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Webstern socialiste, première : les primaires, pour quoi faire ?

Webstern socialiste est une initiative lancée par une jeune équipe de journalistes politiques et documentaristes, avec pour ambition de réaliser un documentaire au fil de l’eau sur les primaires socialistes, de La Rochelle au vote final pour la désignation du candidat. Se voulant en immersion dans le monde socialiste et notamment dans la “gauchosphère“, ce projet associe largement les blogueurs et militants en ligne, qui peuvent y apporter leurs contributions et témoignages, tout au long de la campagne.

 

Voici la vidéo de ma première intervention dans ce cadre, en réponse à une question simple : qu’attendez-vous des primaires socialistes ?

 

DSK, Hamon et l’argent qui choque

L’affaire DSK permet de passer méthodiquement en revue les tabous et les abcès de notre société. A chaque épisode sa controverse ; il y eut le débat sur les mérites comparés de la justice et du journalisme de chaque côté de l’Atlantique, dans un premier temps ; puis la polémique « viol et féminisme » ; et désormais, comme un come back décomplexé de l’autre affaire – celle de la Porsche – l’indignation autour du loyer de l’appartement loué par DSK pour lui servir de résidence surveillée.

Il faut dire que l’ignoble DSK, cet oligarque lubrique, multiplie les provocations. Il avait déjà eu l’audace d’utiliser la fortune de son couple pour « décrédibiliser une femme pauvre, noire, qui travaille dur » (dixit le grand Montebourg), au lieu, dans un geste chevaleresque, de refuser toute dépense juridique et d’assurer seul sa défense. Il a maintenant le toupet de choisir un endroit agréable, et permis par ses moyens, pour organiser sa défense. Le drame prend toute son ampleur quand Benoit Hamon est interpelé à ce sujet par un auditeur à l’antenne de France Inter. Que pense-t-il de la « prison dorée » que s’est payée DSK ? C’est un porte-parole visiblement (sincèrement ou non, c’est autre question) gêné qui bredouille en réponse : « Je comprends que cela puisse choquer des millions de Français d’entendre parler de loyers pareils […] c’est un secret pour personne que DSK compose avec son épouse un ménage fortuné […] c’est vrai que ce sont des prix qui apparaissent pour nous tous [sic] extrêmement élevés […] c’est quelqu’un qui a de l’argent, qui est extrêmement fortuné ». Puis répondant au journaliste qui explique que cet épisode renvoie une image difficile pour le PS : « ce n’est pas que ça ne me dérange pas, j’ai un avis, mais je le garde pour moi ».

Choquer. Manuel Valls reprend peu après le même terme : « je comprends que cela puisse choquer des Français ». Mais où est le choc, dans cette histoire ? Dans la découverte de l’existence de résidences de standing, inaccessibles au commun des contribuables ? Dans un pays où Voici paraît à près de 500 000 exemplaires et touche plus de 4 millions de lecteurs chaque semaine, en dissertant sur la vie des people les plus riches, on peut en douter. Choc, alors, au sujet de l’origine malhonnête de l’argent ? Sauf à ce qu’éclate un nouveau scandale de fraude fiscale ou d’activités mafieuses du couple DSK-Sinclair, il n’y a aucune raison de penser que l’argent ici utilisé a été mal acquis. Il n’y a donc plus qu’une seule possibilité : c’est le fait même d’avoir et de dépenser beaucoup d’argent, au vu et au su de tout le monde, qui pose en soi un problème.

On aimerait, cela dit, un peu de précision. « Des loyers pareils », « des prix qui apparaissent pour nous tous extrêmement élevés », ça reste quand même bien relatif – je ne sais pas, par exemple, si je peux me compter dans le même « nous tous » que Benoît Hamon. Y a-t-il désormais, pour reprendre un terme à la mode, un salaire et un loyer « décents » fixés par la loi ? Parce qu’après tout, quand on voit l’activité des Restos du Cœur et des soupes populaires exploser, on se dit qu’il y a un risque que les restaurants fréquentés par mes camarades Hamon, Montebourg et Valls paraissent « indécents » aux yeux d’un certain nombre de Français, appartenant au « nous tous » qui ne mangent pas à leur faim. Et si jamais ces distingués socialistes finissent par obtenir un ministère, voire l’Elysée, il y aura un grand risque qu’ils finissent par oublier les charmes du Ed ou du Lidl où ils ont actuellement – naturellement – leurs habitudes. Faudra-t-il alors qu’ils publient régulièrement, comme quelques prudes députés ont commencé à le faire, leurs facturettes de carte bleue pour attester de leur appartenance à un « nous tous » le plus large possible ?

On peut concevoir un modèle de société où seraient fixés un revenu et des coûts maximums. Il serait interdit de louer des logements au prix de la résidence surveillée de DSK, il y aurait également une limite à l’ensemble des revenus – pas seulement au salaire – perçus chaque mois. Une limite suffisamment basse pour que personne ne s’éloigne trop de « nous tous ». Pourquoi pas ? Le problème, c’est que je n’ai pas vu une telle idée dans le programme socialiste, et que je n’ai pas non plus entendu Benoît Hamon la défendre. Je ne l’ai pas plus entendu expliquer, avant que n’éclate le scandale du Sofitel, que le train de vie de DSK posait un souci à « des millions de Français » et qu’il avait un avis là-dessus mais le gardait « pour lui ». Résumons. D’un côté, on défend un programme économique qui assume une fiscalité redistributive, certes, mais pas punitive au point d’instaurer l’alignement général des revenus sur un plafond « décent » unique. On tolère donc, de facto, l’enrichissement. D’un autre côté, on se répand dans les médias pour expliquer, quand une fortune (socialiste) apparaît au grand jour, que c’est mal, qu’on « comprend » que cela « choque », et que même si on se tait par solidarité de parti, on n’en pense pas moins. Pour vivre heureux, vivons riches et cachés ? Cela a un nom : ambivalence, si l’on est gentil ; hypocrisie, si l’on est un peu plus dur.

Cette dualité (on restera poli) est d’autant plus embarrassante qu’elle révèle à la fois une confusion lourde de conséquences sur le rôle (et la nature) de la représentation politique, et une stratégie politique intenable. La confusion : réduire la représentation au mimétisme. Il faudrait être comme ceux que l’on représente. D’une part, on tombe alors dans la réification et la caricature (pour défendre les « pauvres » il faudrait faire croire que l’on est pauvre, mais que faire si les « pauvres » veulent s’enrichir ?), d’autre part, on oublie que la politique, c’est aussi porter un projet qui transcende les situations et les origines particulières. La stratégie politique intenable ensuite : s’il s’agit désormais d’expliquer que pour être de gauche, il faut manifester son appartenance financière à un « nous tous » restant d’ailleurs à définir, alors on risque de perdre toute une partie de la population – soit s’estimant déjà trop fortunée, soit espérant le devenir un jour – pourtant essentielle pour devenir majoritaire dans le pays. Il y a en effet un grand danger à mêler argent et indignation morale sans objectivation d’aucune sorte : sauf à vivre dans une roulotte, tout homme ou femme politique paraîtra toujours un peu trop riche quand il/elle sera mis(e) sous les projecteurs de la suspicion publique.

Il ne semble pourtant pas difficile de comprendre que le rôle d’un responsable politique n’est pas de venir pleurer sur l’épaule des “nécessiteux”, en dénonçant tel ou tel bouc émissaire et en s’exclamant « vous voyez, je suis comme vous », mais de réfléchir aux moyens concrets de combattre la pauvreté et la précarité. En somme, l’action plutôt que la compassion. Pour éviter, aussi, que l’on finisse par se dire que ceux qui font la morale n’ont peut-être pas grand chose à proposer sur le plan politique.

Romain Pigenel

La gauchosphère pour une candidature unitaire

Des appels, on en voit passer. On en a vu passer ces derniers mois pour l’unité de la gauche au premier tour de la présidentielle. Le document que j’ai signé et que je vous soumets aujourd’hui est un peu différent. Il s’agit d’une lettre ouverte, rédigée et co-signée par une trentaine de blogueurs de gauche “qui comptent”. Ils représentent, nous représentons, un large éventail de tendances politiques à gauche, depuis la gauche radicale jusqu’au centre gauche.

Comme le souligne Guy Birenbaum, c’est déjà un petit événement en soi qu’autant de blogueurs, chroniqueurs par essence individualistes, puissent s’entendre sur une initiative commune. Sur le fond, j’ai déjà eu, à plusieurs reprises, l’occasion d’expliquer sur ce blog en quoi les primaires ne prendront vraiment tout leur sens que si elles rassemblent toute la gauche. C’est ce que demande la présente lettre. Si vous en partagez l’esprit, vous pouvez la signer, la reprendre sur votre blog, la diffuser. Les petits ruisseaux font parfois de grandes rivières.

Romain Pigenel

 

***

 

Lettre ouverte d’un électeur à tous ceux qui font de la politique à gauche

Pour faire avancer l’unité à gauche, faites comme nous : copiez, collez et personnalisez cette lettre ouverte, puis envoyez la vite aux responsables politiques de gauche que vous connaissez. Et faites tourner !

Le Kremlin-Bicêtre, mai 2011

Chers camarades,

Comme disent les Chinois, il est des coups de massue qui rendent lucides : si la gauche veut remporter l’élection présidentielle de 2012, elle devra aller unie au combat dès le premier tour.

Imaginer que tel ou tel candidat ou candidate évitera la dispersion des voix à gauche entre vos différents partis, provoquera le réflexe d’un vote « utile », est un pari dangereux, une illusion entretenue par des sondages dont on connaît la volatilité… et la fiabilité.

Enterrer Nicolas Sarkozy trop vite est tout aussi illusoire. C’est un redoutable adversaire en campagne électorale, chacun le sait. C’est un des rares domaines où sa compétence n’a pas encore été mise en doute.

Mais surtout, Marine Le Pen sera vraisemblablement au second tour, nul besoin de sondages pour le craindre.

L’élection présidentielle de 2012 se gagnera donc au premier tour. Autrement dit, celui des deux candidats, de gauche ou de droite, qui aura le plus rassemblé son camp avant le scrutin présidentiel aura de fortes chances de l’emporter, soit parce qu’il sera face à Marine Le Pen, scénario hélas le plus probable, soit parce qu’il aura obtenu un score élevé au premier tour et aura donc créé une dynamique suffisante pour gagner le second.

C’est le bête et implacable raisonnement arithmétique qu’impose notre scrutin majoritaire à deux tours. On peut regretter qu’il en soit ainsi, qu’il ne nous soit plus permis de faire un « choix de coeur » au premier tour. Mais c’est comme ça.

Cette réalité électorale doit conduire les politiques que vous êtes à agir en conséquence, c’est à dire à vous battre pour que ce soit bien le candidat de gauche qui rassemble le plus efficacement son camp dès le premier tour, et non celui de droite, Nicolas Sarkozy.

Inutile d’attendre le dernier moment pour bâcler un marchandage de circonstance, purement politicien, ou le programme et les idées passeront à la trappe. Inutile encore de compter sur un accord entre les deux tours, vite fait bien fait, entre les partis de gauche au cas où ce serait l’un des leurs qui accède au second tour. Dans le premier cas, face à Le Pen, pourquoi le candidat s’embarrasserait-il d’une négociation avec ses amis politiques alors qu’il est pratiquement certain d’être élu ? Dans le second cas, face à Sarkozy, redoutable candidat, le spectacle de chefs de partis de gauche se rabibochant opportunément après une campagne qui les aura durement opposés sera d’un effet déplorable et ne peut que favoriser le candidat de la droite.

Avez-vous le droit d’envisager cette défaite ? N’avez-vous pas, au nom de la confiance et des mandats que vous ont confié le peuple, des obligations, dont celle de gagner pour mettre un terme à la politique désastreuse menée par Nicolas Sarkozy ?

Chers camarades, il est temps d’atterrir. D’arrêter d’avancer en ordre dispersé, avec des candidatures tactiques, « providentielles » ou fantaisistes. Bref, il est temps de prendre la mesure de cette nouvelle donne électorale et d’en tirer les conséquences. Dès que possible, vos partis doivent travailler ensemble à une plateforme commune et à la désignation d’un candidat unique pour toute la gauche. Après tout, les primaires ont bien été imaginées pour cela, non ?

Rappelez-vous : n’avaient-elles pas vocation, à l’origine, à sortir des logiques partisanes en s’adressant à tous ceux qui « partagent les valeurs de la gauche », qu’ils soient roses, verts ou rouges ? Imaginez la dimension que prendraient ces primaires si elles mobilisaient tous les partis ! Elles donneraient un autre souffle à la campagne et un autre poids au candidat ainsi désigné. Et avouons-le, elles seraient sûrement prises beaucoup plus au sérieux qu’aujourd’hui.

Pour vous, responsables politiques, ce ne sera pas facile de dépasser les clivages et les rivalités d’appareils, on l’imagine. Certains d’entre vous ne souhaiteront peut-être pas monter dans le train de l’unité. Mais l’enjeu est à la hauteur de l’effort : pour que la gauche remporte ce scrutin présidentiel, l’unité et les concessions qu’elle implique, sont le prix à payer et, soyons plus positifs, le défi à relever.

D’ailleurs pensez-vous sérieusement qu’un programme qui rassemble tous les partis de gauche soit un défi aussi insurmontable ? Nous partageons tous un socle de valeurs communes : écologie, services publics, société solidaire, emploi pour tous, fiscalité redistributive, laïcité, régulation de la finance, éducation, innovation, recherche, et bien sûr, l’ambition d’une France forte, généreuse et influente sur la scène mondiale.

Chers camarades, quelle tâche plus stimulante qu’un programme unitaire pour ceux qui aiment la politique et veulent changer les choses ! Ce n’est pas une utopie, c’est une nécessité. Les électeurs le sentent et multiplient les appels dans la presse et sur le Net. Nous sommes à un an de l’échéance, vous avez encore le temps de vous y mettre. N’attendez pas.

Un programme, un candidat… la victoire en 2012 !

Captainhaka : Le grumeau, Custin d’Astrée : 365 mots, Cycee : bahbycc , Dominique Darcy : dominiquedarcy, Eric Citoyen : Mon Mulhouse, Gaël : De tout et de rien, Jean-Claude : Slovar – Les nouvelles, Jean Renaud Roy : @jr_roy, Jon : @blogiboulga, Juan : SarkoFrance, Jules Praxis : @jules_praxis, Le Coucou : Le coucou de Claviers, Melclalex : A Perdre la raison, MrsClooney : La femme de George (s) , Nicolas : Partageons mon avis, Nicolas : La rénovitude, Nicolas Cadène : Débat socialiste, Richard Trois : Richardtrois, Rimbus : Rimbus le Blog, Romain Pigenel : Variae, Ronald : Intox2007, Jacques Rosselin : @rosselin, Seb Musset : Les jours et l’ennui de… , Stef : Une autre vie, Sylvie Stefani : Trublyonne, Valérie de Saint-Do : Microcassandre, Vogelsong : Piratages, Yann Savidan Carnet de notes de…, Zeyesnidzeno : La France a peur

Pour faire avancer l’unité à gauche, faites comme nous : copiez, collez et personnalisez cette lettre ouverte, puis envoyez la vite aux responsables politiques de gauche que vous connaissez (députés, maires, sénateurs, responsables de parti, etc). N’hésitez pas à nous envoyer leur réponse. Vous pouvez pour commencer retrouver les mails de vos députés en cliquant ici. Et faites tourner !

Le site associé à cette lettre : Unité2012

Si tu ne viens pas à Lagarde, on fera venir Lagarde à toi

C’est un de ces petits couacs qui en disent long. Dimanche, Martine Aubry a publiquement signifié son soutien à Christine Lagarde pour sa candidature – supputée – au FMI. « Madame Lagarde, on a les divergences que l’on peut avoir, je pense à la politique économique, à ce qui est fait actuellement en matière salariale, pouvoir d’achat et autres [sic] » mais « c’est une femme respectable », donc si l’Europe peut avoir ce poste, « ce serait une bonne chose pour notre pays et pour l’Europe ». On commence par s’étonner. Puis on relit et on se dit que, finalement, les précautions d’usage ont été prises – Martine Aubry souligne bien les différences politiques qui existent entre le PS et la ministre de Nicolas Sarkozy. Puis on relit une nouvelle fois et là, on ne comprend plus rien.

Que nous dit Martine Aubry ? Qu’il y a deux niveaux de considération vis-à-vis de Lagarde. Un premier niveau, celui des « divergences politiques ». Donc : salaires, pouvoir d’achat « et autres » (la liste est ouverte). Ensuite un deuxième niveau, qui semble prédominer et l’emporter, celui de la « respectabilité ». La respectabilité doit peser beaucoup plus que le pouvoir d’achat ou les salaires puisqu’au bout du compte, la désignation de Lagarde serait « une bonne chose ».

 

La respectabilité ? Bertrand Delanoë, Benoît Hamon l’accordent également à la ministre des finances, tout en étant bien plus sévères sur l’aspect « politique ». Mais qu’importe, le terme reste. On a envie de le rapprocher de la « compétence » que décernent sans l’ombre d’un doute les milieux autorisés à l’indéboulonnable locataire de Bercy. Pourtant, on cherche en vain ce qui, dans le cursus et dans les actes de cette personne, sans doute humainement estimable, viendrait justifier un quelconque magistère en matière économique et financière. C’est un personnage ô combien sarkozyste, et à double titre : d’abord parce qu’elle incarnait en 2007, comme le président de la République, ces avocats d’affaires, intimement mêlés aux milieux du même nom, qui viennent occuper de très hautes fonctions politiques, dans un mélange des genres quelque peu douteux ; ensuite parce qu’elle a porté, en tant que ministre de l’économie et des finances, le cœur du sarkozysme politique, et en particulier la funeste loi TEPA et sa défiscalisation des heures supplémentaires. Avec les piètres résultats économiques et sociaux que l’on sait.

 

On pourrait passer des heures à énumérer les échecs et les manquements de cette ministre emblématique du présent quinquennat. Pourquoi, malgré tout, cette aura ? Parce qu’elle porte fièrement le tailleur et l’habitus des grands de ce monde, à la mode anglo-saxonne ? Parce qu’elle incarne un classicisme dans la représentation du pouvoir, qui tranche avec la décomposition sarkozyste, et  qui flatte finalement le goût bourgeois ? Est-ce à cela que répond le qualificatif de « respectable », qui peut être compris en un sens professionnel comme en un sens moral, tout en faisant étrangement fi des contingences judiciaires du moment ?

 

Mais ces questions de codes sociaux sont finalement mineures au regard des implications idéologiques de ce soutien aimable apporté par la première secrétaire socialiste. On a d’abord expliqué pendant 4 ans, à gauche, que la nomination de DSK avait été une bonne chose pour le FMI, car il fallait bien un homme de gauche pour le réformer dans le bon sens (à gauche). Il n’y a guère de doute sur l’orientation à droite, bien à droite, de Lagarde. Faut-il en conclure qu’il n’existe qu’une seule bonne politique à mener au FMI, dépassant les clivages nationaux, et que donc Lagarde ou DSK, c’est en réalité bonnet blanc ou blanc bonnet ? Mais alors, pourquoi ce qui vaut au plan mondial ne vaudrait pas aussi nationalement ? N’y aurait-t-il pas également, en France, un clivage entre les gens « respectables » et ceux qui ne le sont pas, clivage qui pèserait plus lourdement que les différences politiques partisanes ? On peut se rappeler, à l’appui de cette interprétation, combien Juppé peut être populaire dans une certaine gauche, non pas pour ses idées mais pour sa personne – sa posture, son langage, sa morgue, son cursus dans les grandes écoles, autant de points de contraste avec le mécréant Sarkozy. “Il y a une droite qui sait se tenir, et avec elle, on peut s’entendre”. Est-ce là le fond de la pensée exprimée dimanche ? Si c’est le cas, alors autant arrêter de se plaindre des soupçons de connivence qui pèsent sur la classe politique, tous bords confondus.

 

La première secrétaire devrait donc corriger nettement ses propos dominicaux. Ils accréditent au fond l’idéal technocratique de compétences de gestion transcendant les controverses politiques, et réduisant le débat public à quelques petits ajustements à la marge, sur des questions aussi secondaires que « l’emploi » ou « le pouvoir d’achat ». Même si Christine Lagarde était un monstre de compétences économiques, une DSK de droite, on ne pourrait pas s’incliner devant son talent et lui donner l’onction socialiste. Car on ne parle pas, à ce niveau de responsabilités, de technicité gestionnaire, mais bien de directions données à l’économie mondiale. La question n’est pas de savoir s’il y a des bons et des mauvais ultralibéraux, mais de leur affirmer notre opposition. Question de choix politique et non de bulletin de notes.

 

Sauf à ce que Christine Lagarde revendique le fait d’inscrire son action au FMI dans un cadre idéologique radicalement différent de celui dans lequel elle s’est coulée en France, un soutien des socialistes à sa candidature, quelque soit sa justification, est tout bonnement inacceptable. Peut-être répond-il à une volonté de présidentialisation, peut-être s’agissait-il pour Martine Aubry de prouver qu’elle pense déjà plus, comme disait l’autre, à son pays qu’à son parti. Attention alors à ne pas brûler les étapes : avant le second tour et l’Elysée, il y a une petite formalité qui a pour nom premier tour. Et des électeurs de gauche à rassembler.

 

Romain Pigenel

Les primaires, envers et contre tout

Comme on pouvait s’y attendre, le DSKgate, non content d’avoir mis un coup d’arrêt brutal à la trajectoire politique immédiate du principal intéressé et de ses amis, n’en finit plus de secréter des conséquences pour le Parti socialiste et son avenir proche. Parmi elles, la remise en cause des primaires, pourtant dûment votées par les militants et soutenues par la grande majorité des responsables socialistes lors de leur adoption. Qu’importe, elles sont désormais sur le banc des accusés sous la plume de blogueurs, sympathisants ou dans la bouche de responsables socialistes, avec des expressions variées : qu’on les arrête, qu’on les gèle, qu’on se rassemble, qu’on les mette entre parenthèses (bientôt le moratoire ou la mise sous tutelle ?).

Il faut commencer par remarquer que cette tentation n’a rien de nouveau. Sitôt ratifiées, les primaires ont été régulièrement soumises à des tentatives d’annulation ou du moins de minoration, avec l’élaboration très tôt par Laurent Fabius du curieux concept de « primaires de confirmation ». Aujourd’hui, le bénéficiaire longtemps attendu de la confirmation en question, DSK, semble hors-jeu, mais l’idée revient, soit avec des arrière-pensées en faveur de telle ou telle candidature, soit dans un réflexe apeuré et un peu conservateur (« restons groupés et il ne nous arrivera rien »).

 

Aujourd’hui comme hier, cette position me semble intenable. Sans même évoquer le respect du vote militant, je vois plus de raisons objectives de maintenir (et même de renforcer) le dispositif des primaires que de l’amputer.

 

Premièrement, dans un contexte de forte abstention et de discrédit de la politique, la gauche et les socialistes ne peuvent gagner qu’en enclenchant une dynamique populaire forte dans le pays. Le plan « regroupons-nous autour de notre champion olympique des sondages, ne touchons à rien et mathématiquement on gagne » était déjà plus que douteux, il devient carrément indéfendable en l’absence dudit champion. Le projet socialiste doit être enrichi, et des risques pris face à un adversaire probable (Nicolas Sarkozy) prêt à tout. Il faudra donc se mettre en danger d’une manière ou d’une autre ; le repli dans l’entre-soi d’un parti bien affaibli n’est pas une option sérieuse.

 

Deuxièmement, même si la France ne pleurait pas la disparition des primaires (et encore, c’est à voir), le choc en retour, en termes de crédibilité, serait très dur. Qu’est-ce que ce parti qui annule au dernier moment la procédure dont il a fait la promotion dithyrambique depuis deux ans ? Pourquoi tant de fébrilité ? Par ailleurs, les dégâts seraient encore plus lourds en interne. La promesse des primaires a été, de fait, la seule vraie rénovation qu’a connue le PS depuis le congrès de Reims en 2008. Pour beaucoup de militants, un revirement à ce sujet serait sans doute la goutte de trop dans un vase déjà bien rempli. La démobilisation qui s’ensuivrait serait terrible.

 

Troisièmement, personne n’explique clairement en quoi devrait consister, concrètement, le rassemblement sans primaires suggéré. Soit tous les candidats se désistent en faveur d’un seul – mais il faut être raisonnable, une connaissance, même minime, des relations entre les candidats restant en course rend cette hypothèse à peu près aussi crédible qu’une démission de Nicolas Sarkozy. Soit un candidat pensant « tenir » l’appareil tente un coup de force – il n’y aurait alors pas de meilleure voie vers l’éclatement du PS ou la multiplication de candidatures hors parti. Soit enfin on se résout à une désignation « à l’ancienne », par un congrès extraordinaire, un vote des militants ; mais alors on aura bien un affrontement … sans la dynamique populaire !

 

Quatrièmement et surtout, la gauche et le pays ont besoin de refaire de la politique. Pendant qu’on parle de DSK et de ses exactions supposées, pendant qu’on débat de morale publique à la petite semaine et des mérites comparés de la justice et du journalisme des deux côtés de l’Atlantique, on perd un temps précieux pour développer un projet de société, crédibiliser la possibilité d’une alternative au sarkozysme, et accrocher celui-ci sur son bilan et son absence totale de perspectives. Un grand débat populaire tel que celui des primaires ouvertes peut, seul, casser cette spirale infernale qui va, sinon, se nourrir encore durant des mois et des mois des dernières révélations voyeuristes sur les coucheries d’untel ou d’untel.

 

Pour toutes ces raisons, la question des primaires ne doit même pas être posée. Il faut les organiser, faire tout ce qui est possible pour les élargir, créer les conditions d’une confrontation de programmes et de personnalités, et pourquoi pas accélérer un calendrier qui était – c’est un secret de Polichinelle – déterminé par la date de retour de DSK en France.

 

Romain Pigenel

 

La conquête, défense et illustration du sarkozysme

Deux éléments auxquels on peut parfois résumer un film : l’affiche, et les premières images. Pour La conquête de Xavier Durringer et Patrick Rotman, d’abord l’affiche, donc, représentant le petit président Sarkozy juché sur un tabouret trop haut, ses jambes sur talonnettes battant dans le vide ; quant aux premières images, ce sont celles d’un homme dans la pénombre, l’air maussade, triturant son alliance. D’un côté, la promesse d’une comédie grinçante, au vitriol, sur le vainqueur de 2007 ; de l’autre, la réalité d’un feuilleton sentimentalo-politique, construit autour de la conquête du pouvoir et de la reconquête de Cécilia Sarkozy.

C’est donc le fil conducteur de ce film : la relation Nicolas-Cécilia, le rôle de la seconde dans l’ascension, et les doutes, du premier. Sur cette trame viennent se greffer les grandes séquences de 2002-2007, les rapports filiaux (jusqu’au parricide politique) avec Chirac, la compétition avec De Villepin, la conquête de l’opinion et des médias, l’émergence du « style Sarkozy » jusqu’à la campagne de 2007 à proprement parler. Si le sujet pouvait laisser espérer un grand film politique, le résultat final, par manque de souffle (et probablement de moyens), tend plus vers le téléfilm façon France Télévision, comme son casting d’ailleurs (Bernard Le Coq et Florence Pernel, très convaincants dans leurs rôles respectifs de Chirac et Cécilia Sarkozy). Mais c’est le traitement différencié des personnages qui attire rapidement l’attention.

 

Pour faire court, il y a d’un côté Nicolas et Cécilia Sarkozy, ainsi que leurs proches (les sarkoboys et Hippolyte Girardot en Claude Guéant florentin), et de l’autre le reste du monde. Nicolas ? Au fond, un brave type, dévoré d’ambition mais bourreau de travail, « insolent » (dixit Chirac) mais sympathique en diable, et bien décidé à faire bouger une France qui n’attend que cela. Workaholic survolté, il captive les journalistes par son franc-parler en off, court sur le terrain soutenir ses policiers ou parler aux ouvriers délaissés par la gauche, démasque la perfidie et le double-langage de Villepin. Quand sa compagne vient à le quitter, fatiguée de son rythme de vie, surgit sous la carapace du fauve le mec sympa amoureux et un peu largué, qui retrouve ses copains pour chanter du Johnny Halliday.

 

La comparaison avec les autres protagonistes principaux est sans appel. Alors que Denis Podalydès interprète un Sarkozy plus vrai que nature, Samuel Labarthe et Bernard Le Coq jouent moins Villepin et Chirac que la caricature faite par les Guignols du duo élyséen. Chirac ? Un beauf’ sans convictions, qui apparaît rarement à l’écran sans sa bouteille de Corona, sa voix imitant l’imitation rendue célèbre par un autre Le Coq (Yves). Villepin ? Un bellâtre ridicule, fourbe et manipulateur (son rôle dans l’affaire Clearstream est assez longuement développé). Quant à Ségolène Royal, elle n’apparaît que singée et ridiculisée par Pierre Charon, interprété par un certain … Dominique Besnehard (qui semble ici venir régler des comptes personnels d’une façon bien peu élégante). Parallèlement, on cherchera en vain les aspects et actes les plus questionnants ou critiquables de Nicolas Sarkozy : dalle d’Argenteuil et karcher, pédophilie « génétique », identité nationale, autant d’épisodes soit effacés, soit présentés sous la forme d’une allusion dans la bouche de Chirac ou de tierces personnes (Sarkozy est à un moment décrit comme « atlantiste » et « communautariste », Chirac lui reproche d’avoir mis le feu aux banlieues), soit encore réduits à des euphémismes (Sarkozy lui-même parlant de l’immigration comme clé de l’élection). En revanche, on met longuement en scène le tribun charismatique lors des grands meetings, l’homme désireux de faire exploser le clivage droite-gauche avec l’aide d’Henri Guaino, et de siphonner les électeurs du FN sans complaisance pour ce parti.

 

On sort donc de la salle de cinéma avec le sentiment d’avoir vu un film sarkozyste, au sens où l’on peut dire du site Atlantico qu’il est de droite. Non pas frontalement hagiographique, non pas sous la forme d’une propagande grossière et brutale, mais sur un mode plus subtil, présentant les événements du point de vue de Sarkozy, et lui donnant le beau rôle face à une armada de guignols et d’incompétents. La promesse de l’affiche – l’histoire d’un homme pas au niveau de ses fonctions – s’efface au bout du compte devant le portrait plein d’empathie, et à décharge, d’un homme politique pas comme les autres. Libre à chacun de se faire son avis sur les motivations, conscientes ou inconscientes, d’un tel projet cinématographique, à quelques mois de 2012.

 

Romain Pigenel

Serrer les coudes, serrer les boulons

La nouvelle de l’arrestation de DSK est un rude coup porté à ceux qui soutenaient sa candidature, aux socialistes et à la gauche. L’émotion, la stupeur, la déception et la colère sont donc des réactions compréhensibles, dans un premier temps. Mais dans second temps, il est du devoir de tout militant politique de dépasser ces affects et de se demander quel comportement avoir dans cette situation inédite.

Le premier point qui me semble important est non pas la prudence comme on l’entend parfois, mais le retour à la raison. Il ne s’agit pas de se modérer, mais de remettre les faits dans le bon ordre. Les scandales politiques et notamment politico-sexuels, jouant sur deux thématiques fortement fantasmatiques, ont une tendance naturelle à déchaîner les passions et le commentaire sur le commentaire. Et faute de faits, ce sont justement souvent les commentaires qui finissent par devenir la seule matière sur laquelle on disserte. En l’occurrence que sait-on du fond de l’affaire ? A peu près rien, si ce n’est une accusation et quelques détails censés frapper les esprits. Toutes les spéculations sont donc douteuses, surtout quand elles consistent à chanter l’air du tout le monde le savait bien et, avec un regard entendu, à tirer un trait d’union entre chaud lapin et violeur, à laisser entendre que le viol suit la Porsche comme une continuation logique. « Laisser la justice faire son travail » n’est pas une formule creuse et diplomatique, mais la seule maxime à laquelle on puisse se tenir à l’heure actuelle, la distance géographique et juridique ne facilitant d’ailleurs pas la compréhension des tenants et des aboutissants de l’affaire.

 

La seconde nécessité est d’enrayer, ou au minimum de ne pas nourrir, la machine médiatique qui s’est mise en marche dès les premières dépêches d’outre-Atlantique. Nul besoin de voir ici la main du pouvoir en place : l’odeur du sang (et du sperme) enclenche une logique commerciale de surenchère journalistique, où une partie de la presse se protège derrière le parfum de scandale propre aux faits reprochés, pour se permettre les comportements de charognard les plus indécents. La presse dite de gauche n’est d’ailleurs pas la dernière à se ruer sur la (bonne) affaire, avec un « direct live » permettant de suivre les derniers rebondissements, en une sur le site du Monde comme sur celui du Nouvel Observateur, et avec des articles dont le titre (« DSK rattrapé à la culotte » dans Libération, « DSK : la rechute » dans Le Monde, sans parler de Metro et de sa “Débandade”) rivalisent dans le grand-guignolesque voire l’odieux. Les médias tiennent la suite du storytelling commencé avec l’incident de la Porsche et ils ne vont pas le lâcher de si tôt, mêlant apparence de froide objectivité journalistique et postures de curé pour justifier une ligne éditoriale digne d’un tabloïd. Ils feront leur miel des moindres bruits dissonants au sein de la gauche et du PS.

 

Le troisième point est justement de se rappeler les termes de fraternité et de camaraderie, si on leur prête encore un sens. J’ai vécu de près, dans l’histoire récente, le lâchage par son parti d’un camarade pourtant innocenté au bout du compte – je n’ai pas envie de voir cela une seconde fois. Les premières heures, les premiers jours sont cruciaux pour déterminer l’ambiance générale de la presse et de l’opinion : c’est maintenant qu’il faut faire bloc, serrer les coudes et rappeler sans nuance et publiquement le principe de présomption d’innocence. Sans finasser, sans en profiter pour donner des leçons de morale et disserter sur l’horreur du viol (qui en doute ?). Un silence gêné ou la profusion de qualificatifs ambigus, comme le coup de tonnerre de Martine Aubry, donneraient par ailleurs un bien mauvais signal à nos concitoyens, qui doutent toujours de l’unité réelle du parti socialiste. L’heure n’est pas aux calculs, ni aux stratégies à 1000 bandes, ni au colportage de ragots douteux pour faire parler de sa candidature aux primaires.

 

Quatrièmement et enfin, profitons-en pour (re)serrer les boulons. Cette information aurait dans tous les cas fait le buzz, mais elle le fait d’autant plus, et mine également d’autant plus les socialistes, qu’elle vient s’inscrire à la suite de toute une série d’incidents et d’erreurs qui créent une ambiance générale de confusion et de délitement à gauche. C’est la focalisation délirante sur la possible/probable/certaine/hypothétique candidature de DSK, investi tacitement du rôle de sauveur de la gauche, qui a contribué à créer une pression tout aussi délirante sur sa personne et ses moindres faits et gestes. C’est cette pression qui a permis qu’éclate – sur du vide ! – l’affaire de la Porsche. Erreur de débutant encore, mais étrangère à DSK pour le coup, que la publication plus que maladroite d’un rapport Terra Nova, théorisant noir sur blanc l’abandon des ouvriers et employés blancs par le PS, à moins d’un an de l’élection présidentielle. Je ne continuerai pas cette liste, que chacun pourra prolonger avec son expérience personnelle. Il est plus que temps de sonner la fin de la récréation, et de réaliser que l’on s’apprête à vivre une élection extrêmement dure face à un président sortant qui est loin d’être mort. La chance de la gauche, cette fois, était de partir relativement vierge à l’offensive, face à une droite particulièrement lestée de casseroles et d’échecs ; les incidents récents rognent cette chance, en pesant comme autant de boulets qu’il faudra justifier et défendre durant la campagne.

 

Si nul ne peut savoir, à cette heure, ce qu’il adviendra judiciairement et politiquement de DSK, il est encore possible de sortir par le haut de cette mauvaise passe en rappelant chacun à sa responsabilité, et le collectif à son devoir – celui de tout mettre en œuvre pour gagner en 2012.

 

Romain Pigenel

Terra Nova, ou quand le progressisme enterre la gauche

Quelle cible électorale pour la gauche ? C’est à cette question que Terra Nova entend répondre avec un rapport intitulé « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ». L’argument central en est assez simple. La crise de la social-démocratie serait double : crise idéologique, mais aussi crise de la sociologie électorale. La gauche s’appuyait autrefois sur une « coalition historique » construite autour de la classe ouvrière ; mais les ouvriers sont un allié de moins en moins sûr, du fait de leur démographie en baisse, de la déliquescence de leur conscience de classe et de leur conservatisme moral. Or la gauche, elle, se définit de plus en plus par le libéralisme « sociétal », dans la foulée de mai 68, et ne peut plus répondre aux demandes économiques des ouvriers. Elle devrait donc faire le grand plongeon, consistant à se détourner de cette assise électorale dépassée pour embrasser sa nouvelle famille, divisée sur les intérêts économiques mais unie sur « les valeurs » : c’est-à-dire l’alliance des diplômés, des jeunes, des « minorités et des quartiers populaires », des femmes, des urbains et des « non-catholiques », qui sont tous tournés vers « l’avenir » et rompus aux joies du libéralisme culturel.

Il faut reconnaître à Olivier Ferrand (coordonnateur de ce rapport) un certain courage, celui de dire avec franchise, voire candeur, ce qu’un courant de pensée pense toute bas depuis quelques années ; à savoir que la gauche doit rompre à la fois avec ses attaches ouvrières et populaires, et avec sa volonté de transformation économique. Il mène à son terme, et théorise, le recentrage de la gauche autour du libéralisme de mœurs ; il ouvre un débat clair sur l’avenir et l’objectif de la social-démocratie, nettoyé de tous les faux-semblants et politesses d’usage. Mais ce sont bien là, malheureusement, les seuls mérites que l’on peut reconnaître à ce texte.

 

Passons, par charité, sur les nombreuses imprécisions et incohérences qui émaillent le rapport. Le sens exact des termes « classes populaires » ou « classes moyennes » fluctue de chapitre en chapitre. Par ailleurs, on nous explique à la fois que la nouvelle coalition incontournable pour la gauche – la « France de demain » – est en pleine progression électorale, mais aussi qu’elle n’est pas actuellement majoritaire, et qu’il faudra lutter contre son abstention structurelle (pour les jeunes notamment). Bref : si on rend la nouvelle coalition majoritaire, alors elle le sera (si ma tante en avait …). Autre perle du même genre, on peut expliquer dans une page que les séniors votent « toujours » à droite, pour affirmer sans ciller, un peu plus loin, qu’ils vont voter « de plus en plus à gauche ». Et que dire des hésitations démographiques sur l’ancienne « coalition historique » du PS, qui est à la fois décrite comme en déclin (ce qui devrait justifier son abandon), et comme en hausse numérique (du côté des petits employés) ?

 

Plus problématique est la méthode employée pour découper la société en catégories favorables (ou non) à la gauche. Le groupe de travail Terra Nova, confondant cause et conséquence, inspecte les facteurs déterminant le vote de gauche aux dernières élections, et en tire, au petit bonheur la chance, un inventaire à la Prévert de catégories mélangeant genre (les femmes), origine (les immigrés), âge (les jeunes), diplôme (les diplômés du supérieur) et situation professionnelle (les CSP+) – heureusement que les sondages n’ont pas révélé un tropisme socialiste des unijambistes moustachus, ils auraient probablement gagné leur ticket d’entrée parmi les membres fondateurs de la « France de demain ». Ces catégories, hétérogènes, se recoupent et se contredisent les unes les autres : les femmes votent à gauche, lit-on, mais pas les employées, apprend-on plus loin ; et faut-il aussi leur appliquer le diagnostic général sur cette nouvelle alliance, à savoir qu’elle a une démographie trop faible – nait-il moins de femmes que d’hommes en France ?

 

Ce ne serait encore rien si ces catégories n’étaient définies à (très) gros traits par des caractéristiques tenant plus du préjugé bobeauf que de la rigueur scientifique : l’immigré et le jeune sont ouverts et « optimistes », ils représentent « la dynamique », alors que l’ouvrier est dans « le repli » contre « les immigrés, les assistés, la perte des valeurs morales [lesquelles ?] et les désordres de la société contemporaine [est-ce une tare ?] ». Il est vrai que « plus un individu est diplômé, plus il adhère aux valeurs culturelles de la gauche », et parmi elles la « tolérance » et « l’ouverture aux différences culturelles ». Moins vous faites d’études, plus vous êtes con et méchant, en clair. Que ceux qui n’ont pas décroché un master lèvent le doigt ! L’argument d’autorité et le mépris culminent avec le titre donné à la nouvelle alliance électorale proposée – « la France de demain » – titre qui suggère très explicitement que ceux qui n’en font pas partie (les ouvriers et employés) sont à ranger au rayon des rebuts dépassés par l’histoire.

 

A la caricature s’ajoute, fort logiquement, le naturalisme : on décrit les évolutions électorales de ces catégories de population comme des phénomènes physiques inaltérables, sur lesquels la gauche n’aurait finalement aucune latitude d’action, et dont elle devrait juste prendre bonne note pour ajuster sa stratégie. Le texte ne se demande jamais, par exemple, si la dérive des classes populaires vers des valeurs « de droite » n’est pas en partie de la responsabilité de la gauche, si celle-ci ne pourrait pas enrayer ou inverser le processus, et si la stratégie Terra Nova ne va pas simplement amplifier les conséquences d’erreurs commises par le passé. A vrai dire, l’idée même d’un parti de masse, capable de peser sur la société, et de faire un travail de terrain de longue haleine auprès de ces populations, semble inconcevable pour Terra Nova ; prenant peut-être le cas des think tanks pour une généralité, le groupe de travail n’évoque jamais la dimension militante ou d’éducation populaire, si ce n’est pour parler du porte-à-porte qu’il faut faire « comme Obama » pour aller chercher les abstentionnistes de la jeunesse ou de la « diversité ». On reconnaît du bout des lèvres que Ségolène Royal a limité les dégâts sur le vote ouvrier en 2007, grâce à « son positionnement spécifique » … mais on n’en tire aucune conclusion.

 

C’est plus largement l’idée même de transformation économique du pays qui est balayée d’un revers de main. On explique tranquillement que les ouvriers ont abandonné la gauche parce qu’elle a renoncé à toute ambition de rupture économique, et qu’ils votent à l’extrême-droite parce que le FN façon Marine a un programme social … « de gauche ». Pas grave, la gauche va se recentrer sur les valeurs morales et « sociétales » ! Un curieux plaidoyer pour Tony Blair et sa Grande-Bretagne post-industrielle clôt le document, en annexe ; et on suggère par ailleurs qu’il ne faudra pas trop cogner sur l’épargne et les héritages, si on veut capter le vote des classes moyennes. C’est quasiment une rhétorique de droite, enfin, qui est employée pour décrire l’opposition entre « insiders » et « outsiders » : puisque les inclus (dont les ouvriers) ne veulent pas revoir leurs privilèges à la baisse, la gauche doit s’appuyer sur les exclus (là encore on mélange discriminations professionnelles envers les femmes, les jeunes, les étrangers …), moins exigeants et partant de plus bas, pour prendre le pouvoir – en taillant, on l’imagine, allégrement dans les dépenses sociales occasionnées par les premiers.

 

Au fond, on comprend mieux, avec ce document, pourquoi Terra Nova se réclame plus du « progressisme » que de la gauche : alors que la gauche se définit à la fois par un ancrage populaire, un projet économique et social, et un ensemble de valeurs (morales et culturelles), le progressisme prôné par le think tank abandonne largement le premier, revoit à la baisse le second, et ne s’accroche vraiment qu’au troisième. La vision proposée par la fondation « progressiste » est sans doute respectable, mais elle n’est pas de gauche, au sens commun du terme. Elle est une sorte de projection des fantasmes de la bourgeoisie éclairée (!) et humaniste sur le reste de la société. Elle est surtout à courte vue : il faut être bien naïf pour croire que l’on gagne une élection en faisant une arithmétique d’épicier, en ajoutant à la bonne franquette des haricots, des choux et des tomates pour arriver aux « 50% » fatidiques. Tout l’art de la politique consiste à bâtir des projets nationaux qui dépassent les antagonismes, et donnent des perspectives communes à des populations n’ayant pas forcément, au départ, d’intérêts communs. La proposition portée par Terra Nova, a contrario, ne peut générer que confusion, division, et défaite.

 

Romain Pigenel

Les mots de la politique (8) : Wauquiez et le cancer de l’assistanat

« Quelle est, pour moi, la principale injustice dans notre pays ? C’est que celui qui travaille n’ait pas un véritable écart avec celui qui bénéficie des minima sociaux (…) Cette situation-là est pour moi le cancer de la société française ». Quand la Droite sociale s’énerve, elle envoie du petit bois. Cette intervention de Laurent Wauquiez, qui semble avoir jeté le trouble jusque dans les rangs de la majorité, n’est pas tant étonnante par la thématique développée, grand classique de la droite sarkozienne, que par la dureté du terme employé. L’assistanat, un cancer ? Je ne sais pas si des recensions existent sur la question, mais je ne me souviens que de peu d’occurrences de l’emploi d’un nom de maladie grave dans le débat politique, à part le fameux « sida mental » cher à Louis Pauwels. La dureté du propos surprend et attire l’attention. De deux choses l’une : soit il s’agit d’une erreur, d’une parole lâchée trop hâtivement, sans réfléchir ; soit il s’agit d’un coup délibéré et préparé en toute connaissance de cause. Créditant Laurent Wauquiez de suffisamment d’intelligence pour ne pas commettre une telle boulette malgré lui, reste donc la seconde option. Quels peuvent bien être les bénéfices espérés d’une telle violence verbale ?

Le premier bénéfice est probablement à chercher du côté de l’électorat que Nicolas Sarkozy cherche à capter en 2012. 2007 s’était gagné entre autres sur la « valeur travail » et, déjà, le refus déclaré de l’assistanat, quoi que ce terme puisse bien recouvrir d’ailleurs. La thématique, même si on peut le déplorer, s’est avérée porteuse du côté des travailleurs des classes populaires et moyennes, et probablement aussi de celui des retraités inquiets de la pérennité de leurs propres prestations sociales. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy doit retrouver le contact avec les premiers, et conserver à ses côtés les seconds, s’il entend concourir victorieusement à la prochaine présidentielle. Puisque son bilan ne plaide pas pour lui, il va forcément être conduit, durant sa campagne, à une surenchère verbale par rapport aux promesses déjà faites il y a 5 ans : on a déjà vu cette radicalisation à l’œuvre sur les questions de sécurité à partir de l’été dernier, on assiste probablement à la phase sociale de cette stratégie.

 

Le deuxième objectif, on peut l’imaginer, concerne plus ses adversaires de gauche. Si la question de l’assistanat est bien un point sensible pour l’électorat modeste, il est stratégiquement utile de mettre le PS et la gauche en porte-à-faux sur ce point. A cet égard, le « cancer de l’assistanat » est une sorte de chiffon rouge qui conduit la gauche à sur-réagir et donc, d’une certaine manière, à apparaître comme les défenseurs de l’assistanat. Répondre à Wauquiez que le vrai problème du pays, c’est le chômage, c’est factuellement juste, mais cela peut aussi donner le sentiment de nier un problème ressenti (à tort ou à raison, mais ce n’est pas la question) comme prégnant par bon nombre de Français. L’idéal serait d’apporter une réponse mesurée, en ne niant pas l’existence de situations problématiques mais en les replaçant dans un contexte d’ensemble. La violence des propos de Wauquiez ôte justement toute place à la nuance, et conduit ses adversaires, eux-mêmes, à dérailler et à se déporter sur un terrain glissant.

 

Le troisième objectif est sans doute relatif à des questions de maîtrise de « l’agenda », de définition des grandes thématiques du débat présidentiel. La situation calamiteuse de la fin de mandat de Nicolas Sarkozy devrait donner toute latitude à la gauche pour imposer ses problématiques. Or ses deux principales formations – PS et Europe Ecologie – sont pour l’heure paralysées dans des questions de candidatures, voire de direction interne, qui les empêchent de porter une parole claire et audible, et a fortiori de déterminer le cadre du débat politique. C’est donc le moment ou jamais pour l’Elysée de saisir le gouvernail, pour installer ses propres thématiques – et réduire la gauche à la défensive. Si la gauche était en ordre de bataille, elle pourrait construire une importante séquence médiatique et politique autour du bilan de l’UMP sur l’emploi, par exemple, et développer ses propositions en ce domaine. En l’état, le PS en vient à gâcher ce thème pour répondre à une attaque de l’UMP, et encore, en reprenant (et donc, en quelque sorte, en légitimant) le terme imposé par Wauquiez, celui de cancer !

 

La stratégie semble claire : elle a déjà servi, et servira sans doute encore, pendant les prochains mois. La gauche doit très vite réfléchir à la meilleure façon de répondre à ces provocations que l’on imagine très calculées, si elle ne veut pas perdre des points qui compteront cher dans la bataille qui commence.

 

Romain Pigenel

 

Les autres mots de la politique : à retrouver ici.

10 mai, embryon de souvenir

 A l’initiative d’A Perdre La Raison, une question parcourt les blogs : que retenez-vous du 10 mai 81 ? Dans mon cas, la question pourrait vite être réglée : j’ai raté cette auguste date d’une grosse cinquantaine de jours, peu à l’échelle d’une vie, et paradoxalement beaucoup à l’échelle de l’histoire. Je pourrais donc à bon droit dire que je ne retiens rien de ce 10 mai, ou à la rigueur me lancer dans un récit épique du point de vue d’un embryon, qui a bien dû être influencé d’une manière ou d’une autre par la joie de ses parents. Je me cantonnerai à la vérité.

 

La vérité, donc, c’est que je n’ai pas vraiment de souvenir clair de Mitterrand avant le deuxième septennat, et ses aspects les moins glorieux. A une vague réminiscence de la réélection de 1988 succèdent la valse des premiers ministres, le rocambolesque gouvernement Cresson, la triste fin avec (et de) Bérégovoy, les manifestations d’infirmières matées au canon à eau, les autocollants du RPR (« Dis papa, c’est quoi l’affaire Urba ? ») sur les murs de ma ville.

 

Le seul débat dont je me rappelle bien est celui avec Philippe Séguin pour le traité de Maastricht, durant lequel j’éprouvais une crainte diffuse de la victoire du « non », et une certaine empathie pour le vieux président. Ce moment mis à part, et à rebours de ma famille, je ressentais envers le PS et la majorité en place une sourde hostilité, leur attribuant sans doute la responsabilité du marasme économique et social que je percevais ; je me vois encore accueillir avec contentement, devant la télévision, l’annonce des deux claques électorales successives, aux régionales de 1992 puis aux législatives de 1993. Il ne me fallut pas longtemps pour revenir à des positions plus proches de celles qui sont les miennes aujourd’hui. Il me fallut en revanche un peu plus de temps pour me réapproprier ce Mitterrand au sujet duquel ses successeurs réclamaient un « droit d’inventaire ». Ce Mitterrand dont ils firent le procès pendant des années. Autant dire que les célébrations actuelles doivent arracher quelques sourires amers à ceux qui lui sont rester fidèles sans discontinuer.

 

Au fond, il y a deux façons de considérer et de vivre ce 10 mai et Mitterrand. Il y a ceux qui ont connu l’avant, mesuré les victoires et les révolutions, l’abolition de la peine de mort, les radios libres, les 39H et la 5ème semaine de congés payés, ceux qui ont peut-être aussi encaissé durement les parenthèses, les espoirs déçus, les impasses. Et puis il y a ceux qui sont nés dans un monde mitterrandien, où la gauche au pouvoir était une évidence, et qui depuis courent après cette évidence perdue, rageant de voir la gauche s’éparpiller de petites victoires en grandes défaites.

 

Ces deux générations politiques vont communier dans la célébration des 30 ans du 10 mai. Comme d’autres, cette célébration me laisse un peu sceptique. Non pas du point de vue de sa légitimité, bien entendue totale, mais de celui de ce qu’elle représente. De ce dont on l’investit. On ne fête pas tant les 30 ans du 10 mai que le souvenir du dernier passage prolongé de la gauche au pouvoir national. On peut trouver un peu étrange la symbolique de ces festivités, que le hasard place à un an du prochain combat électoral pour la magistrature suprême. Comme une métaphore d’une gauche qui a trop souvent cru la victoire acquise avant même d’avoir livré bataille ? On ne pourra pas dire, cette fois, que l’on ne savait pas.

 

Romain Pigenel

 

Et vous, ce 10 mai 1981, vécu ou non, quel est votre avis sur ce jour entré dans l’histoire de France ?