Skip to content

Les rites de la politique (9) : suivre un débat télévisé

Avec les primaires citoyennes, les amateurs de politique sont gâtés : ce n’est pas à un seul petit débat d’entre-deux-tours qu’ils ont droit, mais avant celui-là à trois et peut-être même quatre affrontements entre candidats à la candidature. Seulement, avez-vous réuni toutes les conditions nécessaires pour suivre ces débats dans les meilleures conditions ? Le suivi de débat présidentiel télévisé est un art à part entière, que l’on ne saurait improviser. Variae, soucieux de participer au succès de vos soirées télé, a donc décidé de vous donner quelques clés pour mieux vivre vos primaires citoyennes sur le petit écran.

 

Le jour J. En hommage à Lionel Jospin, posez une RTT pour préparer le débat, en précisant bien à votre patron que c’est comme ça, que ça lui plaise ou non, et qu’il doit déjà se préparer aux 32H si la gauche passe en 2012. Faites une sieste, des étirements, des exercices d’assouplissement. Relisez le projet présidentiel du Parti socialiste (et pour faire bonne mesure, consultez le site du PRG). Envoyez pour la 17ème fois le rappel du débat (et de son horaire) à vos amis, en double si possible, et par tous les moyens (SMS, Facebook, mail …) à votre disposition.

Préparez le lieu de visionnage. Pendez un drapeau rouge à votre fenêtre (ou une serviette, ou une nappe, bref, quelque chose). Bloquez votre escalier ou votre ascenseur en installant une table devant : interpellez tous vos voisins, ne les laissez pas passer sans leur remettre un tract et sans vérifier qu’ils connaissent bien la date des primaires. S’ils s’agacent, expliquez-leur que c’est le Parti socialiste qui vous a ordonné de procéder de la sorte. Si vous vivez en hôtel particulier, bloquez directement votre rue en garant votre voiture en travers (vous l’aurez préalablement recouverte d’affiches « Primaires citoyennes, c’est vous qui décidez »).

Ne vous laissez pas déconcentrer. Une fois rentré chez vous, barricadez-vous à triple tour, coupez le téléphone, prévenez votre entourage qu’il est inutile d’essayer de vous joindre, même en cas de décès (« Un mort a l’éternité devant lui ! »). Ne laissez allumés que la télévision et un terminal d’accès (smartphone, ordinateur) à Internet : il vous permettra de répéter en direct, sur Twitter et Facebook, les propos de votre candidat, au cas où vos 200 amis virtuels, tous de gauche, tous devant la télé, ne les aient pas assez bien entendus.

Prévoyez de quoi boire et manger à portée de main. Vous n’aurez pas le temps de bouger de votre fauteuil. D’ailleurs ne buvez pas trop, au risque de faire « une Depardieu » : il est inconcevable que vous quittiez l’écran des yeux une seule seconde, même pour aller faire vos besoins, au risque de rater un moment où basculerait le débat, les primaires, et donc le destin de la France. Si vous êtes à plusieurs et que vous ne soutenez pas tous le même candidat, infligez à vos co-spectateurs un plat emblématique de votre favori (du chabichou, des tapas, du cassoulet, du poulet de Bresse …) : ce sera une première petite victoire psychologique sur eux.

Ponctuez d’exclamations bruyantes chaque intervention de votre favori. Cornes de brume et vuvuzelas peuvent être utiles. Si vous êtes seul, vous finirez peut-être par attirer l’attention des voisins (tenez près de vous un tract à leur glisser quand ils viendront tambouriner à votre porte) ; si vous êtes plusieurs, vous aurez sans doute droit à une descente de police, qui améliorera grandement votre street credibility de gauchiste.

Adoptez des éléments de langage adaptés. Avant, pendant et après le débat. Votre candidat ? Il est serein, calme, présidentiel, drôle, très au fait de ses dossiers, en capacité de réunir la gauche, sérieusement de gauche et d’une gauche sérieuse. Les autres ? Fébriles, agressifs, en difficulté, peu précis, en déficit de crédibilité et de présidentialité – d’ailleurs vous vous demandez s’ils ne sont pas fatigués, ou malades. Comment supporteront-ils le rythme d’une présidentielle ?

Le lendemain du débat. Empressez-vous de diffuser l’information selon laquelle l’émission réalisait des pics d’audience lorsque votre favori prenait la parole. D’ailleurs il a également été le plus cité sur Internet (restez flou sur votre source, il y a suffisamment d’instituts et d’études concurrentes pour que personne ne puisse vérifier). Si Libé vous est favorable, apportez-le au bureau et montrez-le à vos collègues, à la pause café, pour expliquer qu’il faut voter pour votre candidat puisque tout le monde est pour lui. Si Libé vous est défavorable, apportez-le au bureau et montrez-le à vos collègues, à la pause café, pour expliquer qu’il faut voter pour votre candidat puisque Libé est contre lui.

Romain Pigenel

L’ethnologie politique sur Variae continue ici.

Nuit sénatoriale

Il fait nuit sur l’Elysée.

Comme dans un songe, les mêmes chiffres, les mêmes résultats repassent en boucle sur les chaînes d’information en continu. Les mêmes visages défaits à droite, les mêmes mines réjouies à gauche. En une étrange surimposition sonore, il entend sur France 2 les derniers mots d’un documentaire consacré à son irrésistible marche vers le sommet de l’Etat.

Les Fauves. Oui. Et ce soir il a tout d’une bête acculée.

Comment en est-il arrivé là ? La réponse est peut-être dans la question. Toute une vie construite pour La Conquête, de coups de boutoir en coups tordus. Il s’agissait de prendre l’Elysée. Pour y faire quoi ? Question secondaire. Ca semblait simple : réformer, et servir sa caste. Le plus dur était d’y arriver. Pensait-il. Après, on verrait bien. On a vu.

Moi, je suis une Ferrari, lui faisait dire Rotman. Mais la Ferrari rouille dans son garage. La vie de château sied mal à un spécialiste de la guerre de mouvement. Le condottiere n’a pas su se muer en imperator. Il y eut la farce des premiers mois, le yacht, le footing, la Sarkozie triomphante. Puis l’état de grâce a vacillé, l’opposition s’est relevée. Progressivement. Il n’était alors déjà plus que le président de crise, celui qui se refait sur une martingale, déroute financière un jour, débarquement en Libye le lendemain. Ce soir, que reste-t-il de tout ça ? Quelques éléments de langage répétés sans y croire. Des réformes, victoires au forceps sur le coup, qui ont, voix après voix, inexorablement, donné l’hégémonie sondagière à ses adversaires. Des affaires, qui achèvent de donner à cette fin de mandat des allures de crépuscule napoléonien. La curée.

Il regarde par la fenêtre. Ce soir, son sang a coulé. Une fois de plus. Une fois de trop ? Il est bien placé pour le savoir : son odeur attire les prédateurs. D’abord les petits, ceux qui autrefois venaient lui manger dans la main. Quand il ne les avait pas lui-même nourris au grain. La force va à la force. La faiblesse attire les coups. Il le sait bien. Quelques boulons ont déjà sauté de la statue du commandeur. Dati. Jego. Yade. Charon. Jusqu’à maintenant, les autres ont tenu. Jusqu’à quand ? Seul Sarkozy peut nous faire gagner, répète mécaniquement le bon Fillon. Il les a tous mouillés, tous enchaînés avec lui au radeau de la Méduse. Même Copé, même Juppé. Les rats peuvent bien quitter le navire, les fauves, eux couleront avec le capitaine. Jusqu’à quand ?

Il tenait son camp par la force et par la peur. La première lui manque. La seconde s’évapore. C’est un engrenage fatal. Ils craignaient pour leur vice-présidence, leur circonscription, leur ville, si jamais ils venaient à lui déplaire. Ils les ont perdues, avec ou sans lui. Il était à la fois le talisman de la victoire et celui qui pouvait, en cas de désobéissance, les écraser. Il est aujourd’hui celui qui les fait perdre, avec régularité et impuissance. Même le Luxembourg.

Qu’il est dur de se désintoxiquer de sa propre légende, songe-t-il en se passant la main dans ses cheveux aujourd’hui grisonnants. Accepter son nouveau statut de challenger – tout au plus. Faire la liste des priorités : et parmi elles, sauver sa peau. Sans force, pas de peur. Sans peur, les langues se délient. Les juges enquêtent. La justice décrit des cercles autour de lui. Chaque jour, elle se rapproche, emportant dans ses serres une autre brebis du troupeau. Un jour, elle s’enhardira jusqu’à frapper le berger. Il s’y prépare. Ses deux pères sont là pour le lui rappeler.

Faire la liste des priorités. Se représenter en est-il encore une ? Subir ce long chemin de croix, être général d’une armée de mutins, au bord de la rupture, risquer, au bout du chemin peut-être, l’humiliation finale ?

Il sort de son bureau. Demain, il fera jour.

Romain Pigenel

Libé : les primaires, la tête au carré

Quand l’emblématique quotidien de gauche, Libération, décide de consacrer un numéro spécial à chaque candidat aux primaires, il n’y va pas de main morte sur la couverture. La première de ces éditions spéciales, consacrée à Martine Aubry, a déchaîné les commentaires sur Internet, et la deuxième, parue ce jour et consacrée à Ségolène Royal, ne fait pas retomber la pression.

 

La raison ? Une intuition esthétique pour le moins particulière. Chaque candidat a droit au même traitement : l’ovale de son visage découpé et comme jaillissant d’un fond noir d’encre ; la peau maladive, pâle voire verdâtre ; un maquillage très (trop) prononcé se détachant sur cette base blafarde. Film de zombie, Famille Adams, Joker de Batman, les connotations évoquées par les commentateurs ne sont jamais très positives.

Si le but était de faire parler, c’est réussi. Mais il y a bien des façons de faire parler, et celle qui a été ici choisie n’est clairement pas à l’avantage des principaux intéressés, les candidats. Pourquoi ce choix ?

En cherchant une explication de la rédaction de Libération, j’ai trouvé cet article publié après publication de la première couverture. Ses auteurs commentent, mi-spectateurs, mi-satisfaits, le buzz provoqué, et le désagrément de Martine Aubry, qui ne serait pas « une cliente facile » (sic) pour faire des photos. Pour toute justification, ils renvoient au credo du photographe, Yann Rabanier, dont l’objectif serait de « faire ressortir le masque que toute personnalité politique adopte, selon lui, en public et que la photographie révèle. […] Rabanier vise la neutralité et la force du regard. ». Noble objectif, bien qu’un peu absurde : quelle vérité, quelle « neutralité » espère-t-on révéler avec un dispositif aussi artificiel, qui « cadavérise » littéralement ses victimes ? Un visage ne prend sens que dans un corps, un visage ne fait sens qu’animé. Il n’y a rien de plus reconstruit, a contrario, que ces photographies.

 

Puisqu’il n’y a pas grand chose à tirer des explications de Libé, spéculons un peu de notre côté. Cette idée d’un masque que l’on prélèverait, presque contre leur gré, à tous les candidats quels qu’ils soient, met le quotidien dans la position du naturaliste qui collectionne les trognes de prétendants (radicaux-)socialistes comme d’autres les papillons. Ces visages cireux et morbides ne sont d’ailleurs pas sans rappeler l’œuvre d’un taxidermiste. Libé ausculte et met au même niveau tous les candidats ; on pourrait s’en féliciter dans l’optique d’une égalité de traitement pas toujours respectée par ailleurs ; mais il y a ici quelque chose en plus, la volonté, peut-être inconsciente, d’exprimer une supériorité du journal sur ses interviewés du jour.

 

Ces couvertures m’évoquent en effet immédiatement une autre image : celle du pilori, d’où l’on ne voit justement jaillir que le visage (et les mains) du supplicié. Le fond noir évoque de son côté quelque chose de caché, de carcéral, où seraient détenus les candidats. Amochés, sadisés par un des principaux journaux de gauche, qui leur met d’une certaine manière la tête au carré en en publiant le strict ovale.

On ne pourra pas accuser Libération de favoriser son propre camp. Tentative toute plenelienne de « penser contre soi-même », ou illustration d’une certaine haine de soi ?

Romain Pigenel

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Les rites de la politique (8) : le comparatif avec un autre pays

Hier après-midi, alors que je lisais les préconisations de notre premier ministre bien aimé en matière de retraites et de convergence avec l’Allemagne, je tombai sur ce tweet bien senti :

 

Non seulement c’est exact, mais en outre, le discours politique est régulièrement truffé de références géographiques et nationales parfois obscures pour le non-initié. Variae™, blog de service public, a donc décidé de mettre à disposition de ses lecteurs un petit atlas lexical pour comprendre ce qu’on leur dit, la prochaine fois qu’on leur présentera un comparatif, ou qu’on leur parlera de « convergence », avec un autre pays. Et pour forger leurs propres comparatifs pour briller en société.

L’Allemagne

Emploi : pour rappeler à son auditoire, affectueusement mais fermement, qu’il existe un pays fantastique où l’on ne fait jamais grève, où les travailleurs travaillent, sans se plaindre quand on baisse leur salaire, et sans réclamer les 35H. Le Teuton est aussi très fort pour fabriquer des machines-outils qui s’exportent bien et pour faire grossir ses PME.

Dans la bouche de : Michel Godet, Hugues Serraf, Laurence Parisot, Nicolas Sarkozy

Exemple : « Les Allemands ont une règle d’or, pourquoi pas nous ? » « Ce n’est pas l’Europe qui s’appauvrit, ce sont les Européens qui ne sont pas assez allemands »

La Grèce

Emploi : pour mettre en garde son auditoire contre les risques à long terme du farniente, du départ à la retraite trop précoce, et du refus de se calquer sur les standards anglo-saxons. Sert aussi d’exemple canonique pour dénoncer la paresse et la désorganisation congénitales des pays latins. Le gouvernement grec a beaucoup de mal à récupérer les impôts que lui doivent ses administrés  – ou peut-être que ça le fatigue de le faire, allez savoir. Une bonne cure d’austérité ne lui fait jamais de mal.

Dans la bouche de : François Fillon, Christine Lagarde (pré-FMI), Xavier Bertrand, Jean-Jacques Bourdin, un auditeur de Jean-Jacques Bourdin.

Exemple : « Sans les courageuses réformes du président Sarkozy, la France en serait dans le même état que la Grèce » « On va quand même pas payer pour les Grecs ? »

La Scandinavie

Emploi : pour expliquer aux électeurs qu’un eldorado du parfait équilibre entre marché et régulation existe, et même que d’ailleurs ils ont toutes les solutions pour que ça aille mieux en France, et qu’on se demande bien pourquoi personne ne les applique. Remplacer « Scandinavie » par Danemark/Norvège/Suède/Finlande, au choix ; c’est pareil, en gros, il y fait froid et les rapports sociaux sont apaisés. Essayer de placer « flexsécurité » dans la phrase.

Dans la bouche de : un militant de la CFDT, Efaaa Joly, un lecteur régulier de la République des Idées ou du NouvelObs

Exemple : « En Scandinavie, la politique est totalement paritaire, transparente et honnête ». « En Scandinavie, les enfants sont dix par classe, ils ne sont pas notés et vont à l’école en raquettes »

Le Maghreb

Emploi : pour inciter son auditoire à s’indigner et à rejeter en bloc la société libérale et injuste dans laquelle il végète : ils l’ont bien fait, les Tunisiens, les Libyens, les Egyptiens ; alors pourquoi pas nous ? Vite, créons un événement Facebook pour appeler à manifester !

Dans la bouche de : Stéphane Hessel, un lecteur de Stéphane Hessel, un ravi de la crèche numérique (© Laurent Bouvet), un indigné de la place de la Bastille

Exemple : « Grâce à la seule force de Twitter, les Tunisiens ont renversé Ben Ali » « Emeutiers anglais et révolutionnaires arabes, c’est un même cri pour la liberté qui est poussé »

Remarque : un usage minoritaire a déjà été constaté chez des militants UMP pour souligner que sans Sarkozy, Facebook et Twitter n’auraient pas suffi à libérer nos voisins méditerranéens. « En Libye, tous les enfants nés depuis la révolution sont appelés Sarkozy »

La Chine

Emploi : pour désigner le grand coupable, et aussi notre maître de demain. Au début, le Chinois était communiste et nous laissait tranquille : il fabriquait même des jouets pas chers, donc avantageux pour nous. Mais à force de fabriquer des jouets pas chers, il a fait fermer nos usines et nous a volés nos brevets. Du coup on devient pauvre et on ne peut plus acheter d’autres jouets que ceux, pas chers, du Chinois. Le Chinois est fourbe.

Dans la bouche de : Arnaud Montebourg, un journaliste de Marianne, un cadre de chez Renault témoignant anonymement.

Exemple : « Sans la démondialisation, nous sommes perdus face à la Chine » « La Chine fait du protectionnisme, pourquoi pas nous ? »

Atlas à suivre !

Romain Pigenel

D’autres rites de la politique à observer par ici

A propos de la « charte des valeurs de gauche » des primaires citoyennes

Depuis quelle a été « inventée », la charte des valeurs de gauche que devra signer tout citoyen participant aux primaires PS/PRG provoque réactions, critiques voire commentaires narquois.

Quelques grandes questions reviennent toujours. Premièrement, on souligne la contradiction qu’il y aurait à vouloir à la fois définir précisément la gauche et rassembler largement : soit on est vraiment précis, et alors on élimine de facto certaines familles politiques se reconnaissant pourtant de gauche  ; soit on reste suffisamment vague pour ratisser large, et alors on énonce des banalités dans lesquelles pourraient se reconnaître un humaniste de droite, ou même pire. Deuxièmement, on conteste (à droite) l’appropriation de certaines valeurs par la gauche via cette charte, comme la justice ou la laïcité. Troisièmement, on souligne le caractère dans tous les cas peu contraignant d’une signature sur un bout de papier : même si l’on mettait dans cette charte les critères les plus discriminants pour qu’elle ne convienne qu’à de vrais hommes et femmes de gauche, cela n’empêcherait pas des citoyens ne s’y reconnaissant pas de la signer malgré tout pour voter et fausser le résultat des primaires.

Je laisse de côté la troisième critique, dont j’ai déjà traité dans un précédent billet, consacré à la possibilité d’un truquage des primaires. On ne pourra jamais empêcher quelqu’un de signer contre sa conviction profonde, mais cela ne remet nullement en cause la qualité même de la charte. Plus intéressantes sont en revanche les deux premières critiques.

Elles partent d’un même implicite : on pourrait donner un contenu conceptuel très précis à ce qu’est une famille politique telle que la gauche (par exemple, « la gauche c’est la fraternité et la justice sociale ») ; les électeurs s’identifieraient et opéreraient leur choix en fonction de ce contenu conceptuel (« je suis pour la fraternité, donc je suis de gauche », et réciproquement). La participation aux primaires devrait donc commencer par une sorte de check-up ou d’examen de conscience de chaque électeur, listant ses convictions politiques et faisant le compte de celles qui correspondent, ou non, aux valeurs de gauche, pour savoir s’il a le droit de voter.

Cette conception ne me semble pas bien rendre compte de ce que sont les opinions et choix politiques dans leur quotidienneté, et notamment pour celles et ceux d’entre nous qui ne sont pas des militants chevronnées et rompus aux batailles idéologiques de partis. Etre de gauche n’est pas une simple conviction intellectuelle. C’est d’abord souvent quelque chose de l’ordre du ressenti, avec ce qu’il peut avoir de confus et d’évident à la fois. Combien de fois n’entend-on pas « j’ai toujours été de gauche » ou « je me sens plus proche de la gauche que de la droite » ? Si on engage la conversation, alors la personne qui tient ces propos peut être amenée à préciser sa pensée, à la développer et par exemple à énoncer un certain nombre de valeurs ou d’idées venant confirmer son sentiment d’appartenance à ce camp politique. Mais je ne crois pas que ces idées ou ces valeurs soient nécessairement premières, ni qu’elles participent à une tout cohérent. Je fais l’hypothèse qu’il peut y avoir avant elles un sentiment beaucoup plus primaire, mélangeant plusieurs choses d’ordres différents : tradition familiale ou sociale, histoire personnelle, convictions, sympathie pour telle ou telle personnalité, attachement à des réalisations ou décisions politiques …

On remarquera d’ailleurs, à l’appui de cette hypothèse, que des individus peuvent prêter des significations totalement différentes au concept de « gauche » tout en éprouvant malgré tout le besoin de s’y référer. Manuel Valls a sans doute peu en commun avec Arlette Laguiller. Il a des positions et des références, qualifiées par certains de social-libérales ou de blairistes, qui pourraient le rapprocher plus du centrisme que de Lutte Ouvrière. Pourtant, il n’a pas quitté le Parti socialiste et à ma connaissance, s’il a pu préconiser l’abandon du terme de « socialisme », il n’a jamais cessé de se présenter comme un homme de gauche. Si cette appartenance est affirmée sincèrement de sa part et non par calcul, comment pourrait-on la rejeter ou l’invalider ?

C’est au bout du compte une question très simple qui est posée : est-on de gauche, ou de droite, pour une somme de raisons objectives et objectivables, ou est-ce que c’est le sentiment personnel et son affirmation qui priment ? Dans le monde idéal de l’histoire des idées et des doctrines de parti, les choses sont (souvent) claires et nettes. Dans l’immense zone grise que constitue la réalité – celle des millions de citoyens qui veulent participer à la vie politique, mais sans être capables de rédiger une dissertation type Sciences Po pour justifier leurs positions – je doute qu’il en aille de même.

Le choix qui a été fait par le Parti socialiste pour sa charte – celui d’un texte très court et très large, ne développant pas ou peu ce que sont les valeurs de gauche – me semble absolument pertinent, parce qu’il valide de facto la seconde possibilité évoquée ci-dessus. On est de gauche parce qu’on se sent de gauche, parce qu’on a envie de participer à la vie de la gauche – point final. C’est nécessaire et suffisant. A mois que l’on préfère opter – pour le coup dans la plus pure tradition gauchiste – pour une logique de pureté idéologique aussi arbitraire sur le fond que démobilisatrice sur la forme. La gauche dans ce pays n’a jamais manqué d’idéologues ; d’électeurs, ça, c’est autre chose.

Romain Pigenel

Français, garde-à-vous !

« Serment », « allégeance », « armes » : après la droite populaire, la droite para ? La première des conventions du projet de l’UMP ne fait pas dans la dentelle en réclamant que les jeunes Français, et les demandeurs de nationalité, jurent la main sur le cœur d’être prêts à mourir pour la France, en cas de besoin. Une proposition qui ne laisse personne indifférent, semant un certain trouble jusque dans la majorité et agitant déjà la blogosphère. Qu’en penser, que répondre ?

 

Il y a je crois plusieurs niveaux de lecture à avoir sur cette sortie.

Le premier est celui de la polémique politicienne et de la tactique. C’est un coup classique de l’UMP, et que j’ai souvent analysé sur Variae : celui du pavé dans la mare. Le pavé dans la mare, déjà, permet d’attirer l’attention et de focaliser le débat sur la droite et ses propositions – alors qu’on avait le sentiment, ces derniers jours, que la majorité avait perdu la main sur l’agenda politique et en était réduite à commenter les primaires socialistes, tout en recomptant ses valises africaines. Le pavé dans la mare, ensuite, permet de satisfaire un électorat radical tout en laissant la possibilité à Nicolas Sarkozy, dans un second temps, de tenir une position plus modérée et d’apparaître comme un président sage et conciliateur. Le pavé dans la mare, enfin, est un piège tendu à la gauche. Proposition excessive, il appelle des réponses tout aussi excessives : en l’occurrence, l’UMP attend évidemment que la gauche tombe dans le piège de l’antimilitarisme caricatural, comme l’avait fait Eva Joly au 14 juillet, pour pouvoir ensuite en faire des tonnes sur ces gauchistes qui n’aiment pas l’armée, leur patrie, leur pays, etc.

Le pavé dans la mare est donc une provocation et il mérite le même genre de réponse que toute provocation : être ignoré ; être moqué ; et/ou être calmement analysé et déconstruit.

Deuxième niveau de lecture : sur le fond de ce qui est proposé, en mettant de côté les arrière-pensées des auteurs. Même si le service national a été aboli, il me semble évident qu’en cas d’engagement total de la France dans une guerre mettant en jeu son intégrité même, l’ensemble des citoyens devraient être mobilisés pour défendre leur(s) maison(s). Dans le contexte de l’abolition du service militaire, cette éventualité était devenue quasiment inconcevable ; dans un monde ébranlé par la crise économique et peut-être par d’autres (environnementales, de ressources …) à venir, je n’en suis personnellement plus si sûr. Quoi qu’il en soit, c’est une possibilité qui ne saurait être totalement écartée, et il me semble qu’il y a un lien ancien et fort entre démocratie et défense des citoyens par eux-mêmes. C’est d’ailleurs, comme je l’ai déjà expliqué sur Variae, la seule forme de service civique que je conçois. Partant de là, le cérémonial de « serment aux armes » imaginé par l’UMP est, quand on y réfléchit, assez absurde. D’abord parce que l’hypothèse que l’on ait besoin d’une mobilisation en masse reste malgré tout faible, et que s’il faut commencer à faire jurer les citoyens de faire ceci ou cela en cas de telle ou telle situation exceptionnelle, on n’est pas sorti de l’auberge ; ensuite parce que si jamais nous nous trouvions dans cette situation, cela signifierait que le danger serait si grand que la mobilisation s’imposerait comme une nécessité qui rendrait tous les serments du monde superfétatoires. Et qui n’empêcherait pas les pacifistes radicaux, ou les lâches, de déserter, comme toujours.

Troisième niveau de lecture : ce que sous-entend et vise le pavé dans la mare. Quand on éprouve le besoin de faire jurer quelque chose à quelqu’un, c’est qu’on ne lui fait pas confiance. La proposition « d’allégeance aux armes » est donc d’abord un moyen de jeter la suspicion, de laisser entendre qu’il y aurait une crise morale (comme dirait Cameron) qu’il faudrait combattre. Le simple fait de l’évoquer introduit le doute. Comme je le mentionnais plus haut, je n’ai aucun doute sur la mobilisation des citoyens si leur vie était directement en jeu. Je n’ai pas vu, dans l’histoire de France, de débandades massives ou de lâcheté des Français face à l’adversité (leurs gouvernants, en revanche, c’est autre chose). L’UMP utilise ici une méthode rhétorique perverse, sorte d’inversion de charge de la preuve, qui consiste à attraper un innocent dans la rue, et à lui dire : « tu n’as rien volé ? Alors prouve-le ! ». Par ailleurs, le fait que cette proposition concerne les demandeurs de nationalité française mais aussi les jeunes Français majeurs ne doit pas nous tromper : ce sont les premiers qui sont d’abord visés, et c’est la vieille thèse antidreyfusarde de l’ennemi intérieur qui est ainsi ressuscitée. Ces Français récents, ces basanés, ces bridés, sont-ils vraiment fiables ? Ne retourneront-ils pas leurs fusils contre nous en cas de danger ?

Ceci pour l’analyse. Pour la réponse, en plus des éléments que je mentionne au début de ce billet, on peut s’étonner que l’UMP mette en doute l’intégrité du peuple français, d’une part, et se demander d’autre part pourquoi elle ne propose pas de faire prêter un serment de participation à l’effort de guerre, durant lequel chaque Français promettrait de contribuer en fonction de ses moyens aux finances de l’État, en refusant ces désertions que sont l’évasion et l’optimisation fiscales. Chiche !

Romain Pigenel

Yann Savidan demande l’avis des blogueurs sur cette question : NicolasDagrouikMelclalexSeb Musset,Romain BlachierRomain Pigenel,  CyrilCorto74Juan, DisparitusStefHomerGauche de combat, La Rénovitude,  LoloboboLe GrumeauEl CaminoDavid Burlot,  FalconhillBembellySteph, P’tit Louis

Les mots de la politique (12) : le pacte

Ça commence comme un rien, un tout petit rien.

Ça commence comme un mot qui flotte parmi d’autres, indiscernable dans une fratrie de synonymes, pour parler d’un fait vu, su et connu de tous.

Ce fait : l’entente entre Laurent Fabius, Martine Aubry et l’oncle d’Amérique des socialistes, Dominique Strauss-Kahn. Les trois éléphants bien décidés à fermer la parenthèse de 2006-2007, se rassemblent au congrès de Reims sous les couleurs d’une même motion – la motion D – et d’une même candidate au poste de premier secrétaire, Martine Aubry. On parle alors de « carpes et de lapins » pour désigner l’alliance hétéroclite des ailes droite et gauche du parti. On comptabilise au moins trois présidentiables dans ce courant qui prend à Reims la tête du parti socialiste. Cela coule de source : ils ne pourront être candidats tous les trois ; il faudra bien que l’entente de leur motion se poursuive d’une manière ou d’une autre. Pour leur éviter un nouveau 2006-2007.

Ça commence peut-être par une intervention de Laurent Fabius sur France Inter, pour nettoyer le chemin de la présidentielle. « Il est acquis maintenant que Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry et j’ajouterais, accessoirement moi-même, nous n’irons pas l’un contre l’autre. (…) C’est-à-dire qu’il y aura une unité aux primaires. (…) On a compris, parce qu’on n’est pas totalement stupides, que l’unité était quelque chose d’essentiel. ». L’unité. Ça continue avec la réaction de Martine Aubry, qui parle « d’intelligence collective », qui rend inutile « un accord ». Ça se prolonge avec Laurent Fabius, encore, qui introduit le concept de « primaires de confirmation » tout en précisant que l’entente étant naturelle, il n’y aura pas besoin de « pacte ». Le mot est lâché. Parmi d’autres.

Ça continue, ça se prolonge, ça infuse. Dans le darwinisme lexical de la vie médiatico-politique, le pacte s’impose. Manuel Valls dénonce le « pacte Aubry-DSK-Fabius ». Ségolène s’y insère à sa farouche manière, et on parle alors de « pacte de Poitiers » entre elle et Martine Aubry. Les « petits candidats » d’alors dénoncent les « petits arrangements » de leurs grands homologues. Pendant ce temps, le « pacte » bourgeonne. Il devient « de Marrakech ». La locution, qui entre dans les mœurs, fait référence à une scène décrite dans le livre d’Antonin André et Karim Rissouli. Une réception dans « le luxueux ryad » de DSK. Et une dissymétrie originelle dans ce qui va devenir le pacte : si DSK revient, alors Martine Aubry ne se présentera pas ; l’inverse est moins sûr.

Le pacte, et non plus l’accord, l’entente, l’unité, ou le rassemblement. Un choix de terme qui s’impose lentement à tous, comme une évidence. Ce terme de pacte est lourd de sens et surtout de connotations. Il pèse bien plus que les autres. Il fonctionne bien en titre de presse. Il susurre du sensationnel et du scabreux. Il évoque des accords militaires, des contrats avec le diable, des conjurations établies dans l’ombre. Le jour même où ces dirigeants socialistes ont accepté d’adouber ce terme pour décrire leurs manœuvres, ils ont scellé leur destin. Et si on n’attend pas grand chose de bon d’un pacte, que dire d’un pacte de Marrakech, que l’on est obligé d’aller signer à l’ombre d’une demeure « luxueuse » en dehors de nos frontières ? Comme s’il était tellement contre-nature qu’il fallait le soustraire au regard de la nation ? Tous les éléments de la légende sont réunis. Assez vivaces pour lui permettre de vivre sa vie sur le web, dans les conversations, dans les théories du complot appliquées au socialisme. Elle bénéficie du renfort, fort peu à propos, d’autres personnalités du PS, comme Bertrand Delanoë : « Avez-vous rejoint le pacte qui lie Strauss-Kahn, Aubry et Fabius ? – C’est le cas ».

Le pacte est désormais une réalité, qu’on la nie ou qu’on l’approuve, tant le mot s’est imposé à tous. Il devient l’étendard de ceux qui refusent la candidature de Dominique Strauss-Kahn. Il rassemble contre lui les militants spoliés du congrès de Reims. Il prend un tour encore plus sombre avec l’affaire DSK, qui jette sur lui un voile de sordide et de voyeurisme. Les plus enragés font le lien entre le ryad et la suite du Sofitel. Exaspération politique, indignation morale et fureur anti-élites se mêlent à son évocation.

A ce stade – nous sommes à l’été 2011 – il serait encore temps de dégonfler, un peu, la baudruche sémantique. Il suffirait de ne plus parler de ce pacte, sans non plus le nier : il suffirait de le noyer dans ses synonymes, de le banaliser, de le ramener à une façon comme une autre de désigner ce que tout le monde savait et qui n’était pas proprement scandaleux, quoi qu’on puisse en penser politiquement : la stratégie commune de plusieurs candidats potentiels. C’est exactement l’inverse que fait Martine Aubry, dans une valse à deux temps avec DSK.

Premier temps, chez Jean-Jacques Bourdin : « Non, il n’y avait pas de pacte [avec Strauss-Kahn], il y avait seulement un raisonnement politique commun ». La différence sur le fond est incompréhensible. Mais en refusant vigoureusement le pacte au profit du « raisonnement commun », la candidate à la candidature donne au premier de l’importance, et implicitement une valeur négative. Elle le fait encore plus exister.

Deuxième temps lors de l’explication chez Claire Chazal de DSK. Il vient répondre d’accusations graves dont beaucoup de Français ne l’ont pas encore absous. Et au milieu de déclarations où il est question de « faute » et de responsabilité morale, il glisse, en avalant ses mots, comme s’il abordait une autre turpitude : « nous avions un pacte » – avec Martine Aubry. Les mâchoires du piège se referment.

Le pacte. Ça commence comme un tout petit rien, une évidence. Ça apparaît même dans un discours de juillet 2008 de Martine Aubry, sans émouvoir grand monde. Puis ça se gorge de non-dits, de malaises, de rancœurs, de connotations incontrôlées. Ça vit sa vie de mot à succès. Et ça finit par se retourner contre ceux qui auraient dû en bénéficier.

Romain Pigenel

La vie privée des mots de la politique se poursuit ici.

Fête de l’Huma : les primaires un pied dedans, un pied dehors

Il jubile, Jean-Luc. Et on le comprend. Lui qui avait quitté, il y a trois ans, le Parti socialiste peu glorieusement, dans la nuit du Congrès de Reims, avec les forces militantes et l’analyse d’un ultra-minoritaire – expliquant alors que la victoire de la motion de Ségolène Royal sonnait la droitisation ultime du parti – il joue aujourd’hui le faiseur de roi à la Fête de l’Huma. Moitié professeur en gauchisme, moitié Saint-Louis sous son chêne, il reçoit les candidats socialistes, leur remettant son petit livre rouge et prenant la pose avec eux devant un logo Front de Gauche.

Il assure, nous dit-on dans les gazettes, ne pas vouloir « se mêler de la primaire ».

Heureusement qu’il le précise. Car, à lire les comptes-rendus, on avait justement l’impression, au contraire, qu’il tend à s’en mêler, et pas qu’un peu. Sur les candidats aux primaires : « D’abord je note ceux qui ne sont pas venus [à la fête de l'Huma] Quand on est de gauche, on marque sur son calepin la date de la Fête de l’Humanité et on ne prévoit rien d’autre ». Sur Montebourg : « Il me souhaite bon vent, je lui souhaite aussi. ». Sur Ségolène, mi-condescendant, mi-dithyrambique : « j’ai trouvé Royal plus consciente du niveau de rupture à opérer que les autres […] Elle commence à parler notre langue ». Sur François Hollande, sans surprise : « l’arrogance comme on a vu jeudi soir avec Hollande qui se voit déjà président ». Quant à Martine Aubry, qui n’a pu s’empêcher de ré-affirmer ce qui reste sa ligne programmatique la plus claire, le Hollande-bashing (« Je pense que quand on est un responsable de gauche on doit être à la Fête de l’Huma, là où est la gauche. »), elle n’a (nous dit-on) fait qu’une photo muette avec le Chavez-like français, peut-être échaudée par la fraicheur de son accueil au grand raout communiste.

Singulières attitudes. De la part, déjà, de ceux, au PS, qui se sont prêtés à ce curieux cérémonial que l’on pourrait – si l’on avait mauvais esprit – assimiler à une génuflexion pour faire gauche. Le problème n’est pas d’aller à la Fête de l’Huma, bien entendu, mais d’instrumentaliser présences et absences des uns et des autres pour jouer au petit jeu du « je suis plus VRAIMENT à gauche que toi », comme l’a fait Martine Aubry. Comme s’il fallait arbitrer des débats (radicaux-)socialistes (fussent-ils ouverts à tous les citoyens) par le truchement des communistes et apparentés. Singulière attitude, ensuite, du camarade Mélenchon. Voilà un homme qui reconnaît la nécessité d’envisager l’avenir avec le PS, qui distribue bons et mauvais points aux candidats aux primaires, et qui pourtant a strictement refusé de ne serait-ce qu’envisager une participation à des primaires communes, par principe.

C’est ce que j’appelle les primaires un pied dedans, un pied dehors, ou encore les primaires « fromage et dessert ». On prépare – derrière les habituelles rodomontades verbales – le rassemblement avec le PS. On joue avec ses candidats en les invitant et en leur témoignant ensuite un soutien plus ou moins appuyé, dans l’espoir de faire basculer la balance dans tel ou tel sens. Mais on tient par-dessus tout à préserver son petit quart d’heure de célébrité warholien, ou plutôt gaullien, à faire pendant quelques mois le tour des plateaux de télévision et surtout – ne soyons pas naïfs – à instaurer le fameux rapport de force avec le PS, qui permettra de lui grappiller quelques postes en plus le moment voulu.

Les socialistes présents à la Courneuve ont aussi leur part de responsabilité. Les primaires citoyennes s’adressent au peuple et sont organisées par les deux partis ayant accepté l’invitation : le PS, et le PRG. A ce titre, je trouve pour le moins étrange que des candidats à ces primaires mêlent aux débats les dirigeants de partis ayant, eux, décliné la proposition de candidature commune. C’est même un jeu assez dangereux, pour les uns et pour les autres : comment se passera le nécessaire rassemblement de toute la gauche, si le candidat socialiste n’est pas celui qu’avait soutenu Mélenchon ? Verra-t-on bientôt Cécile Duflot, que l’on sent déjà frémir malgré sa réserve, expliquer que tel ou tel candidat est le préféré de EELV pour sa position sur le nucléaire ?

La proposition des primaires citoyennes était suffisamment large et ouverte pour que tous les partis de gauche qui le souhaitent s’y associent, dans le respect de l’identité politique de chacun. Nous avions d’ailleurs, avec quelques blogueurs de toutes tendances, lancé un appel dans ce sens. A chacun désormais d’agir en cohérence avec sa décision et de ne pas se lancer dans des manœuvres d’appareil bien peu honnêtes.

Romain Pigenel

Le twitto, nouvelle icône militante ?

Je n’ai pas commenté, et ne commenterai pas (sauf peut-être sous l’angle de l’humour) le premier débat télévisé des primaires. Il en ira probablement de même pour les suivants. La séance était suffisamment claire pour que chacun puisse se faire son avis sans s’encombrer de couches et de couches de commentaires superfétatoires, a fortiori en provenance d’un acteur engagé comme moi.

 

Quelques remarques en revanche sur la couverture médiatique des événements. Je me suis retrouvé en photo, avec quelques camarades en hollandisme, dans Libération pour illustrer l’article consacré au débat. Intéressant choix iconographique. On nous y voit dans le lieu où nous nous étions réunis pour suivre l’émission, l’air très concentrés, penchés et affairés sur nos smartphones. La légende : « Hier soir, à la Cantine, à Paris. Les partisans de François Hollande ont privatisé ce bar [sic] pour suivre le débat télévisé ». On repère derrière nous la retransmission de l’émission sur un grand écran. Cette photo est la seule qui illustre un article par ailleurs uniquement consacré au débat en lui-même, et qui n’aborde pas la question des soutiens de tel ou tel candidat. Et s’il n’épilogue pas sur notre activité, un reportage vidéo de M6 pour le journal du lendemain est plus prolixe : nous montrant également en train de pianoter sur nos téléphones, ce dernier évoque en voix off un moment de l’échange entre François Hollande et Martine Aubry qui « affole les tweets des militants ».

Plusieurs remarques sur ces micro-observations. L’illustration de l’article de Libération révèle un prisme journalistique naissant : la campagne 2012, ce serait les NTIC, les téléphones intelligents et – là c’est M6 qui complète – les réseaux sociaux. Dans la représentation du militant, le colleur d’affiche cède progressivement la place au geek qui fait campagne sur Internet. Il y avait, dans le QG hollandiste, bien d’autres photos à faire. Nous étions regroupés dans un coin pour des raisons techniques, minoritaires au sein d’un public majoritairement venu là pour suivre le débat dans une ambiance conviviale et sans avoir le nez plongé dans le web en même temps. Mais c’est cette image qui reste. On notera qu’elle a par ailleurs l’avantage de représenter ce qui est d’ordinaire difficilement représentable, à savoir l’activisme numérique. Comme l’a noté un confrère blogueur, chef de file de la ségosphère, la photo donne le sentiment d’un groupe de militants l’arme à la main, quand l’activisme en ligne consiste d’ordinaire en un très peu photogénique pianotage en solitaire devant son Mac ou PC.

Quant au reportage de M6, s’il montre aussi des soutiens de Hollande dans une attitude plus classique, il s’avance plus sur notre activité, qui aurait été simplement de tweeter. Qu’en savent les journalistes, qui ne nous ont pas posé la question ? Nous aurions pu aussi bien envoyer des textos ou des mails, ou poster des commentaires sur Facebook. Qu’importe : c’est bien le twitto et sa consœur la twitta qui sont en train de devenir des icônes de l’élection présidentielle 2012. Ce sentiment est conforté par une rapide recherche Google : on ne compte plus les articles de presse consacrés au suivi de l’émission sur Twitter, alors que le même suivi sur Facebook n’est semble-t-il jamais étudié. Et pourtant, que pèse en nombre d’utilisateurs Twitter à côté de Facebook ? Et que dire des blogs, toujours aussi actifs mais également passés à la trappe ?

Ces choix – ou biais – informationnels ne sont pas totalement absurdes. Oui, il y a déjà un fossé qualitatif entre le rôle du web et des NTIC en 2012 et celui qu’ils avaient en 2007. Oui, le débat sur Twitter est particulièrement vif, ne serait-ce que parce que le format court du tweet génère de facto un mode d’expression plus cinglant et moins contourné. Pour autant, je doute que les 5 millions de Français ayant assisté à l’émission l’aient fait le smartphone à la main, et que ceux qui l’ont effectivement fait aient complètement déserté Facebook. Si les modes passent, une technologie (et son usage) ne chasse pas l’autre ; j’ai vu passer ces derniers jours un certain nombre de mails collectifs ou de chaînes de mails appelant à participer aux primaires, et je les suspecte d’avoir au bout du compte plus d’impact que la même requête transitant par Twitter ou par Facebook.

Il y aurait une sociologie à faire des journalistes qui suivent cette campagne présidentielle. Les plus jeunes sont des digital natives forcément plus connectés que la moyenne, et penchant probablement plus vers Twitter que vers les autres réseaux sociaux, celui-ci étant censé être le plus orienté vers l’information pure et dure. Conjointement, on a vu leurs aînés débarquer en masse sur le réseau aux 140 caractères ces derniers mois, et tout spécialement au moment de l’affaire DSK. Cette forte présence sur Twitter contribue à son tour à y attirer les candidats et leurs soutiens : un tweet risque plus d’attirer l’attention des journalistes qu’un billet de blog ou statut Facebook. C’est une sorte de vertu auto-réalisatrice de la promesse d’influence de Twitter : à force que des professionnels des médias, puis des politiques (ou vice versa) croient en la force du réseau et l’investissent, il finit par obtenir un poids relatif bien supérieur à celui de son nombre réel d’utilisateurs.

Il sera intéressant de voir, au cours des prochains mois, si cette tendance se renforce, et si la tweet-campagne éclipse d’autres aspects de la présidentielle, ou du moins fait jeu égal avec eux.

Romain Pigenel

Pour en finir avec la légende noire du hollandisme

« Le parti qui fait pitié ». Son ancien premier secrétaire qui n’a « rien fait » durant les dix dernières années. Depuis le durcissement de la campagne des primaires, les adversaires de François Hollande n’ont de cesse de le ramener à son statut d’ex-dirigeant du PS pour mieux fustiger son bilan. Un parti paresseux, incapable de se réformer ou de donner un président de la République à la France … La liste des griefs est interminable et ne laisse aucune place à la moindre once de bilan positif. A se demander comment la « veille maison » a pu survivre aussi longtemps sous la férule d’un patron aussi déficient !

Cette petite musique ne date en fait pas d’hier. Elle est resservie, sur des tons et avec un volume variés, depuis 2007, par tous ceux qui se retrouvent en opposition à François Hollande. C’est ce que j’appelle la légende noire du hollandisme. C’est classique : un nouveau pouvoir se construit toujours sur le dénigrement du précédent. La droite essaie ainsi systématiquement de rejeter les responsabilités de la dette et de l’insécurité sur le prétendu laxisme de la gauche quand elle gouvernait le pays. La légende noire du hollandisme participe du même procédé : une reconstruction biaisée et artificielle de l’histoire récente du Parti socialiste, pour rejeter tout ses problèmes sur un seul bouc émissaire, François Hollande. C’est en s’appuyant sur cette légende que la « motion D » du congrès de Reims, celle qui allait porter Martine Aubry à la tête du parti puis au sein des primaires, s’est imposée. C’est toujours grâce à cette légende que les adversaires de François Hollande espèrent le rattraper d’ici le 9 octobre prochain.

Alors, catastrophique et indéfendable, le mandat de François Hollande à la tête du PS ? Faisons un bref rappel historique. En mai 2002, le parti est K.O. debout suite à l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle. L’ex-candidat se mettant immédiatement en retrait de la vie politique, c’est à François Hollande qu’échoit la lourde tâche de mener la bataille des législatives et de limiter la casse face à une droite forte de son président élu à 82,21 %. Mission qu’il conduit honorablement, en évitant une déroute comme celle de 1993. Il réussit ensuite, lors des deux congrès successifs de Dijon et surtout du Mans, à préserver l’unité du PS, au bord de l’explosion après le 21 avril 2002 et surtout après le non-respect du vote des militants par Laurent Fabius, Henri Emmanuelli et Jean-Luc Mélenchon en 2005. On peut lui reprocher, sans doute, d’avoir trop sacrifié à l’unité et d’avoir empêché, ce faisant, des clarifications idéologiques pourtant indispensables pour le PS. Peut-être. Mais il faut bien comprendre l’alternative dans laquelle nous nous trouvions alors : si le PS avait explosé, cela en aurait été fini de nos chances en 2007, et Ségolène Royal, à supposer qu’elle soit investie, aurait connu le sort de Jospin en 2002, sans camp unifié pour la soutenir.

On peut ensuite se tourner vers le bilan des élections et des campagnes menées. Victoire aux européennes 1999. Défaite en 2002, mais dans une élection hyperpersonnalisée, et centrée sur un autre que lui. Triplé remarquable régionales-cantonales-européennes en 2004, année qui voit la gauche gouverner 21 régions sur 22 en métropole, et le PS devenir le premier parti de France. Échec au TCE en 2005, mais sur un enjeu dépassant le seul PS, et avec le handicap de la trahison de plusieurs ténors du parti. L’échec de la présidentielle de 2007, suivi de celui, encore une fois limité, des législatives, appelle le même commentaire qu’en 2002. Enfin, victoire aux municipales et cantonales de 2008. On peut toujours mieux faire. Mais le bref bilan de Martine Aubry, entaché de sa défaite historique aux européennes de 2009, est-il infiniment meilleur ? La réponse est dans la question.

Parlons ensuite de la rénovation et de la démocratie interne, qui auraient elles aussi connu un printemps inouï sous le secrétariat Aubry, après un terrible âge sombre du hollandisme. Là encore le bilan du « candidat normal » doit être revisité. C’est lui qui donne la parole aux militants, en 2004, sur le sujet fondamental du TCE, référendum interne d’ailleurs largement gagné. C’est encore lui qui rend possible, en 2006, la première expérience de primaires ouvertes socialistes, avec des adhésions à tarif réduit (les fameux « adhérents à 20 euros » qu’il allait être de bon ton, ensuite, de décrier) et par Internet. Le secrétaire de section que j’étais alors se souvient comment sa section avait doublé son nombre de militants grâce à cette innovation. Je n’ai pas vu le parti socialiste – qui dépasse la barre des 200 000 adhérents en 2007 – connaître ce genre de dynamique depuis 2009. Ce qui est une litote. On pourrait aussi parler du degré d’association et d’implication des militants dans la vie du parti. J’ai toujours été critique sur la trop faible emprise des adhérents sur le programme et les idées du PS, dès l’époque Hollande. Mais ce n’était rien comparé à ce que nous connaissons depuis maintenant plus de deux ans. La création du Laboratoire des Idées, combinée à la réduction des possibilités de contribution et d’amendement lors des conventions du projets pour 2012, ont produit un double processus d’externalisation et de bunkerisation de la réflexion du parti. Ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard si les chiffres de participation aux conventions du projet flirtaient ces derniers mois avec les 20 ou 30%, quand le référendum interne sur le TCE était capable de mobiliser à 75% les militants en 2004 …

Mon propos n’est pas de tisser, a contrario, la légende dorée du hollandisme. Mais on aimerait voir cesser le bal des hypocrites. De ceux qui, non contents de réécrire l’histoire, oublient leurs propres responsabilités dans les échecs qu’ils rappellent à loisir. On consultera par exemple l’organigramme issu du Congrès pour Mans pour voir le nombre de contempteurs du « parti qui fait pitié » qui y avaient alors des responsabilités importantes, et parmi eux une certaine … Martine Aubry. S’il fallait vraiment sanctionner tous les dirigeants en place entre 2002 et 2008, je ne suis même pas certain qu’il subsisterait assez de monde pour faire la campagne d’un seul candidat – à condition qu’il reste encore un candidat !

Je pourrais avoir la bêtise et l’irresponsabilité, avec dautres soutiens de François Hollande, de rendre coup pour coup, et de m’amuser à mon tour à peindre une légende noire de l’aubrysme. En m’attardant sur sa première et cauchemardesque année de mandat, où non contente de rater une élection au point de faire perdre son mandat électif national à son porte-parole, elle a mené le PS au bord du K.O. technique, entre initiatives calamiteuses (le « printemps des libertés ») et polémiques sur son accession à Solférino. En rappelant que c’est paradoxalement parce qu’elle était en grande difficulté à la sortie de l’été 2009 qu’elle a cédé devant ceux qui réclamaient la mise en place de primaires ouvertes et d’un nouveau processus de rénovation dans le parti. En insistant sur les bourdes, les erreurs stratégiques, les micmacs avec la fédération des Bouches-du-Rhône.

Je ne le ferai pas. Parce que je ne crois pas que le débat doive se situer à ce niveau. Et parce que je ne partage pas cet étrange raisonnement selon lequel on devrait déduire les qualités d’un candidat à la présidentielle de la façon dont il a géré un parti politique – en mal comme en bien. La question qui nous est posée est simple : qui est, parmi les six « prétendants », le ou la plus à même de rassembler la gauche, de battre la droite et de redresser la France ? C’est l’unique question qui importe, celle que tentent justement d’éviter ceux qui instruisent le procès – uniquement à charge – de l’histoire récente du PS.

Romain Pigenel