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Atlantico, trop neutre pour être honnête ?

Enfonçons quelques portes ouvertes. Les campagnes électorales sont des guerres de l’information ; l’information se joue de plus en plus sur Internet ; la droite en général, et l’UMP en particulier, ne sont pas particulièrement en position de force sur la blogosphère et les sites d’information. Si le constat est plus contrasté sur l’ensemble du web français et de ses utilisateurs, force est de constater que côté médias « pure players » et blogs politiques, la balance penche assez largement du côté de la gauche. On pouvait donc prévoir, d’ici 2012, des tentatives de renverser cette hégémonie. Côté politique, on connaît les avatars de l’iRiposte de l’UMP ; et côté information ? L’arrivée d’Atlantico a été souvent interprétée comme une réponse de droite à Rue89 et Mediapart. La rédaction du « pure player », a contrario, s’est toujours défendue de ce soupçon, se présentant comme un média parmi d’autres, et se définissant successivement comme « non-militant », « libéral », ou simplement « anti-bobo ». Si on ajoute à cela le choix affiché, dès le lancement, d’ouvrir ses tribunes à des intellectuels et personnalités clairement de gauche, on ne sait plus trop quoi penser du nouveau venu : sous-marin du pouvoir en place, ou site généraliste injustement victime du sectarisme du web ?

Pour vérifier le caractère « non-militant » et la relative neutralité politique revendiqués par la rédaction, je me suis livré à un test simple : interroger l’outil de recherche du site sur « PS » / « Parti socialiste », et vérifier les articles concernés parus durant ce premier mois d’existence. La méthode ne prétend pas être scientifique, mais dégager les grands traits du traitement de l’information relative au premier parti de gauche. Sur les quelques dizaines de réponses obtenues, quelques catégories se sont rapidement dessinées (les intitulés ne sont pas du site mais de moi) :

(1) Les informations factuelles.

Des articles se limitant à un contenu très factuel, façon dépêche. Il s’agit souvent d’un simple renvoi vers un autre site d’information, avec quelques lignes d’introduction. On y trouve par exemple la plainte déposée par les députés PS contre Lagarde, la déclaration de candidature de Hollande, des sondages sur les cantonales, ou encore des annonces relatives au programme du PS pour 2012. Pas d’analyse autre que celle qui pourrait se trouver sur le site source, ni d’anglage particulier du sujet.

(2) La parole est au PS

Le site accueille une tribune de responsable PS sur un sujet autre que le PS. On en trouve deux, un papier de Jean-Pierre Sueur au sujet de la régulation des sondages, et un exposé d’Arnaud Montebourg sur son concept de démondialisation. Le titre est sobre, et l’intervention éditoriale du site, minime.

(3) Les analyses « neutres »

J’ai dénombré une dizaine d’analyses se présentant comme neutres et abordant, principalement ou latéralement, le sujet du PS. Elles sont l’œuvre d’universitaires, de divers « experts » ou de journalistes. Un premier type d’analyse aborde la situation du PS sans jugement particulier, quoique souvent avec un titre-choc et pas forcément très positif (François Hollande, le nouveau Chirac, Martine Aubry atteinte du syndrome Fillon). Un deuxième type est centré sur DSK, proposant une analyse et une présentation globalement neutre ou favorable de sa candidature, tout en finissant généralement sur une note négative (DSK le candidat des classes moyennes met en doute l’envie de revenir de celui-ci ; Les électeurs modérés superstars des sondages souligne le retard à l’allumage de sa candidature), ou se moquant gentillement de lui (DSK®: une marque américaine à la conquête du marché français, Et si Dominique Strauss Kahn faisait un bilan professionnel ?). Vient enfin le troisième type d’articles qui, sous la plume parfois de personnalités de gauche, livre une lecture critique du PS. Désir(s) d’Elysée accuse les meilleurs candidats socialistes de ne pas vouloir gagner. Le PS doit proposer une révolution morale, interview de Prochasson, regrette la timidité du PS sur ce thème et revient longuement sur l’affaire Guérini ; Le projet 2012 du PS : en attendant Godot ou bien ? étrille ledit projet ; Quand le PS passera-t-il la 5ème ? fustige l’incompréhension du régime présidentiel par le PS ; enfin, Programme du PS :”Il y a un risque de perte de recettes” est affublé d’un titre qui noircit nettement le propos de Thomas Piketty, et le fait – comme par hasard ! – dans le sens d’un PS dépensier, critique traditionnelle de la droite.

(4) « Kramer contre Kramer »

On entre dans le vif du sujet : ici, un homme politique de gauche, ou mieux socialiste, critique violemment le parti de Jaurès. Parmi ces articles, quatre dépêches du type « information factuelle » relatent le jugement sévère des autres partis de gauche sur le projet du PS. Une interview de Malek Boutih le voit critiquer la mollesse du PS sur la laïcité, mais aussi le traitement du sujet par l’UMP, tout en se voyant affubler d’un titre laissant entendre qu’il soutient le parti présidentiel (Les plus impatients de parler de l’islam, ce sont les musulmans) ; la lettre à son parti d’un militant analyse ses faiblesses structurelles ; la présentation d’une candidate aux primaires est écrasée par un titre brutal (PS : “hermétique à tout renouvellement”) ; on donne la parole à un responsable du MRC pour démonter le programme socialiste, et enfin on rapporte complaisamment les vacheries d’Emmanuelli sur DSK ou de Rocard sur Royal.

(5) PS-bashing

C’est franc et net : ici, on casse du socialiste sans prendre de gants, via tribunes ou billets d’humeur. Au menu : les primaires impossibles (deux fois), l’affiche Godwin du MJS, le stalinisme du front républicain, l’incapacité à débattre, le pénible DSK, l’étatisme archaïque, et enfin la nullité des candidats sauf … Malek Boutih.

(6) Les bombes sales

Non seulement on ne prend pas de gants, mais on va dans les égouts. Tout y passe : Mitterrand et le Rainbow Warrior, les problèmes immobiliers de Ségolène Royal (ou conjugaux avec Hollande), les lapsus d’Aubry, DSK « partouzeur » (sic – je crois que c’est le seul site dit sérieux à aller sur ce terrain), le raté de la « pétition Ramadan » et – bien entendu – un suivi attentif de l’affaire Guérini.

Quel bilan tirer d’un peu plus d’un mois d’articles ? Ce qui pourrait être mis au crédit du PS est systématiquement limité à une information laconique, renvoyant souvent vers un autre site ; en revanche, presque tout ce qui est de l’ordre de l’analyse, de la tribune, bref tout ce qui comporte un contenu éditorial propre au site est orienté – plus ou moins ouvertement – dans un sens défavorable aux socialistes. Mais l’ensemble est présenté de façon suffisamment habile, brouillant les pistes grâce à des signatures de gauche ou des analyses d’apparence peu partisane, pour laisser une impression nuancée. Derrière le vernis il n’y a pourtant pas de doute : Atlantico suit une ligne de dénigrement quasi-systématique du PS, en déléguant quand c’est possible les attaques à des plumes de gauche, et sans donner la parole à la défense.

On pourra rétorquer que la majorité présidentielle n’est pas non plus épargnée par le site. Ce n’est pas faux – mais dans des proportions qui ne sont pas comparables, et surtout, dans un moment où le gouvernement et l’UMP sont objectivement peu défendables. A l’inverse, le PS est dans une période de relatif calme et sort de plusieurs réussites électorales, sans être pourtant « instruit » autrement qu’à charge par le site. Si cette ligne éditoriale est confirmée d’ici à 2012, il n’y aura aucune illusion à entretenir : Atlantico est un acteur tout sauf neutre dans la bataille politico-médiatique qui commence.

Romain Pigenel

Après la mort programmée du CD, celle du MP3 ?

Depuis quelques jours et semaines, le web bruisse d’annonces relatives à l’entrée sur le marché du streaming musical de plusieurs géants du secteur, Amazon aujourd’hui via son Cloud Drive, Apple et Google demain. Leur objectif serait de permettre aux internautes de consulter plus librement, et à partir de n’importe où, la musique qu’ils téléchargent. Et si ces grandes manœuvres sonnaient le glas de l’ère du disque que l’on achète ou que l’on pirate, et l’avènement d’un mode de consommation musicale bien différent ?

Objet central de la culture de masse, le « disque » au sens large du terme (vinyle, CD, cassette, DVD …) n’en est pas moins récent au regard de l’histoire de la musique. Un disque, c’est trois choses : d’abord le support physique en lui-même ; ensuite, une certaine séquence de morceaux, dans un ordre qui s’impose à l’auditeur ; enfin bien sûr, les morceaux en eux-mêmes, enregistrements dont on dispose et qui peuvent être réécoutés à l’envi, parce qu’on les possède. Ce sont ces trois fonctions qui ont forgé la culture musicale contemporaine telle qu’on la connaît, et qui sont remises en question par la révolution digitale en cours. Support physique : c’est la dématérialisation à l’œuvre depuis dix ans qui s’y attaque, avec le passage de l’objet disque au fichier. Séquençage : la dématérialisation fait que ce qui compte n’est plus l’album (ou le single, ou l’EP, etc.) mais le morceau, que l’on peut acheter à l’unité. Fini le temps des face A/face B, et même du CD avec « intro » et « outro », avec une histoire qui se déroule. Possession : que veut dire posséder un fichier, c’est-à-dire un objet informatique duplicable à l’infini ? Le morceau le plus rare ne l’est plus à partir du moment où il est enregistré en fichier puis mis en ligne ; à mesure que les catalogues de labels et de majors sont mis à disposition sur les sites d’achat de musique, le processus d’acquisition se limite à une recherche sur un moteur dédié et à quelques clics pour effectuer le paiement ; tout le cérémonial (voire le parcours du combattant) qu’il fallait il y a encore peu accomplir pour acquérir un disque, surtout quand on vivait loin des grandes métropoles et/ou qu’on cherchait une référence pointue, tend à devenir un lointain souvenir. Ajoutons à cela qu’avec le piratage à grande échelle et le peer-to-peer s’est banalisé le fait (auparavant limité à quelques collectionneurs, DJ ou mélomanes) d’avoir des milliers de morceaux en sa possession, sur son ordinateur et son lecteur MP3 ; bref, « avoir un disque » ou de la musique est une situation qui s’est considérablement désacralisée en seulement quelques années.

La conséquence la plus évidente de ces évolutions a été la chute rapide de la vente de CD. On considère souvent que cette dynamique consiste grosso modo en un système de vases communicants entre achat de musique sur support physique, d’une part, et d’autre part acquisition de musique sous forme de fichier ; et partant de là, que toute la problématique serait de réguler, pour cette dernière, la balance entre piratage et offre légale. Autrement dit : cognez durement sur le piratage (merci HADOPI !) et alors l’internaute se reportera sur Fnac.com, iTunes ou Amazon, et les majors et labels retrouveront leur volume de vente d’antan, mais en fichiers. Cette analyse n’est pas absurde mais fait à mon sens l’impasse sur une évolution parallèle des usages du web, pourtant tout aussi lourde de conséquences.

Cette évolution est bien sûr celle de la socialisation, c’est-à-dire des réseaux sociaux et de l’extension progressive de leur principe à l’ensemble du web (on lira à ce sujet la récente et stimulante réflexion de Pierre Bellanger, patron de la plate-forme Skyblogs, sur le blog d’Henri Verdier). La consommation d’information et de médias en ligne se fait de plus en plus sociale, c’est à dire que ce qui compte est le partage et le commentaire, dans une relation non plus strictement duale (j’envoie un fichier ou un lien par mail à un ami) mais largement plurielle (je souhaite diffuser le lien/morceau/vidéo à tout ou partie de mon réseau de contacts). Or pour réaliser cela, avoir sur son disque dur le média en question n’est pas nécessaire ; cela devient même un obstacle technique. Il va falloir le trouver, ce média, sur les serveurs d’un site de streaming spécialisé (type Dailymotion), ou être en capacité de le mettre en ligne soi-même sur un tel site. La première solution est bien plus simple (en termes d’expertise technique et de temps) et tend à être de plus en plus intéressante, à mesure que l’offre en termes de contenus – souvent gratuits – progresse, ce qui se fait à un rythme soutenu.

Le streaming prend donc une importance croissante. Et cette importance vient rencontrer, pour la musique, les habitudes prises avec le MP3 : quand on consomme un nombre important de morceaux, quand on accumule des centaines ou des milliers de titres que l’on n’écoutera parfois qu’une fois, on n’a pas forcément envie de les acheter, ni même de les télécharger illégalement pour encombrer son disque dur. L’écoute directe en streaming quand l’envie s’en fait sentir – sans passer par la case acquisition – devient une alternative tentante, surtout qu’elle comble également les besoins sociaux que je viens de mentionner (« partager » avec ses contacts un MP3 que l’on a sur disque dur ou carte mémoire demeure une tâche lourde, voire chronophage). Les webradios, mais surtout les sites d’écoute à la demande type Spotify, Deezer, ou plus pointus comme Wolfgang’s Vault consolident cette alternative.

La technologie accompagne et pousse ces changements. Après l’avènement de l’accès web fixe permanent et à haut débit, l’amélioration du débit de l’Internet par téléphone banalise le streaming. Des chaînes hi-fi, dédiées à l’écoute domestique (comme le système Sonos), mélangent musique directement possédée et musique disponible en streaming quand on recherche un morceau. Bref, pour la majeure partie des internautes amateurs de musique, on passe(ra) progressivement d’une problématique d’avoir à une problématique d’accès et de « partageabilité ». L’important n’étant plus tellement d’acheter au coup par coup tel ou tel disque/morceau qui plaît, mais d’être en mesure d’accéder en permanence à un répertoire large et diffusable.

L’avenir, pour la musique et la vidéo, me semble donc pencher naturellement non pas du côté des magasins en ligne (qui sont la continuation des habitudes d’antan, de l’époque de la musique sur support physique), mais des services de streaming, qui en toute logique vont devenir une composante basique des abonnements internet (l’offre conjointe Deezer-Orange ouvre la voie). La révolution de la dématérialisation a ouvert une brèche dans l’idée d’achat de musique « à la pièce », et on ne voit pas ce qui pourrait l’empêcher d’aller à son terme. Bien sûr, cela ne se fera pas du jour au lendemain : acquisition et streaming peuvent cohabiter un certain temps, l’inertie des habitudes pesant toujours lourdement en ce domaine, et il y aura toujours une utilité de l’acquisition dans des cas particuliers (musiciens et producteurs, DJ, recherche de morceaux rares) ; mais les nouvelles générations de « digital natives » pourraient bien jouer un rôle d’accélérateur décisif. La musique achetée sous forme de fichier n’est probablement qu’une étape éphémère dans la révolution numérique : un MP3 ou équivalent n’a aucune valeur, de par sa duplicabilité et sa qualité musicale moyenne. La finalité du numérique (CD y compris) est la facilité de son écoute, et son usage tendra toujours plus vers cette objectif ; subsistera en revanche, probablement plus longtemps, le disque vinyle : pour la qualité de l’analogique dans une perspective d’écoute audiophile, et pour la mythologie particulière qui entoure l’objet.

Bien entendu, tout cela ne règle en rien (peut-être même au contraire) le problème de la rémunération des artistes et des producteurs. Mais les réflexions à ce sujet qui feraient fi du contexte ici décrit ne produiront, à mon avis, rien d’autre que des pansements très provisoires.

Romain Pigenel

Les rites de la politique (2) : l’appel spontané à candidature

Il est triste de voir comme un seul mouton noir peut nuire à l’image de toute une corporation. Prenez celle des candidats à la présidentielle : faisant d’un cas particulier une règle, on imagine qu’ils sont tous à l’image de Nicolas Sarkozy, c’est-à-dire autocentrés, pleins d’un désir égoïste de réussite personnelle et prêts à tout pour l’assouvir. Y a-t-il cliché plus erroné ? Les authentiques candidats à la candidature sont en vérité des individus modestes, effacés, peu prompts à parler de leur candidature, et de toute manière moins mus par un désir de se présenter, que par une obligation quasi morale de se plier à la demande qui émane des masses populaires. Nous en avons actuellement, à gauche, la démonstration éclatante.

 

Oh certes, je ne pense pas ici aux lumpen-candidats, à ces grossiers bateleurs, ces vulgaires Montebourg, Royal ou Hollande qui n’hésitent pas à se déclarer tôt et sans nuance, qui ont l’impudeur de déployer précocement un projet, qui vont jusqu’à faire campagne avant les 6 mois précédant l’élection. So 2007. Heureusement, à côté de ces Sarkozy attardés trônent, aussi silencieusement que majestueusement, les vrais et dignes candidats, ceux qui ont la pudeur de ne pas verser dans le bal des égos. Ceux-là – je ne les nommerai pas pour respecter leur souhait de discrétion sur leurs intentions réelles – se contentent d’être attentifs à la demande profonde du pays, seule à même de vaincre leurs réticences à se mettre en avant, et qui s’exprime notamment par le phénomène qui fait l’objet de ce billet, celui de l’appel spontané à candidature.

 

Les meilleurs spécialistes des primaires américaines vous le diront : pour être candidat, il faut être en situation. « Etre en situation » est un état quasi mystique et très difficilement définissable, qui se détecte à certains signaux indubitables : les sondages, la bienveillance des éditoriaux de Joffrin dans le Nouvel Obs ou dans Libé, de Demorand dans Libé ou sur France Inter (et réciproquement), les off et les bruits de couloir de responsables politiques anonymes dans la presse, et – last but not least, donc – la publication d’appels spontanés à la candidature. Des élus, auxquels viennent parfois se joindre militant-e-s et simples citoyen-ne-s (« Roger M, retraité, Mourad Z. enseignant, Jean-Philippe, secrétaire de section »), se réunissent spontanément pour rédiger un appel solennel, afin de convaincre leur candidat de cœur de surmonter sa retenue et sa modestie et d’envisager de se présenter.

 

On veillera bien à ne pas confondre l’appel spontané avec la banale liste de soutiens à un candidat déjà déclaré. L’appel à candidature ne concerne que les plus grands pas-encore-candidats : à l’été 2006, le vibrant « Socialistes, mesurons nos responsabilités » intimait au PS de « bien réfléchir » à la « stature incontesté d’homme d’État de Jospin » ;  en 2008, quelques grandes élues faisaient circuler un texte proclamant qu’une « autre femme est possible », comprenez Martine Aubry ; en 2010, autour de François Patriat, des élus et responsables dskistes nous expliquaient croire en un seul homme pour 2012, « Dominique Strauss-Kahn, le recours ». Cette année enfin, échéances approchant, le rythme s’intensifie avec, à côté d’appels divers et variés pour DSK, un groupe de « quarante-sept députés socialistes » qui lancent un « appel à se rassembler derrière Martine Aubry » : « Rassembler pour 2012 ».

 

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, rédiger de tels appels n’est pas une sinécure. Il faut en effet trouver le difficile équilibre entre la discrétion légitime des candidats non-déclarés, et la nécessité de traduire l’envie et le désir qui montent progressivement dans le pays à leur égard. A cette difficile équation répondent quelques solutions éprouvées. D’abord, refuser d’aller sur le terrain facile des solutions politiques concrètes : dépasser le stade des généralités un peu vagues serait une façon fort malvenue de brûler les étapes et de brusquer le calendrier voté : d’abord des élections intermédiaires, puis le projet, puis encore des élections intermédiaires, et enfin s’il reste un peu de temps les primaires. On se contentera donc, comme les 47 aubrystes, de demander que  les socialistes soient « rassemblés, solidaires, unis » autour de leur championne, et que celle-ci travaille au « rassemblement de la gauche, des écologistes et des forces populaires », qu’elle réunisse « les conditions du rassemblement » – mais autour de quoi, ils ont la délicatesse de ne pas le dire ou le demander. Ensuite, il est très bien venu de vanter les qualités personnelles de l’individu, trop digne et modeste pour le faire lui-même. La personne, toute la personne, rien que la personne. On parlera ainsi de « l’expérience incontestable des affaires nationales comme internationales », de « la vision lucide de la crise que travers notre pays et des défis auquel il doit faire face » pour Jospin ; on se satisfera de la victoire « haut la main » aux « élections cantonales » de la première secrétaire ; on vantera le bilan au FMI d’un DSK qui a transformé « une institution moribonde » en un « pilote respecté du processus mondial de régulation financière », et qui sait « mieux que d’autres les responsabilités que la France et ses partenaires européens devront endosser ».

 

« Mieux que d’autres » : l’appel est aussi l’occasion, en toute camaraderie bien sûr, de rappeler sévèrement à l’ordre ces candidats besogneux dont je parlais auparavant. Ce n’est pas un hasard si certains ont besoin de faire campagne, de risquer des idées quand d’autres n’ont qu’à attendre que l’évidence de leur candidature se fasse dans les esprits ; il est toujours bon de rappeler cette hiérarchie entre candidatures sérieuses, et candidatures qui le sont moins. En 2006 les amis de Lionel Jospin nous mettaient en garde contre une candidate ne sachant que se placer « sur le terrain de l’adversaire », quand les 47 aubrystes nous rappellent que le fait de débattre, de « critiquer notre maison commune et sa première secrétaire, ce serait affaiblir le PS et ne pas répondre à l’immense attente des Français ». Bref, les candidats de deuxième division peuvent bien se livrer à leurs médiocres chicaneries, mais qu’ils le fassent entre eux, et qu’ils laissent les candidatures naturelles tranquillement émerger. La gauche française prendra-t-elle le risque de se priver de [leur] talent ?“.

 

Nos sauveurs entendront-ils la clameur qui monte de toutes parts, les appels, et sauront-ils triompher de leur sens du devoir, à la tête de telle institution ou de tel parti, pour admettre l’hypothèse de leur candidature ? Céderont-ils à l’enthousiasme populaire, tel le chanteur revenant sur scène faire un bis, porté par les applaudissements du public ? Se résoudront-ils malgré leur probité à faire part de leur volonté d’Elysée ? Le suspens est insoutenable. Quant aux sempiternelles mauvaises langues qui pourraient mettre en doute le caractère spontané de ces appels, ou la ferveur nationale qu’ils traduisent, quant à ceux qui s’étonnent qu’on parle finalement plus de noms que d’idées, ils feraient mieux, comme on les y invite vigoureusement, de se taire et de « se retrousser les manches » : au PS, « il y a du travail pour tous ! ». Et des candidatures pour certains.

 

Romain Pigenel

 

Les autres rites de la politique décortiqués ici.

Les mots de la politique (5) : Sophia Aram et les « gros cons »

Je vais vous faire une confidence : jusqu’ici, je n’appréciais pas trop Sophia Aram et sa chronique sur Inter. J’avais pourtant commencé à l’écouter avec la plus grande bienveillance, puis m’étais découragé, allez savoir pourquoi – peut-être l’humour gentillet, un peu trop appliqué, peut-être l’antisarkozysme facile et consensuel, peut-être l’impression d’y trouver un certain mimétisme avec le démagogue Guillon, peut-être simplement le ras-le-bol de cette nouvelle figure imposée, l’humoriste-du-matin-ah-qu’il-est-bon-de-rire-un-coup-avant-d’arriver-au-boulot. De l’écoute curieuse de ses premiers billets j’étais passé à une écoute occasionnelle, puis à plus d’écoute du tout.

Et puis je suis tombé mercredi sur la vidéo de sa chronique du jour, relayée par une amie sur son profil Facebook : «Gros cons ? ». Tiens, une diatribe contre le gouvernement ? Eh non : une attaque à la truelle contre les électeurs du Front National. Le ton est plus grave, moins assuré que d’habitude ; la comique en est visiblement consciente, elle transgresse, et à plus d’un titre. Déjà, qu’un humoriste agresse de possibles auditeurs, à l’inverse du poujadisme sympa habituel dans la profession, ce n’est pas rien ; mais qu’elle s’en prenne, pire, à des électeurs ! « J’ai retenu, nous explique-t-elle, une chose sur laquelle tout le monde est d’accord : il faudrait arrêter de culpabiliser les personnes qui votent pour le FN, cesser le genre de raccourci qui pense que c’est des gros cons » ; ce serait « des gens malheureux, ils sont tristes, ils n’ont pas les idées claires, donc ils votent Le Pen pour exprimer leur chagrin », ou leur peur, ou leur colère. Basta : s’appuyant sur l’enregistrement d’un beau dérapage raciste d’un électeur du Front, la chroniqueuse d’Inter tranche : il n’y a malgré tout pas tant de différences que ça entre ces Français et des « gros cons ».

Quelques minutes de perplexité, puis une certitude se fait peu à peu : Sophia Aram vient enfin, pour moi, de gagner ses galons de comique politique.

Reprenons. Aram voit juste sur son postulat de départ : depuis quelque temps – et l’envolée des sondages et des votes pour le Front favorisent cela – l’évocation de l’électorat du FN se fait sur le double mode de la compassion et de la mauvaise conscience, à droite comme à gauche. A droite, on reconnaît plus ou moins clairement que l’échec de Sarkozy sur ses promesses, sur l’économie, le social, la sécurité mais aussi l’immigration, nourrit une rancœur et une désaffection d’électeurs qui s’en vont, en conséquence, voter FN. A gauche, on se tord les mains en évoquant en une triste litanie la France qui souffre, les exclus, les ouvriers dont Jospin avait oublié de parler et qui seraient victimes du mépris, voire de la prolophobie, des vilains bobos urbains. Quelle que soit l’explication retenue, le résultat est le même ; on se lamente (sans sembler en tirer vraiment de conclusions opérationnelles, mais c’est un autre problème) sur les catégories populaires qui se détournent des partis de gouvernement, du système « libre-échangiste » et prédateur, pour se « réfugier » dans le vote frontiste, protecteur et social.

L’électeur FN devient donc une victime. On a mis du temps à intégrer qu’il n’écoutait pas forcément des chants de la Wehrmacht au petit déjeuner ; passant, comme de coutume, d’un extrême à l’autre, on considère désormais son vote comme un grand cri qui vient de l’intérieur. Que ce cri se reporte sur le FN et pas, par exemple, sur l’abstention ou sur des partis proposant eux aussi la rupture avec le système libéral, comme le Front de Gauche/Parti de Gauche, ne semble plus interroger personne. C’est un fait : il serait normal que les classes populaires se détournent de la gauche pour aller, directement, au FN. Un responsable du MRC nous explique ainsi doctement dans une récente tribune, sorte de best-of de la littérature du genre, que les « élites de gauche mondialisées » stigmatisent « les passions populaires » (sic) et ont abandonné « le logiciel socialiste » pour « l’idéologie antiraciste », bref, préfèrent le basané à l’ouvrier, empêtrées qu’elles sont dans leur « décomposition ».

Curieusement, ce type de discours ressemble énormément à celui qu’il dénonce et prétend remplacer, c’est-à-dire l’antiracisme élevé au rang d’absolu, sur fond de fascination gauchiste pour les « quartiers sensibles » et les jeunes issus de l’immigration. Souvenez-vous : il n’y a pas si longtemps, aborder le sujet de la sécurité dans ces quartiers était tabou à gauche ; des épigones bourdieusiens venaient expliquer que les émeutes urbaines, la délinquance, les communautarismes ethniques en voie de développement étaient eux aussi des grands cris de désespoir, en réaction aux discriminations ambiantes, et qu’oser nuancer ce jugement relevait de la droitisation avérée, voire du racisme latent. Aujourd’hui les mouches changent d’âne : la victime n’est plus le Noir ou l’Arabe urbain, mais le prolo périurbain ; les actes de l’un comme de l’autre devraient être considérés avec la plus grande commisération, et avec la certitude qu’ils sont avant tout la résultante fatale de déterminants sociologiques d’airain que l’on ne saurait juger. Mouloud brûlait les voitures à cause des brimades de Dupont-la-Joie, maintenant Dupont-la-Joie vote FN à cause de Mouloud, fayot qui accapare trop la bienveillance des bobos du centre-ville. Les victimes changent, le discours, victimaire, reste.

Ces deux approches sont comme les deux faces d’une même pièce. Elles ont en commun la simplification abusive des problèmes, via le double prisme de la mauvaise conscience légèrement fascinée de ceux qui les énoncent, et surtout de la déresponsabilisation de ceux dont elles parlent. Le jeune sombrant dans la délinquance, l’électeur FN sont comme de grands malades au chevet desquels vont se pencher sociologues et sondeurs, en accumulant tant et si bien les explications (macro)structurelles que tout devient la faute de l’extérieur, et qu’aucune de leurs options ne peut vraiment leur être reprochée. Leur part de responsabilité individuelle, et l’idée qu’on puisse juger éthiquement de leurs motivations, tendent à être poussées de côté. Au bout du compte, dire que l’électeur lepéniste est, peut-être quand même dans certains cas, mû par ce qu’il convient d’appeler de la xénophobie – qu’il faudrait combattre – devient suspect ; aussi suspect que l’était le fait d’émettre certaines réserves sur le caractère totalement contraint d’actes délictueux, et de condamner ceux-ci.

Étrange débat politique que l’actuel, qui se change en compétition de victimes, sur le sort desquelles on se lamente, sans non plus prendre de mesures réellement effectives pour le changer. Au passage, on fait d’ailleurs le jeu de ceux que l’on est censé combattre : car si c’est bien pour « nous » punir que « le peuple » vote plus volontiers à l’extrême-droite, n’est-ce pas un peu parce que celle-ci est globalement dans le vrai, et nous vraiment dans l’erreur ? Il faudrait donc mettre beaucoup d’eau dans le vin de nos valeurs, même cardinales, en avoir honte, et par exemple ne plus se réclamer de l’antiracisme, mais dénigrer l’idéologie antiraciste, avec une moue consternée. Pour le coup, il n’y a pas plus direct accélérateur de la “ décomposition ” des élites, du débat politique, et des repères idéologiques, tous tirés à hue et à dia par des injonctions contradictoires et des triangulations à en perdre la tête.

Dans ce contexte confus, la sortie de Sophia Aram – oui maladroite, oui à ne pas mettre dans la bouche d’un candidat à la présidentielle, oui à ne pas prendre comme seul viatique politique – m’a semblé d’une fraîcheur bienvenue, comme un salutaire retour au réel dans sa simplicité. Comme la célèbre gifle de Bayrou au gamin de cité qui lui faisait les poches, comme les coups de Baudelaire contre son mendiant, elle refait soudain de celui qui reçoit l’attaque un individu à part entière, tenu pour responsable de ses actes. Ni monstre nazi, ni ravi de la crèche, l’électeur de Le Pen est une personne majeure, à laquelle on peut reprocher de céder à la connerie du vote pour un parti qui n’a jamais rien prouvé, si ce n’est son incurie gestionnaire. Avec qui on peut parler, s’engueuler, sans prendre d’excessives pincettes. En les traitant de gros cons (pas de fascistes, la nuance est de taille), Sophia Aram refait de ces Français des adultes que l’on a le droit de traiter comme des semblables. Ni pleurnicherie ouvriériste, ni diabolisation. Chiche ?

Romain Pigenel

Les autres Mots de la politique, c’est ici.

Front républicain, cordon sanitaire et diabolisation

Ces derniers jours, on a un peu l’impression de voir se dérouler un scénario écrit d’avance et supputé depuis longtemps : un FN qui progresse et confirme en partie ses sondages flatteurs, une UMP qui s’enfonce et perd la tête (à tous les sens du terme), une gauche poussive qui ne profite qu’en partie de la situation. Il faudra analyser précisément ces données et notamment la sociologie et la géographie du vote FN et de l’abstention. En attendant, des questions bien plus pratiques sont ouvertes et en premier lieu celle de l’attitude à avoir, en cas – de moins en moins rare – de présence du FN au second tour dans un duel. La tradition du cordon sanitaire entre le FN et les autres partis (pas d’alliance), et de son corollaire le front républicain (appel à voter pour le parti en lice contre le FN), est aujourd’hui clairement attaquée ou mise en doute. C’est le cas, très officiellement, par Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé avec leur « ni, ni », mais même à gauche, chez des responsables et chez les militants/sympathisants. Quelques arguments reviennent régulièrement pour défendre ce revirement. Premièrement, on explique que l’idée même d’un front républicain (et d’un cordon sanitaire) signifierait que le FN est en dehors de la République ; soit c’est vrai et alors il faut l’interdire ; soit c’est faux, et alors il convient de le traiter comme tout parti, sans crier au fascisme à tous bouts de champ. Deuxièmement, l’appel au front républicain n’aurait de sens, dans tous les cas, que si la République était vraiment en danger ; elle le serait sur un deuxième tour de présidentielle, mais pas sur une cantonale. Troisièmement, il serait malhonnête (et pour le coup antirépublicain) de priver par des montages artificiels 15 à 20% des électeurs français d’une représentation dans les assemblées et collectivités territoriales. Quatrièmement enfin, les opérations de ce type seraient contre-productives car donnant raison au FN et à ses imprécations contre une « UMPS » des tous pourris.

Reprenons par le début. Il y a une ambivalence sur le terme républicain. Au sens faible, il s’applique à toute formation respectant les règles de la république et le « jeu des élections ». Au sens fort et moins formel, il désigne un parti défendant fermement la République et ses principes. On peut très bien respecter le premier réquisit et pas le second : jusqu’à sa très récente amorce de mue sous l’impulsion de Marine Le Pen, il n’y avait aucune ambiguïté sur l’usage par le Front de thématiques contraires aux principes fondateurs de la République (xénophobie, antisémitisme, racisme, anti-étatisme forcené, etc.). Il y a donc une certaine exagération à expliquer que le « front républicain » n’aurait de sens que dans un cas de danger réel et immédiat pour l’existence même de la République ; sans qu’il aille jusqu’à faire défiler des milices armées dans les rues, on peut considérer qu’un parti politique travaille à saper les principes républicains le plus légalement du monde, et dans ce cas on ne voit pas pourquoi il faudrait interdire à ceux qui les défendent, par-delà leurs divergences, de s’unir pour lui faire barrage.

S’ensuit une question sur la nature actuelle du Front National. Beaucoup font remarquer (et je l’ai fait précocement sur ce blog) que les prises de position de Marine Le Pen traduisent ou amorcent un changement de cap qui disqualifie les amalgames faciles servis, avec une efficacité variable et discutable, jusqu’à présent. Parmi eux l’équation « FN = fascistes », également entendue, à gauche, à l’égard de Nicolas Sarkozy. Non seulement ce genre d’accusation contribue dangereusement à banaliser et diluer une accusation aussi grave que celle de fascisme, mais elle ne prend plus, et donne le sentiment que l’on cherche à se débarrasser, sans y répondre, des questions posées par le FN (sur la laïcité, sur l’immigration, etc.). Elle prend d’autant moins que Marine Le Pen a assez clairement rompu, verbalement du moins, avec certains des stigmates les plus saillants de son père, comme l’antisémitisme. Mais dédiabolisation n’est pas banalisation. Cesser d’utiliser la reductio ad Hitlerum comme argument universel contre le FN est une chose ; devancer son mouvement (ou apparence de mouvement) et accélérer sa banalisation en est une autre. C’est en ce sens que l’invitation précoce sur Radio J était une absurdité, tout comme les exhortations à traiter le FN comme n’importe quel parti « pour mieux le combattre » font preuve d’une naïveté certaine. Que le FN ne soit pas le Parti nazi ne veut pas dire qu’il est un parti parmi d’autres. Il ne suffit pas que Marine Le Pen refuse d’être dite d’extrême-droite, et condamne une fois ou deux le négationnisme pour qu’elle ait rompu avec tout ce que représentait son père ; on attend encore qu’elle fasse le ménage dans son parti des éléments les plus extrémistes, qu’elle clarifie ses liens avec des formations d’extrême-droite européennes, ou encore qu’elle prenne clairement position sur le racisme. On attend également qu’elle dévoile son projet réel pour la présidentielle. On notera que l’existence même d’un « cabinet secret » d’ouverture est la preuve de la résistance du vieil appareil à un recentrage réel. Il n’y a donc aucune raison, dans l’immédiat, de faire le cadeau au Front d’une introduction avec tous les égards dans la grande famille républicaine ; ce serait inverser la charge de la preuve, et céder à la confusion politique ambiante. Une hirondelle ne fait pas le printemps. Il y a un équilibre à trouver, en répondant précisément aux sujets abordés par le FN sans les balayer d’un revers de main « progressiste » et parmi eux – oui – l’immigration, la sécurité, le protectionnisme, l’Islam, l’identité nationale.

La question a évidemment été posée, réciproquement, de la nature de l’UMP. Peut-on faire un front républicain avec un parti qui se serait autant déporté sur sa droite que le FN sur sa « gauche » ? Ce déplacement était voulu par Nicolas Sarkozy en 2007 pour absorber l’électorat FN, il est aujourd’hui utilisé par Marine Le Pen pour normaliser le FN et reprendre des électeurs à l’UMP. Le dérapage d’Hortefeux, le discours de Grenoble, la sortie de Brunel sur les réfugiés à jeter à la mer viennent effectivement jeter le trouble. Mais dans la pratique, les faits sont plus nuancés. D’abord, depuis 2007, aucun dirigeant de l’UMP n’a jamais levé le tabou de l’alliance avec le FN, le fameux cordon sanitaire. Ensuite, le début de fronde chez les responsables de droite contre le refus d’appeler clairement au front républicain, et contre le débat sur l’Islam, montre bien que l’appareil de l’UMP reste globalement rétif à un rapprochement, thématique et partidaire, avec le FN. Même Nicolas Sarkozy a toujours pris grand soin de présenter ses sorties les plus droitières comme un moyen de combattre le Front, ce qui est un affichage fort instructif. Le front républicain n’implique pas une adhésion à ce que dit ou fait l’UMP, mais un calcul du « moins pire ». Il met en outre la majorité présidentielle devant ses responsabilités, et à cet égard le débat qui la traverse depuis dimanche apparaît comme une salutaire piqûre de rappel pour une formation qui dérivait depuis des mois dans des eaux de plus en plus troubles.

Restent posées les questions de la privation de représentation des électeurs frontistes, et de « l’UMPS ». Pour la première, il ne faut pas confondre manœuvres d’empêchement et accords politiques. Augmenter sans cesse le score-plancher à atteindre pour accéder au second tour des élections, refuser la proportionnelle aux législatives, tripatouiller les circonscriptions sont des méthodes à ranger dans la première catégorie et sont effectivement condamnables. En revanche, je ne vois pas ce qui devrait interdire à des partis libres de s’unir comme ils l’entendent en appelant à voter les uns pour les autres ; à eux de gérer ces accords en toute responsabilité, aux électeurs, ensuite, de prendre les leurs. Nous expliquera-t-on bientôt qu’il faudrait, par courtoisie démocrate et respect des électeurs, laisser volontairement des sièges au FN ? C’est faire preuve là encore de beaucoup de naïveté, sans compter que personne, étrangement, n’a les mêmes égards pour l’extrême-gauche par exemple. Quant à la réception de l’accusation « d’UMPS », elle est encore bien curieuse. Il est assez étonnant de voir les responsables politiques intégrer cette pique frontiste, au point de vouloir chercher à tout prix à l’éviter. Les Français ne sont pas sectaires au point d’être incapables de comprendre que des partis peuvent s’entendre par-delà leurs divergences, sur des objectifs précis et délimités dans le temps. La vraie interrogation porte sur l’identité politique des forces en présence. Peut-être les projets du PS et de l’UMP sont-ils trop proches ou indiscernables ; mais alors c’est un problème qui dépasse largement celui du front républicain. Des partis clairs avec eux-mêmes ne devraient éprouver aucun malaise à s’allier ponctuellement pour défendre un fonds de valeurs communes.

Je ne pense pas, à la lumière de ces quelques réflexions, que l’option d’un abandon du front républicain, ou pire du « cordon sanitaire » électoral, soit réellement défendable. Elle témoigne surtout d’une grande fébrilité et d’une sorte de mauvaise conscience, teintée de fascination-répulsion pour le FN. Le vrai enjeu est de reprendre pied, sans tabou, sur les sujets laissés à l’extrême-droite, et de reparler aux Français qui lui ont été abandonnés. Ne pas assumer le front républicain, dans une pulsion suicidaire, ouvrir les bras au FN (ou simplement lui laisser le champ libre) ne règlerait rien et ne ferait qu’accélérer un processus de décomposition politique dont on ne voit que trop combien il est déjà avancé.

Romain Pigenel

Sympathy for the devil

C’est une des phrases-choc de la couverture du Marianne de cette semaine, sur la montée de Marine Le Pen. « ENQUETE : ces hauts fonctionnaires au service de la présidente du FN ». Un dossier « Exclusif », qui nous propose de pénétrer les « réunions du cabinet secret de Marine Le Pen ». Autour de Marine Le Pen, on trouverait désormais « une équipe de hauts fonctionnaires, d’énarques, de polytechniciens et d’économistes, dont certaines viennent de la gauche et du gaullisme social », ou encore, accrochez-vous, de « la gauche mitterrandiste » ! Des « nouvelles éminences grises dont Marianne est en mesure de révéler l’existence » et qui seraient à l’origine des mues habiles du discours du parti d’extrême-droite, et notamment de son tournant social, républicain et étatiste. On se plonge donc avec intérêt dans ces six pages, qui expliquent comment une structure informelle, et clairement distincte du FN, s’est mise en place autour de Marine Le Pen pour attraper des experts de talent rétifs au parti, mais pas à l’héritière. On s’attend à aller de découverte désagréable en surprise horrible : va-t-on apprendre que la fine fleur de l’économie française, que des pans entiers de promotions de l’ENA ou de l’X sont en train de passer discrètement avec armes et bagages à l’ennemi ? On avale, un peu inquiet, les colonnes du dossier, mais l’inquiétude se change progressivement en perplexité.

Qui sont-ils, ces experts, de quelle prestigieuse institution ont-ils été débauchés ? Thomas Piketty, « économiste proche du PS » ? Ah non, Marine Le Pen a juste repris « certaines de ses dispositions », sans contact avec lui bien entendu. Le transfuge « écologiste » ? Laurent Ozon, que l’on nous décrit comme « sociologue de formation » et comme ancien militant « des Verts » ; mais une simple lecture de sa page Wikipedia permet de vérifier qu’il est avant tout chef d’entreprise, et que son rapport aux futurs EELV a surtout consisté en des polémiques sur fond de développements doctrinaires marginaux (et déjà en rapport avec l’extrême-droite). « L’économiste », horresco referens, « mitterandiste », Jean Roux ? En réalité, alors qu’il était membre « de la section artistes » (sic) du PS dans les années 70, Mitterrand est venu un jour « lui serrer la main », et il a aujourd’hui une fonction de « commissaire aux comptes ». Bon, et « l’universitaire ultra-diplômé qui travaille au Ministère des Affaires Etrangères », ce David Mascré dont un encart nous explique qu’il a, en bon « crâne d’oeuf », publié « dix-sept » livres et rédigé « trois ou quatre thèses » ? Là encore, Google est cruel : il se déclare chargé de cours à Paris V et à HEC, mais n’apparaît nulle part sur le site des deux prestigieuses institutions ; ses ouvrages semblent tous publiés chez un éditeur sans doute respectable, mais dont on se permettra de souligner la relativement discrète renommée. On est donc plus proche du CV des frères Bogdanov que de celui d’un génie émergent. Qui d’autre alors ? L’avocat Gilbert Collard, qui dément pour le moment totalement, de l’aveu même de l’article, tout lien avec Marine Le Pen ? Ou cet ex-jeune-« chevènementiste » anonyme qui en 2002 « préparait les grandes écoles », ce qui semble bien être une façon pudique de suggérer qu’il ne les a finalement pas intégrées ? Bref : on veut bien croire à l’émergence de « sang neuf », « d’une nouvelle génération, de nouveaux experts, de nouveaux chercheurs » autour de la nouvelle cheftaine du Front, mais la pêche effectivement ramenée dans les filets des journalistes est au bout du compte bien maigre, sans compter qu’elle est présentée sous un jour très favorable.

On s’interroge alors. Quel est l’intérêt de cette enquête ? Marianne a fort justement, et depuis longtemps, alerté sur le changement de stratégie du FN façon Marine, et analysé ses grands axes ; en souligner les possibles inspirateurs n’apporte finalement pas grand chose de plus. Ce qui serait une information importante serait le ralliement effectif d’un nombre significatif d’éléments eux-même significatifs ; or on découvre ici un nombre assez limité de figures secondaires, marginales dans leur camp d’origine, et qui ne différent finalement guère de transfuges frontistes de la période paternelle tels qu’un Alain Soral. En matière de grands corps d’État, on rappellera par ailleurs que le vieux FN avait pour le coup un « vrai » X-Ponts en la personne de … Bruno Mégret. Nihil novi sub sole. Ce constat décevant (ou rassurant, c’est selon) devrait conduire les journalistes à s’interroger : ne sont-ils pas tombés dans le panneau d’une opération de communication bien pensée ?

Complexe question que celles des intellectuels en politique, et surtout au sein (ou au côté) de partis. L’expérience prouve qu’ils valent autant, si ce n’est plus, comme prises de guerre à afficher, que comme producteurs effectifs de concepts ou de propositions effectivement intégrés par leur famille politique d’adoption. On pensera, au PS, à Martine Aubry co-signant un livre avec « 50 chercheurs », ou au fameux « Laboratoire des idées » qui a toujours plus semblé compter pour son existence même que pour sa confidentielle production. Côté UMP, on a bâti, après la victoire de Nicolas Sarkozy, la légende dorée de l’élaboration d’un programme de choc, par Emmanuelle Mignon et ses « conventions du projet » qui auraient imprégné l’opinion ; mais lesdites conventions n’avaient eu en leur temps qu’un impact bien évanescent sur le débat public. Nul besoin d’être grand clerc pour deviner que Marine Le Pen a compris les avantages de ce genre d’affichage, et les mécanismes d’un système médiatico-politique qui se satisfait généralement, justement, d’affichage (pour mémoire, son redouté programme économique est encore « under construction »). Postulons également qu’elle a retenu un des ingrédients essentiels de la méthode Sarkozy en 2007 : la triangulation humaine et l’ouverture, non pas tant pour ratisser des électeurs d’un autre camp, que pour semer la panique et la confusion dans celui-ci. Il est peu probable que Eric Besson ou Fadela Amara aient attiré beaucoup d’électeurs socialistes à Sarkozy quand ils ont rejoint leurs ministères ; en revanche, leurs défections ont été autant de coups de poignards, sur le coup, à un PS miné par les divisions et les trahisons. La mise en scène de transfuges spectaculaires (l’écologiste, le mitterrandiste, le crâne d’œuf sur-diplômé, la métisse du NPA, le syndicaliste CGT …) sert probablement les mêmes objectifs pour le FN : nourrir le goût des médias et du public pour l’improbable, créer l’illusion d’une dynamique de ralliement – dont les journalistes devraient au moins vérifier un peu sérieusement la réalité quantitative et qualitative. Cas isolés ou avant-garde symptomatique de mouvements de fond ?

Mais ce n’est pas le seul point de comparaison avec le Sarkozy victorieux de 2007. C’est aujourd’hui difficile à croire, mais souvenez-vous, il fut un temps, pas si lointain d’ailleurs, où le successeur de Jacques Chirac semblait si bien réussir tout ce qu’il entreprenait que même ses adversaires et les commentateurs a priori hostiles avaient fini par intérioriser cet état de fait. Ils en venaient alors à voir et interpréter toutes ses décisions, bonnes ou mauvaises, comme d’habiles coups soulignant encore mieux la médiocrité de ses opposants, à les commenter dans ce sens, et donc à lui servir de caisse de résonance. C’est ce que j’appelle l’effet « génie du mal » et il me semble que c’est désormais Marine Le Pen qui en bénéficie. Pour reprendre cet exemple déjà mentionné, son programme économique, que l’on craint beaucoup, se résume pour le moment à quelques déclarations floues sur l’euro et le protectionnisme. Cela ne veut pas dire qu’il ne sera pas redoutable au moment de la campagne – mais ne pourrait-on pas attendre de juger sur pièce, plutôt que lui en donner crédit par avance, avec une tolérance inimaginable par exemple à l’égard des propositions du PS, régulièrement critiquées ? Autre mécanisme que je vois à l’œuvre, un mélange de mauvaise conscience et de syndrome de Stockholm, qui conduit ses opposants républicains à sur-accréditer la thèse de la « normalisation » du FN. Que l’on comprenne que la « diabolisation » ne peut plus fonctionner comme avant est une chose ; mais de là à abonder exagérément dans le sens inverse, comme Radio J se précipitant pour inviter la dirigeante d’un parti qui n’a quand même pas réglé tous ses problèmes avec les Juifs et la Shoah …

La tâche n’est pas aisée : le FN est un parti qui pousse naturellement à l’outrance, et au talent de provocateur de Le Pen père, sa fille a ajouté un art consommé de jouer sur les symboles pour faire régner la confusion. Les médias et l’opposition doivent donc trouver un équilibre délicat : ni cris d’orfraie sur le retour de la bête immonde, qui évitent de répondre aux vraies questions, ni « sympathy for the devil » qui lui facilite inutilement la tâche. Pas de fascination : les faits, toujours les faits, rien que les faits.

Romain Pigenel

Enola pas très gai

Ça y est. On vous l’avait bien dit : le nucléaire, c’est dangereux, c’est terrible, ça ne pouvait que mal tourner. Enfin, on ne le disait pas forcément à haute voix, mais on le pensait très fort, et aujourd’hui le moment est venu de taper sur la table. Paradoxale et inquiète satisfaction du Cassandre – plutôt vert, en l’occurrence – qui voit une catastrophe naturelle exceptionnelle lui donner raison finalement ; et plus d’un éditorialiste de nous ressortir, comme lors de l’éruption du volcan islandais, de lyriques considérations sur la démesure prométhéenne de l’homme qui avait cru dompter son environnement, et qui voit l’enchaînement séisme-tsunami-incident nucléaire venir le rappeler à sa médiocrité face à Dame Nature.

Est-il encore possible de débattre calmement et sérieusement de questions aussi importantes, sans chercher à tout prix à agiter les peurs ? Je ne nierai pas, comme certains, le droit à se saisir d’une catastrophe extérieure pour poser le débat en France : on peut tout à la fois partager la douleur des Japonais, vouloir leur venir en aide et s’interroger sur une filière nucléaire dont notre pays est un des principaux bénéficiaires et utilisateurs. Pour autant, la panique montante (et politiquement entretenue) quant aux centrales nucléaires dont l’Europe, et la France en particulier, sont bien pourvues, fait abstraction d’une donnée pourtant essentielle : si les incidents japonais focalisent tellement les attentions et les craintes, c’est bien en vertu de leur caractère extra-ordinaire. Les catastrophes de cette ampleur, et chacun peut s’en réjouir, sont en réalité plus l’exception que la règle : on a, sur quelques dizaines d’années d’exploitation, que quelques événements de ce type à citer, ceux auxquels la situation japonaise est régulièrement comparée (Three Mile Island et Tchernobyl). On nous rétorquera que c’est encore deux, ou trois, de trop ; sans aucun doute, mais dans tous ces cas, le problème n’est pas tant une dangerosité inexorable du nucléaire en tant que tel, que des causes extérieures clairement identifiables – erreurs humaines ou, pour le Japon, catastrophe naturelle d’une ampleur inégalée depuis un siècle. C’est un point important et que l’honnêteté exige de reconnaître : hors conditions exceptionnelles, rien ne permet d’indiquer que les centrales japonaises auraient forcément connu ce destin. Probablement certaines centrales françaises sont-elles également exposées à des risques sismiques, mais la conjonction de malchance que connaît le Japon est peu probable sous nos latitudes. Cela ne veut pas dire qu’aucun risque n’existe, mais simplement qu’il y a une forme d’exagération voire de sophisme à tirer des conclusions universelles d’un cas très particulier. On pourrait même arguer que ces incidents, par-delà les conséquences dramatiques qu’ils vont avoir, font globalement progresser la sécurité des installations, parce qu’ils focalisent sur elles l’attention publique – et donc politique – et contraignent les spécialistes à renforcer les mesures de sécurité et à prendre en compte des risques peut-être minorés auparavant.

En réalité, la catastrophe japonaise – dont il restera à faire l’analyse – n’est pas transposable dans le contexte français sans les précautions intellectuelles signalées plus haut, et surtout ne nous apprend rien de nouveau. On a parfois le sentiment, en écoutant les écologistes, qu’il y aurait une sorte d’omerta et de mensonge d’État, en France, sur les dangers du nucléaire. C’est absolument faux : mis à part les acteurs de la filière industrielle (et encore), je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de Français pour soutenir aveuglément le nucléaire et dans une bienheureuse insouciance. Peu de technologies sont même ancrées dans la culture populaire comme aussi dangereuses et potentiellement fatales (combien de films sur la fin du monde sous les bombes atomiques ?) ; par comparaison, je pense l’opinion beaucoup moins sensibilisée aux incertitudes sur le téléphone portable et les ondes, par exemple. Je ne connais pas de fanas de l’irradiation ou d’excités du compteur Geiger ; il y a me semble-t-il un certain consensus pour considérer qu’il s’agit là d’une technologie hautement problématique, mais moins systématiquement polluante que d’autres et donc défendable par défaut et en attendant mieux, dans un calcul de risques et d’opportunités. La dramatisation recherchée par certains via la demande urgente d’un « référendum » rate le coche : tout le monde est d’accord sur l’objectif d’un monde sans pollution ni radiations ; la véritable question est celle du comment, du quand et du combien, questions auxquelles la proposition d’un vote pour/contre ne répond malheureusement pas. Je remarque que même sur un site aussi pointu que celui de l’association Sortir du nucléaire, ces points ne sont pas d’une limpidité absolue.

Difficile donc de ne pas soupçonner quelques arrière-pensées électoralistes chez des partis qui avaient ces dernières semaines un peu de mal à surnager, dans un débat national trusté par les questions identitaires et par le vote utile anti-Le Pen, et qui trouvent là une occasion (dont ils se seraient probablement bien passés) de refaire parler d’eux et de donner de la voix. Puisque l’on nous propose de sortir brutalement du nucléaire, que l’on nous explique également les conséquences concrètes en termes de coût, de croissance, de restrictions énergétiques immédiates, de réorientations industrielles et économiques. Ça tombe bien ; un grand référendum général, où l’on pourra débattre de ce sujet et de beaucoup d’autres, arrive à l’horizon : celui de l’élection présidentielle. Que les uns et les autres développent des projets énergétiques alternatifs exhaustifs, et les citoyens pourront comparer, et choisir, sur pièce.

 

Romain Pigenel

Parti socialiste : changer de calendrier pour changer de braquet

En quelques semaines, la perspective de la présidentielle 2012 est passée, pour la gauche, du rêve au cauchemar. Pendant un temps les sondages se sont succédés pour affirmer que la plupart des candidats socialistes potentiels étaient capables de battre, largement voire très largement, Nicolas Sarkozy. Il se trouvait pourtant toujours quelque Cassandre pour rappeler qu’une élection n’est jamais gagnée à l’avance et que dans un contexte aussi sinistré que celui de la France épuisée par 4 ans de sarkozysme, la présidentielle restait marquée par une grande incertitude. Aujourd’hui d’autres sondages ont mis un nom sur cette incertitude – celui de Marine Le Pen – nourrissant une certaine hystérie politico-médiatique. Et la belle confiance affichée par les socialistes il y a encore quelques jours ou semaines, quand la seule question semblait être « DSK ou pas », s’est retournée en un accablement quelque peu irrationnel, teinté de panique et de résignation.

Les primaires, pourtant largement votées, et présentées (sans doute excessivement) comme le remède miracle à tous les problèmes, sont désormais pointées du doigt par certains comme un obstacle dont il faudrait se débarrasser. Des élus aussi sérieux, en théorie, que Pierre Moscovici ou Jean-Marie Le Guen se perdent en déclarations fantaisistes, le dernier allant jusqu’à intimer à François Hollande l’ordre de retirer sa candidature, pas assez différente (sic) de celle de DSK. Un groupe de députés fait corps autour de la première secrétaire pour la « défendre » (re-sic). On en arrive au contentieux judiciaire entre candidat et patron de fédération. Sur le terrain, les militants, engagés dans la dernière ligne droite des cantonales et dans la préparation des primaires, se frottent les yeux : y a-t-il encore un pilote sur le paquebot socialiste ?

Il faut faire la part des choses entre l’emballement médiatique, la dimension d’auto-intoxication sondagière sur Marine Le Pen – pour l’instant, sa force électorale n’est que spéculative, et c’est plutôt Nicolas Sarkozy qu’elle semble mettre en danger – et les problèmes structurels qui ne sont que révélés et amplifiés par la crise passagère. Oui, le parti socialiste ne semble pas être dans la meilleure situation possible pour aborder les présidentielles. Cela tient à une série d’éléments que nous avons été plusieurs à dénoncer depuis des mois et qui font système. Tout d’abord le contexte politique. Contrairement à ce que l’on entend parfois, la campagne des présidentielles a déjà commencé et sera longue. Regardons les forces en présence : le FN a sa candidate en piste, qui mène une campagne tonitruante ; la droite défend la réélection de son président dans la tourmente, président dont on voit trop bien que toutes les décisions politiques sont désormais à visée électorale ; le Front de Gauche a Jean-Luc Mélenchon, ne laissant au PCF que la liberté de bloquer la candidature de ce dernier ; seuls le Parti socialiste, les Verts et le marais centriste s’empêtrent encore dans des questions de personne. Deuxièmement et par conséquent, le PS n’a pas de voix claire et unique dans le débat. Plus on s’approche des primaires, plus la légitimité de « chef » de Martine Aubry se délite ; qu’au bout du compte elle se présente à la primaire, ou qu’elle n’en soit que la grande organisatrice, elle tend à devenir une dirigeante parmi d’autres, pas plus reprise ou entendue que Laurent Fabius, François Hollande, Ségolène Royal ou les représentants de DSK. Troisièmement et toujours en conséquence, le projet du PS est inaudible, ne serait-ce même que sous la forme des grandes lignes qui suffisent à ce stade de la compétition.

De ce triptyque de maux liés découlent tous les autres. On entend plus parler les dirigeants socialistes de tactique interne et de stratégie externe que des problèmes du pays. Face aux provocations de l’extrême-droite, qui mène une campagne de triangulation et de contre-pied systématique, on est incapable de répondre avec la souplesse, la rapidité et la fermeté nécessaires. Enfin, il est très compliqué de mettre en valeur la masse importante de propositions réellement produites durant les conventions de travail du parti, tant il leur manque la mise en musique et l’ordonnancement définitifs qui ne pourront être donnés que par le candidat effectif du parti.

Rester l’arme à terre et regarder les trains passer, en s’en tenant au calendrier électoral interne décidé (et qui ne « produirait » un candidat qu’en novembre prochain), serait une grave erreur, qui condamnerait les socialistes à passer encore des mois dans cette léthargie confuse et inquiète. Une telle option ne serait utile que si elle permettait au bout du compte de rassembler la gauche et les écologistes pour une candidature unitaire, mais il n’y a pour l’instant pas d’ouverture sur une telle perspective. Inversement, céder à la panique et annuler purement et simplement les primaires, dont la préparation pratique est déjà très avancée dans certaines fédérations, serait un très mauvais signal envoyé à l’extérieur, et sans doute la trahison de trop pour plus d’un militant. Sans compter que cela n’empêcherait en rien la foire d’empoigne entre prétendants, sauf à imaginer que tous les candidats se désistent en faveur d’un seul. C’est donc la question du calendrier interne qui doit être posée à nouveaux frais, tout en préservant le potentiel de mobilisation populaire que nous offrent les primaires. Le candidat socialiste doit être désigné avant l’été pour lui donner ensuite le temps de préparer et d’installer sa candidature, en se « rôdant » et s’appuyant sur les sénatoriales à la rentrée.

Qui dit candidat, dit légitimité, dit discipline de campagne chez les autres responsables socialistes, dit toute latitude pour bâtir et porter un projet à partir des travaux préalablement menés. A défaut d’une accélération du calendrier, nous reproduirons le dispositif de 2006-2007, dans un contexte, qui plus est, fortement dégradé. Tient-on vraiment à se tirer une balle dans le pied ?

Romain Pigenel

Les mots de la politique (4) : « Politique de civilisation », « offensive de civilisation », Front National

C’est un détail. Mais un détail assez extraordinaire. Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste, responsable de son projet et potentielle candidate à la présidentielle, a choisi comme slogan et comme mot d’ordre idéologique une expression identique, à peu de choses près, à celle employée par Nicolas Sarkozy dès sa campagne de 2007. L’un parle de « politique de civilisation », l’autre « d’offensive de civilisation ». Dernière version : un « changement de civilisation », titre d’une somme de réflexions sur la rénovation de la gauche préfacée et présentée par la première des socialistes.

Il me semble que Nicolas Sarkozy a actuellement abandonné cette référence qui fut un temps un classique de ses discours. Il épargne ainsi au PS le ridicule d’une cacophonie et d’une bataille de droits de propriété. Mais, en admettant même que les Français aient oublié la paternité du slogan, et finissent par croire que c’est bien Martine Aubry qui l’a « lancé » en politique, ce caractère interchangeable est fortement questionnant. Bien entendu, on objectera que le mot ne recouvre pas le même sens dans les deux cas ; que Sarkozy mentait en l’employant ; que le vrai auteur en est Edgar Morin, homme de gauche ; que ce ne serait pas la première fois que le président de la République, par habile triangulation, vole un mot (« Jean Jaurès », « égalité ») à la gauche, et que ce n’est pas une raison pour que ce terme soit pestiféré à jamais.

Il y a triangulation et triangulation. Chiper Jean Jaurès, c’est une manœuvre de contournement, indiscutablement : Jean Jaurès est l’incarnation du socialisme. Parler d’égalité n’est pas neutre non plus : c’est un concept qui passe mal à droite, et le candidat puis président Sarkozy l’emploie d’ailleurs presque toujours sous la forme orientée « d’égalité des chances ». La « civilisation », en revanche, qu’elle soit mangée à la sauce « politique », « offensive » ou du « changement », n’a pas une coloration aussi évidente. A tout prendre, elle renvoie même plutôt à des connotations coloniales voire néoconservatrices (cf. le « choc des civilisations »). L’usage qu’en fait Morin est presque à contre-courant ; et même si Sarkozy l’a compris de travers, il n’en demeure pas moins qu’il peut se retrouver avec Martine Aubry sur des pans entiers du concept, en particulier sur tout ce qui concerne le bien vague « nouveau modèle de développement ».

Qu’est-ce qui distingue l’égalité, pour garder cet exemple particulièrement significatif pour la gauche, de la civilisation ? La première est un concept clair, précis, déterminé (et déterminant), clivant. Il conditionne une vision du monde particulière, sujette à débat, et donc aussi à adhésion. La seconde est une idée abstraite, complexe, difficilement définissable et au contenu probablement extrêmement variable. C’est en cela qu’elle peut résonner favorablement aux oreilles de la gauche, de la droite, de tout le monde – donc de personne. On peut concevoir des « civilisations » n’engageant en rien des valeurs de gauche. Sarkozy n’a pas volé une expression à Edgar Morin, ni ne se l’est faite emprunter par Martine Aubry ; elle est simplement si peu déterminée, si peu connotée qu’à peu près n’importe quoi peut se couler dedans.

On rétorquera encore qu’il faut gratter derrière les grands titres, et que l’important est le train de mesures et de propositions précises qui sera déployé dans les projets des uns et des autres. Mais il faut être un peu cohérent : si une expression est martelée dans les passages médias pour désigner un programme, c’est bien que l’on mise sur sa reprise et sa mémorisation comme résumé de celui-ci. En l’occurrence, le/la politique/offensive/changement de civilisation est si vague qu’il/elle a un effet inverse de celui désiré : au lieu de resserrer des propositions autour d’une ligne d’interprétation centrale – comme pouvait le faire « l’ordre juste » en 2007 (quoi qu’on pense de ce slogan sur le fond) – il/elle éparpille et dissout celles-ci dans un flou catastrophique. Que peuvent bien avoir de si particulières les mesures portées par le PS, si elles peuvent être résumées par une expression qui a déjà servi un peu pour tout le monde ?

Soyons clairs : il ne s’agit pas d’un simple problème de communication ou de terminologie, mais bien d’un déficit idéologique et politique structurel. L’interview donnée au Monde par Martine Aubry le 3 mars dernier en est symptomatique. Un « proposition dropping » dont ressortent comme seuls traits saillants le « changement de civilisation » porté par une « prochaine gauche » (laquelle ?), et l’exigence « de sens, d’éthique, de vérité ». Sens, éthique, vérité : tout parti politique peut signer une telle déclaration ; tout au plus peut-on démontrer que Sarkozy a failli sur ces trois points. Est-ce donc cela le projet de la gauche, « faire ce que Sarkozy n’a pas fait »? Plus inquiétant encore, à quelques semaines du rendu définitif du projet socialiste et à seulement un an de l’élection, le « care » fait encore l’objet d’un long développement, sans que personne n’ait ressenti le besoin de donner une traduction française et en langue commune à un terme anglais et scientifique. On est donc confronté à un considérable hiatus entre des propositions qui sont effectivement abondantes et sans aucun doute pertinentes, et une incapacité à les ordonner d’une façon qui leur donne sens, et qui les fasse exister comme une alternative compréhensible et indiscutable à la droite.

Il ne s’agit pas d’accabler Martine Aubry. DSK, lors de son très attendu passage sur France 2, a donné les signes du même mal. Amené à définir le socialisme, il a utilisé ces trois termes, sans doute soigneusement pesés à l’avance : « lespoir, l’ avenir, l’innovation ». Je ne répéterai pas ce que j’ai écrit plus haut, vous pouvez faire l’exercice vous-même: lequel de ces mots serait inconcevable, ou polémique, dans la bouche d’un homme de droite (et réciproquement, de gauche) ? Aucun. C’est peut-être un atout pour un second tour d’élection présidentielle. Mais pour un premier tour, étape qui devrait être la seule à intéresser les socialistes pendant un an, en quoi est-ce une conception clivante, identifiante, différenciante ?

Les deux derniers sondages-choc sur la percée inédite du Front National, même s’il faut évidemment les prendre avec toutes les précautions d’usage, n’épargnent personne et jettent une lumière crue sur ces considérations. PS et UMP (à travers leurs candidats) ne payent-ils pas cash leur identité évanescente ? Marine Le Pen ne marque-t-elle pas d’abord des points par la simplicité, la cohérence et l’évidence de son discours (protection – des frontières, des salariés, du corps national …) ? D’un côté, une droite laminée par les embardées idéologiques (un coup à droite, un coup à gauche) de son président, et ses échecs successifs ; de l’autre une gauche perdue dans une introspection jamais vraiment terminée sur son rôle et sa fonction dans la mondialisation libérale, et dans les atermoiements (qui dureront jusqu’à l’automne) sur l’identité de son représentant. Nul doute que cette confusion, sur fond d’affaires diverses et variées, contribue largement à nourrir l’accusation d’UMPS et donc le vote FN. Et que faute de ressaisissement rapide, le 21 avril (à l’endroit, à l’envers) pourrait devenir une date somme toute banale.

Romain Pigenel

Les rites de la politique (1) : la tribune anonyme de hauts fonctionnaires

La présidentielle approche : vivrait-on dans un abri anti-atomique coupé des tergiversations sur les candidatures des uns et des autres, qu’on pourrait quand même le deviner, à l’apparition de certains signes. Le printemps a ses hirondelles : l’élection présidentielle ses tribunes de hauts fonctionnaires anonymes. Fleurissant à l’occasion de la piètre prestation du Quai d’Orsay au sujet des révolutions du Maghreb, trois groupes de diplomates ( ?) masqués ont produit autant d’interpellations par voie de presse – dénonçant, se répondant, s’entre-dénonçant, en un gracieux ballet thèse (Sarkozy et MAM ont tout faux) – antithèse (la diplomatie a tout faux) – synthèse (tout le monde a tout faux, et depuis longtemps). « Marly », « Rostand », « Albert Camus » : cette année, la tendance pour les noms de code oscille entre atlas du Paris chic et titre de promotion de l’ENA ; en 2007, il était du meilleur ton de se référer à la sobre élégance de l’Antiquité romaine, entre Gracques et groupe Spartacus.

C’est que la tribune anonyme de hauts fonctionnaires obéit à un strict canevas, qui échappe peut-être au béotien, et que je vais donc récapituler. Premièrement donc, choisir un nom qui impressionne le lecteur du Monde, de Libération ou du Point (le haut fonctionnaire anonyme est assez peu soluble dans France Soir ou le Parisien). La référence savante ou de classe est de mise ; on évitera les noms de collège de ZEP (Pablo Picasso), de salle polyvalente (Léo Lagrange) ou de troquet de banlieue (Le Marly oui, La Comète, Le Penalty ou Le Bar de la Marine, non). Deuxièmement, faire attention à la dénomination de l’initiative : on préférera le titre de groupe (Spartacus, Marly, Roland …) à celui de collectif (à réserver pour les sans-papiers, précaires, pro-Palestiniens et autres bobos-stagiaires-squatteurs) ou, pire encore, d’appel (trop connoté enseignants, personnel médical et travailleurs sociaux, voire fonctionnaires de base). Troisièmement, cela va sans dire, l’anonymat. Le haut fonctionnaire révolté est une déclinaison gauloise du justicier à double personnalité type Bruce Wayne/Batman ; tenu le jour durant au devoir de réserve envers ses supérieurs politiques, obligé, à son corps défendant, de mettre en œuvre des directives ineptes dont il a de tout temps dénoncé le caractère contre-productif (Wikileaks, un jour, le prouvera), il retrouve, au crépuscule, sa liberté, et s’en va rejoindre dans la clandestinité d’une brasserie bourgeoise ses compagnons de lutte pour rédiger quelque philippique contre les politiciens incompétents qui ne les écoutent pas assez. Quatrièmement et enfin, réaffirmer la supériorité de l’expertise des grands corps d’Etat, et de la technostructure, sur celle des aventuriers politiques qui leur sont imposés par le suffrage universel (tout au plus citera-t-on avec respect les politiciens issus de la maison – Védrine, Juppé). En 2007, il s’agissait de dénoncer le conservatisme d’un Parti socialiste et d’une Ségolène Royal refusant l’alliance au centre ; en 2011, de fustiger la navigation à vue de l’exécutif, la ministre en titre mal choisie, ou au contraire le caractère frustré et archaïque des signataires d’un autre texte, mais alors aussi quand même le manque de moyens alloués par le politique « depuis dix ans ».

L’anonymat qu’impose le devoir de réserve a ses charmes, mais aussi ses réquisits. Tant que les différents groupes tirent (à tous les sens du terme) dans le même sens, il joue à plein, donnant l’impression d’une sourde révolte de l’appareil d’Etat qui, c’est bien connu, dépasse les élus par sa probité et son infaillibilité, et survit aux individus dont les noms se succèdent, dans les costumes de ministre et les bureaux des administrations. Mais que Marly et Rostand se clashent et alors la confusion s’installe, réussissant l’improbable tour de force de redonner un peu de crédit au locataire de l’Elysée. Comment : il y aurait donc, même dans les administrations, des enjeux de personne, des intérêts en lutte, voire, osons un gros mot, de la subjectivité ?

C’est un vrai problème que devront affronter les auteurs des prochaines tribunes qui ne manqueront pas d’émerger dans les prochains mois. Admettons que les groupes « Crésus » et « Étienne Marcel », regroupant des hauts fonctionnaires « de générations différentes, certains actifs, d’autres à la retraite, et d’obédiences politiques variées » de Bercy, viennent à produire des interprétations contradictoires de la politique menée par Lagarde : qu’en pensera l’honnête lecteur de l’Express ou des Échos ? L’urgence est donc claire : pour un Grenelle des hauts-fonctionnaires-anonymes-auteurs-de-tribunes. Qui réserve la salle du haut au Flore ?

Romain Pigenel