Enfonçons quelques portes ouvertes. Les campagnes électorales sont des guerres de l’information ; l’information se joue de plus en plus sur Internet ; la droite en général, et l’UMP en particulier, ne sont pas particulièrement en position de force sur la blogosphère et les sites d’information. Si le constat est plus contrasté sur l’ensemble du web français et de ses utilisateurs, force est de constater que côté médias « pure players » et blogs politiques, la balance penche assez largement du côté de la gauche. On pouvait donc prévoir, d’ici 2012, des tentatives de renverser cette hégémonie. Côté politique, on connaît les avatars de l’iRiposte de l’UMP ; et côté information ? L’arrivée d’Atlantico a été souvent interprétée comme une réponse de droite à Rue89 et Mediapart. La rédaction du « pure player », a contrario, s’est toujours défendue de ce soupçon, se présentant comme un média parmi d’autres, et se définissant successivement comme « non-militant », « libéral », ou simplement « anti-bobo ». Si on ajoute à cela le choix affiché, dès le lancement, d’ouvrir ses tribunes à des intellectuels et personnalités clairement de gauche, on ne sait plus trop quoi penser du nouveau venu : sous-marin du pouvoir en place, ou site généraliste injustement victime du sectarisme du web ?
Pour vérifier le caractère « non-militant » et la relative neutralité politique revendiqués par la rédaction, je me suis livré à un test simple : interroger l’outil de recherche du site sur « PS » / « Parti socialiste », et vérifier les articles concernés parus durant ce premier mois d’existence. La méthode ne prétend pas être scientifique, mais dégager les grands traits du traitement de l’information relative au premier parti de gauche. Sur les quelques dizaines de réponses obtenues, quelques catégories se sont rapidement dessinées (les intitulés ne sont pas du site mais de moi) :
(1) Les informations factuelles.
Des articles se limitant à un contenu très factuel, façon dépêche. Il s’agit souvent d’un simple renvoi vers un autre site d’information, avec quelques lignes d’introduction. On y trouve par exemple la plainte déposée par les députés PS contre Lagarde, la déclaration de candidature de Hollande, des sondages sur les cantonales, ou encore des annonces relatives au programme du PS pour 2012. Pas d’analyse autre que celle qui pourrait se trouver sur le site source, ni d’anglage particulier du sujet.
(2) La parole est au PS
Le site accueille une tribune de responsable PS sur un sujet autre que le PS. On en trouve deux, un papier de Jean-Pierre Sueur au sujet de la régulation des sondages, et un exposé d’Arnaud Montebourg sur son concept de démondialisation. Le titre est sobre, et l’intervention éditoriale du site, minime.
(3) Les analyses « neutres »
J’ai dénombré une dizaine d’analyses se présentant comme neutres et abordant, principalement ou latéralement, le sujet du PS. Elles sont l’œuvre d’universitaires, de divers « experts » ou de journalistes. Un premier type d’analyse aborde la situation du PS sans jugement particulier, quoique souvent avec un titre-choc et pas forcément très positif (François Hollande, le nouveau Chirac, Martine Aubry atteinte du syndrome Fillon). Un deuxième type est centré sur DSK, proposant une analyse et une présentation globalement neutre ou favorable de sa candidature, tout en finissant généralement sur une note négative (DSK le candidat des classes moyennes met en doute l’envie de revenir de celui-ci ; Les électeurs modérés superstars des sondages souligne le retard à l’allumage de sa candidature), ou se moquant gentillement de lui (DSK®: une marque américaine à la conquête du marché français, Et si Dominique Strauss Kahn faisait un bilan professionnel ?). Vient enfin le troisième type d’articles qui, sous la plume parfois de personnalités de gauche, livre une lecture critique du PS. Désir(s) d’Elysée accuse les meilleurs candidats socialistes de ne pas vouloir gagner. Le PS doit proposer une révolution morale, interview de Prochasson, regrette la timidité du PS sur ce thème et revient longuement sur l’affaire Guérini ; Le projet 2012 du PS : en attendant Godot ou bien ? étrille ledit projet ; Quand le PS passera-t-il la 5ème ? fustige l’incompréhension du régime présidentiel par le PS ; enfin, Programme du PS :”Il y a un risque de perte de recettes” est affublé d’un titre qui noircit nettement le propos de Thomas Piketty, et le fait – comme par hasard ! – dans le sens d’un PS dépensier, critique traditionnelle de la droite.
(4) « Kramer contre Kramer »
On entre dans le vif du sujet : ici, un homme politique de gauche, ou mieux socialiste, critique violemment le parti de Jaurès. Parmi ces articles, quatre dépêches du type « information factuelle » relatent le jugement sévère des autres partis de gauche sur le projet du PS. Une interview de Malek Boutih le voit critiquer la mollesse du PS sur la laïcité, mais aussi le traitement du sujet par l’UMP, tout en se voyant affubler d’un titre laissant entendre qu’il soutient le parti présidentiel (Les plus impatients de parler de l’islam, ce sont les musulmans) ; la lettre à son parti d’un militant analyse ses faiblesses structurelles ; la présentation d’une candidate aux primaires est écrasée par un titre brutal (PS : “hermétique à tout renouvellement”) ; on donne la parole à un responsable du MRC pour démonter le programme socialiste, et enfin on rapporte complaisamment les vacheries d’Emmanuelli sur DSK ou de Rocard sur Royal.
(5) PS-bashing
C’est franc et net : ici, on casse du socialiste sans prendre de gants, via tribunes ou billets d’humeur. Au menu : les primaires impossibles (deux fois), l’affiche Godwin du MJS, le stalinisme du front républicain, l’incapacité à débattre, le pénible DSK, l’étatisme archaïque, et enfin la nullité des candidats sauf … Malek Boutih.
(6) Les bombes sales
Non seulement on ne prend pas de gants, mais on va dans les égouts. Tout y passe : Mitterrand et le Rainbow Warrior, les problèmes immobiliers de Ségolène Royal (ou conjugaux avec Hollande), les lapsus d’Aubry, DSK « partouzeur » (sic – je crois que c’est le seul site dit sérieux à aller sur ce terrain), le raté de la « pétition Ramadan » et – bien entendu – un suivi attentif de l’affaire Guérini.
Quel bilan tirer d’un peu plus d’un mois d’articles ? Ce qui pourrait être mis au crédit du PS est systématiquement limité à une information laconique, renvoyant souvent vers un autre site ; en revanche, presque tout ce qui est de l’ordre de l’analyse, de la tribune, bref tout ce qui comporte un contenu éditorial propre au site est orienté – plus ou moins ouvertement – dans un sens défavorable aux socialistes. Mais l’ensemble est présenté de façon suffisamment habile, brouillant les pistes grâce à des signatures de gauche ou des analyses d’apparence peu partisane, pour laisser une impression nuancée. Derrière le vernis il n’y a pourtant pas de doute : Atlantico suit une ligne de dénigrement quasi-systématique du PS, en déléguant quand c’est possible les attaques à des plumes de gauche, et sans donner la parole à la défense.
On pourra rétorquer que la majorité présidentielle n’est pas non plus épargnée par le site. Ce n’est pas faux – mais dans des proportions qui ne sont pas comparables, et surtout, dans un moment où le gouvernement et l’UMP sont objectivement peu défendables. A l’inverse, le PS est dans une période de relatif calme et sort de plusieurs réussites électorales, sans être pourtant « instruit » autrement qu’à charge par le site. Si cette ligne éditoriale est confirmée d’ici à 2012, il n’y aura aucune illusion à entretenir : Atlantico est un acteur tout sauf neutre dans la bataille politico-médiatique qui commence.
Romain Pigenel









Les rites de la politique (1) : la tribune anonyme de hauts fonctionnaires
La présidentielle approche : vivrait-on dans un abri anti-atomique coupé des tergiversations sur les candidatures des uns et des autres, qu’on pourrait quand même le deviner, à l’apparition de certains signes. Le printemps a ses hirondelles : l’élection présidentielle ses tribunes de hauts fonctionnaires anonymes. Fleurissant à l’occasion de la piètre prestation du Quai d’Orsay au sujet des révolutions du Maghreb, trois groupes de diplomates ( ?) masqués ont produit autant d’interpellations par voie de presse – dénonçant, se répondant, s’entre-dénonçant, en un gracieux ballet thèse (Sarkozy et MAM ont tout faux) – antithèse (la diplomatie a tout faux) – synthèse (tout le monde a tout faux, et depuis longtemps). « Marly », « Rostand », « Albert Camus » : cette année, la tendance pour les noms de code oscille entre atlas du Paris chic et titre de promotion de l’ENA ; en 2007, il était du meilleur ton de se référer à la sobre élégance de l’Antiquité romaine, entre Gracques et groupe Spartacus.
C’est que la tribune anonyme de hauts fonctionnaires obéit à un strict canevas, qui échappe peut-être au béotien, et que je vais donc récapituler. Premièrement donc, choisir un nom qui impressionne le lecteur du Monde, de Libération ou du Point (le haut fonctionnaire anonyme est assez peu soluble dans France Soir ou le Parisien). La référence savante ou de classe est de mise ; on évitera les noms de collège de ZEP (Pablo Picasso), de salle polyvalente (Léo Lagrange) ou de troquet de banlieue (Le Marly oui, La Comète, Le Penalty ou Le Bar de la Marine, non). Deuxièmement, faire attention à la dénomination de l’initiative : on préférera le titre de groupe (Spartacus, Marly, Roland …) à celui de collectif (à réserver pour les sans-papiers, précaires, pro-Palestiniens et autres bobos-stagiaires-squatteurs) ou, pire encore, d’appel (trop connoté enseignants, personnel médical et travailleurs sociaux, voire fonctionnaires de base). Troisièmement, cela va sans dire, l’anonymat. Le haut fonctionnaire révolté est une déclinaison gauloise du justicier à double personnalité type Bruce Wayne/Batman ; tenu le jour durant au devoir de réserve envers ses supérieurs politiques, obligé, à son corps défendant, de mettre en œuvre des directives ineptes dont il a de tout temps dénoncé le caractère contre-productif (Wikileaks, un jour, le prouvera), il retrouve, au crépuscule, sa liberté, et s’en va rejoindre dans la clandestinité d’une brasserie bourgeoise ses compagnons de lutte pour rédiger quelque philippique contre les politiciens incompétents qui ne les écoutent pas assez. Quatrièmement et enfin, réaffirmer la supériorité de l’expertise des grands corps d’Etat, et de la technostructure, sur celle des aventuriers politiques qui leur sont imposés par le suffrage universel (tout au plus citera-t-on avec respect les politiciens issus de la maison – Védrine, Juppé). En 2007, il s’agissait de dénoncer le conservatisme d’un Parti socialiste et d’une Ségolène Royal refusant l’alliance au centre ; en 2011, de fustiger la navigation à vue de l’exécutif, la ministre en titre mal choisie, ou au contraire le caractère frustré et archaïque des signataires d’un autre texte, mais alors aussi quand même le manque de moyens alloués par le politique « depuis dix ans ».
L’anonymat qu’impose le devoir de réserve a ses charmes, mais aussi ses réquisits. Tant que les différents groupes tirent (à tous les sens du terme) dans le même sens, il joue à plein, donnant l’impression d’une sourde révolte de l’appareil d’Etat qui, c’est bien connu, dépasse les élus par sa probité et son infaillibilité, et survit aux individus dont les noms se succèdent, dans les costumes de ministre et les bureaux des administrations. Mais que Marly et Rostand se clashent et alors la confusion s’installe, réussissant l’improbable tour de force de redonner un peu de crédit au locataire de l’Elysée. Comment : il y aurait donc, même dans les administrations, des enjeux de personne, des intérêts en lutte, voire, osons un gros mot, de la subjectivité ?
C’est un vrai problème que devront affronter les auteurs des prochaines tribunes qui ne manqueront pas d’émerger dans les prochains mois. Admettons que les groupes « Crésus » et « Étienne Marcel », regroupant des hauts fonctionnaires « de générations différentes, certains actifs, d’autres à la retraite, et d’obédiences politiques variées » de Bercy, viennent à produire des interprétations contradictoires de la politique menée par Lagarde : qu’en pensera l’honnête lecteur de l’Express ou des Échos ? L’urgence est donc claire : pour un Grenelle des hauts-fonctionnaires-anonymes-auteurs-de-tribunes. Qui réserve la salle du haut au Flore ?
Romain Pigenel