateurs). Il me semble que les partis politiques devraient interroger leur stratégie web à partir de là. Un contenu ne va pas automatiquement se diffuser parce qu’il porte l’estampille d’un grand parti, bien au contraire. De même, un militant en ligne sera d’autant plus efficace et suivi qu’il sera capable de diffuser à la fois les contenus de son parti et d’autres contenus utiles, et également de se montrer critique par rapport aux premiers. Enfin, pour parvenir à parler à une vaste population, tout l’effort doit être mis sur l’extraversion et donc sur l’occupation des réseaux généralistes pré-existants (Facebook, Twitter, Youtube, Dailymotion …), par exemple avec des applications dédiées – tout simplement parce que c’est sur ces réseaux que se trouvent les citoyens à convaincre et à écouter. En ce sens, le temps passé, dans le cas du PS, à débattre ou à diffuser sur la CooPol, réseau fermé et sans fonctionnalité simple de publication sur d’autres réseaux, est objectivement du temps politique perdu dans l’entre-soi. Et que dire du réseau d’Europe Ecologie, dont l’accès semble strictement réservé aux adhérents !

Comment construire des contenus qui vont susciter l’intérêt, et établir des curateurs influents, sur les grands réseaux ? Le chantier est énorme. Un petit tour sur les comptes Youtube de l’UMP ou du PS est fort révélateur : outre le nombre très modeste d’abonnés ou de vues sur les différentes vidéos, c’est la pauvreté de celles-ci qui saute aux yeux – pour l’immense majorité, une litanie de tristes interviews en plan serré, de points-presse, d’extraits d’allocutions, avec quelques tentatives plus originales ça et là, mais limitées à de la propagande ou à des critiques frontales du parti adverse. Tout est tourné vers le parti, et on cherche en vain ce qui pourrait intéresser une plus large audience, comme des vidéos pédagogiques claires sur les grands problèmes actuels (au hasard, la crise de l’euro). C’est pourtant en redonnant foi en leur utilité que les partis politiques pourront redonner envie aux citoyens de les écouter, de les croire, et pourquoi pas de les rejoindre.

Romain Pigenel

Nouvel Observateur, vieux sexisme

Faut-il parler du look des politiques, ou l’ignorer superbement pour se concentrer sur « les idées » et le « débat de fond » ? Sauf à se complaire dans la naïveté ou l’hypocrisie, la réponse est affirmative ; il est évident que l’aspect visuel joue un rôle non négligeable dans la perception d’autrui, selon des modalités qui n’ont rien d’évident dès lors qu’on parle des habits des dirigeants et des élus. Faut-il se couler dans les codes du pouvoir ou dans les usages dominants (et quels sont-ils ?), ou au contraire jouer sur le décalage ; ressembler aux Français (et auxquels ?) ou au contraire être dans la distance par rapport à eux ; quelles interactions entre apparence, posture, voix, idées, parti, etc. Autant de questions extrêmement pertinentes et relevant d’ailleurs plus de la science que du commentaire journalistique. Aussi est-ce avec une circonspection teintée d’inquiétude que l’on découvre dans la dernière livraison du Nouvel Observateur un « palmarès » annuel du « look des politiques », servi par un jury de choc : Gaël Sliman de BVA – la caution scientifique – Anne Boulay de GQ – la caution style – Sébastien Thoen d’Action Discrète – la caution djeune – Caroline Baly de l’agence Image Nouvelle, « spécialisée dans le relooking » – la caution professionnelle ( ?) – et enfin François Bazin en caution Nouvel Obs, « chef du service politique ».

La livraison part d’emblée sur une gêne ou un malentendu. On nous explique en introduction que les vêtements sont désormais des « éléments d’information qui racontent […] où en sont les responsables politiques », avant de justifier l’article par le fait qu’établir un « palmarès » a paru « amusant » à la rédaction. Sérieux, pas sérieux ? Même flou du point de vue de la catégorisation, l’article est classé dans les pages « Obstyles » (« le portail des tendances du nouvelobs.com »), mais traite bien des responsables politiques, de leur parcours, de leurs qualités (on dit ainsi de Najat Belkacem, soutien de Royal, qu’elle n’a « pas forcément choisi le bon cheval »). Le ton est donné : on va parler de politique, mais puisqu’on le fait dans la rubrique mode et en trouvant cela « amusant », on va pouvoir se lâcher, sans rien assumer, et sortir des limites que l’on s’impose encore dans les pages sérieuses de l’hebdomadaire.

Et le moins que l’on puisse dire est que le lecteur n’est pas déçu. Les femmes ? Des salopes, ramenées systématiquement à des considérations sexuelles allusives ou à des commentaires directs sur la beauté pure des unes et des autres, là où leurs collègues masculins sont presque exclusivement interrogés sur l’élégance de leur mise. C’est donc un festival de fantasmes éculés : Rama Yade a un « visage de déesse » (on sent que l’adjectif « noire » a démangé le clavier) et une « plastique » remarquable ; NKM est « délurée » et prouve que l’on peut être « compétente et sexy » (était-ce encore à prouver ?) ; Michèle Alliot-Marie a un côté « dominatrice, fouetteuse » (probablement la seule figure du pouvoir accessible et permise pour une femme), adjectifs qui sont ensuite accolés à NKM (« Elle a un côté Catwoman […] elle le raccompagne en fouetteuse […] en l’écrasant de ses talons »). On disserte sur les « audacieuses et vaporeuses robes de soirée » de Lagarde, sur le côté « vamp sorcière » de Jeannette Bougrab, on ironise sur Chantal Jouanno, qui ne pourrait aspirer qu’à être « chanteuse à Monaco », on admire la « jolie » Najat Belkacem, avant bien entendu d’entamer un petit couplet sur Ségolène Royal – « moche quand elle était jeune » (comme Marine Le Pen et son « visage rougeaud »), mais devenant « un bolide en vieillissant » après avoir jouer « la reine de beauté » en 2007. Bref, un comparatif entre bouts de viande, ramenés à des clichés que l’on fustigerait vigoureusement dans les pages sérieuses de l’Obs : la sculpturale noire, la maîtresse SM, l’orientale démoniaque ou innocente, la MILF.

Ce tableau est d’autant plus frappant que les qualificatifs réservés aux hommes sont d’une tout autre nature. François Fillon est simplement « l’homme le mieux habillé de France », on loue le côté « sobre » de Benoît Hamon, Moscovici « a les codes » et est « impeccable », comme Copé ou Jean-Vincent Placé « qui a tout compris » avec « ses costumes de banquier ». Une simple question d’élégance, donc, et de coupe des costumes, « habits du pouvoir », très masculin pouvoir (il n’est visiblement venu à l’idée de personne que le prix du « meilleur costume » pouvait aussi être attribué à une femme, en l’étendant au tailleur, par exemple). On admire la qualité du nœud de cravate des hommes politiques, mais on surveille la hauteur des talons et la silhouette de leurs collègues féminines, c’est comme ça. Et quand on vient malgré tout sur le terrain du physique pur pour les hommes, c’est pour regretter que lesmédias n’interrogent François Hollande que « sur son régime » tout en oubliant son « vrai projet politique » … avant de parler de son ex-compagne, donc, en termes de « moche » puis de « reine de beauté » à l’actualité « un peu défraichie ». Sans doute la présidente du Poitou-Charentes a-t-elle perdu toutes ses idées politiques après sa phase de « mémérisation ». Il est vrai que ce qui peut arriver de pire à un homme, selon « le jury », est de porter des « jeans de mère de famille américaine ».

Nous ne nous arrêterons pas sur les discrets messages bien politiques glissés au passage sans aucune justification, Montebourg qui « fait de droite », Cohn-Bendit « décalé » comme « son discours », Rama Yade qui mélange « look, charisme et idées politiques ( !) », Lagarde « ultra compétente et que le monde entier nous envie », sans oublier ceux déjà mentionnés plus haut. En revanche, aucune analyse un peu sérieuse, aucune prise de distance, aucune interrogation plus sociologique ou anthropologique sur le sujet de l’apparence, du look. Aucune tentative d’objectivisation des critères. Aucune relativisation des jugements péremptoires ainsi posés : il faut croire qu’il est évident qu’un panel de journalistes, de marchands de sondages et de relookers professionnels comprend naturellement comment les élus sont perçus par 60 millions de Français.

On viendra sans doute nous expliquer qu’il faut avoir un peu d’humour, de second degré, qu’on peut bien rire, qu’il faut sortir de la dictature du politiquement correct. Fort bien. Mais il est à craindre qu’il sera très difficile de prendre au sérieux le Nouvel Observateur, la prochaine fois qu’il nous parlera ex cathedra de féminisme, de sexisme, de pipolisation, de bling bling ou de dignité du débat.

Romain Pigenel

Le rap, grand oublié des médias ?

Ostracise-t-on sciemment un des genres musicaux les plus populaires dans les médias nationaux ? Coup sur coup, deux articles du Parisien et des Inrockuptibles viennent souligner le paradoxe du hip hop français, gros vendeur de disques dans un marché pourtant mal en point, mais boudé par les principales radios et chaînes de télévision, et ne disposant pas d’une presse spécialisée à la quantité et à la qualité satisfaisantes. Je ne sais pas si des statistiques existent sur la question, mais mon ressenti confirme subjectivement cet état des lieux, que ne contredisent d’ailleurs pas les programmateurs de médias généralistes interviewés dans ces papiers : le rap est quasiment absent des émissions grand public, et bénéficie en tout cas d’une représentation sans commune mesure avec l’influence qu’il a en France ; mis à part les médias de niche, il est dans le meilleur des cas cantonné, comme toutes les musiques « nouvelles » (autres que la sainte trilogie rock-pop-chanson), aux émissions branchées, qui d’Ardisson au Grand Journal de Denisot ont toujours été le refuge, en France, des esthétiques différentes.


On peut identifier des facteurs généraux et des déterminants plus spécifiques à cette situation. Pour commencer par le général, il est évident que le parcours médiatique du rap français rappelle le destin tortueux de toutes les esthétiques nouvelles et autres musiques dites de jeunes dans notre pays. Le rap a en effet connu des hauts et des bas, et des phases de plus ou moins grande exposition médiatique, depuis son apparition dans l’hexagone : dans les années 80, TF1 dédiait la mythique émission H.I.P.H.O.P. à un mouvement alors embryonnaire, avant d’abandonner le créneau et de contribuer ainsi à la première traversée du désert médiatique de cette musique ; puis au milieu des années 90 et jusqu’à la fin de la décennie, avec l’émergence des grands artistes français – MC Solaar, I Am, NTM, la nébuleuse Ministère A.M.E.R. dont le fantasque Doc Gynéco – le mouvement connut une nouvelle embellie médiatique, correspondant à la fois à une phase de plus grande maturité musicale et (pour certains de ses acteurs) de plus grande « commercialité ». Cette embellie, qui se traduisit par une relative normalisation (passages « à la télé », participations au concert annuel des Enfoirés, chroniques d’albums dans Télérama …), se faisait sur fond d’optimisme national retrouvé pour les « musiques actuelles » ; c’était en effet aussi l’époque de la French Touch dans l’électronique, avec les Daft Punk, Air et leur cohorte de clones plus ou moins intéressants ; les malentendus de cette vogue subite finirent par emporter l’un et l’autre mouvement, les années 2000 et leur « retour » combiné et du rock, et de la (nouvelle) chanson française tombant à point nommé pour légitimer le retour des … médias à leurs vieux tropismes musicaux.

Le décrochage entre la représentation médiatique nationale du hip hop – en baisse – et son influence dans le public – non démentie – me semble directement concomitant à la montée de la grand’peur des banlieues dans les années 2000, et à une évolution supposée de cette musique – parfois dénoncée par ses propres amateurs – dans le sens du gangsta rap et des références permanentes à la culture caillera, bien loin des rimes façon Bescherelle d’un MC Solaar. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si « on » essaya dans le même temps de porter aux nues le slam, poésie scandée bien difficile à définir, si ce n’est comme une forme domestiquée et acceptable du rap par ailleurs décrié et poursuivi en justice. D’un côté, Grand Corps Malade qui fait des featuring avec Charles Aznavour ; de l’autre, Booba et Rohff qui se clashent sur fond de biz, dope, lope-sa et autres biyatch. Le slam, versant vraiment musical d’une culture pour adolescents bling bling et décérébrés ? C’est en tout cas l’instrumentalisation qui en fut (et en est) généralement faite, pour mieux justifier la mise à l’écart du rap en tant que tel, et des ses « mélodies difficiles » dont il est question dans l’article du Parisien.

En vérité, l’appréciation esthétique du rap est biaisée par une ambivalence jamais vraiment résolue, et consubstantielle à ce style musical. Le rap est-il un phénomène social – la CNN de la rue comme disait Chuck D de Public Enemy – ou une musique en tant que telle ? Corollairement, faut-il considérer un rappeur comme un porte-parole, voire un médiateur social, ou un artiste ? L’ambigüité est réelle et entretenue par le milieu : la dénonciation des imposteurs, des sucker MC’s qui surjouent l’origine populaire (voire la délinquance) mais vivent en complet décalage avec le ghetto est un leitmotiv du hip hop, chaque réussite entraînant son lot d’accusations de trahison et d’inauthenticité. Dès les « précurseurs » des années 90 (I Am « Reste underground », Fabe « Des durs, des boss … des donbis »), le sujet est débattu ; il explose dans les années 2000 avec le fameux brûlot de MC Jean Gab’1 (« J’t’emmerde ») qui consiste en un long déballage sur la vraie vie des rappeurs célèbres, rappeurs dont les morceaux reflèteraient plus les fantasmes que le quotidien. Bref, le fait qu’un rappeur connu puisse raconter sur le ton de la vérité (ou dans l’ambigüité) des histoires fictives ne passe pas, comme le démontra encore l’épisode Orelsan ; chaque artiste hip hop est renvoyé à son vécu, à ses racines, aux banlieues, voire en dernière analyse à sa responsabilité devant les jeunes qui l’écoutent. Cette ambivalence nourrit et justifie très probablement l’ambigüité des grands médias face au rap : il est pour ces derniers facile, dans ces conditions, d’interroger tel ou tel artiste hip hop sur la réalité sociale de la banlieue et non sur sa production musicale, considérée comme secondaire – sauf quand cette dernière est susceptible d’être taxée de violence, de misogynie, d’homophobie ou pire. Que des chanteurs bien installés puissent s’égarer dans les mêmes travers, donner dans le crypto-racisme ou chanter leur haine de l’impôt, ne semble pourtant pas choquer grand monde … En outre, il est certain que plus on laissera le rap se cantonner à un ghetto musical et social, plus il se confortera dans ses clichés ; c’est en lui donnant plus d’espace et une meilleure visibilité/légitimité que l’on pourra encourager la maturation et l’introspection d’un mouvement dont les pionniers approchent désormais la cinquantaine, loin du cliché des “petits frères” qui tiennent les murs.

Tout ceci renvoie enfin au sort problématique qui est réservé en France à ce vaste ensemble musical qu’est la black music ou le groove sous toutes ses formes, depuis la techno (qui est une musique fondée par des Afro-Américains, on tend à l’oublier) jusqu’aux musiques caribéennes en passant donc par le funk et le rap, esthétiques souvent considérées au mieux avec une bienveillance hautaine, au pire avec mépris par des programmateurs bercés de rock et de chanson. Acceptables à petite dose ou quand elles sont émasculées et mélangées avec les sons dominants (le slam, donc, mais on pourrait aussi citer pour la musique électronique la vogue du lounge façon musique d’ascenseur), réduites à des parodies dans leurs premières apparitions médiatiques (Lagaff’ et son « Bo le lavabo » singeant la house, Frankie Vincent et son zouk salace, Kamini le rappeur rural …), rabaissées au rang de musiques légères et festives (le disco à perruque, la Compagnie Créole, la dance façon Guetta) ou pour adolescents, elles peinent à accéder à la reconnaissance et au respect dus à des mouvements culturels déjà anciens et d’une richesse souvent insoupçonnée. Dans le cas du rap, le manque de public ne peut pourtant être utilisé pour justifier cette mise à l’écart de fait. A moins qu’il ne faille deviner derrière cette myopie musicale un rejet plus profond à l’égard des Français que le hip hop est censé représenter ?

Romain Pigenel