Des appels, on en voit passer. On en a vu passer ces derniers mois pour l’unité de la gauche au premier tour de la présidentielle. Le document que j’ai signé et que je vous soumets aujourd’hui est un peu différent. Il s’agit d’une lettre ouverte, rédigée et co-signée par une trentaine de blogueurs de gauche “qui comptent”. Ils représentent, nous représentons, un large éventail de tendances politiques à gauche, depuis la gauche radicale jusqu’au centre gauche.

Comme le souligne Guy Birenbaum, c’est déjà un petit événement en soi qu’autant de blogueurs, chroniqueurs par essence individualistes, puissent s’entendre sur une initiative commune. Sur le fond, j’ai déjà eu, à plusieurs reprises, l’occasion d’expliquer sur ce blog en quoi les primaires ne prendront vraiment tout leur sens que si elles rassemblent toute la gauche. C’est ce que demande la présente lettre. Si vous en partagez l’esprit, vous pouvez la signer, la reprendre sur votre blog, la diffuser. Les petits ruisseaux font parfois de grandes rivières.
Romain Pigenel
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Lettre ouverte d’un électeur à tous ceux qui font de la politique à gauche
Pour faire avancer l’unité à gauche, faites comme nous : copiez, collez et personnalisez cette lettre ouverte, puis envoyez la vite aux responsables politiques de gauche que vous connaissez. Et faites tourner !
Le Kremlin-Bicêtre, mai 2011
Chers camarades,
Comme disent les Chinois, il est des coups de massue qui rendent lucides : si la gauche veut remporter l’élection présidentielle de 2012, elle devra aller unie au combat dès le premier tour.
Imaginer que tel ou tel candidat ou candidate évitera la dispersion des voix à gauche entre vos différents partis, provoquera le réflexe d’un vote « utile », est un pari dangereux, une illusion entretenue par des sondages dont on connaît la volatilité… et la fiabilité.
Enterrer Nicolas Sarkozy trop vite est tout aussi illusoire. C’est un redoutable adversaire en campagne électorale, chacun le sait. C’est un des rares domaines où sa compétence n’a pas encore été mise en doute.
Mais surtout, Marine Le Pen sera vraisemblablement au second tour, nul besoin de sondages pour le craindre.
L’élection présidentielle de 2012 se gagnera donc au premier tour. Autrement dit, celui des deux candidats, de gauche ou de droite, qui aura le plus rassemblé son camp avant le scrutin présidentiel aura de fortes chances de l’emporter, soit parce qu’il sera face à Marine Le Pen, scénario hélas le plus probable, soit parce qu’il aura obtenu un score élevé au premier tour et aura donc créé une dynamique suffisante pour gagner le second.
C’est le bête et implacable raisonnement arithmétique qu’impose notre scrutin majoritaire à deux tours. On peut regretter qu’il en soit ainsi, qu’il ne nous soit plus permis de faire un « choix de coeur » au premier tour. Mais c’est comme ça.
Cette réalité électorale doit conduire les politiques que vous êtes à agir en conséquence, c’est à dire à vous battre pour que ce soit bien le candidat de gauche qui rassemble le plus efficacement son camp dès le premier tour, et non celui de droite, Nicolas Sarkozy.
Inutile d’attendre le dernier moment pour bâcler un marchandage de circonstance, purement politicien, ou le programme et les idées passeront à la trappe. Inutile encore de compter sur un accord entre les deux tours, vite fait bien fait, entre les partis de gauche au cas où ce serait l’un des leurs qui accède au second tour. Dans le premier cas, face à Le Pen, pourquoi le candidat s’embarrasserait-il d’une négociation avec ses amis politiques alors qu’il est pratiquement certain d’être élu ? Dans le second cas, face à Sarkozy, redoutable candidat, le spectacle de chefs de partis de gauche se rabibochant opportunément après une campagne qui les aura durement opposés sera d’un effet déplorable et ne peut que favoriser le candidat de la droite.
Avez-vous le droit d’envisager cette défaite ? N’avez-vous pas, au nom de la confiance et des mandats que vous ont confié le peuple, des obligations, dont celle de gagner pour mettre un terme à la politique désastreuse menée par Nicolas Sarkozy ?
Chers camarades, il est temps d’atterrir. D’arrêter d’avancer en ordre dispersé, avec des candidatures tactiques, « providentielles » ou fantaisistes. Bref, il est temps de prendre la mesure de cette nouvelle donne électorale et d’en tirer les conséquences. Dès que possible, vos partis doivent travailler ensemble à une plateforme commune et à la désignation d’un candidat unique pour toute la gauche. Après tout, les primaires ont bien été imaginées pour cela, non ?
Rappelez-vous : n’avaient-elles pas vocation, à l’origine, à sortir des logiques partisanes en s’adressant à tous ceux qui « partagent les valeurs de la gauche », qu’ils soient roses, verts ou rouges ? Imaginez la dimension que prendraient ces primaires si elles mobilisaient tous les partis ! Elles donneraient un autre souffle à la campagne et un autre poids au candidat ainsi désigné. Et avouons-le, elles seraient sûrement prises beaucoup plus au sérieux qu’aujourd’hui.
Pour vous, responsables politiques, ce ne sera pas facile de dépasser les clivages et les rivalités d’appareils, on l’imagine. Certains d’entre vous ne souhaiteront peut-être pas monter dans le train de l’unité. Mais l’enjeu est à la hauteur de l’effort : pour que la gauche remporte ce scrutin présidentiel, l’unité et les concessions qu’elle implique, sont le prix à payer et, soyons plus positifs, le défi à relever.
D’ailleurs pensez-vous sérieusement qu’un programme qui rassemble tous les partis de gauche soit un défi aussi insurmontable ? Nous partageons tous un socle de valeurs communes : écologie, services publics, société solidaire, emploi pour tous, fiscalité redistributive, laïcité, régulation de la finance, éducation, innovation, recherche, et bien sûr, l’ambition d’une France forte, généreuse et influente sur la scène mondiale.
Chers camarades, quelle tâche plus stimulante qu’un programme unitaire pour ceux qui aiment la politique et veulent changer les choses ! Ce n’est pas une utopie, c’est une nécessité. Les électeurs le sentent et multiplient les appels dans la presse et sur le Net. Nous sommes à un an de l’échéance, vous avez encore le temps de vous y mettre. N’attendez pas.
Un programme, un candidat… la victoire en 2012 !
Captainhaka : Le grumeau, Custin d’Astrée : 365 mots, Cycee : bahbycc , Dominique Darcy : dominiquedarcy, Eric Citoyen : Mon Mulhouse, Gaël : De tout et de rien, Jean-Claude : Slovar – Les nouvelles, Jean Renaud Roy : @jr_roy, Jon : @blogiboulga, Juan : SarkoFrance, Jules Praxis : @jules_praxis, Le Coucou : Le coucou de Claviers, Melclalex : A Perdre la raison, MrsClooney : La femme de George (s) , Nicolas : Partageons mon avis, Nicolas : La rénovitude, Nicolas Cadène : Débat socialiste, Richard Trois : Richardtrois, Rimbus : Rimbus le Blog, Romain Pigenel : Variae, Ronald : Intox2007, Jacques Rosselin : @rosselin, Seb Musset : Les jours et l’ennui de… , Stef : Une autre vie, Sylvie Stefani : Trublyonne, Valérie de Saint-Do : Microcassandre, Vogelsong : Piratages, Yann Savidan Carnet de notes de…, Zeyesnidzeno : La France a peur
Pour faire avancer l’unité à gauche, faites comme nous : copiez, collez et personnalisez cette lettre ouverte, puis envoyez la vite aux responsables politiques de gauche que vous connaissez (députés, maires, sénateurs, responsables de parti, etc). N’hésitez pas à nous envoyer leur réponse. Vous pouvez pour commencer retrouver les mails de vos députés en cliquant ici. Et faites tourner !
Le site associé à cette lettre : Unité2012
Si tu ne viens pas à Lagarde, on fera venir Lagarde à toi
C’est un de ces petits couacs qui en disent long. Dimanche, Martine Aubry a publiquement signifié son soutien à Christine Lagarde pour sa candidature – supputée – au FMI. « Madame Lagarde, on a les divergences que l’on peut avoir, je pense à la politique économique, à ce qui est fait actuellement en matière salariale, pouvoir d’achat et autres [sic] » mais « c’est une femme respectable », donc si l’Europe peut avoir ce poste, « ce serait une bonne chose pour notre pays et pour l’Europe ». On commence par s’étonner. Puis on relit et on se dit que, finalement, les précautions d’usage ont été prises – Martine Aubry souligne bien les différences politiques qui existent entre le PS et la ministre de Nicolas Sarkozy. Puis on relit une nouvelle fois et là, on ne comprend plus rien.
Que nous dit Martine Aubry ? Qu’il y a deux niveaux de considération vis-à-vis de Lagarde. Un premier niveau, celui des « divergences politiques ». Donc : salaires, pouvoir d’achat « et autres » (la liste est ouverte). Ensuite un deuxième niveau, qui semble prédominer et l’emporter, celui de la « respectabilité ». La respectabilité doit peser beaucoup plus que le pouvoir d’achat ou les salaires puisqu’au bout du compte, la désignation de Lagarde serait « une bonne chose ».
La respectabilité ? Bertrand Delanoë, Benoît Hamon l’accordent également à la ministre des finances, tout en étant bien plus sévères sur l’aspect « politique ». Mais qu’importe, le terme reste. On a envie de le rapprocher de la « compétence » que décernent sans l’ombre d’un doute les milieux autorisés à l’indéboulonnable locataire de Bercy. Pourtant, on cherche en vain ce qui, dans le cursus et dans les actes de cette personne, sans doute humainement estimable, viendrait justifier un quelconque magistère en matière économique et financière. C’est un personnage ô combien sarkozyste, et à double titre : d’abord parce qu’elle incarnait en 2007, comme le président de la République, ces avocats d’affaires, intimement mêlés aux milieux du même nom, qui viennent occuper de très hautes fonctions politiques, dans un mélange des genres quelque peu douteux ; ensuite parce qu’elle a porté, en tant que ministre de l’économie et des finances, le cœur du sarkozysme politique, et en particulier la funeste loi TEPA et sa défiscalisation des heures supplémentaires. Avec les piètres résultats économiques et sociaux que l’on sait.
On pourrait passer des heures à énumérer les échecs et les manquements de cette ministre emblématique du présent quinquennat. Pourquoi, malgré tout, cette aura ? Parce qu’elle porte fièrement le tailleur et l’habitus des grands de ce monde, à la mode anglo-saxonne ? Parce qu’elle incarne un classicisme dans la représentation du pouvoir, qui tranche avec la décomposition sarkozyste, et qui flatte finalement le goût bourgeois ? Est-ce à cela que répond le qualificatif de « respectable », qui peut être compris en un sens professionnel comme en un sens moral, tout en faisant étrangement fi des contingences judiciaires du moment ?
Mais ces questions de codes sociaux sont finalement mineures au regard des implications idéologiques de ce soutien aimable apporté par la première secrétaire socialiste. On a d’abord expliqué pendant 4 ans, à gauche, que la nomination de DSK avait été une bonne chose pour le FMI, car il fallait bien un homme de gauche pour le réformer dans le bon sens (à gauche). Il n’y a guère de doute sur l’orientation à droite, bien à droite, de Lagarde. Faut-il en conclure qu’il n’existe qu’une seule bonne politique à mener au FMI, dépassant les clivages nationaux, et que donc Lagarde ou DSK, c’est en réalité bonnet blanc ou blanc bonnet ? Mais alors, pourquoi ce qui vaut au plan mondial ne vaudrait pas aussi nationalement ? N’y aurait-t-il pas également, en France, un clivage entre les gens « respectables » et ceux qui ne le sont pas, clivage qui pèserait plus lourdement que les différences politiques partisanes ? On peut se rappeler, à l’appui de cette interprétation, combien Juppé peut être populaire dans une certaine gauche, non pas pour ses idées mais pour sa personne – sa posture, son langage, sa morgue, son cursus dans les grandes écoles, autant de points de contraste avec le mécréant Sarkozy. “Il y a une droite qui sait se tenir, et avec elle, on peut s’entendre”. Est-ce là le fond de la pensée exprimée dimanche ? Si c’est le cas, alors autant arrêter de se plaindre des soupçons de connivence qui pèsent sur la classe politique, tous bords confondus.
La première secrétaire devrait donc corriger nettement ses propos dominicaux. Ils accréditent au fond l’idéal technocratique de compétences de gestion transcendant les controverses politiques, et réduisant le débat public à quelques petits ajustements à la marge, sur des questions aussi secondaires que « l’emploi » ou « le pouvoir d’achat ». Même si Christine Lagarde était un monstre de compétences économiques, une DSK de droite, on ne pourrait pas s’incliner devant son talent et lui donner l’onction socialiste. Car on ne parle pas, à ce niveau de responsabilités, de technicité gestionnaire, mais bien de directions données à l’économie mondiale. La question n’est pas de savoir s’il y a des bons et des mauvais ultralibéraux, mais de leur affirmer notre opposition. Question de choix politique et non de bulletin de notes.
Sauf à ce que Christine Lagarde revendique le fait d’inscrire son action au FMI dans un cadre idéologique radicalement différent de celui dans lequel elle s’est coulée en France, un soutien des socialistes à sa candidature, quelque soit sa justification, est tout bonnement inacceptable. Peut-être répond-il à une volonté de présidentialisation, peut-être s’agissait-il pour Martine Aubry de prouver qu’elle pense déjà plus, comme disait l’autre, à son pays qu’à son parti. Attention alors à ne pas brûler les étapes : avant le second tour et l’Elysée, il y a une petite formalité qui a pour nom premier tour. Et des électeurs de gauche à rassembler.
Romain Pigenel