Depuis La Rochelle, le débat des primaires citoyennes prend un tour rompant assez allégrement avec les belles déclarations unitaires et autres appels à la responsabilité qui fleurissaient avant l’été. Peut-être est-ce Jean-Christophe Cambadélis qui a donné le ton, avec sa subtile interpellation lors de l’ouverture de l’université. Peut-être est-ce l’approche du scrutin fatidique, qui pèse sur les nerfs de celles et ceux qui ont du mal à garder les leurs. Quoi qu’il en soit, les derniers jours ont vu le climat se tendre et l’attaque sous la ceinture sortir des déclarations des lieutenants et autres porte-flingue, pour atterrir dans la bouche des candidats eux-mêmes. Au point de déclencher des réactions de la très discrète Haute Autorité des primaires, sorte de SDN de ce scrutin ouvert à tous les Français. PS-bashing (« le parti qui fait pitié ») et insinuations judiciaires chez Martine Aubry, à l’encontre de François Hollande ; attaques ad personam de la part de Ségolène Royal contre les deux précédents, accusés en vrac de ne pas savoir faire campagne et de n’avoir rien fait de leur vie politique. Et j’en passe, et des meilleures.

Ce n’est pas faute pourtant – et notamment pour Ségolène Royal – de savoir ce qu’il en coûte de donner par avance des arguments à la droite pour cogner durement le candidat au bout du compte désigné. Une petite précision à ce sujet, en passant. J’entends souvent dire : « de toute façon, la droite aurait tôt ou tard employé les mêmes arguments contre le candidat investi » . Peut-être – même si c’est un peu étrange de chercher à porter les mêmes coups que ceux donnés par l’UMP. Mais là n’est pas le problème. Le vrai problème, c’est que ces attaques porteront d’autant plus que la droite pourra souligner, qui plus est en s’appuyant sur des traces écrites et vidéos, qu’elles sont ou ont été partagées par les propres camarades du candidat. Une attaque de l’UMP contre le candidat du PS est forcément relativisée car entachée de soupçon de polémique politicienne. Une attaque de l’UMP reprenant celle d’un socialiste contre un candidat PS jette forcément beaucoup plus le trouble. Pourquoi malgré cela, malgré tout, certains des candidats en lice dans cette primaire persistent-ils dans cette voie funeste ?
Première raison, qui serait positive dans un autre contexte : chaque candidat croit en lui-même et en sa victoire finale. Ce n’est peut-être plus vrai pour longtemps, mais dans le contexte actuel, et avec l’incertitude qui pèse sur le corps électoral effectif des primaires, chacun peut encore nourrir quelques espoirs sur son score final. Celles ou ceux qui, un cran au-dessus, pensent réellement pouvoir l’emporter sont probablement dans le calcul suivant : quelle importance si j’abîme mes adversaire, si cela me permet, au bout du compte, de gagner ? Ils ne seront plus au premier plan et les coups que je leur aurai portés disparaitront avec eux. On remarquera d’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, que les attaques les plus virulentes viennent justement des candidates les plus susceptibles de l’emporter contre l’actuel favori des sondages. Comme si la perspective d’une victoire encore possible désinhibait celles ou ceux qui peuvent, encore, y croire.
Deuxième raison, complémentaire de la première : « après moi le déluge ». Les candidats en lice se connaissent bien, ont des histoires communes tortueuses et sont sans doute pris dans de très fortes concurrences générationnelles. Probablement – et cela vaut surtout pour celles et ceux dont c’est la dernière tentative présidentielle – sont-ils quelque fois visités par l’idée que s’ils ne peuvent pas y arriver, alors aucun de leurs concurrents directs ne le mérite non plus. Stratégie du sabordage à pile ou face ; pile, je gagne, face, tu perds. Peut-être sortiras-tu vainqueur des primaires, mais à un tel prix que tu seras essoré pour la suite, et incapable de gagner. Et donc mon honneur sera sauf. Les primaires à la Pyrrhus.
Troisième raison, le temps passe, presse, et les regards se font plus inquiets sur les sondages et les écarts de voix qui se creusent. On a beau dire que les sondages sont faux ou manipulés, on n’est pas totalement insensible à eux quand ils se répètent et se répondent pour vous donner une bonne dizaine de points à rattraper sur celui qui fait la course en tête. Si par ailleurs on a tout tenté sur le plan du projet et des propositions sans succès jusque là, alors on se dit qu’il reste une façon simple de faire du bruit, d’attirer l’attention des journalistes et « d’engager », au sens militaire du terme, son adversaire direct : créer les conditions d’un clash. Les sarcasmes et les agressions contre un autre candidat attireront toujours plus les caméras qu’une conférence sur la fraternité. Au surplus elles peuvent permettent de prouver, bravache, qu’on « en a » plus que son adversaire.
Au bout du compte, toutes ces motivations se conjuguent pour générer les dérapages auxquels nous assistons depuis quelques jours. Et ces dérapages sont d’autant plus graves qu’ils viennent des candidats eux-mêmes. Leur provenance « décomplexe » les militants et soutiens de chaque concurrent, qui se sentent alors libres, à leur tour, de dépasser toutes les bornes de la raison et de la bienséance. Puisque l’exemple vient du sommet.
Chacun, du plus anonyme soutien aux état-majors des candidats, doit faire un effort sur lui-même et résister à cette tentation de la terre brûlée, pour les quelques semaines de campagne ”interne” qui restent. Ce qui n’exclut nullement le débat, vif et mordant. J’ai souvent employé, sur Variae, l’ironie, la dérision et un ton dur sur les sorties, propos et agissements des candidats en lice. Je continuerai à le faire, ni plus, ni moins. Mais il y a des bornes dont je m’interdis de sortir : celles du débat strictement politique sur les projets présentés, et sur la façon de les présenter. A chaque citoyen engagé dans ces primaires de se demander où se situent, ultimement, ses priorités, et s’il veut mettre toutes les chances du côté de la gauche pour mai prochain.
Romain Pigenel













Les caractères de la politique (2) : l’effarouché des sondages
Pour ce deuxième volet des « caractères de la politique », je vous demanderai, chers lecteurs, de ne pas vous départir d’une certaine gravité. Car c’est aujourd’hui de rédemption et de rechute que nous allons parler. Une histoire difficile, donc. Celle de l’effarouché des sondages.
Vous en avez sans doute déjà croisé un. Rappelez-vous. Vous discutiez tranquillement de l’actualité, de politique, de l’image de tel ou tel responsable auprès des Français. Tout allait bien. Et puis d’un coup – tout a changé. Vous avez prononcé un mot tabou. IPSOS. SOFRES. IFOP. Peut-être même avez-vous, dans un moment d’inconscience il est vrai, articulé un téméraire Opinion Way. Que n’aviez vous tenu votre langue ! Votre interlocuteur – un spécimen d’homo effarouchus sondagus – s’est alors réveillé. Son débit de parole s’est accéléré, son volume sonore a doublé, ses yeux sont comme sortis de leurs orbites rougeoyantes. « COMMENT ! », a-t-il glapi. Comment vous, qu’il prenait jusqu’alors pour un individu raisonnable et d’honnête compagnie, pour un citoyen averti, comment avez-vous pu croire à cette puissance d’intoxication au service des lobbys, du capital, des patrons de presse, de la franc-maçonnerie ? Comment avez-vous pu prêter attention aux SONDAGES, cet artifice diabolique fomenté dans les rédactions perverses du Figaro ou du Point ? Sur ordre direct d’une cellule occulte de l’Élysée, et avec un financement en provenance du Siècle ?
L’effarouché a alors déployé des talents scientifiques que vous ne lui soupçonniez pas. Il s’est lancé dans d’aussi vibrantes que savantes démonstrations renvoyant la science sondagière à un vague art de rebouteux, à peine plus sûr, et finalement moins honnête, que l’astrologie ; il vous a mitraillé, comme possédé, de considérations sur la méthode des quotas, la marge d’erreur, les sondés rémunérés ; il a disserté devant vous, avec l’assurance d’une médaille Fields, sur les biais sociaux des sondages par téléphone ou sur la taille idéale d’un échantillon. Il vous a détaillé avec un ton de conspirateur la structure actionnariale de tel sondeur, et dévoilé les liens du standardiste de tel autre sondeur avec un journaliste déjà surpris en train de discuter avec un proche supposé d’un dirigeant du MEDEF. Il vous a récité une dizaine d’exemples historiques d’élections au résultat inverse de celui prédit par les sondages. Il vous a enfin sommé de vous rendre à l’évidence : dans le meilleur des cas, les sondages sont toujours faux ; dans le pire des cas, ils sont ouvertement manipulés – d’ailleurs n’est-ce pas étrange qu’ils donnent toujours, depuis des mois, son candidat favori à moins de 10%, alors qu’il voit bien, lui, que tous ses voisins le soutiennent, ce candidat ? Il vous a, pour conclure, enjoint de signer sur le champ la pétition adressée par un député de sa connaissance à la Haute Autorité pour le Respect et la Dignité de la Vie Démocratique et Citoyenne, pour réclamer l’abolition des sondages et la mise sous tutelle populaire des instituts qui les produisent.
Vous êtes sorti de cette conversation passablement ébranlé. Tout d’un coup, tout votre environnement est devenu suspect. Ces couvertures de l’Express ou du NouvelObs qui vous narguaient sur les abribus, avec leurs pourcentages fielleux et leurs favoris fabriqués sur ordre du pouvoir financier ! Ces prétendues études qui voulez vous contraindre à voter pour le candidat de la pensée unique, celui qui ferait que rien ne change !
Quelques jours passent. Et puis, soudain, c’est le drame.
Une étude – une peccadille, une question sur la cote d’avenir des leaders politiques – montre un frémissement en faveur du candidat de l’effarouché. Oubliés d’un coup, les échantillons, sondages par téléphone et biais de réponse ! Mais non, se justifie-t-il tout en copiant-collant pour la 12ème fois sur Facebook l’article du Figaro résumant l’enquête. Justement, là, c’est différent : l’institut est fiable, les sondés suffisamment nombreux, et la cataclysmique progression de 5 points sur la catégorie des femmes seules de plus de 45 ans travaillant dans une exploitation agricole correspond tout-à-fait à la campagne de terrain menée par son candidat auprès d’elles. C’est bien la preuve, continue-t-il tout en votant et revotant fiévreusement sur un sondage-dont-vous-êtes-le-héros, que l’oligarchie ne peut pas imposer sa loi jusqu’au bout au peuple souverain !
Ce que vous ignorez, c’est que l’effarouché des sondages a un triste passif avec eux. Le candidat qu’il soutenait, il y a quelques années en arrière, était la coqueluche des instituts. Pas une semaine sans que les unes de presse ne le donnent caracolant en tête de 10 points devant ses concurrents. Pas un jour sans que l’effarouché martèle, triomphant, un IPSOS à 51% ou un SOFRES un 52. Cela tenait presque de l’obsession. Puis le vent a tourné, la courbe de popularité qu’il suivait de si près a cessé de tutoyer les cimes ramayadiennes pour aller rejoindre les bas-fonds où croupissent celles des anciens secrétaires d’État. L’effarouché a travaillé sur lui-même. Il s’est désintoxiqué. Lentement. Il a même fini par se laisser aller à l’emploi de quelques arguments politiques pour défendre son candidat. Il s’est guéri de son addiction aux sondages – presque.
Car comme le frémissement sur les femmes seules de plus de 45 ans travaillant dans une exploitation agricole vous l’a prouvé, il n’est jamais à l’abri d’une rechute. Jamais.
Alors, si vous tenez à lui, suivez cette simple recommandation : écartez de sa vue les alertes info SFR, les Direct Matin avec pourcentages en pleine une, et autres numéros de Libé en partenariat avec Viavoice. Surtout s’ils sont moins défavorables que de coutume pour son candidat. Ce serait tenir un flacon de whisky sous les narines d’un pensionnaire de la Croix Bleue. Je compte sur vous.
Romain Pigenel
La galerie des caractères de la politique se visite ici.