L’utilisation intensive des réseaux sociaux va probablement constituer la principale différence, en termes de stratégie de communication, entre la présidentielle 2012 et celle de 2007. Alors qu’en 2007 Facebook arrivait à peine en France, les responsables politiques et candidats sont désormais tous présents sur les réseaux – parfois de bonne grâce, parfois contraints et forcés. Dans cette rencontre – qui se passe plus ou moins bien selon les cas et peut virer au choc culturel – Twitter est un terrain ardu, du fait des spécificités de ce réseau et de ses pratiques parfois assez hermétiques pour le néophyte. Bien entendu, c’est malgré tout l’endroit où tout le monde veut être, effet de mode, révolutions maghrébines et rebondissements de l’affaire DSK obligent. D’où une série de travers récurrents, des comptes de conseiller municipal à ceux de grands candidats, qu’il est grand temps (et encore temps) de corriger avant d’entrer dans le dur de la campagne.

La classification ci-dessous repose sur de vrais exemples. J’ai simplement omis de préciser l’identité de leur auteur, qui ne présente pas grand intérêt vu le caractère général et trans-partis de ces « #fail » dans l’usage de Twitter. Un compte Twitter donné peut avoir un de ces défauts tout le temps, ou plusieurs de ces défauts de temps à autre.
Le compte-monologue
Dans réseau social, il y a un social, donc lien et échange entre individus. C’est ce qu’a visiblement oublié le propriétaire du compte-monologue, qui jette comme autant de bouteilles à la mer des considérations diverses et variées sur ses déplacements d’élu, l’actualité, la marche du monde ou le dernier article de son site … sans jamais s’adresser à personne en particulier, ou répondre à qui que ce soit. On cherche en vain sur des pages et des pages de tweets le moindre petit @, même si ce compte a un nombre élevé de followers. Une sorte de fil AFP privatisé qui élève l’information descendante au rang d’un art.
Le compte snob
Le compte snob a une haute idée de lui-même, et probablement une toute petite idée des us et coutumes sur Twitter. Alors qu’il affiche des milliers de followers, il ne suit que quelques centaines (dans le meilleur des cas) de comptes, et toujours très select. Pour ne rien arranger, il tweete et même répond … mais seulement à ces quelques happy few (autre leaders politiques, journalistes, stars de Twitter), ne laissant d’autre choix aux twittos lambda que de regarder le spectacle, comme les badauds qui font la queue devant les yachts à St Trop’. « Oligarchie », qu’ils disaient ?
Le compte décalé
Il a compris les fondamentaux de Twitter : envoyer des messages, et en recevoir. Le problème, c’est qu’il s’est arrêté là et se limite visiblement à une analogie sommaire (« c’est comme envoyer des mails ou des textos ») pour utiliser le réseau. On cherche donc en vain sur ce compte les petits détails qui font que Twitter est Twitter, les hashtags, les #FollowFriday et autres joyeusetés. De temps à autre, les tweets sont même suivis d’une formule de politesse, comme pour un courrier officiel. Le tout donne l’impression d’un atterrissage un peu difficile dans un univers étranger.
Le compte-agenda
Le propriétaire du compte-agenda a pris très, très au sérieux la fameuse formule « on fait ce qu’on dit, on dit ce qu’on fait ». Du coup il estime que la retranscription servile du déroulé de ses journées d’élu passionne la population en ligne. Ce qui pourrait éventuellement être vrai, s’il ne se contentait pas d’une longue litanie de lieux et de personnes rencontrées, sans toujours (c’est une litote) penser à parler du contenu de la rencontre ou de ce qu’il en retient. Pour ne rien arranger, le compte-agenda est souvent aussi un compte-monologue et un compte décalé.
Le compte-Almanach Vermot
L’enfer est pavé de bonnes intentions. Twitter, royaume du bon mot, du trait d’esprit, du clash en 140 caractères ? Une perspective qui ravit le propriétaire de ce compte. Le problème est qu’il en profite pour recycler des petites phrases poussives et autres standards de banquet républicain, aussi adaptées au réseau social qu’un éléphant à un magasin de porcelaine.
Le compte moi-mon-ma
Un compte qui a pris Martine Aubry au pied de la lettre, et qui fait rimer réseau social et nombrilisme. « Mon interview », « ma tribune », « les photos de ma visite » … Le monde n’existe pas en dehors des pronoms possessifs et de « je ». Ce compte vous retweetera abondamment, vous écoutera et vous répondra – si vous parlez de lui. De quoi tester les limites du personal branding en politique.
« Je vous invite à la lire sur mon blog http://xxxxxxxxx et à me faire part de vos réactions. »
…
« Je serai l’invité du #JT de TF1 ce soir à 20h. N’hésitez pas à livetwitter et à me faire part de vos réactions! »
…
« En compagnie de mon père, je participe à l’émission de M. Dumas “Vie privée, vie publique, l’hebdo”, diffusée ce soir à 22h55 sur France 3 »
…
« Mon interview dans @lavoixdunord à propos du #RSA et d’un contrat unique d’insertion au service de la collectivité »
Le compte Pravda 2.0
Le compte Pravda 2.0 vous raconte un monde merveilleux, où tout se passe toujours formidablement bien et est systématiquement « très intéressant ». Vous y suivez les tribulations exemplaires d’un élu-modèle – souvent de gauche – qui arrive à placer plusieurs fois par jour les mots « engagé », « solidaire », « fraternel », « durable » ou encore « motivé-e-s », qui court de réunion militante en débat sur la « transformation sociale » en visitant au passage quelques foyers de « salariés en lutte ». Valeur informationnelle quasi nulle, démagogie à gogo, et une seule question : est-ce vraiment du premier degré ?
Le compte d’intweetmittent du spectacle
Suivre ce compte réclame de la chance – la chance de tomber sur un des rares moments où le responsable politique qui en a la charge s’en souvient, et émet une salve de tweets collector, car risquant de ne pas avoir de suite avant le mois suivant.
Le compte R.I.P.
Un jour, son propriétaire a lu un article sur Tweeter, ou bien un de ses conseillers un peu geek l’a convaincu qu’il FALLAIT absolument y être vu sa stature. Puis l’envie est passé, ou le conseiller en question est parti, allez savoir. Toujours est-il que le dernier tweet remonte à plusieurs mois voire années, généralement à la dernière élection, et que malheureusement ce compte tombe dans les premiers résultats Google pour son heureux possesseur. Qui se dévoue pour l’alerter ?
A tweeter, bien entendu, à votre candidat préféré.
Romain Pigenel







Quand le professeur Pécresse vous expose la stratégie Sarkozy pour 2012
Pénible découverte dans Le Monde ce jour que la tribune – Point de vue, dans la rubrique Savoirs (ça ne s’invente pas) – de Valérie Pécresse, intitulée Cinq conditions pour désendetter le pays. L’appellation Point de vue est bien généreuse, ou pudique, pour ce qui s’apparente plus à un tract de propagande gouvernementale, et qui déchaîne d’ailleurs les commentaires furieux des lecteurs du quotidien.
Je ne développerai pas ici ce qui a été largement expliqué cette semaine, chez plusieurs confrères blogueurs et au sein de l’opposition par François Hollande en particulier – ce qu’il y a d’éminemment comique à voir une majorité prêcher l’abstinence budgétaire, après avoir généreusement plombé les comptes publics. Le papier de Valérie Pécresse tombe bien évidemment sous le coup de la même critique. Mais l’intérêt de cette opération de communication, pour moi, est ailleurs : elle présente, par le menu, les grands traits de la campagne et du discours de Nicolas Sarkozy dans les mois à venir.
Prendre de la hauteur. On a beaucoup glosé sur la représidentialisation d’un Nicolas Sarkozy qui s’attacherait à rompre avec les « casse toi pov’ con », les « avec Carla, c’est du sérieux » et autres accès d’hyperactivisme qui ont fini par lasser ceux qui l’avaient élu. Dans ce papier, Valérie Pécresse, ministre débutant sur son poste, n’hésite pourtant pas à prendre la pose professorale, voire arbitrale, et à dicter des « conditions » pour cadrer le débat sur la dette. Ou comment passer du statut d’acteur à celui de juge au-dessus de la mêlée – et donc mécaniquement au-dessus du lot. Responsable pour deux, face à la démagogie de l’opposition.
Noyer les responsabilités. La crise, divine surprise pour les sarkozystes ? Elle leur permet en tout cas d’une part d’échapper au bilan de leur seule action – tout est la faute de la crise – et d’autre part de se mettre en valeur comme défenseurs du pays dans une conjoncture mondiale difficile. Devant l’urgence, il n’y a plus vraiment de responsabilité individuelle, ni de divergences idéologiques : « En France comme partout en Europe et aux Etats-Unis, la réduction de la dette publique s’impose comme une priorité absolue […] [pour] les responsables politiques, de droite comme de gauche ». La situation française n’est plus qu’une déclinaison locale d’une problématique générale, bien plus grave que les futiles divergences partisanes et politiciennes.
La page blanche. « Notre dette […] est le fruit de 25 années de facilité, durant lesquelles les déficits ont été considérés comme un mal nécessaire, quand ils n’étaient pas purement et simplement ignorés ». Mais le RPR-UMP, et Nicolas Sarkozy, n’ont-ils jamais été au pouvoir, n’ont-ils jamais exercé de responsabilités budgétaires ? Il faut lire très attentivement ce texte pour y trouver des indices de l’identité des occupants actuels de Matignon et de l’Elysée : François Fillon n’apparaît que comme adversaire des « hausses d’impôts », Nicolas Sarkozy n’est évoqué que pour le « plan de relance » qu’il a mis en place contre la crise, et pour la fameuse « règle d’or » qu’il appelle à voter. Insister le moins possible sur le bilan de 2007-2012, essayer de prendre l’initiative politique pour éviter le débat sur ce dernier : refaire du candidat Sarkozy un homme neuf.
L’amnésie sélective. Le corollaire de la page blanche. Dans l’exposé des sources de la dette – la crise d’une part, l’Etat trop dispendieux d’autre part – la question des recettes (et de leur baisse) n’est jamais évoquée. Quid du bouclier fiscal, des heures supplémentaires défiscalisées, du cadeau fait aux restaurateurs avec la TVA ? Pourquoi ne plus défendre ou mettre en avant ces mesures jadis emblématiques du sarkozysme triomphant, millésime 2007 ?
Le protecteur. « Soutenir le pouvoir d’achat des foyers les moins favorisés […] protéger les Français et les entreprises de la brutalité de la crise ». Qu’il est loin le temps de la rupture ! Protéger les Français, également, de l’impôt, qui reste le grand mal socialiste : « L’impôt ne peut résoudre » l’équation réduction du déficit + augmentations budgétaires, « sauf à atteindre des montants que les ménages et les entreprises ne pourront pas absorber ».
TINA. Il n’y a pas d’alternative, c’est le message tout entier de cette tribune, qui multiplie les expressions de l’obligation et de l’impossibilité : « s’impose », « devront » / « devra », « passe nécessairement par », « impérativement », « nous ne pouvons pas » … On liste une série de contraintes substantialisées qui conduisent à une conclusion simple : pour qui d’autre voter que pour celui – quels que soient les griefs que l’on a à son encontre – qui mène le navire national par gros temps, et par le seule chemin possible ? La grande peur de la dette sert le TINA libéral, qui sert à son tour le TINA sarkozyste : il n’y a pas d’alternative politique sérieuse au sortant.
Romain Pigenel