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DSK, Porsche et bling bling : qui a vaincu par l’épée …

Avec ce qu’il convient désormais d’appeler « l’affaire de la Porsche », DSK a eu un avant-goût de ce à quoi il risque de s’exposer en cas de retour en France. Partant d’un préjugé simple et efficace – la gauche qui a trahi, « l’oligarchie », la finance mondiale, la luxure, etc. – droite et extrême-gauche n’auront de cesse que de faire coller la réalité à l’image, en partant à la chasse aux détails qui tuent, fût-ce au prix de grossières approximations et d’une mauvaise foi sans bornes.

Sur le fond, il n’y a pas beaucoup matière à discussion. Le véhicule n’appartenait pas, nous dit-on, à DSK, et lui aurait-il appartenu que ce n’aurait pas changé grand chose : on se doute que le dirigeant d’une grande institution financière internationale ne s’habille pas chez Kiabi et ne roule pas en Lada de troisième main. Tenterait-il de nous faire croire le contraire qu’on ne manquerait probablement pas de dénoncer, en ricanant, une grossière opération de communication, comme au sujet des carottes râpées d’un autre dirigeant socialiste il y a quelques années. DSK peut faire ce qu’il veut de son argent, cela ne devrait poser de problème à personne, tant que cet argent a été gagné honnêtement. Banale considération qui aurait dû vite couper court à la polémique.

 

Pourtant – et cela a sans doute contribué à la naissance même de la polémique – on sent bien un malaise profond, à gauche (et au PS en particulier), à l’occasion de cet incident de parcours. Certaines tendances au sein du parti socialiste n’ont pas manqué de se déchaîner dès la publication de la photo, obligeant même leurs dirigeants à les rappeler à l’ordre. Mais le malaise se sent jusque dans les interventions en soutien des partisans de DSK : que penser d’un Cambadelis parlant d’une faute, ou d’un Pierre Moscovici expliquant qu’il « faudra faire attention à chaque image », comme si DSK avait quand même commis une erreur ? Ou encore que Sarkozy a plusieurs longueurs d’avance sur DSK, « en matière de bling bling » ?

 

Bling bling : le mot est lâché. Il faudra un jour en faire l’étymologie et en retracer le parcours, pour comprendre comment un terme, à l’origine utilisé pour rire des rappeurs couverts de chaînes en or et autres bijoux, a fini par devenir un concept majeur dans le vocabulaire politique français. Sarkozy voulait décomplexer le pays quant à l’argent et à la réussite matérielle ; il a au contraire fait monter, dès les premiers mois de son mandat, l’obsession autour de cette onomatopée un brin polysémique, et désignant grosso modo le rejet – teinté de fascination – de la réussite matérielle trop ostentatoire, trop tournée vers le luxe, trop vulgaire. On aurait aimé que le seul tort de Sarkozy dans sa présidence soit justement un tropisme insolent pour les ballades en yacht et la fréquentation des milliardaires. Il y eut, il y a, quand même plus grave en matière de reculs sociaux, d’échecs économiques, de manipulations identitaires durant ce premier mandat. Pourtant, par facilité, par désorientation peut-être, la gauche s’est vite saisie de cette critique – Sarko = bling bling – jusqu’à en faire une sorte de concept interprétatif général, ruisselant en cascade sur tous les aspects de la vie du pays. On entendit même parler « d’histoire bling bling » pour désigner la politique mémorielle de l’Élysée.

 

Mais y a-t-il une parfaite adéquation entre gauche et critique du bling bling ? Le cœur de l’action de la gauche est économique et social (l’émancipation, la juste répartition des richesses produites), quand le bling bling est une critique comportementale. Si le bling bling est tout ce qui est clinquant, alors il faut bien en déduire que ce n’est pas tant la présumée richesse des adeptes du bling bling qui est critiquée, que l’usage qu’ils en font. J’ai rarement entendu dire d’un collectionneur d’art qu’il était bling bling. On peut être contre le bling bling et se désintéresser de la répartition des richesses, on peut être immensément riche sans être bling bling. Inversement, l’accusation de bling bling peut vite tomber sur les prolétaires qui s’enrichissentBenoit Hamon ne l’avait-il pas utilisée contre les footballeurs français durant le dernier Mondial ?

 

Et il n’est pas le seul à céder à cette mode lexicale. Une petite recherche internet permet de constater combien cet étrange mot a contaminé le lexique de la gauche : Bertrand Delanoë, Cécile Duflot, Jean-Christophe Cambadélis … L’idéologie de l’anti-bling bling se fraie un chemin jusqu’au projet socialiste, qui croit bon de mettre au débit du président de la République « l’échec moral » qu’aurait constitué sa décision de fêter son élection « dans un restaurant de luxe » ! Cette idéologie n’est pourtant pas de gauche : elle ne dit rien de la justice sociale ; elle est le mélange, démagogique, entre l’aigreur populiste envers la réussite matérielle de certains individus, et un règlement de compte entre différentes bourgeoisies (grosso modo, bourgeoisie « parvenue » d’un côté, vieille bourgeoisie et bourgeoisie intellectuelle de l’autre). Martine Aubry n’avait-elle pas fustigé « la vulgarité » de Sarkozy dans un discours d’anthologie, comme s’il s’agissait d’un critère politique pertinent ?

 

La gauche va désormais boire jusqu’à la lie ce calice douteux qu’elle a largement contribué à remplir, surtout si DSK devient son candidat. Car le bling bling, comme tous les concepts attrape-tout et mal définis, n’a pas de limites d’application : on est toujours le bling bling de quelqu’un, on est toujours un peu trop bling bling, peu importe à la rigueur son niveau de richesse ! Les réactions de Pierre Moscovici, que je citais plus haut, montrent bien combien le concept a imprégné jusqu’à ceux qui ont le plus à y perdre. Au point, peut-être, de déplacer le débat de 2012 sur le mode de vie des candidats, quand il devrait porter sur la répartition des richesses.

 

Une gauche qui dirait « je n’aime pas les riches » serait stupide, mais cohérente. Une gauche qui dit « je n’aime pas le bling bling » se place sur un terrain plus que glissant, au croisement de la critique de l’argent et de celle de son usage. Comme l’a dit Dupont-Aignant : « bon courage. »

 

Romain Pigenel

 

Les rites de la politique (3) : la candidature pourquoipasmoi

Alors que 2012 et l’élection présidentielle approchent à grands pas, le rythme politique s’accélère et les candidatures s’amoncèlent. Variae, blog privé, n’en défend pas moins une certaine idée du service public d’information et d’indignation, et se fait donc un point d’honneur à ne pas laisser ses lecteurs dans le flou, le doute ou l’incompréhension face à ce maelström politico-médiatique. Mettre un peu d’ordre et de typologie parmi les candidatures est déjà une façon d’y voir plus clair ; après avoir envisagé il y a quelques semaines la catégorie des candidats appelés à se présenter à la demande générale et pressante de leurs pairs, je vous propose aujourd’hui de nous pencher sur un genre de candidature plus modeste, mais non moins légitime : les candidats pourquoipasmoi.

Le candidat pourquoipasmoi est un individu public, on ne peut le nier ; disons qu’un nombre non négligeable de ses concitoyens a le sentiment de l’avoir déjà vu à la télévision débattre face à Zemmour ou Taddéi, ou lu dans le NouvelObs ; ou se souvient, s’il est déjà d’un certain âge, d’une période plus faste où il était franchement plus connu (il pouvait alors prétendre à être candidat tout court). Parfois, il faut éclaircir quelques ambiguïtés sur son nom ou sa fonction : non, Patrick Lozès ne se prénomme pas Stéphane et n’est pas patron d’un célèbre institut de sondages, non, Jean-Pierre Chevènement n’est pas le président d’honneur du PRG, ni même du PS. Pourquoipasmoi, justement, a une fonction et un petit pécule politique sur lequel il entend bien faire prospérer sa candidature : l’un dit représenter les noirs et « veut faire entendre la voix des “minorités”, des “non représentés”, des “invisibles” » ; l’autre, incarnant une certaine idée de la République, fustige le « pacte de compétitivité » et réclame d’autres perspectives que « l’Europe et l’euro ». Un de leurs glorieux prédécesseurs, Hervé Morin, entendait de même « défendre le projet centriste » à la présidentielle. Pour simplifier, disons que pourquoipasmoi appartient à la grande famille des candidats de niche ; mais que sa principale difficulté, ajouteront les mauvaises langues, consiste à en sortir, de la niche.

 

Oh, ne croyez pas que pourquoipasmoi y aille de gaieté de cœur, la fleur au fusil, l’égo en bandoulière, à la présidentielle. Très peu pour lui, même. Il aurait largement préféré regarder le match depuis la touche ou les gradins, hocher la tête avec approbation quand ses idées étaient défendues, verser une petite mais digne larme le jour de la victoire de celles-ci, s’en aller anonyme, dans la foule, fêter quelque Bastille ou Stade Charléty. Oui mais voilà : pourquoipasmoi est un homme de devoir et de conviction. Alors que les candidats-superstars sont appelés par leur famille politique à se présenter, lui est appelé par la situation. D’abord il a regardé les autres candidats : qu’ont-ils de plus que lui, finalement ? « Quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console » (disait le grand Moscovici, pourquoipasmoi reconverti, depuis, en soutien de candidat-superstar). Puis il a pris la mesure du non-respect de ses idées. Que propose-t-on pour les minorités, hein ? Pas grand chose selon Lozès, qui se présente à cause de « l’apathie” d’une gauche le plus souvent tétanisée par les procès en laxisme et “droit de l’hommisme” qu’on lui intente ». Et si Jean-Pierre Chevènement se présente « pour faire bouger les lignes », c’est qu’il avait beau les scruter durant de longues heures, elles ne changeaient pas d’un iota, les lignes. Qu’on se le dise : pourquoipasmoi n’est pas le banal candidat d’une idée : il est une idée devenue candidate.

 

Inutile de le cacher, il y a une controverse scientifique sur la trajectoire politique de pourquoipasmoi (appelons-le PQPM, pour simplifier), une fois le moment de la déclaration de candidature passé. Certains experts défendent la thèse audacieuse selon laquelle PQPM ne serait qu’une variante d’un autre type de candidat, le retenezmoioujefaisunmalheur (RMOJFUM). RMOJFUM est une canaille bien connue des politistes, un gredin qui fait mine de déposer une candidature, potentiellement gênante pour les autres candidats, mais ne l’utilise en réalité que comme une sorte de menace pour obtenir quelque chose : promesse, poste, statut quelconque dans la campagne d’un candidat-superstar, exposition médiatique. RMOJFUM se dévoile en général dans les tout derniers mois avant le scrutin, où, par souci de responsabilité, et après avoir obtenu gain de cause, il se retire de la course. Néanmoins, soyons clairs, l’immense majorité des gens compétents en la matière refusent d’assimiler PQPM à RMOJFUM. Oui, PQPM pourrait éventuellement envisager de suspendre sa candidature, si les conditions politiques et idéologiques étaient réunies. Mais on en est loin. Qu’on ne lui parle pas de 21 avril, à PQPM : il n’est pas « irresponsable », il ne cache pas « laisser une porte ouverte ». Mais il en a plus qu’assez des fausses « promesses ». Et puis, vous dirait Jean-Pierre Chevènement, « les forces principales, le PS et l’UMP », feraient bien de s’interroger sur « leurs responsabilités » dans ce 21 avril. Eh oui.

 

Laissons le mot de la fin à PQPM : « Ma détermination est totale ».

 

Romain Pigenel

 

Les autres rites de la politique sont détaillés ici.

Racisme à la FFF : un coup monté par Mediapart ?

Recette pour construire un scandale médiatique et faire exploser les abonnements à votre journal. (1) Sélectionnez un pays au bord de la crise de nerfs ou du malaise – par exemple la France (2) Repérez quelques thématiques ultra sensibles au cœur dudit malaise – par exemple, l’équipe nationale de football, l’identité nationale, le racisme, les quotas ethniques. (3) Agitez un peu vos réseaux d’informateurs pour qu’ils vous sortent un gros coup – par exemple une réunion de travail où ont été tenus des propos confus sur les thématiques que vous avez sélectionnées. (4) Procurez-vous un enregistrement de la réunion en question. Annoncez urbi et orbi que des propos scandaleux – « les dirigeants du foot veulent moins de noirs et d’arabes » – ont été tenus dans une réunion de travail, pardon, une réunion secrète, avec quelques sommités du football français. Répétez en boucle vos thématiques : racisme, discriminations, quotas de couleur. (5) Laissez ces sommités s’enfoncer en démentant ces propos dont ils ne se souviennent peut-être même plus exactement ; publiez parallèlement, au compte-goutte, des bouts de vos enregistrements, qui vont les prendre à revers. (6) Restreignez l’accès de ces enregistrements à vos seuls abonnés, pour gagner de nouveaux abonnés, et laisser les autres dans l’ignorance de ce qui a vraiment été dit – et donc en proie à la seule tempête médiatique, elle-même fondée sur vos seuls éléments de langage repris par l’AFP (6) Mettez à contribution vos réseaux de copains pour bien faire chauffer la marmite à scandaleun ancien de chez vous pourra faire un éditorial chez Libé, par exemple. (7) Soulevez le couvercle : responsables politiques et professionnels de l’indignation – footballeur à lunettes, ancienne ministre communiste, avocat des statistiques ethniques … – devraient déjà avoir réagi, réclamant à cors et à cris suspensions et sanctions, annonçant le Retour Des Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire™. Si, sous la pression, des sanctions sont prises, elle crédibilisent encore votre opération. Vous pouvez retirer la marmite du feu : votre scandale est prêt à être servi, et va vous faire de nombreux repas.

C’est cette recette que Mediapart vient d’appliquer à la lettre au sujet de la désormais célèbre réunion de la direction technique nationale du football, qui aurait vu un quarteron de comploteurs réfléchir aux meilleurs moyens de blanchir la sélection nationale. Du moins est-ce là la version qui circule depuis vendredi, amplifiée par le bruit médiatique, par l’accès limité à la source disponible (de manière payante) sur le site d’information participatif, et par l’hystérie que provoquent les sujets évoqués, dans la France déboussolée par la montée de Marine Le Pen.

 

La première chose à faire est donc de lire calmement le verbatim de l’enregistrement de la réunion. Qu’y découvre-t-on ? Une discussion entremêlant plusieurs questions auxquelles est confrontée la DTN : (1) le cas des joueurs binationaux, formés par les structures fédérales françaises, mais partant ensuite jouer dans la sélection de leur autre nationalité, faute de débouché dans les sélections françaises ; (2) le problème des types de joueurs sélectionnés par la détection et la formation françaises, qui privilégieraient les grands gabarits et les physiques puissants, au détriment de joueurs plus mobiles et techniques. Jusqu’ici, rien de choquant : il s’agit de questions régulièrement abordées dans le monde du football et les médias sportifs. Ce sont deux autres éléments qui donnent son aspect parfois « limite » à l’échange : premièrement, la proposition un temps discutée de mettre en place des quotas en douce, pour réduire le nombre de joueurs binationaux dans les programmes de formation fédéraux ; deuxièmement, une série de raccourcis verbaux, notamment dans la bouche de Laurent Blanc, sur le fait que ce sont les joueurs de couleur qui seraient concernés par la binationalité (quelle découverte !), et que les « grands costauds » actuellement privilégiés seraient surtout des noirs. A partir de là, les pièces du puzzle sont en place : il suffit de touiller un peu l’ensemble pour que tout se mélange, limitation des binationaux, limitations des joueurs trop physiques, donc noirs, donc stupides, donc que l’on va écarter au faciès de nos structures de formation ! Mediapart ne fait rien pour démêler ce complexe écheveau – bien au contraire. On découvre ainsi à la lecture que le verbatim proposé est une sélection de moments de la discussion, prélevés dans une réunion beaucoup plus longue dont on ne connaît pas l’exacte teneur – on gardera seulement le sentiment d’un séminaire entièrement dédié aux quotas ethniques, et c’est bien sûr l’effet recherché. Effet encore amplifié par les articles d’accompagnement, qui poussent à fond dans le sens de l’accusation de racisme.

 

Mais ce n’est pas tout. Mediapart laisse dans l’ombre un aspect pourtant essentiel : les propos rapportés viennent d’un séminaire de réflexion. Le verbatim montre d’ailleurs qu’il n’y a absolument pas unanimité à leur sujet, et que la discussion est vive, sans à aucun moment prendre de tour réellement raciste. Il n’y a pas non plus – pour le moment – de preuves claires de la mise en place effective d’une politique discriminatoire à grande échelle suite à cette réunion. Et pourtant, on peut penser que si un tel système existait, des langues se seraient déjà déliées. Il y a donc une question que l’on a très envie de poser à Mediapart : est-il interdit, au cours d’un brainstorming, d’avoir des expressions maladroites, des idées contestables, voire stupides et douteuses ? Est-ce que le simple fait d’avoir commis une faute verbale (si faute il y a) dans un cadre privé doit être puni, si cette faute n’a pas été suivie de conséquences concrètes ? Y a-t-il des questions que l’on n’a même pas le droit de poser ?

 

Ceci repose le problème de l’idéologie de la transparence propre au phénomène Wikileaks, auquel Mediapart et Edwy Plenel se sont d’ailleurs très vite associés et référés. Pour ce courant de pensée, le summum – et la norme – de l’information journalistique devient le dévoilement systématique et permanent de tout ce qui est privé ou caché, le caractère privé devenant en lui-même douteux et suspect. Il n’y alors plus de hiérarchie entre ce qui se passe réellement et ce qui n’est que discuté ou prémédité : l’important devient la révélation en elle-même. Révélation d’autant plus spectaculaire que les propos confidentiels ou privés sont toujours plus relâchés, moins contrôlés que les expressions publiques. Que découvririons-nous si nous surprenions les conversations dans notre dos de nos collègues ou même amis ? Qu’est-ce qui nous prouve que quelques idées stupides ou nauséabondes ne passent pas, parfois, dans l’esprit d’Edwy Plenel ? Les met-il nécessairement en œuvre pour autant ?

 

Si Mediapart n’est pas en mesure de démontrer clairement qu’un système de discrimination raciste et identitaire a effectivement été mis en place dans les structures de la Fédération Française de Football, tel que le site d’information l’a laissé entendre, alors il ne restera de cette affaire que ce constat sordide : à savoir, qu’un site d’information se parant des plus hauts idéaux républicains est en réalité prêt à manipuler des sujets explosifs, dans un pays malade, dans le seul objectif d’améliorer son aura et ses résultats financiers. Je me demande, finalement, l’option que je préfère.

 

Romain Pigenel

 

Le président de la République doit-il être désigné par son bulletin de notes ?

L’élection présidentielle telle qu’elle est actuellement conçue a-t-elle un vice de fonctionnement majeur ? C’est le point de vue développé par deux économistes, Michel Balinski et Rida Laraki, dans une note pour Terra Nova. Le papier, produit à l’occasion du 21 avril, présente le raisonnement suivant : le scrutin majoritaire à deux tours peut éliminer dès le premier tour le candidat « recueillant l’assentiment majoritaire des Français », par exemple DSK, désigné comme la « meilleure personnalité politique du moment ». En quoi est-il le meilleur candidat ? Parce que les sondages le donnent gagnant contre tous les autres candidats au second tour, et aussi parce qu’ils le placent en tête des cotes de popularité. Oui mais voilà : la dispersion des voix avec une pluralité de candidatures à gauche risque de le priver de second tour, d’une part ; et d’autre part, si des électeurs non-socialistes (Front de Gauche, Verts …) votent pour lui dès le premier tour en se forçant, dans une logique de « vote utile », ils privent leur candidat de cœur des voix qu’il mérite. Bref, quoi qu’il arrive, le scrutin majoritaire à deux tours est coupable : coupable de priver les petits candidats de voix qui leur sont dues, coupable de potentiellement empêcher le « meilleur candidat » d’accéder au tour d’élection où il pourrait donner toute sa mesure. D’où la proposition présentée dans cette note : le jugement majoritaire, consistant à demander à chaque électeur de noter chaque candidat par une mention sur une échelle de 7 degrés, de « Excellent » à « A rejeter ». Ensuite, on calcule la « mention majoritaire » des candidats (celle qui leur a été le plus souvent accordée, en gros) et on les classe à partir de là. Ce qui permet notamment de dire le bien qu’on pense de plusieurs candidats, de ne pas risquer d’éliminer précocement les gros candidats en donnant son seul suffrage à un « petit » candidat, etc.

On sort de la lecture de ce document un peu interloqué. Oui, le fonctionnement actuel de la présidentielle est discutable. Non, une réflexion méthodologique telle que celle présentée par Terra Nova ne doit pas être écartée d’un revers de main au motif de son caractère iconoclaste et de son côté « professeur Nimbus » : après tout, la bizarrerie ou l’étrangeté d’un processus n’est qu’une question d’habitude, et un pays habitué au jugement majoritaire trouverait probablement notre système actuel absurde. Mais il n’en reste pas moins que cette nouvelle méthode semble poser plus de problèmes que de solutions.

 

Premier problème : le « jugement majoritaire » est complexe, difficilement compréhensible, donc peu transparent pour l’électeur et partant de là, peu démocratique. Il faut une lecture attentive d’un document d’une grosse dizaine de pages pour comprendre ce système, exemples à l’appui. On peut parier que cette très faible lisibilité renforcerait abstention et votes de colère : elle conforterait le sentiment d’une tambouille électorale mitonnée par les partis politiques pour s’arranger entre eux. Pire encore, l’électeur n’a même pas de visibilité sur les effets de son propre choix, sauf à ne donner une « mention » qu’au seul candidat qu’il soutient vraiment : on lui extorque des informations pour désigner le « meilleur candidat » malgré lui, en quelque sorte.

 

Deuxième problème : les auteurs ont raison de considérer que le système actuel donne peu d’informations sur l’opinion des électeurs (que pensent-ils des candidats pour lesquels ils ne votent pas ?), mais ils ont tort de surestimer l’information que ceux-ci ont à donner. Combien d’électeurs opèrent leur choix en soupesant et comparant méthodiquement ce que propose et incarne chaque candidat ? Sauf à croire que par quelque magie l’ensemble du corps électoral va soudain se mettre à étudier scolairement toutes les candidatures qui lui seront proposées, et sera d’une honnêteté totale dans son choix (c’est-à-dire ne « notera » que les candidats qu’il connait réellement), on peut déjà prévoir un « bruit » informationnel énorme dans les résultats – c’est-à-dire que ceux-ci seront faussés par quantité de réponses données au hasard, ou pour des raisons très minces. « Ayant voté pour un candidat, la voix d’un électeur ne révèle absolument rien de ce qu’il pense des autres candidats », nous explique la note : et si ledit électeur n’en pense rien, ou pas grand chose ? Et si un vote n’était pas un sondage ou une interrogation écrite ?

 

Troisième problème : les auteurs peuvent bien se réfugier derrière un argument d’autorité scientiste récurrent (« il a été démontré scientifiquement que le jugement majoritaire est la seule réponse possible à tous les maux », sic), la partie politique de leur raisonnement témoigne d’un manque de rigueur et de réflexion étonnant. Toute leur démonstration part de l’hypothèse d’un « meilleur candidat » ou « candidat plébiscité » pré-existant au vote, qui serait révélé par les sondages, mais pourrait être démenti par le vote lui-même. Du coup il faudrait reconstruire le système de vote pour confirmer ce que disent les sondages. Ce qui est une aberration : en démocratie, le « taux d’approbation » d’un candidat n’est pas une sorte de phénomène naturel qu’il s’agirait de mesurer par différents procédés (vote, jugement majoritaire …) : il est construit par le vote lui-même, et en procède directement. Ce que les auteurs appellent joliment un « biais de vote », le vote utile, n’est ni plus ni moins qu’un choix politique, dont on débat politiquement, et ceux qui font ce choix ne le font pas avec le couteau sous la gorge. Idem pour le vote pour un « petit » candidat. Si Monsieur X, super-candidat donné gagnant à tous les coups au deuxième tour par les sondages, ne réunit pourtant pas la majorité des suffrages dès le premier tour (voire ne se qualifie même pas pour le second), ne vaudrait-il pas mieux s’interroger sur les raisons de ce hiatus, plutôt que bricoler une procédure permettant de retrouver les projections du second tour dès le premier tour ? La légitimité c’est le vote, pas les sondages. Balinski et Laraki commettent une pétition de principe en inversant cet ordre des choses, et aussi une faute logique : être gagnant sous condition (d’accès au second tour, en l’occurrence), ce n’est pas être gagnant tout court ! Une probabilité conditionnelle n’est pas une probabilité “sèche”. Imaginons qu’une étude démontre que si on retire les suffrages des électeurs ayant déjà trompé leur conjoint, Nicolas Dupont-Aignan est élu dès le premier tour président de la République : faut-il l’introniser « candidat majoritaire », et retirer le droit de vote aux électeurs adultérins pour faire éclater cette vérité au grand jour ?

 

Les auteurs se coulent en réalité dans une vision parfaitement dépolitisée de la société, où le choix politique ne serait plus la sélection et l’expression d’une vision pour le pays, d’une idéologie (quel vilain mot !) à laquelle on adhère, mais un soupesage de la « qualité politique » (?) des uns et des autres, tous mis sur le même plan (« je pense beaucoup de bien du PS, un peu des Verts, pas beaucoup de l’UMP, mais encore moins du Nouveau Centre … »). C’est en fait la résurgence, à la mode économétrique, du vieux fantasme républicano-centriste et technocratique du « gouvernement des meilleurs », promouvant une vision non-conflictuelle (« apaisée ») de la politique et écrasant les divergences d’idées sur de simples questions d’évaluation et de classement, préférés au vote, jugé trop peu efficace.

 

Enfin, et à tout prendre, les auteurs de cette note manquent d’audace et de cohérence. Quand ils pointent l’irrationalité de l’élection au suffrage universel du président de la République, ils posent (sans s’en rendre compte ?) plus la question de cette désignation même que celle de ses modalités. On peut mesurer, actuellement plus que jamais, les dégâts causés par le présidentialisme : écrasement du débat sur des questions de personne, crétinisation de la vie politique, sans parler du poids démesuré de l’octroi de tous les pouvoirs à un homme seul sur un seul vote. Et si la fin du mandat sarokzyste, qui aura largement démontré les vices de la « monarchie républicaine », était le parfait moment pour reposer la question d’une république parlementaire ?

 

Romain Pigenel

 

Pour ou contre une modification du scrutin présidentiel, voire une suppression de l’élection du président au suffrage universel ? La question est posée à JegounYann Savidan, Sarkofrance, L’Hérétique, Bah by CC, Des pas perdus, Melclalex, Mon avis t’intéresse, El Camino, Le Coucou, Gabale, Corto, La Pire Racaille, Coralie Delaume, Marc Vasseur, Intox2007 , Romain Blachier et, à tout seigneur tout honneur, La Rénovitude !

Les mots de la politique (7) : le 21 avril

La scène se déroule le  21 avril, au conseil politique restreint du Parti socialiste.

-         Bon, alors, qu’avons-nous à voir aujourd’hui ?

 

-         Un point sur l’organisation des primaires et, heu, quelques questions d’actualité. Christophe Borgel s’éclaircit la voix. Par exemple les initiatives relatives au 21 avril, enfin au 22, et comment on y réagit.

 

-         C’est-à-dire ?

 

-         Les collectifs se multiplient pour faire barrage au FN. Il fouille dans ses notes. Voilà, vous avez la tribune de Michel Rocard et Jack Lang en faveur de « l’unité des progressistes et des démocrates », qui est parue avec le dossier du Nouvel Obs sur « Les post-réactionnaires », et sa liste des responsables de la « nauséabondisation de la gauche », issus de Marianne2.fr et de l’Observatoire de la Social-Démocratie. Et puis il y aussi ces rassemblements de jeunes militants et d’artistes, là, « Plusjamaisça.org », et « Victoirepourlagauche.eu ». Il y a également un grand meeting « Contre le retour des heures les plus sombres de notre histoire » qu’organise Skyrock avec l’EHESS et le Collectif des Affranchis de la République, le 10 mai, sur les quais de Seine rendus aux Parisiens.

 

-         Hum. Ils demandent quoi alors ?

 

-         Tous la même chose : la candidature unitaire à gauche, les primaires populaires, comme d’hab’, en fait.

 

-         Ah. D’accord. Dis-moi Benoît, où en sont les contacts avec Monde Ecologie – Les Verts ?

 

-         Eh bien, j’ai laissé un message sur le répondeur de Hulot, bredouille Benoît Hamon. Et un mail à Duflot, vu que je ne sais pas trop qui gère quoi dans leur co-présidence du parti. Je pense qu’on peut se dire que s’ils ne rappellent pas d’ici demain midi, c’est qu’ils refusent catégoriquement les négociations. Hein Pierre ?

 

-         Enfin oui quoi, c’est quand même pas de notre faute s’ils ne font pas d’effort pour l’unité ! Pierre Moscovici s’agite sur sa chaise. J’ai envie de dire « zut », « crotte », ça suffit quoi ! Regardez encore cette interview de Noël Mamère, « L’hégémonie socialiste à gauche est une idée aussi archaïque que l’énergie nucléaire » !

 

-         Et qu’en pense notre ami le premier fédéral des Bouches-du-Rhône ? Arnaud ?

 

-         C’était prévisible. Arnaud Montebourg inspire un grand coup et se redresse. Nous sommes encore trop dans le mondialisme, alors qu’il nous faudrait de l’audace, toujours de l’audace ! Des militants sont venus me le dire, ils n’osent pas prendre la parole dans leurs assemblées générales, c’est l’omerta libérale. Je ne peux quand même pas garder cela pour moi ! Le capital cosmopolite, voilà l’ennemi !

 

-         Bon, bon ! Du calme. Je crois que le rapport que va nous remettre L’Usine des Idées va apporter des réponses claires sur ce point. Guillaume a bien travaillé, il y aura notamment une proposition de « Pacte Massif Douanier de Développement » (le PM2D) qui devrait faire parler dans les chaumières, je ne vous en dis pas plus, mais ça va faire mal !

 

-         « Des douanes pour le développement oui, se dédouaner du développement, non » tente Laurent Fabius, assis à l’autre bout de la table.

 

-         Euh oui Laurent, on verra pour les slogans, plus tard. Tiens en parlant de frontières, des nouvelles de Mélenchon ? Harlem ?

 

-         Il est invité d’honneur du colloque « Social-démocratie, social-écologie, le fascisme à visage humain » qu’organise Chavez à Caracas. L’ancien président de SOS Racisme s’efforce de prendre un ton enthousiaste. Cela dit, il m’a envoyé un texto pour s’excuser et dire qu’il ne pouvait pas faire autrement, mais qu’il pourrait ouvrir les négociations avec nous après les législatives ! Il montre son iPhone 6+ à l’assistance. C’est une avancée, non ?

 

-         Sans doute. Soupir. Ecoutez, je crois qu’on a un bon projet, des bons sondages, je ne vois pas comment on pourrait perdre. Dès que Dominique aura officiellement annoncé son départ de la BCE, on pourra lancer la campagne ! Jean-Christophe Cambadélis marque une pause puis reprend, l’air solennel. Après deux quinquennats Sarkozy, les Français ne voudront pas de Jean-François Copé, je vous le garantis, foi de premier secrétaire ! No pasaran ! Je crois que nous pouvons mesurer le chemin parcouru depuis 2012, depuis ce funeste Le Pen – Sarkozy, qui était la conséquence directe  des 9 candidatures à gauche, mais aussi du manque de travail de notre parti sous ses deux derniers premiers secrétaires, ne nous mentons pas. Mais depuis tout a changé, nous avons revu du sol au plafond notre, comment dire, philosophie, n’est-ce pas Vincent, ahah ! En ce 21 avril 2016, portons un toast, mes camarades, à la « Génération victoire », comme diraient nos jeunes amis du MJS !

 

 

Bruyantes acclamations. Sur une vieille affiche de 1981, accrochée à un mur, François Mitterrand semble lever les yeux au ciel. Mais ce n’est sans doute qu’un jeu d’ombres en cette fin d’après-midi ensoleillée.

 

 

Romain Pigenel

 

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Paresse idéologique et confort sondagier

La présidentielle était partie sur les chapeaux de roue au PS – lancement surprise par Ségolène Royal, coup de semonce de nouvel an par Valls, entrées en campagne de Montebourg puis de Hollande – et puis, effet léthargique du « projet » forcément consensuel peut-être, elle est tombée dans un faux rythme, ou plutôt dans une pluralité de rythmes discordants qui en brouillent la compréhension. Le calendrier a aussi sa part de responsabilité : entre les candidats déclarés, ceux qui ne sont déjà plus en piste, ceux qui le seront peut-être, ceux que l’on pousse à l’être à la demande générale, il y a de quoi se perdre. Chacun suit son petit rythme pépère, DSK ses réunions pour sauver le monde, Aubry ses bureaux politiques, Hollande son plan médias, Royal son arpentage du terrain, en une sorte de drôle de guerre où les hostilités – politiques et idéologiques – sont ouvertes sans avoir vraiment commencé.

Projet et calendrier jouent donc certainement un rôle dans cette situation. Mais ils ne sont pas les seuls. Car au-dessus de cette course de lenteurs plane une ombre imposante : celle des sondages. Semaine après semaine, ils enfoncent un peu plus Nicolas Sarkozy, et installent l’idée que la plupart des candidats socialistes peuvent le battre, avec pour seule variable l’ampleur du KO. Dans ce qui est présenté comme une sorte de fatalité, quel besoin, pour ceux qui font la course en tête, de sortir le grand jeu, de prendre des risques et de ne pas se contenter d’une campagne petit bras ? Il suffit de laisser prospérer les sondages, et de travailler parallèlement ses réseaux dans le PS, en vue des primaires. A cet égard et dans des styles différents, François Hollande et DSK semblent vouloir reproduire la recette du succès de Ségolène Royal en 2006 : échapper aux vicissitudes de la vie du parti et de ses interminables cérémoniaux chinois (« le projet »), pour arriver, le jour du vote de désignation du candidat, tout auréolés de leur brevet IFOP/Sofres/Opinion Way de martingale anti-sarko.

 

Pour autant, cette logique de la prime à la popularité, dont peut d’ailleurs aussi bénéficier Martine Aubry, omet un détail essentiel de la « méthode Royal » millésime 2006. La candidate à la candidature ne bénéficiait pas d’une popularité à blanc, comme celles d’un Kouchner ou d’une Rama Yade, plus liées à leur bonne tête et à leur air sympathique qu’à des raisons précises et concrètes. Sa popularité à elle, elle s’était bâtie en partie sur une image de renouveau, c’est incontestable, mais aussi et peut-être surtout sur les idées qu’elle n’avait pas cessé d’émettre pendant la pré-campagne. Prise au sérieux des questions sécuritaires, jurys citoyens, encadrement pour les jeunes délinquants, nation et « France métissée », construction européenne … Sur la plupart des sujets qui faisaient alors l’actualité, elle avait pris des positions qui clivaient avec ce qui était perçu comme la pusillanimité poussiéreuse du PS d’alors. C’est cette série de coups de force idéologiques  (accompagnés d’une méthode politique originale, la démocratie participative) qui avaient séduit la presse et les sympathisants, et permis la construction d’un fort mouvement de soutien ex nihilo à sa candidature. Il n’est pas sûr qu’une Ségolène aussi populaire (sondagièrement parlant), mais sans ce « contenu » politique aurait autant mobilisé et intéressé au moment de sa désignation, puis en campagne.

 

Aujourd’hui, les sondages sont là – pour d’autres – mais où sont les idées ? Oh certes, des propositions il y en a, un plein site chez Hollande, un livre entier chez Montebourg, à longueurs « d’universités participatives » chez Royal. Je ne doute pas en la capacité des uns et des autres, une fois désignés, de compléter le projet socialiste avec des mesures ingénieuses et susceptibles de susciter l’adhésion. Mais le fait même que ce projet n’ait nourri l’actualité que pendant quelques jours, en dit long sur l’incapacité, pour le moment, des prétendants en lice, et plus largement des socialistes, à mener l’offensive sur le terrain idéologique. Et à définir les termes du débat pour 2012.

 

Certains ont pourtant bien tenté de dépasser le stade du catalogue de mesures. Martine Aubry défend le care, Arnaud Montebourg la démondialisation, mais il ne me semble pas que l’un ou l’autre concept aient véritablement marqué les esprits. La faute sans doute à leur trop grande abstraction : à la différence des idées avancées par Ségolène Royal en 2006, ils échouent à articuler clairement valeurs (par exemple l’autorité) et mesures compréhensibles et identifiables (l’encadrement militaire des jeunes délinquants). D’où ce sentiment de flottement, de collage de fortune entre catalogues de mesures techniques d’une part, et laïus philosophiques ajoutés pour faire joli d’autre part.

 

Quoi de plus friable, et de moins mobilisateur, qu’une popularité d’image, une popularité à blanc ? Pour le moment, les différents candidats en lice sont définis en fonction de leur électorat supposé et de leurs champs d’expertise présumés (untel plaît aux seniors et maîtrise la fiscalité, un autre est le seul à comprendre la mondialisation et à ratisser à droite et au centre, une autre encore est appréciée du peuple et des jeunes), plutôt que par le projet de société qu’ils pourraient porter. Le phénomène ne se limite d’ailleurs pas au PS, et est encore pire ailleurs (que dire d’Europe Écologie-Les Verts et de ses candidats castés, la juge incorruptible, le pilote d’U.L.M. !). N’est-il pas désespérant de trouver chez le seul Villepin une tentative programmatique un peu plus ambitieuse, ouvrant de vrais débats sur le revenu universel ou la citoyenneté – même si l’on est en total désaccord avec ce qu’il propose ?

 

Bref, il est urgent pour le PS – mais cela vaut également pour le reste de la gauche – de sortir du confort sondagier et de la tranquille assurance du naufrage d’un Sarkozy qui, de son côté, reconstruit brique par brique sa ligne politique pour 2012 (pouvoir d’achat, discours anti-élites, interventionnisme extérieur, fermeté sur l’immigration). De faire des primaires un moment fort de mobilisation populaire autour d’un débat digne de ce nom. La demande est considérable pour une proposition politique radicalement réformatrice. Il serait quand même dommage de jouer les lièvres utiles de la tortue élyséenne qui, aussi affaiblie qu’elle soit, en a visiblement toujours sous la carapace.

 

Romain Pigenel

Les mots de la politique (6) : le Piss Christ

Aussi prévisible que la charge du taureau sur le chiffon rouge : la ruée des fronts bas « intégristes » sur l’œuvre blasphématoire exposée en Avignon, le désormais célèbre Piss Christ. D’éminents blogueurs catholiques n’y croyaient pas, condamnant justement la facilité qu’il y a à provoquer des adeptes du « tends l’autre joue ». Et pourtant : en guise de joue, c’est un marteau qui a été tendu, en plein dans l’œuvre d’art. La scène est trop belle : on imagine les fidèles, chauffés à blanc par un prêche rageur, sortir tous revigorés de la messe dominicale et bien décidés à aller administrer les derniers sacrements aux marchands du temple. Hélas, en termes de communication et d’image, le bilan est tout autre, le genre d’incident industriel comparable au lynchage par Renault de ses cadres, ou à la découverte des vertus explosives de l’iPhone d’Apple. Sunday, bloody Sunday pour la marque « Jésus Christ » : « lescathos » (l’opinion et lesmédias ne connaissent pas ou peu la nuance) ont réussi en un dimanche la parfaite synthèse de ce qu’il ne faut pas faire, aller contre sa propre image (la non-violence) ET contre la maxime cardinale de l’époque, la tolérance. Ajoutons à cela une suspicion d’obscurantisme et d’incompréhension de l’art moderne, et le Graal est plein. Il ne manquerait plus que l’on découvre que les vigiles « ceinturés » de la galerie d’art étaient l’un gay, l’autre musulman, et qu’ils ont également été violentés par les croisés anti-pipi !

 

La Jésus, Inc. révèle donc un manque criant de stratégie médias et de plan comm’. Déficit paraissant encore plus lourd si on le compare aux autres activistes du mois – les suffragettes voilées, militantes du « niqab parce que je le vaux/veux bien ». Les unes ont tout compris à l’air du temps, les autres, rien. Défendre le voile intégral, c’est défendre la minorité contre la majorité, et surtout la libre volonté, la liberté de l’individu, avec un zeste sympathique d’orientalisme tiers-mondiste. C’est mettre les libéraux, les libertaires et des humanistes à la petite semaine de son côté. Les Torquemada du dimanche ont pris l’exact contre-pied de cette recette-miracle : brimer la liberté de l’artiste, et incarner la brutalité d’une majorité (perçue) contre une minorité (par nature), celle de l’artiste provocateur. Or c’est bien connu : le taureau a toujours tort à l’égard du chiffon rouge.

 

Il faut donc sérieusement se reprendre, et tout remettre à plat, du côté des fidèles de la croix. Arrêtez de grogner sur le thème « qu’aurait-on dit si on avait ainsi traité les Musulmans ou les Juifs ? ». Contentez-vous de reproduire ce qui marche, et de retourner contre eux les armes de vos ennemis et concurrents.

 

D’abord, commencez par devenir minoritaires. Oui, les messes ne font plus recette, et la France est passée du statut de fille-aînée-de-qui-vous-savez à celui de terre de mission. Mais l’imaginaire collectif a la vie dure, et persiste à vous placer du côté des dominants. Prenez donc des mesures draconiennes : vendez votre parc de lieux de culte, reconvertissez-les en sex-shops, boîtes de nuit, mosquées, temples bouddhistes, salles de shoot, en signe d’ouverture et de tolérance. Créez une pénurie d’églises pour vos ouailles : organisez ensuite des prières de rue du côté de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, rameutez les journalistes, plaignez-vous de la précarité religieuse et immobilière dans laquelle vous tiennent les collectivités locales. Avec un peu de chance, vous vous attirerez les foudres de la nouvelle défenseuse de la laïcité – Marine Le Pen, celles de Marianne aussi et donc – automatiquement – les louanges du Nouvel Obs.

 

A partir de là, travaillez votre victimisation. Et développez le langage qui va avec. Évitez le terme de racisme, trop connoté et qui risque de faire un peu too much (le racisme anti-blanc n’a pas convaincu grand monde). En revanche, il n’y a pas de raison que vous n’ayez pas droit à votre –phobie : xénophobie, homophobie, islamophobie, et même prolophobie – en avant la christianophobie ! Certes, le mot est un peu connoté extrémiste, il va falloir le toiletter. Expliquez que les élites urbaines mondialisées païennes méprisent les Chrétiens et les maintiennent en insécurité cultuelle. Racontez comment des jeunes chrétiens sont molestés dans la rue, comment des extrémistes laïcards se ruent sur les croyantes pour leur arracher leur crucifix ou leurs images pieuses. Faites savoir que les Rroms sont souvent chrétiens pour vous attirer les bonnes grâces de la LDH. Rappelez que vous venez de Palestine et organisez une rencontre entre des Chrétiens de Gaza et Stéphane Hessel (avec un peu de chance, il vous écrira un Convertissez-vous ! avant l’été). Créez des collectifs de lutte attestant de votre haute idée de l’égalité femmes-hommes : « Chrétien-ne-s solidaires et indigné-e-s », « Cathos précaires et motivé-e-s », et autres « Bonnes sœurs sans-papières ». Enfin, proposez à Terra Nova un rapport intitulé Pour une citoyenneté catholique, où vous préconiserez que l’on déploie des scouts dans les quartiers et les villages pour appeler les abstentionnistes à voter.

 

Enfin, soyez fun. Occupez le terrain de l’agit-prop. Oubliez les sit-in et autres pray-in, trop connotés secte adventiste ou mouvement anti-avortement. Utilisez à fond le potentiel théâtral de la Bible : organisez par texto des resurection (flash) mobs, des crucify-in devant les bars gays, les mosquées de cave et les locaux du Parti de Gauche, dressez des croix, clouez-y vous, et attendez que l’on vienne vous éjecter manu militari pour porter plainte et envoyer le porte-parole de SOS Christianophobie à Ce soir ou jamais. Autre option, l’immolation est douloureuse mais est à considérer, au vu de ses résultats récents.

 

Bref, n’ayez pas peur : la pente est rude, mais le chemin est droit. Suivez ces quelques préceptes simples, et la croix pourra bientôt faire concurrence au keffieh dans les rassemblements gauchistes.

 

Romain Pigenel

 

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Villepin et le servage civique

L’avantage de la présidentielle 2012, c’est que crépuscule du sarkozysme aidant, plus d’un responsable politique se voit déjà en haut de l’affiche. D’où éclosions de candidatures en rafales, et pluie de propositions – c’est en cette fin de semaine au tour de Dominique de Villepin de présenter les siennes. Sous le concept général de la « citoyenneté » (vague refuge pour qui veut éviter le catalogage à gauche ou à droite) sont développées un certain nombre de mesures, qui ont au moins le mérite d’ouvrir clairement le débat, sur le vote obligatoire par exemple. Parmi elles, une en particulier a retenu mon attention – non pas en raison de son originalité, mais au contraire pour son caractère de marronnier traversant les partis, les époques et échappant à toute critique, ce qui est rarement bon signe.

Je veux parler du service civique, ici dénommé « service citoyen » et présenté comme « obligatoire [pour les jeunes] pour une période de douze mois », fractionnable, et quand même « ouvert à tous » (« vieux » y compris), pour « remplir des tâches d’intérêt général ». DDV n’entre pas plus dans les détails dans son interview des Échos, mais on trouve plus de précisions sur le site de son mouvement, et notamment sur le montant du dédommagement prévu pour les heureux « bénéficiaires » : on leur promet d’être indemnisé via le « revenu citoyen », pour un généreux montant de … 850 euros.

Difficile d’analyser ce genre de proposition, tant les mots « civique » ou « citoyen » ont pour effet, sur tout cerveau français normalement constitué, de paralyser l’activité neuronale et de susciter des images glorieuses – buste de Marianne, drapeau tricolore, 1789, la patrie en danger, sur fond de Marseillaise – la larme à l’œil. Je vous propose donc une petite expérience de pensée. Prenons le descriptif des tâches que peut concerner ce service : « appui au service public », réponse « aux besoin des collectivités territoriales », par exemple. Renommons en conséquence de façon plus claire et directe la mesure : le service obligatoire d’appui au service public et de soutien aux collectivités territoriales.

Qu’avons-nous donc là ? Une obligation pour tout jeune de 18 à 25 ans de travailler, pour un peu plus d’un demi-SMIC, au service de l’Etat. Ou, pour parler autrement, la constitution forcée d’un lumpenprolétariat de jeunes en cours d’études (ou cherchant un vrai travail), venant occuper de façon précaire des fonctions mal payées dans des secteurs dont on doit comprendre, j’imagine, qu’ils ne nécessitent aucune formation spécifique – des secteurs aussi secondaires que « l’éducation », « le personnel soignant » ou encore « l’humanitaire », et plus largement l’ensemble du secteur public.

Que dirait-on si Madame Parisot faisait la même proposition, réclamant que l’Etat contraigne tout jeune majeur à venir travailler dans ses entreprises à vil prix, au nom du « brassage social » et de « l’intérêt général », pour « s’appuyer » sur « les énergies de notre jeunesse » et « incarner » la « solidarité des citoyens » ? D’où vient cette idée que des jeunes adultes, payant souvent déjà des impôts, et qui n’ont pas choisi de naître – jusqu’à preuve du contraire – dans leur pays, lui devraient légalement un don de leur temps et de leur force de travail ?

On me rétorquera probablement que la mesure vise à remplir le vide laissé par la disparition du service militaire. Mais, outre qu’il y aurait bien des choses à dire sur les supposés et mythiques bienfaits dudit service, cette comparaison omet une différence fondamentale entre les deux concepts. Le service militaire est la réalisation d’une idée vieille comme la démocratie : ce qui fonde une communauté de libres citoyens, dans un contexte où la guerre est un risque probable, c’est leur capacité à assumer collectivement leur défense. C’est la vieille image de la phalange athénienne. Dans cette perspective, l’idée d’une contribution universelle à la défense collective a un sens et une utilité, puisqu’elle touche à l’existence et à la survie même de la communauté. A contrario, le « service citoyen obligatoire » ne consiste au bout du compte qu’en une forme d’impôt déguisé, et d’autant plus hypocrite qu’il se pare des atours du « civisme » et de « l’intérêt général ». On notera au passage l’intéressante conception qu’il révèle de la jeunesse, apparemment considérée comme égoïste, auto-centrée et dénuée de tout sens républicain, au point qu’il faudrait lui inculquer une bonne vieille morale civique à la schlague. Finalement, Hessel avait bien raison de remuer ces petits cons et de les appeler à « s’indigner » !

Quelque chose me dit que nous n’avons pas fini d’entendre parler de cette proposition, qui resurgira forcément, sous une forme ou sous une autre, au sein des autres partis politiques et chez d’autres candidats, puisqu’il est de bon ton de se lamenter sur la perte de sens de notre société, évidemment matérialiste et superficielle. Paradoxe d’une époque qui dit faire de la jeunesse une priorité, tout en la plaçant en position d’accusé et de fautif. Mais pour faciliter les futurs débats et clarifier un peu leurs enjeux, je propose que nous rebaptisions la mesure d’un nom plus transparent : le servage civique.

Romain Pigenel

La burqa, la gauche et la liberté

L’interdiction du voile intégral est désormais une réalité en France, et le débat sur son bien-fondé, du coup, a repris. Il y a deux choses : la forme (celle de la loi votée) et le fond (est-il juste d’interdire un comportement vestimentaire, lié à une croyance, qui ne fait apparemment de tort à personne ?). Si la première question est finalement assez secondaire, on sent bien que la seconde pose de vrais cas de conscience et cause un certain embarras, à gauche en particulier. On invoque le contexte, celui de l’acharnement du gouvernement sur l’Islam ; le risque de créer plus de troubles que de paix civile en multipliant des interventions compliquées pour la police ; et enfin le problème le plus central, celui du respect de la liberté individuelle. Tout se résume, à mon sens, à ce dernier point : après tout, peu importe que ce soit l’UMP qui ait porté une loi, si elle est juste ; et que serait une police qui n’interviendrait que quand elle ne risque rien ?

Parlons donc de la liberté individuelle. Le cas de conscience est simple et redoutable : que faire de femmes expliquant, comme on l’a encore vu depuis lundi à la télévision, qu’elles portent librement le voile intégral, l’assument crânement sans sembler sous la menace d’un homme, et peuvent même dire ne se sentir bien que quand elles l’ont sur elles ? D’un côté, des laïques et des féministes qui disent « vous portez une prison de tissu, et votre famille vous y contraint manifestement » ; de l’autre, certaines des principales intéressées qui leur répondent « nous le voulons, et nous sommes contentes comme cela ». Comme une sorte de test de notre conception de la liberté : peut-on accepter que la liberté aille jusqu’à la liberté de ne pas être … libre ?

On ne sort pas de ce paradoxe apparemment insurmontable si on ne précise pas un peu les termes de la question. On parle ici de deux types de liberté : d’un côté la liberté matérielle, empiriquement constatable, et de l’autre la liberté de volonté (« je l’ai voulu et c’est ma liberté »). Du côté de la liberté matérielle et observable, le problème est vite réglé : incontestablement, le voile intégral (qui ne se limite d’ailleurs pas à un voile) est une entrave draconienne à la liberté d’être et d’agir, dans l’absolu et plus encore dans notre société. Être engoncé dans un vêtement réduisant à néant la plupart des interactions sociales, voir le monde à travers une fente dès que l’on est en présence d’autrui, incarner la soumission à l’homme et l’inégalité avec celui-ci … S’amuser (y compris pour un homme) à un enfiler un pendant quelques minutes permet de vite se convaincre de cela.

Reste donc la question de la liberté de volonté. Nul besoin d’être docteur en sciences sociales ou en philosophie pour être critique sur le concept de volonté individuelle. Le choix « volontaire » est toujours potentiellement influencé par des déterminations extérieures : culture, religion, pression du groupe où l’on vit … Dire « je le veux » n’est en aucun cas une preuve absolue de liberté. La volonté n’est pas la liberté. Il n’est pas rare non plus d’intégrer et d’accepter une domination subie, voire de s’en réjouir : c’est ce qu’on appelle, pour reprendre le titre d’un texte célèbre, la « servitude volontaire », ou encore l’aliénation.

Et là, je me demande quand même un peu à quoi ont servi plus d’un siècle de mouvements politiques et syndicaux émancipateurs, notamment dans la filiation marxiste. Toute l’histoire de la gauche politique et syndicale est celle de la prise de conscience des dominations subies et acceptées, et du combat pour en débarrasser leurs victimes. Ambition démesurée, brutale, d’une prétention, d’une ingérence et d’une violence psychologique folles ? Ambition peut-être impossible à mener à son terme ? Absolument. Mais c’est justement quand elle se saisit de cette ambition que la gauche est réellement révolutionnaire.

Pourquoi ce « sacerdoce » historique est-il aujourd’hui brouillé, au point de laisser des militants de gauche dans l’embarras face à un phénomène aussi caricatural que celui du voile intégral ? Parce que par paresse intellectuelle et parfois démagogie, une partie de la gauche en est venue à « externaliser » les rapports de domination, et à faire comme si ce qui se joue souvent d’abord dans une conscience individuelle se résumait à des contraintes exercées par des groupes d’individus sur d’autres (« les minorités »). Dans les fresques simplistes qui en découlent n’existent plus que des « dominants » d’un côté, et des « dominés » de l’autre ; que des processus de domination et d’aliénation puissent s’exercer au sein même des seconds, sans intervention des premiers, est devenue une idée apparemment très difficile à appréhender.

D’où les atermoiements sur le voile intégral. « Islam » = « minorité » = « ne peut être victime que d’une oppression extérieure ». Avec une telle grille de lecture, la messe (!) est dite : tout ce qui s’impose « de l’extérieur » aux musulmanes intégralement voilées ne peut qu’être un processus de domination ; pour les rendre libres, il faudrait au contraire les laisser à leur condition.

Pense-t-on qu’il y a un siècle, les ouvriers employés dans les usines paternalistes étaient spontanément enclins à critiquer leur condition, et qu’il aurait fallu s’interdire toute intervention syndicale au motif qu’après tout, personne ne forçait ces ouvriers à y travailler ? Sur un autre plan, aurait-il fallu s’interdire de rendre la scolarisation obligatoire, parce qu’on l’imposait à des familles qui n’avaient rien demandé et qui vivaient très bien sans ?

Puisque la mode est à la gauche « décomplexée », il serait peut-être temps qu’elle remette un terme en tête de son lexique : celui de conscientisation.

Romain Pigenel

Normopathie nationale

Votre vie a probablement changé depuis vendredi. Non ? Je vous vois froncer les sourcils d’un air perplexe. Enfin, vous vous moquez de moi, c’est cela ? Non, vraiment, vous n’avez pas pris connaissance de l’événement politique et économique de la fin de semaine et du week-end – le dévoilement du programme économique du Front National ?

Cela n’est pas très étonnant, en vérité. La couverture presse en a été limitée à quelques articles, partagés entre le constat de la reprise sans grande surprise de thèmes déjà évoqués par Marine Le Pen (révolution fiscale, sortie de l’euro), et le récit tragicomique de la présentation façon groupuscule clandestin, avec les « experts » du parti refusant de dévoiler leur identité, de peur d’être victime du « nouveau maccarthysme » qui régnerait dans notre beau pays.

Censure, volonté de ridiculiser un parti qui ferait peur ? Cela ne tient pas : les derniers mois ont prouvé la forte propension des médias à accorder, avec parfois un peu trop de légèreté même, crédit et attention au « nouveau » FN. Si la présentation de vendredi dernier avait été un grand moment, on peut être certain qu’on en parlerait encore à l’heure actuelle. Mais tel n’est pas le cas – et on le comprend. Sans même entrer dans le débat sur la faisabilité, l’efficacité ou le réalisme des mesures mises en avant, on ne peut qu’être frappé par leur grande banalité, comme le souligne Hervé Nathan. Banalité par rapport aux interventions précédentes de la présidente, comme on l’a déjà dit. Banalité par rapport au contexte idéologique général ensuite : le protectionnisme, update de la bonne vieille préférence nationale, n’a plus rien d’une idée honnie, n’en déplaise à ses défenseurs, et trouve même son chemin jusqu’au programme socialiste. Banalité par rapport à ce qu’a toujours été le FN : l’immigration zéro, ce n’est pas franchement une innovation marinesque. Banalité enfin par rapport aux programmes mêmes d’autres partis : à cet égard, la référence systématique à Piketty donne un curieux sentiment de proximité avec le Parti socialiste.

La banalité : rêve et malédiction du Front National. La stratégie de Marine Le Pen passe par une normalisation du FN, pour élargir son électorat et le faire sortir de l’impasse politique où l’avait enfermé des années de cordon sanitaire et de relative intransigeance de la droite de gouvernement. A mesure que l’UMP se droitisait sous l’influence de Nicolas Sarkozy, et que la gauche perdait le contact avec une partie de l’électorat populaire et des classes moyennes, il devenait évident qu’il y avait un coup à jouer pour une formation populiste débarrassée de ses souillures trop évidemment racistes et des jeux de mots paternels. C’est ce coup que joue Marine Le Pen depuis le début de sa montée en puissance, s’inspirant d’autres formations semblables en Europe, tentant d’occuper les terrains de la morale, du social, et de l’anti-islamisme. Deuxième étage de la fusée : une fois la première partie de la stratégie validée par les sondages puis par les cantonales, il faudrait donner des gages sur la capacité du FN à devenir un parti de gouvernement. D’où le teasing d’enfer sur le programme économique façon « vous allez voir ce que vous allez voir », et l’intox sur les « experts » et intellectuels de haut niveau qui rejoindraient massivement le vieux parti.

C’est précisément le moment où la banalisation, qui « décomplexe » les électeurs et ouvre des perspectives électorales inconnues de Le Pen père, peut devenir une malédiction. Les propositions de Marine Le Pen n’ont rien de décoiffant. Qu’elle se force à répéter qu’elle travaille avec économistes et hauts fonctionnaires est déjà une défaite pour elle : elle, la pourfendeuse de l’UMPS, elle, la briseuse de tabous et de faux consensus, n’en vient-elle pas à guigner des signes de respectabilité propres aux partis traditionnels ? Faut-il forcément que son directeur de cabinet vienne de Bercy ? Le name-dropping un peu frénétique de références économiques bien connues, même si parfois hétérodoxes, est-il une nécessité ? Pire encore, du moment qu’elle accepte d’entrer dans ce référentiel, elle met la main dans un engrenage dont elle ne peut sortir gagnante : une sorte de cercle de la raison où il y aura toujours plus de hauts fonctionnaires de Bercy contre elle que pour elle, plus d’économistes qui la critiquent que d’experts qui la défendent ; une spirale sans fin où on lui demandera toujours plus de gages de sérieux, jusqu’à ce qu’elle perde toute originalité.

Mauvaise affaire que celle consistant à troquer dix doses de marginalité rebelle contre une dose de normalité. Marine Le Pen peut bien répéter à l’envi que ses bons résultats aux cantonales prouvent l’existence d’un vote d’adhésion qui ne se limiterait plus au rejet des partis en place, cela tient de la pétition de principe non démontrée : on peut tout autant penser que le vote FN reste un vote de colère, se reportant justement sur un parti différent, mû par des arrière-pensées pas tout à fait dénuées de racisme et de xénophobie. Se maintiendra-t-il, ce vote, sur un parti se normalisant jusqu’à devenir une sorte d’UMP bis ? Rien n’est moins sûr. Puisque Marine Le Pen entend investir le terrain social, et si ses votes restent bien des votes de colère et de désespoir, elle ferait mieux de jeter aux orties économistes et technocrates, et d’adopter des propositions réellement iconoclastes, promettre des augmentations salariales considérables et précisément chiffrées, des mesures punitives lourdes contre la grande distribution, des sanctions totalement dissuasives contre les employeurs de sans-papiers et les grands groupes qui leur font sous-traiter des marchés, des taxes délirantes contre les produits chinois, etc. Dans tous les cas, on attaquera sa crédibilité, alors pourquoi se gêner ? Pense-t-elle vraiment qu’une mesure idéologique et complexe comme la sortie de l’euro fait réellement rêver dans les chaumières ? Croit-elle gagner quelque chose en intégrant la molle et vague langue de bois des programmes des partis traditionnels, à coups de « nous lutterons contre l’exclusion » et « nous assurerons le redressement des classes moyennes » ? Est-ce bien avisé d’expliquer que « tout ce que nous proposons, nous le faisons dans un esprit de responsabilité et de sécurité pour les Français. Il n’y a donc aucun chaos ou aucune apocalypse à craindre, bien au contraire » ? Quand un bon nombre de ses électeurs espèrent sans doute au contraire un grand coup de balai ?

Si le Front National ne parvient pas à trouver le difficile équilibre entre normalité et extrémisme, il retombera d’un côté ou de l’autre de la ligne de crête, et perdra au passage ses récents gains électoraux et sondagiers. Et cela se sent sur d’autres terrains que celui du programme économique et social : les tentatives récentes de draguer le vote juif en allant sur Radio J, ou de faire passer la pilule des déclarations anti-Islam en allant débattre sur Radio Orient (émission très instructive à réécouter ici), sont autant de traductions de cette euphorie normalisatrice qui part dans tous les sens pour ne heurter personne. A vouloir se transformer en parti attrape-tout cherchant le vote de toutes les minorités, y compris de celles qu’il dénonce par ailleurs, le FN risque de progressivement abandonner sa radicalité et son attrait. Est-il efficace de cogner l’Islam pour ensuite aller expliquer sur des ondes communautaires qu’on n’a rien contre les Musulmans en tant que tels, uniquement contre les dérives fondamentalistes ? La prochaine étape sera-t-elle un discours d’apaisement envers les « racailles », victimes de la mondialisation et des partis au pouvoir ? Marine Le Pen devrait méditer les deux dernières élections présidentielles et le destin des « troisièmes hommes » tapant à la porte de toutes les niches électorales : à trop s’éparpiller, à vouloir satisfaire trop de monde, on finit par ne plus ressembler à rien.

Romain Pigenel