Avec les primaires citoyennes, les amateurs de politique sont gâtés : ce n’est pas à un seul petit débat d’entre-deux-tours qu’ils ont droit, mais avant celui-là à trois et peut-être même quatre affrontements entre candidats à la candidature. Seulement, avez-vous réuni toutes les conditions nécessaires pour suivre ces débats dans les meilleures conditions ? Le suivi de débat présidentiel télévisé est un art à part entière, que l’on ne saurait improviser. Variae, soucieux de participer au succès de vos soirées télé, a donc décidé de vous donner quelques clés pour mieux vivre vos primaires citoyennes sur le petit écran.

Le jour J. En hommage à Lionel Jospin, posez une RTT pour préparer le débat, en précisant bien à votre patron que c’est comme ça, que ça lui plaise ou non, et qu’il doit déjà se préparer aux 32H si la gauche passe en 2012. Faites une sieste, des étirements, des exercices d’assouplissement. Relisez le projet présidentiel du Parti socialiste (et pour faire bonne mesure, consultez le site du PRG). Envoyez pour la 17ème fois le rappel du débat (et de son horaire) à vos amis, en double si possible, et par tous les moyens (SMS, Facebook, mail …) à votre disposition.
Préparez le lieu de visionnage. Pendez un drapeau rouge à votre fenêtre (ou une serviette, ou une nappe, bref, quelque chose). Bloquez votre escalier ou votre ascenseur en installant une table devant : interpellez tous vos voisins, ne les laissez pas passer sans leur remettre un tract et sans vérifier qu’ils connaissent bien la date des primaires. S’ils s’agacent, expliquez-leur que c’est le Parti socialiste qui vous a ordonné de procéder de la sorte. Si vous vivez en hôtel particulier, bloquez directement votre rue en garant votre voiture en travers (vous l’aurez préalablement recouverte d’affiches « Primaires citoyennes, c’est vous qui décidez »).
Ne vous laissez pas déconcentrer. Une fois rentré chez vous, barricadez-vous à triple tour, coupez le téléphone, prévenez votre entourage qu’il est inutile d’essayer de vous joindre, même en cas de décès (« Un mort a l’éternité devant lui ! »). Ne laissez allumés que la télévision et un terminal d’accès (smartphone, ordinateur) à Internet : il vous permettra de répéter en direct, sur Twitter et Facebook, les propos de votre candidat, au cas où vos 200 amis virtuels, tous de gauche, tous devant la télé, ne les aient pas assez bien entendus.
Prévoyez de quoi boire et manger à portée de main. Vous n’aurez pas le temps de bouger de votre fauteuil. D’ailleurs ne buvez pas trop, au risque de faire « une Depardieu » : il est inconcevable que vous quittiez l’écran des yeux une seule seconde, même pour aller faire vos besoins, au risque de rater un moment où basculerait le débat, les primaires, et donc le destin de la France. Si vous êtes à plusieurs et que vous ne soutenez pas tous le même candidat, infligez à vos co-spectateurs un plat emblématique de votre favori (du chabichou, des tapas, du cassoulet, du poulet de Bresse …) : ce sera une première petite victoire psychologique sur eux.
Ponctuez d’exclamations bruyantes chaque intervention de votre favori. Cornes de brume et vuvuzelas peuvent être utiles. Si vous êtes seul, vous finirez peut-être par attirer l’attention des voisins (tenez près de vous un tract à leur glisser quand ils viendront tambouriner à votre porte) ; si vous êtes plusieurs, vous aurez sans doute droit à une descente de police, qui améliorera grandement votre street credibility de gauchiste.
Adoptez des éléments de langage adaptés. Avant, pendant et après le débat. Votre candidat ? Il est serein, calme, présidentiel, drôle, très au fait de ses dossiers, en capacité de réunir la gauche, sérieusement de gauche et d’une gauche sérieuse. Les autres ? Fébriles, agressifs, en difficulté, peu précis, en déficit de crédibilité et de présidentialité – d’ailleurs vous vous demandez s’ils ne sont pas fatigués, ou malades. Comment supporteront-ils le rythme d’une présidentielle ?
Le lendemain du débat. Empressez-vous de diffuser l’information selon laquelle l’émission réalisait des pics d’audience lorsque votre favori prenait la parole. D’ailleurs il a également été le plus cité sur Internet (restez flou sur votre source, il y a suffisamment d’instituts et d’études concurrentes pour que personne ne puisse vérifier). Si Libé vous est favorable, apportez-le au bureau et montrez-le à vos collègues, à la pause café, pour expliquer qu’il faut voter pour votre candidat puisque tout le monde est pour lui. Si Libé vous est défavorable, apportez-le au bureau et montrez-le à vos collègues, à la pause café, pour expliquer qu’il faut voter pour votre candidat puisque Libé est contre lui.
Romain Pigenel
L’ethnologie politique sur Variae continue ici.











Français, garde-à-vous !
« Serment », « allégeance », « armes » : après la droite populaire, la droite para ? La première des conventions du projet de l’UMP ne fait pas dans la dentelle en réclamant que les jeunes Français, et les demandeurs de nationalité, jurent la main sur le cœur d’être prêts à mourir pour la France, en cas de besoin. Une proposition qui ne laisse personne indifférent, semant un certain trouble jusque dans la majorité et agitant déjà la blogosphère. Qu’en penser, que répondre ?
Il y a je crois plusieurs niveaux de lecture à avoir sur cette sortie.
Le premier est celui de la polémique politicienne et de la tactique. C’est un coup classique de l’UMP, et que j’ai souvent analysé sur Variae : celui du pavé dans la mare. Le pavé dans la mare, déjà, permet d’attirer l’attention et de focaliser le débat sur la droite et ses propositions – alors qu’on avait le sentiment, ces derniers jours, que la majorité avait perdu la main sur l’agenda politique et en était réduite à commenter les primaires socialistes, tout en recomptant ses valises africaines. Le pavé dans la mare, ensuite, permet de satisfaire un électorat radical tout en laissant la possibilité à Nicolas Sarkozy, dans un second temps, de tenir une position plus modérée et d’apparaître comme un président sage et conciliateur. Le pavé dans la mare, enfin, est un piège tendu à la gauche. Proposition excessive, il appelle des réponses tout aussi excessives : en l’occurrence, l’UMP attend évidemment que la gauche tombe dans le piège de l’antimilitarisme caricatural, comme l’avait fait Eva Joly au 14 juillet, pour pouvoir ensuite en faire des tonnes sur ces gauchistes qui n’aiment pas l’armée, leur patrie, leur pays, etc.
Le pavé dans la mare est donc une provocation et il mérite le même genre de réponse que toute provocation : être ignoré ; être moqué ; et/ou être calmement analysé et déconstruit.
Deuxième niveau de lecture : sur le fond de ce qui est proposé, en mettant de côté les arrière-pensées des auteurs. Même si le service national a été aboli, il me semble évident qu’en cas d’engagement total de la France dans une guerre mettant en jeu son intégrité même, l’ensemble des citoyens devraient être mobilisés pour défendre leur(s) maison(s). Dans le contexte de l’abolition du service militaire, cette éventualité était devenue quasiment inconcevable ; dans un monde ébranlé par la crise économique et peut-être par d’autres (environnementales, de ressources …) à venir, je n’en suis personnellement plus si sûr. Quoi qu’il en soit, c’est une possibilité qui ne saurait être totalement écartée, et il me semble qu’il y a un lien ancien et fort entre démocratie et défense des citoyens par eux-mêmes. C’est d’ailleurs, comme je l’ai déjà expliqué sur Variae, la seule forme de service civique que je conçois. Partant de là, le cérémonial de « serment aux armes » imaginé par l’UMP est, quand on y réfléchit, assez absurde. D’abord parce que l’hypothèse que l’on ait besoin d’une mobilisation en masse reste malgré tout faible, et que s’il faut commencer à faire jurer les citoyens de faire ceci ou cela en cas de telle ou telle situation exceptionnelle, on n’est pas sorti de l’auberge ; ensuite parce que si jamais nous nous trouvions dans cette situation, cela signifierait que le danger serait si grand que la mobilisation s’imposerait comme une nécessité qui rendrait tous les serments du monde superfétatoires. Et qui n’empêcherait pas les pacifistes radicaux, ou les lâches, de déserter, comme toujours.
Troisième niveau de lecture : ce que sous-entend et vise le pavé dans la mare. Quand on éprouve le besoin de faire jurer quelque chose à quelqu’un, c’est qu’on ne lui fait pas confiance. La proposition « d’allégeance aux armes » est donc d’abord un moyen de jeter la suspicion, de laisser entendre qu’il y aurait une crise morale (comme dirait Cameron) qu’il faudrait combattre. Le simple fait de l’évoquer introduit le doute. Comme je le mentionnais plus haut, je n’ai aucun doute sur la mobilisation des citoyens si leur vie était directement en jeu. Je n’ai pas vu, dans l’histoire de France, de débandades massives ou de lâcheté des Français face à l’adversité (leurs gouvernants, en revanche, c’est autre chose). L’UMP utilise ici une méthode rhétorique perverse, sorte d’inversion de charge de la preuve, qui consiste à attraper un innocent dans la rue, et à lui dire : « tu n’as rien volé ? Alors prouve-le ! ». Par ailleurs, le fait que cette proposition concerne les demandeurs de nationalité française mais aussi les jeunes Français majeurs ne doit pas nous tromper : ce sont les premiers qui sont d’abord visés, et c’est la vieille thèse antidreyfusarde de l’ennemi intérieur qui est ainsi ressuscitée. Ces Français récents, ces basanés, ces bridés, sont-ils vraiment fiables ? Ne retourneront-ils pas leurs fusils contre nous en cas de danger ?
Ceci pour l’analyse. Pour la réponse, en plus des éléments que je mentionne au début de ce billet, on peut s’étonner que l’UMP mette en doute l’intégrité du peuple français, d’une part, et se demander d’autre part pourquoi elle ne propose pas de faire prêter un serment de participation à l’effort de guerre, durant lequel chaque Français promettrait de contribuer en fonction de ses moyens aux finances de l’État, en refusant ces désertions que sont l’évasion et l’optimisation fiscales. Chiche !
Romain Pigenel
Yann Savidan demande l’avis des blogueurs sur cette question : Nicolas, Dagrouik, Melclalex, Seb Musset,Romain Blachier, Romain Pigenel, Cyril, Corto74, Juan, Disparitus, Stef, Homer, Gauche de combat, La Rénovitude, Lolobobo, Le Grumeau, El Camino, David Burlot, Falconhill, Bembelly, Steph, P’tit Louis