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Quand le professeur Pécresse vous expose la stratégie Sarkozy pour 2012

Pénible découverte dans Le Monde ce jour que la tribune – Point de vue, dans la rubrique Savoirs (ça ne s’invente pas) – de Valérie Pécresse, intitulée Cinq conditions pour désendetter le pays. L’appellation Point de vue est bien généreuse, ou pudique, pour ce qui s’apparente plus à un tract de propagande gouvernementale, et qui déchaîne d’ailleurs les commentaires furieux des lecteurs du quotidien.

Je ne développerai pas ici ce qui a été largement expliqué cette semaine, chez plusieurs confrères blogueurs et au sein de l’opposition par François Hollande en particulier – ce qu’il y a d’éminemment comique à voir une majorité prêcher l’abstinence budgétaire, après avoir généreusement plombé les comptes publics. Le papier de Valérie Pécresse tombe bien évidemment sous le coup de la même critique. Mais l’intérêt de cette opération de communication, pour moi, est ailleurs : elle présente, par le menu, les grands traits de la campagne et du discours de Nicolas Sarkozy dans les mois à venir.

 

Prendre de la hauteur. On a beaucoup glosé sur la représidentialisation d’un Nicolas Sarkozy qui s’attacherait à rompre avec les « casse toi pov’ con », les « avec Carla, c’est du sérieux » et autres accès d’hyperactivisme qui ont fini par lasser ceux qui l’avaient élu. Dans ce papier, Valérie Pécresse, ministre débutant sur son poste, n’hésite pourtant pas à prendre la pose professorale, voire arbitrale, et à dicter des « conditions » pour cadrer le débat sur la dette. Ou comment passer du statut d’acteur à celui de juge au-dessus de la mêlée – et donc mécaniquement au-dessus du lot. Responsable pour deux, face à la démagogie de l’opposition.

 

Noyer les responsabilités. La crise, divine surprise pour les sarkozystes ? Elle leur permet en tout cas d’une part d’échapper au bilan de leur seule action – tout est la faute de la crise – et d’autre part de se mettre en valeur comme défenseurs du pays dans une conjoncture mondiale difficile. Devant l’urgence, il n’y a plus vraiment de responsabilité individuelle, ni de divergences idéologiques : « En France comme partout en Europe et aux Etats-Unis, la réduction de la dette publique s’impose comme une priorité absolue […] [pour] les responsables politiques, de droite comme de gauche ». La situation française n’est plus qu’une déclinaison locale d’une problématique générale, bien plus grave que les futiles divergences partisanes et politiciennes.

 

La page blanche. « Notre dette […] est le fruit de 25 années de facilité, durant lesquelles les déficits ont été considérés comme un mal nécessaire, quand ils n’étaient pas purement et simplement ignorés ». Mais le RPR-UMP, et Nicolas Sarkozy, n’ont-ils jamais été au pouvoir, n’ont-ils jamais exercé de responsabilités budgétaires ? Il faut lire très attentivement ce texte pour y trouver des indices de l’identité des occupants actuels de Matignon et de l’Elysée : François Fillon n’apparaît que comme adversaire des « hausses d’impôts », Nicolas Sarkozy n’est évoqué que pour le « plan de relance » qu’il a mis en place contre la crise, et pour la fameuse « règle d’or » qu’il appelle à voter. Insister le moins possible sur le bilan de 2007-2012, essayer de prendre l’initiative politique pour éviter le débat sur ce dernier : refaire du candidat Sarkozy un homme neuf.

 

L’amnésie sélective. Le corollaire de la page blanche. Dans l’exposé des sources de la dette – la crise d’une part, l’Etat trop dispendieux d’autre part – la question des recettes (et de leur baisse) n’est jamais évoquée. Quid du bouclier fiscal, des heures supplémentaires défiscalisées, du cadeau fait aux restaurateurs avec la TVA ? Pourquoi ne plus défendre ou mettre en avant ces mesures jadis emblématiques du sarkozysme triomphant, millésime 2007 ?

 

Le protecteur. « Soutenir le pouvoir d’achat des foyers les moins favorisés […] protéger les Français et les entreprises de la brutalité de la crise ». Qu’il est loin le temps de la rupture ! Protéger les Français, également, de l’impôt, qui reste le grand mal socialiste : « L’impôt ne peut résoudre » l’équation réduction du déficit + augmentations budgétaires, « sauf à atteindre des montants que les ménages et les entreprises ne pourront pas absorber ».

 

TINA. Il n’y a pas d’alternative, c’est le message tout entier de cette tribune, qui multiplie les expressions de l’obligation et de l’impossibilité : « s’impose », « devront » / « devra », « passe nécessairement par », « impérativement », « nous ne pouvons pas » … On liste une série de contraintes substantialisées qui conduisent à une conclusion simple : pour qui d’autre voter que pour celui – quels que soient les griefs que l’on a à son encontre – qui mène le navire national par gros temps, et par le seule chemin possible ? La grande peur de la dette sert le TINA libéral, qui sert à son tour le TINA sarkozyste : il n’y a pas d’alternative politique sérieuse au sortant.

 

 

Romain Pigenel

Twitter et politique : les 9 #fail à éviter

L’utilisation intensive des réseaux sociaux va probablement constituer la principale différence, en termes de stratégie de communication, entre la présidentielle 2012 et celle de 2007. Alors qu’en 2007 Facebook arrivait à peine en France, les responsables politiques et candidats sont désormais tous présents sur les réseaux – parfois de bonne grâce, parfois contraints et forcés. Dans cette rencontre – qui se passe plus ou moins bien selon les cas et peut virer au choc culturel – Twitter est un terrain ardu, du fait des spécificités de ce réseau et de ses pratiques parfois assez hermétiques pour le néophyte. Bien entendu, c’est malgré tout l’endroit où tout le monde veut être, effet de mode, révolutions maghrébines et rebondissements de l’affaire DSK obligent. D’où une série de travers récurrents, des comptes de conseiller municipal à ceux de grands candidats, qu’il est grand temps (et encore temps) de corriger avant d’entrer dans le dur de la campagne.

La classification ci-dessous repose sur de vrais exemples. J’ai simplement omis de préciser l’identité de leur auteur, qui ne présente pas grand intérêt vu le caractère général et trans-partis de ces « #fail » dans l’usage de Twitter. Un compte Twitter donné peut avoir un de ces défauts tout le temps, ou plusieurs de ces défauts de temps à autre.

 

Le compte-monologue

 

Dans réseau social, il y a un social, donc lien et échange entre individus. C’est ce qu’a visiblement oublié le propriétaire du compte-monologue, qui jette comme autant de bouteilles à la mer des considérations diverses et variées sur ses déplacements d’élu, l’actualité, la marche du monde ou le dernier article de son site … sans jamais s’adresser à personne en particulier, ou répondre à qui que ce soit. On cherche en vain sur des pages et des pages de tweets le moindre petit @, même si ce compte a un nombre élevé de followers. Une sorte de fil AFP privatisé qui élève l’information descendante au rang d’un art.

 

 

Le compte snob

 

Le compte snob a une haute idée de lui-même, et probablement une toute petite idée des us et coutumes sur Twitter. Alors qu’il affiche des milliers de followers, il ne suit que quelques centaines (dans le meilleur des cas) de comptes, et toujours très select. Pour ne rien arranger, il tweete et même répond … mais seulement à ces quelques happy few (autre leaders politiques, journalistes, stars de Twitter), ne laissant d’autre choix aux twittos lambda que de regarder le spectacle, comme les badauds qui font la queue devant les yachts à St Trop’. « Oligarchie », qu’ils disaient ?

 

Le compte décalé

 

Il a compris les fondamentaux de Twitter : envoyer des messages, et en recevoir. Le problème, c’est qu’il s’est arrêté là et se limite visiblement à une analogie sommaire (« c’est comme envoyer des mails ou des textos ») pour utiliser le réseau. On cherche donc en vain sur ce compte les petits détails qui font que Twitter est Twitter, les hashtags, les #FollowFriday et autres joyeusetés. De temps à autre, les tweets sont même suivis d’une formule de politesse, comme pour un courrier officiel. Le tout donne l’impression d’un atterrissage un peu difficile dans un univers étranger.

 

Le compte-agenda

 

Le propriétaire du compte-agenda a pris très, très au sérieux la fameuse formule « on fait ce qu’on dit, on dit ce qu’on fait ». Du coup il estime que la retranscription servile du déroulé de ses journées d’élu passionne la population en ligne. Ce qui pourrait éventuellement être vrai, s’il ne se contentait pas d’une longue litanie de lieux et de personnes rencontrées, sans toujours (c’est une litote) penser à parler du contenu de la rencontre ou de ce qu’il en retient. Pour ne rien arranger, le compte-agenda est souvent aussi un compte-monologue et un compte décalé.

 

Le compte-Almanach Vermot

 

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Twitter, royaume du bon mot, du trait d’esprit, du clash en 140 caractères ? Une perspective qui ravit le propriétaire de ce compte. Le problème est qu’il en profite pour recycler des petites phrases poussives et autres standards de banquet républicain, aussi adaptées au réseau social qu’un éléphant à un magasin de porcelaine.

 

Le compte moi-mon-ma

 

Un compte qui a pris Martine Aubry au pied de la lettre, et qui fait rimer réseau social et nombrilisme. « Mon interview », « ma tribune », « les photos de ma visite » … Le monde n’existe pas en dehors des pronoms possessifs et de « je ». Ce compte vous retweetera abondamment, vous écoutera et vous répondra – si vous parlez de lui. De quoi tester les limites du personal branding en politique.

 

« Je vous invite à la lire sur mon blog http://xxxxxxxxx et à me faire part de vos réactions. »

« Je serai l’invité du #JT de TF1 ce soir à 20h. N’hésitez pas à livetwitter et à me faire part de vos réactions! »

« En compagnie de mon père, je participe à l’émission de M. Dumas “Vie privée, vie publique, l’hebdo”, diffusée ce soir à 22h55 sur France 3 »

« Mon interview dans @lavoixdunord à propos du #RSA et d’un contrat unique d’insertion au service de la collectivité »

 

 

Le compte Pravda 2.0

 

Le compte Pravda 2.0 vous raconte un monde merveilleux, où tout se passe toujours formidablement bien et est systématiquement « très intéressant ». Vous y suivez les tribulations exemplaires d’un élu-modèle – souvent de gauche – qui arrive à placer plusieurs fois par jour les mots « engagé », « solidaire », « fraternel », « durable » ou encore « motivé-e-s », qui court de réunion militante en débat sur la « transformation sociale » en visitant au passage quelques foyers de « salariés en lutte ». Valeur informationnelle quasi nulle, démagogie à gogo, et une seule question : est-ce vraiment du premier degré ?

 

Le compte d’intweetmittent du spectacle

 

Suivre ce compte réclame de la chance – la chance de tomber sur un des rares moments où le responsable politique qui en a la charge s’en souvient, et émet une salve de tweets collector, car risquant de ne pas avoir de suite avant le mois suivant.

 

 

Le compte R.I.P.

 

Un jour, son propriétaire a lu un article sur Tweeter, ou bien un de ses conseillers un peu geek l’a convaincu qu’il FALLAIT absolument y être vu sa stature. Puis l’envie est passé, ou le conseiller en question est parti, allez savoir. Toujours est-il que le dernier tweet remonte à plusieurs mois voire années, généralement à la dernière élection, et que malheureusement ce compte tombe dans les premiers résultats Google pour son heureux possesseur. Qui se dévoue pour l’alerter ?

 

A tweeter, bien entendu, à votre candidat préféré.

 

Romain Pigenel

 

A propos de Ségolène Royal et de son arc républicain

Rassembler, rassembler, jusqu’au centre et même au-delà. Depuis une semaine, Ségolène Royal martèle avec insistance ce qu’elle entend probablement mettre en avant comme une de ses marques distinctives par rapport aux autres candidats : la volonté de rassembler « de l’extrême-gauche aux centristes humanistes » et même jusqu’à la « droite gaulliste ». Si la perspective de l’association du centre, du moins de sa version « acceptable » le MoDem, est (déjà) un serpent de mer récurrent dans les débats socialistes, la question de rallier des gaullistes et, plus précisément encore, la « droite gaulliste » pousse la réflexion un cran (nettement) plus loin. Acte visiblement tout sauf irréfléchi puisque Ségolène Royal a enfoncé le clou ce week-end, avec une tribune dans le Monde reprenant de longs extraits de la lettre que lui avait adressée Jean-Marcel Jeanneney, ministre de De Gaulle, durant la dernière présidentielle.

Passons sur l’aspect un peu étrange de cette tribune, qui ressemble à certains égards à un long plaidoyer pro domo fait à la troisième personne. Sur le fond, le message que l’on entend nous faire passer est sans doute celui-ci : qu’il faut rassembler, donc, jusqu’aux gaullistes de droite ; que cela est d’autant plus envisageable avec Ségolène Royal qu’un authentique gaulliste la soutenait en 2007 ; que la ligne politique que porterait ce grand rassemblement serait celle du « combat républicain », pour en finir avec les dérives de l’ère Sarkozy qui a trahi « l’héritage du Conseil National de la Résistance ».

 

On ne peut jamais totalement dissocier un débat du contexte et du moment dans lesquels il s’inscrit. En l’occurrence, Ségolène Royal tient ces propos alors que vient seulement de commencer la campagne des primaires socialistes, qui s’adressent aux sympathisants socialistes et plus largement à la gauche ; le tout dans un climat sondagier dont on peut penser ce qu’on veut, mais qui montre avec persistance, depuis des mois, François Hollande, Martine Aubry (et avant son « affaire », Dominique Strauss-Kahn) triompher assez largement de Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle.

 

Le problème du moment, pour tous les socialistes, est donc à double titre le premier tour. Comment faire pour que le candidat socialiste soit le plus haut possible, et ne se fasse pas doubler à la fois par Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen ? Comment faire pour ne pas trop souffrir d’une dispersion des voix à gauche – autrement dit, comment réussir les primaires pour qu’elles mobilisent la gauche autour du candidat du PS ?

 

A cet égard, parler dès à présent d’aller chercher des réserves de voix au centre (puis plus à droite encore) ne me semble pas particulièrement avisé. Les débats d’il y a trois ans à ce sujet se faisaient dans un contexte de toute-puissance du sarkozysme, et sous le coup du traumatisme d’une gauche incapable, à l’élection présidentielle, de faire jeu égal avec le candidat de l’UMP malgré sa forte mobilisation. Ils se faisaient également sous la menace d’un MoDem alors fort du succès de François Bayrou au premier tour de 2007. Aujourd’hui, l’électorat centriste et gaulliste se divise entre des candidats qui peinent à s’imposer, tout comme à convaincre (dans le cas de Jean-Louis Borloo) de leur réelle indépendance à l’égard de l’UMP. Ils ne réaliseront probablement pas l’OPA sur le centre gauche qu’avait partiellement réussie Bayrou il y a 4 ans. Mais ils capteront des électeurs du centre et du centre-droit qui n’auront aucune raison de voter socialiste avant le second tour. Dans tous les cas, ils constituent plus un problème interne à la droite qu’une question urgente pour la gauche.

 

Par ailleurs, on peut craindre que parler avec insistance d’une nécessaire coalition avec la droite ne soit pas la meilleure façon de mobiliser les électeurs de gauche pour la première échéance qui est devant nous – je ne parle même pas du premier tour, mais des primaires. Le rassemblement de la seule gauche est loin d’être réalisé : à part le PRG, aucun parti n’a pour l’instant accepté de jouer le jeu des primaires socialistes. L’important, pour l’heure, est donc de parler à la gauche. On me rétorquera peut-être que c’est une attitude hypocrite, si c’est pour en venir, au bout du compte, à chercher une alliance à droite pour battre Nicolas Sarkozy. Mais encore une fois, la situation actuelle n’impose nullement cette hypothèse ; en outre, chacun conviendra qu’une telle alliance devrait se faire sur un contrat programmatique absolument clair, et que c’est cette question qui est actuellement prioritaire.

 

Or justement, que propose Ségolène, dans sa tribune du Monde, comme contenu pour cette alliance ? Une « certaine idée de la France » : « égalité des possibles », « volontarisme politique », « attachement à la nation », « la prise en compte des aspirations populaires mais sans soumission systématique à l’opinion ; l’idée (…) que les activités régionales sont les ressorts de la puissance économique de demain » ; « viser haut et tenir droit » ; « la démocratie parlementaire, la démocratie sociale et la démocratie citoyenne et participative », « “Liberté, Egalité, Fraternité”, à laquelle j’ajoute la laïcité, la solidarité et la liberté d’entreprendre et de créer ». Tout cela est bien sûr sympathique, mais diablement imprécis. Il ne fait aucun doute que tout le monde (et même Sarkozy) peut se retrouver dans cet éventail de valeurs très « hesselien », et suffisamment large et elliptique pour rassembler un vaste « arc républicain ». Mais derrière ces objectifs généreux peuvent se cacher des politiques fort diverses, et non nécessairement de gauche. Les vrais divergences n’apparaitraient sans doute que si on s’aventurait plus précisément dans l’inventaire des choix opératoires à faire ; tant que cela n’est pas fait, la discussion avec le centre et la droite, fût-elle théorique et monologique, n’a pas grand intérêt.

 

Surtout que faute d’accord sur des axes plus précis, ce genre de proposition d’alliance ne peut que donner du crédit, insidieusement, à l’idée que les adversaires de Sarkozy n’ont pas grand chose à lui opposer sinon un disparate front du refus. Que le rejet de l’actuel président soit actuellement fort dans le pays ne signifie pas pour autant que le seul antisarkozysme suffira à fédérer 50% des électeurs au second tour contre lui. Un tel calcul pourrait même donner le sentiment, par contraste, que seul le sortant a un véritable projet pour le pays, et que la confusion règne chez ses adversaires. Or c’est précisément cette confusion politique, que Nicolas Sarkozy a cherché (avec l’ouverture) à installer dans le pays, qu’il faut combattre. Ce qui réclame d’abord de reposer des repères clairs dans le débat politique, et de commencer par définir le contenu d’une alternative socialiste et de gauche.

 

Tant du point de vue de son tempo que du contexte dans laquelle elle s’inscrit, l’insistance de Ségolène Royal à réclamer une alliance très large à droite me semble donc erronée et contreproductive. Les socialistes ne doivent avoir jusqu’à l’automne qu’une seule obsession : rassembler la gauche autour de leurs primaires, que la droite ne manquera pas de fustiger en cas d‘échec ou de succès mitigé.

 

 

Romain Pigenel

Les rites de la politique (6) : l’ouverture à la société civile

Cela ne vous est peut-être jamais venu à l’esprit, mais la composition d’une liste de candidats pour une élection, ou d’une équipe de campagne, est désormais un réel casse-tête pour les partis politiques. Tirés à hue et à dia entre des injonctions généreuses mais parfois contradictoires – un peu plus de diversité, un peu plus d’ouvriers, un peu plus de femmes, un peu plus d’intellectuels, un peu plus de représentants du courant Transformer vraiment à gauche, ensemble – les responsables en charge de cette complexe cuisine doivent déployer un talent tenant à la fois de l’équilibrisme et de l’immunité au principe de non-contradiction.

Parmi ces injonctions qualitatives, donc, le concept de société civile tient une place à part. A la différence des autres réquisits, qui peuvent être satisfaits (au moins en théorie) en piochant au sein du parti, celui-ci exige d’aller attraper des personnalités en dehors du parti ; on peut même dire qu’elles vaudront d’autant plus qu’elles en seront éloignées, et peu suspectes de lui être en réalité liées. C’est l’ouverture à la société civile, concept-pléonasme s’il en est : ouverture car à la société civile, société civile car venant du monde ouvert en dehors du parti. Artistes, sportifs, associatifs, intellectuels, experts, citoyens engagés sont comme les nouveaux joyaux de la couronne, venant témoigner de la modernité et de l’esprit … ouvert du parti qui les accueille sur sa liste électorale, ou dans son équipe de campagne.

 

On a pu voir la semaine dernière une belle application de ce principe, avec la présentation des équipes de campagne de François Hollande et de Martine Aubry pour les primaires socialistes et la présidentielle. Différence (re)marquée entre les deux : alors que François Hollande présentait un organigramme d’élus et de responsables socialistes répartis selon leurs domaines de compétence, Martine Aubry dévoilait une organisation de campagne faisant la part belle à ladite société civile, fortement mise en avant avec quelques grands noms comme Axel Kahn et Sandrine Bonnaire, et d’autres personnalités moins connues mais choisies pour être soigneusement représentatives qui d’une compétence universitaire thématique, qui du handicap, qui de la vie culturelle. Opération réussie à en croire le buzz généré, et les qualificatifs qui ont fleuri, dont celui de dream team.

 

Cette notion d’ouverture à la société civile ne manque pourtant pas de poser problème, quand on y songe un peu sérieusement. Ce terme désigne une réalité floue et multiple, celle des acteurs sociaux distincts à la fois de l’Etat et du monde marchand. Il a des connotations très positives, renvoyant à l’engagement, à l’associatif, à la société qui bouge en dépit de, voire contre, les institutions étatiques et marchandes. La question qui est posée, dès lors, est celle de son rapport à un parti politique de gauche comme le PS. En principe, il ne devrait pas y avoir extériorité entre PS et société civile. Nombre de militants sont (ou devraient être) actifs dans la vie associative, syndicale, mouvementiste. Un parti politique devrait être, justement, le lieu où ces engagements (sectoriels, communautaires, corporatistes …) viennent se mêler, pour se fondre dans un projet commun les dépassant. Que l’on juge bon de « négocier » des places pour la société civile, a contrario, donne un sentiment étrange : celui d’un parti à côté de cette société, voire qui en serait devenu un acteur parmi d’autres, représentant d’intérêts particuliers et non plus de l’intérêt général – intérêt général qui serait retrouvé en « offrant » des postes à des acteurs de la société civile, comme on noue des alliances avec d’autres partis. Conjointement, cela envoie un très mauvais signal sur l’état du parti : est-il inconcevable qu’un universitaire ou un associatif y fasse son chemin jusqu’à intégrer ses sphères de direction par une voie « normale » ? Ne peuvent-ils y parvenir que par une greffe in extremis au moment des échéances électorales ? Les militants socialistes sont-ils tous des politiciens professionnels, sans aucune activité citoyenne en dehors du PS ?

 

Le deuxième problème qui est posé est celui du rôle et du statut dévoués à ces prises de guerre, une fois intégrées dans une liste de candidats ou, en l’occurrence, une équipe de campagne. Sont-elles là comme acteurs opérationnels, ou pour leur valeur d’affichage ? A quelques exceptions près (celle d’Axel Kahn, mais mis sur un poste à l’intitulé plutôt obscur, la « refondation du progrès »), tous ces sociétaires civils sont en doublon avec un élu, et même, pour être très précis, en doublure de ces élus, qui apparaissent toujours en premier sur la liste de Martine Aubry. Claude Lelièvre après Bruno Julliard, Sandrine Bonnaire après Patrick Bloche. Que faut-il en conclure ? Qu’ils n’ont pas la maturité politique nécessaire pour occuper seul leur poste, sans tutelle d’élu ? Mais alors pourquoi les avoir mis au premier plan ? Réciproquement, leur « tuteur » élu n’était-il pas assez sexy, ou reconnu sur sa thématique, pour s’en occuper seul ? Enfin, pourquoi ne pas privilégier des personnalités société civile qui ont déjà eu un temps « d’incubation » dans le parti ? Sur le pôle « recherche et université », Martine Aubry avait déjà pratiqué l’ouverture lors de la constitution de son équipe de direction en 2008, en faisant appel à Bertrand Monthubert comme secrétaire national. Peut-être ne tenait-il pas à faire partie de l’équipe de campagne pour 2012, mais sa disparition (compensée par l’apparition d’Isabelle This Saint Jean, sociétaire civile devenue élue, et par celle du physicien Vincent Berger, président de Paris VII) pose question : la société civile s’use-t-elle façon Kleenex, une fois son lustre perdu et l’attrait de sa nouveauté dilué dans la routine du parti ? Faut-il régulièrement la remplacer par la dernière personnalité en vogue ?

 

On pourrait ajouter à ces remarques, dans le cas de l’équipe de campagne de Martine Aubry, la forte proportion d’universitaires (12 sur 24, sans compter les « experts ») au détriment de représentants des mouvements sociaux, parmi le quota société civile. Cela renvoie probablement à la communication faite depuis 2009 sur le « Laboratoire des idées » et sur la reconquête des intellectuels ; on remarquera simplement que ce « Lab », comme le mercato de personnalités au moment des élections, procèdent tous deux de la même logique d’externalisation de la rénovation du parti, que ce soit sur le plan des idées ou des personnes. Comme si tout ce qui bouge, tout ce qui est moderne, devait se faire à, ou venir de, l’extérieur du PS.

 

A cet égard, le choix, tant de François Hollande que de Ségolène Royal, de présenter une équipe de campagne centrée sur des élus et des responsables politiques, me semble plus conséquent et moins superficiel. Probablement « l’ouverture » se fera-t-elle à une autre étape de la campagne, ce qui peut se comprendre, pour une élection présidentielle où tout doit être tenté pour rassembler le plus largement possible les Français. A l’inverse, commencer les primaires par là, comme s’il fallait urgemment se donner de l’air et échapper au parti, est une décision étonnante – surtout pour la dirigeante sortante de celui-ci.

 

Romain Pigenel

 

Les autres rites de la politique, décortiqués ici

Caricature nationale

Sommes-nous tellement drogués à la polémique politique qu’il faille en inventer une quand, les congés d’été approchant, l’actualité commence enfin à se calmer, rompant avec son rythme frénétique des derniers mois ? La controverse sur les propos d’Eva Joly au sujet du défilé militaire du 14 juillet est en tout cas tombée à point nommé pour remplir un week-end du 14 juillet a priori dévolu au seul commentaire du classement du Tour de France, et pour ajouter un épisode peu glorieux au feuilleton de la xénophobie d’État en Sarkofrance.

La responsabilité d’Eva Joly est néanmoins forte. En tant que candidate à la présidentielle du deuxième parti de gauche, elle peut, elle doit se douter que chacune de ses interventions va être scrutée à la loupe – ce d’autant plus que son personnage, et son parcours, génèrent une curiosité certaine. Soit sa sortie sur le défilé était volontaire et préparée pour faire le buzz, soit elle n’avait pas prévu son (pourtant plus que probable) retentissement ; les deux hypothèses traduisent un amateurisme et une légèreté consternants, que la candidate verte considère que l’abolition de la présentation de l’armée française le 14 juillet est un sujet majeur pour le pays, ou qu’elle n’ait pas compris le fonctionnement du champ médiatico-politique à quelques mois d’une présidentielle. C’est une très mauvaise nouvelle pour les écologistes comme pour la gauche, qui n’a pas besoin de candidatures fantaisistes, avec comme seule contribution au débat leur capacité à accroître la confusion ambiante.

 

Mauvaise nouvelle également eu égard à ce qu’incarne progressivement cette candidature. La première polémique, sur le défilé, a vite été éclipsée par une polémique dans la polémique, celle sur les attaques de la droite, probablement concertées, contre la personne d’Eva Joly, contre ses origines étrangères, qui lui interdiraient de comprendre, et donc de critiquer, les institutions et composantes du « folklore » national. La gauche, du PS au Front de Gauche, n’a pas eu d’autre choix que de condamner vivement cette série de réactions flirtant plus ou moins ouvertement avec la xénophobie la plus « décomplexée » qui soit. Choix absolument légitime, et nécessaire, sur le plan des principes. Mais qui ne doit pas faire oublier, non plus, ce qui relève du simple bon sens.

 

J’ai déjà, à plusieurs reprises, évoqué sur ce blog la conception « libérale » et non essentialiste que j’ai de la nationalité. Je conçois d’abord cette dernière comme un statut juridique et un choix empiriquement constaté, et j’éprouve la plus grande méfiance envers tous les discours glorifiant l’appartenance au corps national, le devoir envers la patrie, le sentiment national, etc. Pour autant, il faudrait être singulièrement borné pour ne pas voir combien la situation d’Eva Joly est particulière. Elle brigue une fonction politique de représentation des citoyens, et même la plus haute d’entre elles – la présidence de la République – avec tout ce que cette fonction porte d’histoire et de charge symbolique dans notre pays. Elle le fait à partir d’une situation de bi-nationalité, ce qui n’est déjà pas commun, mais aussi avec une autre particularité, à la fois totalement évidente et absolument taboue : son accent norvégien.

 

Ne nous voilons pas la face, une grande partie des attaques de la droite sur sa (bi)nationalité visent silencieusement ce détail qui se « voit » – ou plutôt s’entend – comme le nez au milieu de la figure. Et ce n’est pas un non-sujet. Le président de la République est à la fois la « vitrine » et l’incarnation de la nation. La langue, les mots, sont la matière même de la politique. Présenter une candidate parlant le français avec un fort accent, quel que soit son attachement au pays, quelle que soit l’ancienneté de sa nationalité française, n’est donc pas un acte insignifiant. Même aux yeux de quelqu’un, comme moi, qui défend une conception « déflationniste » de la nationalité. Cela interroge fortement la fonction présidentielle, mais aussi l’identité nationale, et cela les interroge de la pire manière qui soit : par le biais d’une personne, brutalement mise sous les projecteurs sans la maturité politique nécessaire, comme l’a prouvé la polémique du défilé. Une personne qui se trouve souvent réduite à partir dans une fuite en avant bravache, revendiquant comme un atout indiscutable ce qui est au minimum questionnant.

 

On peut tout critiquer, même une vieille et inoffensive institution comme le défilé militaire du 14 juillet. On a le droit de partager plusieurs nationalités sans être sans cesse suspecté de trahison envers son pays actuel. On peut bien entendu prétendre à des responsabilités publiques importantes tout en portant ostensiblement la trace de son origine extérieure (un accent). C’est le mélange des trois qui, en l’occurrence, est explosif et crée un malaise que l’on ne peut pas nier. Sur le plan des principes, encore une fois, Eva Joly est absolument légitime et devait être défendue comme elle l’a été ces derniers jours : mais comment ne pas voir qu’elle les pousse chaque fois à leur limite, ces principes, en les « testant » tous à la fois, et qu’elle conduit ceux qui les défendent (et qui la défendent), à gauche, à se déporter sur un terrain singulièrement miné ?

 

Je tiens fortement, pour ma part, à ce que la gauche construise un clivage politique net avec la droite sur la question nationale, défendant une France ouverte, accueillante, généreuse et souple sur l’intégration, considérant sa « diversité » (ce vilain mot) comme une force plus qu’un problème. Mais je pense également qu’Eva Joly nous rend un fort mauvais service par la façon caricaturale et incontrôlée dont elle jette ces débats sur la table. Elle donne corps, à tous les sens du terme, aux fantasmes de la droite dure et de l’extrême-droite, qui ne s’y sont pas trompées et qui vont probablement faire d’elle leur tête de turc favorite des prochains mois. Il sera de la responsabilité de la gauche de répondre à leurs attaques avec la plus grande fermeté. Il sera en retour de la responsabilité d’Eva Joly de faire preuve d’un minimum de sens politique, et de ne pas se jeter tête baissée dans des impasses politiques aussi vaines et néfastes que celle de ce 14 juillet. Des impasses qui auront pour seule conséquence de prendre la gauche en otage, et de jouer contre ce qu’elle entend défendre.

 

Romain Pigenel

Les rites de la politique (5) : le financement de campagne électorale par petits dons

C’est une question lancinante à laquelle sont confrontés tous les candidats aux grandes élections, et leurs directeurs de campagne : comment trouver l’argent nécessaire à la réussite de leur entreprise ? Dans ce monde cynique de l’argent-roi, où la conviction et l’humilité militantes pèsent – hélas ! – peu face à la puissance d’influence et de lavage de cerveau des médias et des oligarchies diverses et variées, c’est un crève-cœur, mais il faut l’admettre : pas de victoire sans importante levée de fonds. Le savoir, c’est bien ; le mettre en œuvre, c’est mieux. Et c’est là que les difficultés commencent. Pas pour les candidats du système, les amis des milieux d’argent, les favoris sur lesquels tout le monde parie, oh non : eux n’ont qu’à se baisser pour ramasser les subsides. Mais comment faire quand on est un outsider, un candidat qui dérange, sans amitiés parmi les puissants ?

La réponse est simple : aller chercher les petits financements de campagne, des petits dons faits par des petites gens, sympathisants, militants, tous désireux de contribuer avec leur modeste obole au succès de leur champion. Un candidat du peuple, pour le peuple, par le peuple. Vous êtes sans doute en train de vous dire : oui, bien sûr, c’est la fameuse méthode employée par Obama pour créer la surprise dans les primaires du Parti démocrate en 2008, l’ingénieuse méthode qu’il a inventée et mise en œuvre grâce à sa grande maîtrise d’Internet et des réseaux sociaux. Une fois de plus, c’est l’Amérique qui nous montre la voie ; heureusement qu’il y a quelques pionniers en France, comme Arnaud Montebourg, pour tenter d’en tirer des leçons.

 

Si vous pensez cela, c’est que, sans peut-être le savoir, vous êtes intoxiqué par l’américanophilie béate, et par un triste complexe d’infériorité national. Car en vérité, Obama n’a rien inventé. On savait déjà qu’il avait regardé par dessus l’épaule de Ségolène Royal pour copier sa campagne en ligne. On vient de découvrir bien plus incroyable : l’inspiration du président américain, pour son financement par petits dons, vient de la campagne révolutionnaire d’Edouard Balladur, en 1995.

 

Souvenez-vous. Balladur était alors lui aussi un candidat en lutte contre le système, underdog méprisé pour son goût des mocassins à gland et ses racines orientales. Il ne pouvait pas, comme ses compétiteurs soutenus par l’establishment (Chirac, Jospin), compter sur de généreux donateurs fortunés. Il a alors mis en place, avec une patience et une méticulosité de fourmi, un dispositif pour recueillir des petites quantités d’argent par la base, « lors de centaines de meetings », auprès des citoyens assistant à ces derniers, en échange parfois d’un badge ou d’un t-shirt. Contre toute attente, cette initiative de la dernière chance fonctionna, au-delà même de toute espérance. Et c’est ainsi que pas moins de 10,25 millions de francs, récoltés en liquide auprès des braves Françaises et Français qui partageaient le rêve balladurien, purent être versés sur le compte de campagne de ce dernier – hélas au lendemain de l’échec du premier tour, et sans tous les bordereaux nécessaires. Mais qu’importe, il avait ouvert la voie. Qui aurait alors pu imaginer qu’il posait les jalons de l’élection du premier président noir des Etats-Unis d’Amérique, 13 ans plus tard !

 

Terrible ironie de l’histoire, il se pourrait bien que l’ancien premier ministre doive pâtir aujourd’hui de l’avance qu’il avait alors sur son époque. Deux juges gauchistes, enquêtant sur l’attentat de Karachi, se sont en effet mis en tête qu’il est impossible de recueillir autant d’argent auprès des participants d’une campagne présidentielle. Comme s’il était impossible que des Français aient une idée 10 ans avant les Américains ! Refusant donc l’évidence, ils ont entrepris de bâtir des hypothèses complètement folles pour expliquer l’origine de cet argent. Après les fonds secrets de l’Elysée, c’est désormais de rétrocommissions sur des ventes d’armes que l’on parle ! Accrochez-vous : des intermédiaires auraient reversé à la campagne d’Edouard Balladur, une partie des commissions touchées pour leur travail de facilitation sur des ventes de matériel militaire au Pakistan. Et pourquoi pas de l’argent de Kadhafi pour la campagne Sarkozy de 2007, tant qu’on y est ! Non vraiment, les fonctionnaires grassement payés qui pullulent dans nos tribunaux feraient mieux de revenir sur terre. Ne serait-ce que pour éviter de se ridiculiser, quand il apparaitra au grand jour – un jour proche n’en doutons pas – que tout est légal dans le financement par petits donateurs de Balladur en 1995, et que c’est l’honneur de ces millions d’honnêtes Français, qui achetèrent alors qui un « tee-shirt », qui un « gadget » dans un meeting, qu’ils bafouent avec leurs insinuations scabreuses.

 

Dans cette injustice historique, on trouve quand même quelques minces lueurs d’espoir. Je lisais récemment que le responsable de la « cellule meeting » de la campagne de 1995, probablement fortement investi sur la récolte des petits dons, n’était autre qu’un certain Brice Hortefeux. Celui-là même qui serait aujourd’hui pressenti pour diriger la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012. Le parallèle est frappant : comme son mentor Edouard hier, Nicolas part seul contre tous, harcelé par les médias, la gauchosphère, et tout ce que le pays compte de conservateurs et de défenseurs de l’immobilisme. Gageons que son directeur de campagne saura déployer toute son expérience, comme en 1995, pour lui offrir des financements à la hauteur de son talent.

 

Romain Pigenel

 

Le récapitulatif des rites de la politique, disponible ici.

Les mots de la politique (9) : le mulot

Ami lecteur, n’aborde pas ces lignes avec effroi : non, je ne traiterai pas ici d’un sordide scandale zoophile impliquant un candidat à la présidentielle et un petit rongeur inoffensif. Le mulot dont je parle n’est pas un animal, ni même à proprement parler un objet, d’ailleurs. Il est un symbole et une métaphore, celle du rapport continuellement compliqué des responsables politiques français aux nouvelles technologies.

On se souvient du premier mulot, ce nom donné à la souris informatique par le Chirac des Guignols de l’Info, après que le vrai Chirac avait fait preuve d’une certaine ignorance en la matière lors de l’inauguration de la nouvelle BNF. Il y avait beaucoup de choses révélées dans cette approximation technologique des deux Chirac : l’apparition fracassante de l’informatique dans la vie des Français ; le choc générationnel autour de cette apparition, et aussi la fracture entre des « vieilles élites » et la société qui bouge ; autant de phénomènes que l’on pouvait considérer avec, au choix, tendresse ou légère consternation.

 

De l’eau – 15 ans – a depuis coulé sous les ponts. Le choc de la massification de l’informatique puis d’Internet a été digéré et intégré, sur le principe au moins, par les responsables politiques, qu’ils s’y intéressent « nativement » ou qu’ils veillent à s’entourer de collaborateurs plus experts qu’eux-mêmes sur ce questions. L’avantage qu’on peut en tirer en termes d’image, de même que la nécessité d’être présent coûte que coûte sur le front des dernières innovations (les réseaux sociaux en l’occurrence), sont généralement compris. Pour autant, observe-t-on un effort de compréhension intime de ces phénomènes, ne se contentant pas d’un regard superficiel ? Y a-t-il une volonté, pas seulement de ne pas être largué, mais de maîtriser, dominer ces nouveaux champs d’action et leurs implications à moyen et long terme ?

 

On peut en douter. Fortement. Pour ne prendre que cet exemple, l’échec retentissant des tentatives conjointes de l’UMP et du PS pour développer une stratégie en termes de réseaux sociaux – l’échec des Créateurs de Possibles et de la CooPol, « prophétisé » sur Variae dès leur lancement – traduisait tout à la fois un manque de stratégie, de compréhension des technologies (et de leurs usages) mises en jeu, et une propension assez évidente à ne pas savoir choisir les bonnes personnes pour faire le job. Syndrome du mulot : je veux montrer que je m’intéresse à l’ordinateur, sans doute même que je m’y intéresse réellement, mais quand j’ouvre la bouche, c’est la catastrophe ; catastrophe que pourrait éviter un minimum de travail sérieux (et humble) en amont. Un simple effort de s’intéresser au monde qui va et qui est celui de ses contemporains – ce qui ne semble pas un objectif hors de portée, ou sans intérêt, pour un responsable politique.

 

C’est encore à ce syndrome du mulot que je pensais en parcourant ce matin un article du Point consacré à l’appropriation des réseaux sociaux, et de Twitter en particulier, par les candidats socialistes aux primaires. Quelques propos saisissants de Martine Aubry y sont rapportés : « Facebook et Twitter, j’ai horreur de ça… C’est typique de cette société où chacun pense à son nombril… Et puis tous ces faux amis… Ce n’est pas mon truc d’expliquer mes états d’âme. La vie, c’est aussi être libre de regarder autour de soi […] Par exemple, je ne vais pas raconter Je vois un chariot sur le quai ! D’ailleurs, il est renversé ! […] [les réseaux sociaux ont] pu être utiles, pendant les révolutions arabes, par exemple ». Et l’explication de la Première secrétaire du Parti socialiste d’être justifiée par son collaborateur : « Et elle a raison de le dire, même si ça donne l’impression de jeter le bébé avec l’eau du bain […] Aubry n’est pas dans l’autoglorification d’elle-même, disant j’ai fait ça, c’est bien ! »

 

Quelques propos, mais très significatifs, et donc intéressants. On y apprend plusieurs choses : que les réseaux sociaux ne seraient qu’un des aspects d’une société égotiste, voyeuriste et exhibitionniste ; qu’ils ne serviraient qu’à parler de soi, ou dire ce que l’on voit ; enfin, que ce serait une forme de sincérité et donc d’habileté politique de dire publiquement cela, puisque c’est ce que pense réellement Martine Aubry.

 

Reprenons point par point. Premièrement, sur l’usage des réseaux sociaux. Évidemment, il est en partie exact qu’ils favorisent une forme d’exposition de soi qui, par ailleurs, correspond à une tendance de notre société ; tendance que l’on est droit de critiquer ou, à titre personnel, de refuser. Mais réduire les réseaux sociaux à cela traduit une naïveté et une méconnaissance certaines. Même les profils Facebook ou compte Twitter les plus ineptes se limitent rarement à cette fonction d’étalage de sa vie privée : viennent s’y mêler des usages de communication, de discussion, de partage de médias ou d’information. Au fond, la réalité du réseau social est bien plus l’échange que l’égotisme. Même réflexion pour les « faux amis » : une tentative, ne serait-ce que minime, d’essayer ces réseaux permet de comprendre que ce qu’on y appelle « ami » (ou follower, etc.) porte mal son nom et correspond en réalité à une modalité relationnelle nouvelle, et qui reste à définir, mélange à doses variables d’accointance, de relation professionnelle, de copinage, de partage de centres d’intérêts, etc. Les usagers des réseaux sociaux en sont très conscients et ne pensent pas avoir 300 amis quand ils ont 300 friends. L’utilité et l’intérêt des réseaux sociaux sont donc loin de se limiter à leur capacité révolutionnaire au Maghreb, capacité d’ailleurs elle-même surestimée et donc ici quelque peu caricaturale.

 

Sur la sincérité et l’honnêteté ensuite. On ne demande pas à Martine Aubry de jouer un rôle ou de mentir – je pense comme elle que c’est la voie royale pour un échec communicationnel, et politique, majeur. Mais même sans appétence personnelle, comment ne pas attendre de la peut-être future Présidente de la République qu’elle s’intéresse suffisamment à ses concitoyens pour tenter de comprendre leur intérêt pour ces réseaux ? Va-t-elle présider un pays de « faux amis », ce pays aux 20 millions de comptes Facebook où « chacun pense à son nombril » ? Plus qu’une maladresse, c’est la traduction d’un regard étonnant sur ses concitoyens. Elle pourrait, devrait dire : ce n’est pas mon truc, mais je comprends que pour telle et telle raison positive les Français s’y intéressent. Et puisqu’on parle de sincérité, pourquoi la candidate développe-t-elle une présence sur Twitter, si elle en pense tellement de mal ? La sincérité revendiquée pourrait être comprise, en poussant un peu, comme une forme de cynisme politique !

 

Tout cela est d’autant plus agaçant qu’on sait la maire de Lille femme de culture, et entourée de bons connaisseurs de l’Internet, ceux-là qui lui ont sans doute inspiré la tribune, qu’elle avait signé avant d’entrer en campagne, sur la « France connectée » (!). Pourquoi alors cette parole de dépit, qui rappelle le geste d’un JF Kahn ou d’un Patrick Sébastien il y a un an, confondant Internet tout entier et un de ses aspects négatifs ?

 

Le mulot rôde donc, et menace, je n’ai aucune illusion, tous les candidats à la présidentielle. A un moment, peut-être pourraient-ils faire l’effort de comprendre que l’on ne parle pas d’un gadget parmi d’autres, mais d’un ressort essentiel de l’économie et de l’innovation, et surtout de la vie quotidienne de la France – d’en-bas, du milieu, d’en-haut, whatever. Peut-être pourraient-ils finir par prendre exemple sur Obama, plutôt que d’en parler.

 

Romain Pigenel

 

Les autres mots de la politique, à feuilleter ici.

DSK, les grives et les merles

Depuis quelques jours, je lis et entends monter un sentiment de désarroi, mêlé de consternation et d’agacement, alors que se développent les prolongations très médiatisées de l’affaire DSK. « C’est terrible, avec les péripéties judiciaires qui n’en finissent plus aux Etats-Unis, avec l’affaire Banon en France, DSK est en train de plomber le PS et la gauche. On est content pour lui qu’il voit le bout du tunnel, mais cela ne fait que relancer la confusion ici ; sans parler de ses proches qui réaniment l’espoir d’une candidature. On l’aime bien, mais maintenant ça suffit, qu’il disparaisse, et laisse la place libre pour le vrai débat de fond ! »

Il y a du vrai dans cela et bien entendu, on préférerait, et pour nous, et pour ceux qui y sont mêlés, et pour lui, se passer de ces tristes événements. Pour autant, est-il le seul responsable de la difficulté que rencontrent la gauche et le PS à se faire entendre dans cette actualité plus qu’agitée ? Je ne le pense pas.

 

On rappellera tout d’abord que le traumatisme aujourd’hui causé par l’absence et les déboires de DSK est directement proportionnel à la construction médiatico-politique qui avait été minutieusement opérée autour de sa candidature. Quand on assène à longueurs de semaines qu’un candidat est le seul candidat envisageable tant il écrase tous les autres de sa stature, et que la seule question posée est celle des modalités du ralliement de ces derniers à lui, il ne faut pas s’étonner d’être ensuite hanté un certain temps par son spectre. L’effet est très exactement le suivant : on nous avait promis une grive, on nous offre des merles. Difficile de changer en quelques jours ce schéma bâti des mois durant.

 

Mais est-ce à dire que les « merles » n’ont aucune responsabilité ? Pour prendre la place laissée vacante, encore faut-il chercher à l’occuper, et à l’occuper avec du contenu politique. C’est ici, incontestablement, que le bât blesse. Je m’inquiétais il y a déjà quelques semaines du « faux rythme » dans lequel se coulait le Parti socialiste, tous candidats confondus, sans doute sous l’effet de la tranquille certitude de la disqualification de Nicolas Sarkozy. L’entrée en campagne, depuis, de tous les principaux candidats n’a malheureusement pas changé radicalement cette donne. On retient surtout des primaires – pour le moment – une longue litanie de ralliements d’élus et de responsables, ou d’appels à rallier les uns et les autres. Cette phase n’est certes pas illégitime, mais elle ne peut se substituer à une confrontation plus politique et, surtout, à un discours vraiment adressé au pays. J’écrivais la semaine dernière comment la déclaration de candidature de Martine Aubry (que Guy Birenbaum relate avec humour) m’avait étonné par sa superficialité. Elle est à l’image, plus généralement, du débat que l’on nous offre pour le moment. Comment s’étonner, alors, que faute de merles, on se console en suivant la chronique judiciaire de la grive ?

 

Ce démarrage au diesel des primaires a au moins une raison dont on peut se réjouir : il n’y a pas de différences idéologiques radicales entre les trois principaux candidats restant en lice, François Hollande, Martine Aubry, et Ségolène Royal. Le Parti Socialiste est décidément moins divisé qu’il n’a cherché à se le faire croire lors de son dernier congrès. Faute de clivages nets entre eux, les candidats ont naturellement de la peine à se mesurer les uns aux autres, mais aussi à offrir un dialogue audible aux principaux intéressés des primaires ouvertes – les Français. Pour autant, le débat (et l’affrontement) n’est pas la seule figure du discours politique. Plutôt que d’instrumentaliser artificiellement des ruptures entre eux – ce qu’ils ne font pour le moment pas, fort heureusement – les candidats pourraient passer à l’offensive idéologique contre la droite.

 

Car que voit-on en face ? Avec une fortune variable, certes, Nicolas Sarkozy et l’UMP repassent à l’attaque. Ces derniers jours, ce sont la TVA, les 35H et le recrutement des professeurs qui ont bénéficié du « traitement » UMP. Augmenter la TVA pour augmenter les salaires, abolir les 35H, mettre un terme au recrutement par concours des enseignants … autant de propositions dont on pensera ce que l’on veut, mais qui ont l’avantage d’exister et de nourrir l’actualité. Écoutant pour la première fois depuis longtemps, ce matin, l’émission de Jean-Jacques Bourdin sur RMC, le contraste était saisissant : on ne parlait du Parti socialiste que pour annoncer le soutien d’un élu présent sur l’antenne à un des candidats ; pour l’UMP en revanche, 35H et TVA étaient au programme.

 

On a presque l’impression, pour tout dire, que c’est l’UMP qui tient le rôle du challenger, et le PS celui du sortant. Ce n’est pas tout à fait faux, vu les abîmes d’impopularité d’où tente de s’extirper Nicolas Sarkozy. Mais rien ne serait pire que de laisser insidieusement s’installer l’idée que le mouvement se situe à droite, et le conservatisme ou la défense du statu quo à gauche.

 

Il y a donc urgence, pour les candidats : trouver les quelques axes et propositions, clairs et compréhensibles, permettant d’ouvrir la bataille avec la droite, de faire débat dans le pays, de focaliser l’attention des Français, comme nous y étions partiellement parvenus en 2006. Pour que les merles se changent définitivement en grives à leurs yeux.

 

Romain Pigenel

 

Ma réaction pour le @WebsternPS au sujet du traitement médiatique de l’affaire DSK

Il y a quelques semaines, j’enregistrai ce court commentaire sur le volet médiatique de l’affaire DSK, dans le cadre du webdocumentaire “Webstern Socialiste“. Le contexte était tout autre que celui des derniers jours : DSK au fond du trou, et grands débats sur le besoin de transparence et de moralité dans la vie politique.

 

Il est plutôt comique de voir le retournement de situation (si ce n’est de veste) des dernières heures. Mes propos étaient beaucoup plus décalés dans le contexte de l’avant-premier juillet.

 

Les quelques idées avancées dans cette vidéo sont plus largement développées dans les billet suivants de Variae :

Serrer les coudes, serrer les boulons (première note sur l’affaire, d’un point de vue interne au PS)

DSK, Hamon et l’argent qui choque (sur le rapport entre fortune privée et convictions de gauche)

Les hommes politiques doivent-ils être vertueux ? (sur la morale en politique)

Bulles de commentaires et Extension du domaine de la dérégulation (sur le rôle des médias et la transparence)

Un comeback de DSK est-il complètement absurde ? (sur la nouvelle donne après le 1er juillet)

 

Romain Pigenel

 

Un come-back politique de DSK est-il complètement absurde ?

Dès que j’ai pris connaissance du fameux article du NY Times qui annonçait le brutal et improbable retournement de « l’affaire DSK », vendredi vers 5H du matin grâce à un ami travaillant à New York, une question s’est posée à moi : l’hypothèse que même les dskistes les plus fervents avaient (au moins publiquement) balayée, celle d’un Strauss-Kahn innocenté à temps pour jouer un vrai rôle dans l’élection présidentielle de 2012, reprend-elle soudain du sens ? Peut-elle être considérée sérieusement ?

Je n’entends pas ici discuter les détails technico-judiciaires de la question, c’est-à-dire la possibilité que les différentes procédures en cours aux États-Unis puissent être fermées dans un délai suffisamment court pour que DSK puisse revenir dans les temps. Je ne pense pas plus au versant socialiste de cette question, à savoir s’il est envisageable, ou non, de repousser la date de dépôt des candidatures à la primaire de quelques semaines, voire à la fin de l’été. Enfin, je ne trancherai pas non plus sur la nature du « vrai rôle » que pourrait jouer DSK ; à savoir soit candidat à la candidature, soit soutien actif d’un candidat, en position de devenir premier ministre de celui-ci par la suite. Le problème qui m’intéresse ici est le suivant : après l’essorage médiatique subi durant des semaines, entre accusations (fondées ou non) et révélations avérées, à propos du niveau de vie et de la morale notamment, est-il simplement envisageable que DSK retourne devant les Français et assume l’envie de les représenter, de les gouverner – avec une chance de réussir ?

 

On peut d’abord récapituler ce qui a été dévoilé pendant les dernières semaines. Au plan financier d’abord : les Français pouvaient supposer que DSK avait un très haut niveau de vie, ils en ont eu la preuve indubitable durant l’affaire, avec quelques épisodes particulièrement significatifs et discutés dans la presse et sur Internet (je pense au paiement de la caution au début de la procédure judiciaire, au choix ensuite de la résidence surveillée, et enfin aux détails donnés sur le prix de l’assiette de pâtes du soir de la « libération »). Au plan du rapport aux femmes ensuite. Ici, la pêche est moins fournie : il y a bien sûr le cas Diallo, mais admettons que l’accusation soit globalement balayée, que reste-t-il ? Les accusations de Tristane Banon ; mais la façon même dont l’intéressée en parle dans l’émission d’Ardisson qui a tout lancé, de même que l’usage qu’en a fait sa mère, n’ont pas contribué à les crédibiliser ; en outre, aucune plainte n’a été déposée, à ma connaissance. Il y a encore les bruits relayés dans la presse, dans la lignée d’un Quatremer dissertant sur le « rapport particulier aux femmes » de l’ex-directeur du FMI. Mais il n’y a pas eu, pour le moment, de faits répréhensibles et avérés révélés, malgré les menaces et les insinuations des uns et des autres. Le bilan des dernières semaines – encore une fois, dans l’hypothèse d’une disculpation dans l’affaire Diallo – est donc très concrètement le suivant : DSK est riche ; « on dit » que c’est un séducteur obsessionnel, « on murmure » que ce goût tend à la compulsion (sexuelle), mais sans dérapage criminel attesté. Quelles marges de manœuvre lui reste-t-il dans ces conditions ?

 

Sur l’argent d’abord. Mon point de vue (que les lecteurs de ce blog connaissent bien) est le suivant : non seulement il faut, en droit et par principe, distinguer la richesse personnelle des prises de position politique (au moins jusqu’à preuve du contraire), mais en outre, je crois les Français beaucoup plus souples sur ce point que le pensent nombre de moralistes à la petite semaine, de même qu’une certaine gauche puritaine, qui confond ses propres obsessions avec l’opinion populaire. On aime à répéter que l’échec de Sarkozy est celui du « bling bling » (ce mot-valise qui veut et tout rien dire) et que par conséquent il est impensable, aujourd’hui, qu’un homme politique puisse gagner des élections en ayant fait connaître une fortune personnelle, et assumé un mode de vie en conséquence. Je pense pour ma part que c’est l’échec politique de Sarkozy qui a conditionné le désamour progressif à l’égard de sa personne et de son mode de vie (faut-il rappeler qu’il a été élu « avec » cette personne et ce mode de vie?) ; eût-il réussi son mandat, qu’on ne lui en aurait pas fait grief. Conjointement, un candidat reconnaissant sa fortune personnelle, sans exagérer inutilement dans la provocation bien entendu, peut à mon sens tout à fait obtenir la confiance des électeurs, SI ces derniers le créditent des compétences et du projet nécessaires à la réussite du pays. Un point pour DSK.

 

Sur le rapport aux femmes ensuite. Sauf nouvelle accusation crédible et fondée, il resterait, dans l’hypothèse qui est la nôtre, bien peu d’éléments tangibles pour nourrir des attaques sur ce point. Par ailleurs on a entendu tout le monde à ce sujet, sauf le principal intéressé. Il faudrait qu’il vienne s’expliquer dans un grand moment télévisé, type JT de 20H00. Je vois mal comment un homme revendiquant la liberté de vivre sa sexualité et son couple comme il l’entend, dans la France telle qu’elle est, pourrait s’attirer la défiance ou le discrédit général. Poussons même un peu plus loin : d’une certaine manière, et paradoxalement, on pourrait même dire que l’épisode new-yorkais lui aurait été bénéfique. Pourquoi ? Parce que l’épée de Damoclès qu’agitaient à mi-voix depuis des mois ses adversaires à droite – nous avons des dossiers, des histoires de coucheries, on va les sortir – aurait été purgée en même temps que l’affaire du Sofitel. La vie de DSK ayant été fouillée et mise à nu, sans qu’aucune accusation valable ne puisse être retenue, il gagnerait une sorte de sauf-conduit sur le sujet ; plus encore, toute tentative d’agiter d’autres rumeurs se retournerait potentiellement contre ses auteurs, et passerait pour de l’acharnement. On peut appliquer le même raisonnement au train de vie : dans notre hypothèse, DSK aurait vécu en quelques semaines le condensé de toutes les attaques possibles par la suite, et en serait protégé par l’énormité et la violence du traitement subi.

 

Il y a, encore, le puissant ressort du sentiment d’injustice. Un DSK lavé de ses accusations, et dont il finirait par ressortir dans l’opinion qu’il a été quasiment tué politiquement (si ce n’est humainement) par un emballement médiatico-judiciaire infondé, pourrait bénéficier d’un sentiment d’empathie à la hauteur de la profonde répulsion initialement ressentie, et des suspicions de complot qui ne manqueraient pas de (re)fleurir. Il sortirait en outre humanisé de l’affaire, qui aurait permis l’atterrissage (certes chaotique) depuis l’exil américain, lointain et hautain. Les images du directeur du FMI menotté et fatigué, encadré par deux policiers, sont terribles, mais elles le ramènent aussi parmi les rangs du commun des mortels. Or on sait le rôle que joue l’impression de proximité pour un candidat à la présidentielle. Ajoutons à cela que les événements des dernières semaines ont pu être ressentis comme une humiliation nationale, et qu’il pourrait y avoir chez les Français une envie, plus ou moins consciente, d’inverser radicalement la vapeur pour laver cette humiliation … en en remettant la victime/responsable à sa place initiale.

 

En admettant que les conditions « techniques » soient réunies, l’idée d’un retour rapide de DSK au premier plan ne me semble donc pas absurde – du moins pas plus que sa chute vertigineuse depuis mai. A événement exceptionnel, retour de boomerang exceptionnel. L’effet « retour du fils prodigue » offrirait à DSK une attention populaire considérable, et lui ouvrirait une fenêtre de tir (si j’ose dire) unique pour dire ce qu’il a à dire au pays, et éventuellement se forger un personnage de comeback kid dans la perspective de 2012. Il y aurait en tout cas un beau scénario de campagne à écrire pour une équipe politique motivée, à partir de cette « matière » humaine (voire romanesque) sans aucun équivalent chez les autres candidats.

 

Romain Pigenel